dimanche 8 mars 2020

Les sincères de Marivaux, mis en scène par Jean-Marie Ledo

De toute évidence je ne peux qu'être authentique dans mes propos pour parler des Sincères que Jean-Marie Ledo a monté au théâtre du Guichet-Montparnasse.

Néanmoins l'exercice est difficile parce que, dans mon souvenir, se mêlent des moments vus en répétition fin janvier, des discussions avec le metteur en scène et la représentation "définitive" à laquelle j'ai assisté le 5 mars.

Par où commencer ? Sans nul doute par cette célèbre réplique de Molière  : Je veux qu'on soit sincère et qu'en homme d'honneur on ne lâche aucun mot qui ne parte du coeur, Le Misanthrope, Acte I, scène 1 (v. 35-36).

Ces mots datent de 1666, et Marivaux, né 22 ans plus tard, ne pouvait les ignorer lorsqu'il s'attela à cette comédie en un acte et en prose. Le metteur en scène et nous pas davantage et vous remarquerez que le personnage d'Ergaste (Olivier Ducaillou) ne lâche pas le texte de cette pièce qu'il semble apprendre par coeur.

Jean-Marie Ledo annonçait une pièce de guerre et de manipulation où s'affrontent la peur, l'égoïsme, le dépit, sur fond d'intrigues amoureuses. Lisette et Frontin vont tout faire pour rompre l'union de leurs patrons en se jouant de leur vanité et de leur amour propre jusqu'à les casser tous deux.
Qui sont les sincères interroge-t-il dans cette comédie aussi féroce et cruelle que drôle : Lisette et Fontin valets peu scrupuleux, la Marquise et Ergaste qui revendiquent parler "vrai" ou Araminte et Dorante malheureux en amour ?

Pour moi, être sincère n’est pas forcément avoir raison, si bien qu'on peut "en toute bonne foi" exprimer des affirmations erronées. Ergaste lui-même le reconnaitra : Je réponds de la sincérité de mes sentiments mais je ne garantis pas la justesse. Par ailleurs la question se pose toujours en société de parvenir, dans le meilleur des cas, à concilier la politesse et la sincérité.

Ces deux axes sont parfaitement traités par Marivaux et la mise en scène souligne habilement les paradoxes. Quelle bonne idée il a eu de choisir la chanson de Lucienne Boyer pour lancer la soirée :
Parlez-moi d'amour
Redites-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon cœur n'est pas las de l'entendre
Pourvu que toujours
Vous répétiez ces mots suprêmes
Je vous aime
Vous savez bien
Que dans le fond, je n'en crois rien
Mais cependant je veux encore
Écouter ces mots que j'adore

La soubrette (Michelle Sevault) chantonne et nous devinons, nous spectateurs, que le beau discours sera celui que nous allons écouter. Son complice et manipulateur Frontin (Jean-Marie Ledo) joue cartes sur tables : Je m’appelle Frontin le taciturne. Rompons, brisons, détruisons ! Il va la convaincre de comploter. Ils (nos maîtres) s’imaginent sympathiser ensemble à cause de leur prétendu caractère de sincérité. Il ajoute un argument terrible pour caractériser le comportement de son maître : Si pour paraître vrai il fallait mentir il mentirait.
Nous sommes à la campagne, chez la marquise (Natacha Simic) qui, tiraillée par ses sentiments, a invité plusieurs amis. Elle voudrait croire en l'amour de Dorante (Guillaume Kovacs) qui ne lui déplait pas, mais elle a besoin de mettre ses sentiments à l'épreuve et de confronter son opinion à celle des autres, pourvu qu'ils soient sincères, sinon comment s'y retrouver ? Elle exprime très vite son désir le plus profond : je veux être véritablement aimée.

Et pour atteindre cet objectif, elle serait disposée à élire un autre homme si son âme lui apparaissait plus noble. Une autre femme est là, prête à se mettre les pieds dans le tapis. C'est Amarinte (Maïna Louboutin) éprise d'Ergaste qui va petit à petit se détourner d'elle.

Dorante, Ergaste, Araminte et la Marquise (qui n'a pas de nom) vont danser un quatuor en glissant parfois vers l'un, parfois vers l'autre, comme des marionnettes dont les ficelles seraient actionnées par les deux valets, Frontin et Lisette. Ceux-ci ne s'aiment pas et se regardent avec une lucidité qui favorise leur alliance. D'autant qu'ils ont la capacité à se fondre dans le décor pour mettre au point leur stratégie.
Le tapis joue un rôle métaphorique. L'objet délimite l'arène où chacun viendra toréer. C'est aussi la piste de danse où les sentiments valseront. Ses couleurs commandent celles des costumes. Le motif compose une mosaïque ou un puzzle, et scène après scène, la vérité finira bien par éclater.
Mais d'ici là, la sincérité, l'amour et la vérité vont faire un drôle de ménage. Surtout quand, comme la marquise, on veut être aimée sans être étouffée. Elle freinera Ergaste : Laissez-moi respirer : en vérité, vous allez si vite que je me suis crue mariée ! (…) N’aime-t-on pas toujours les gens à proportion de ce qu’ils sont aimables ?

Celui-ci nous donnera à entendre de belles répliques sur tous les aspects de la sincérité, dignes de la tirade des nez. Ah la comique aventure ! nous dira-t-on.

Ce texte représentée pour la première fois par les Comédiens italiens le 13 janvier 1739 à l'Hôtel de Bourgogne continue de résonner avec justesse.
Les sincères de Marivaux
Mis en scène par Jean-Marie Ledo
Avec Natacha Simic, Olivier Ducaillou, Maïna Louboutin, Guillaume Kovacs, Michelle Sevault et Jean-Marie Ledo
Au Guichet-Montparnasse
15 rue du Maine - 75014 Paris

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Bénédicte Karyotis

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