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lundi 19 juillet 2021

Incandescences mis en scène par Ahmed Madami au Théâtre des Halles pour le Festival d’Avignon Off 2021

Lundi 19 juillet, à 11 h du matin, se joue Incandescences au Théâtre des Halles.

J’étais impatiente de le voir parce qu’il est programmé à l’Azimut (Chatenay-Malabry) les 17 et 18 janvier prochains. 

C’est le troisième volet d’une trilogie intitulée « Face à leur destin » mais il peut tout à fait être vu indépendamment.

Hasard de l’attribution des places, qui sont numérotées dans ce théâtre (je n’ai jamais compris l’intérêt de cette pratique qui occasionne des trous quand les spectateurs ne viennent pas et qui impose de se lever sans cesse pour laisser s’installer les retardataires des places centrales) je suis en bout de rang, ce qui va me permettre d’étendre mes jambes (certains autres théâtres sont à cet égard très inconfortables). Par contre, j’ai la malchance d’avoir un voisin qu’il a fallu rappeler à l’ordre pour le masque … sans effet puisqu’il le retirera définitivement, n’ayant fait semblant que le temps d’entrer dans la salle.

Le spectacle commence avec Virgil, debout sur le plateau nu, qui raconte le coup de foudre de ses parents, alors qu’on devine que son père et sa mère se trouvent derrière lui, sur la toile où seront régulièrement projetées les vidéographies parfois hypnotiques de Nicolas ClaussOn dirait des photos mais on comprend qu’il s’agit de films au moment où par exemple la mère de Virgil baisse une paupière en guise d’approbation aux paroles du jeune homme. Voulant témoigner de la puissance de leurs sentiments il précise :  je suis né de cette incandescence.

Le titre est au pluriel parce que chaque histoire de chacun des jeunes qui sont sur la scène en est une. C’est du théâtre et ce n’est pourtant pas de la fiction.  Enfin pas complètement. Ahmed Madami a rencontré et auditionné, une année durant, une centaine de filles et de garçons issus de la troisième génération de l’immigration post-coloniale et résidant dans des quartiers populaires. L’écriture du spectacle ne commença qu’après ce collectage et une fois que les 9 comédiens (non professionnels mais qui le deviennent par le travail) ont été choisis. Il faut saluer le résultat car tous les mots sont vrais et sonnent justes. Hélas, a-t-on envie d’ajouter parce qu’aucune de ces vies n’a été facile jusqu’à maintenant.

C’est leur rendre justice que de mentionner leur nom sur la fiche technique au-dessus de ceux du metteur en scène et des autres membres des équipes artistique et technique : Aboubacar Camarade, Ibrahima Diop, Virgil Leclair, Marie Ntotcho, Julie Plaisir, Philippe Quy, Mermouha Rahmani, Jordan Rezgui et Isabella Zak.

On est tout de suite dans le bain, leur bain, et c’est très fort. Que ce soit Julie, le bébé « accident », comme elle le dit elle-même, qui ne sait pas lequel de ses pères est le biologique mais qui ne fera jamais de test de paternité. Aboubacar dont l’énumération des prénoms de ses 21 frères et sœurs donne le tournis. Ils sont 9 sur la scène à partager avec nous, et par bribes, les récits déjà bien remplis de leurs vies ordinaires qui ne le sont pas du tout. 

Beaucoup d’émotions surgissent comme un bouillonnement. Le point commun de ces jeunes, c’est la vitalité avec laquelle ils se jettent dans l’action. Même le plus calme d’entre eux, l’ancien geek capable de rester scotché 15 heures durant devant un jeu vidéo, nourri par bouchées par sa mère inquiète. Leur témoignage est bouleversant parce qu’il est exempt de révolte. Comme le dit Jordan avec fatalisme, il y a la loi et il y a la vie, quitte à être hors-la-loi.

Je ne sais pas si c’est par philosophie qu’ils ne sont pas dans la pure révolte ou si c’est l’effet du théâtre. Car témoigner est une expression forte.

Derrière chacun il y a des moments sombres et de purs éclats de lumière. L’une d’elles réalise que dans sa famille, on est violée de mère en fille. La confidence arrive sans être soutenue par la moindre musique. Mais plus tard la même comédienne chantera un Ave Maria de toute beauté.

Ils ont vécu des drames, un kidnapping, plusieurs viols … Ils se plient au poids des traditions, ou plutôt ils sont pliés par elles. Quitte à subir un mariage forcé, même si tu es un garçon. Quitte à se taire plutôt que de risquer la honte du quartier et de toute ta famille. Ils supportent la loi du « quartier » où porter un jean moulant est carrément un acte de bravoure. Alors imaginez la bombe que pourrait être la révélation d’une orientation sexuelle qui irait à l’encontre de la conformité sociale … Ils participent eux-mêmes au système qu’ils dénoncent, vivant sur le qui-vive dès que leur petite soeur dépasse l’âge de 14 ans.

Et pourtant ils ont gardé intacte une part de romantisme qui transpire dans leurs échanges bombardés à coups de SMS bourrés d’émoticômes au cours d’une scène très visuelle. Ce n’est pas par hasard s’ils dansent sur la musique des Rita Mitsouko, et s’ils chantent que tous les mots d’amour sont dérisoires, leurs maux ne le sont pas.

Il faut les écouter pour comprendre ce que peut cacher l’arrogance que l’on reproche parfois à une jeunesse qui reste soumise au diktat de la réputation. Sur le plateau ils dégagent de la noblesse. Ils s’expriment sans filtre mais avec élégance. Ils pourraient candidater maintenant à des concours d’éloquence. Une fois résolue la question fondamentale : Quand allons-nous vivre dans le présent et changer l’avenir ? Et comment ?
Incandescences est à voir deux fois. La première pour entendre leur parole. La seconde pour prendre du recul et se réjouir avec eux de leur vitalité et les libérer de la case dans laquelle, telles des chenilles, ils se transformeront en papillons.

Article extrait d’une publication intitulée "Avignon Thelonius et Lola, Josef Josef et les spectacles vus le 19 juillet aux Halles, à la Chartreuse et à la Luna".

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