mardi 10 mars 2020

La Bonne épouse, un film de Martin Provost

Martin Provost m'a surprise avec La bonne épouse. Je ne l'attendais pas dans un registre aussi léger, même si son dernier film n'est pas qu'une comédie, loin de là.

Tenir son foyer et se plier au devoir conjugal sans moufter : c’est ce qu’enseigne avec ardeur Paulette Van Der Beck (Juliette Binoche) dans l'école ménagère dirigée par son époux (François Berléand). Ses certitudes vacillent quand elle se retrouve veuve et ruinée. Est-ce le retour de son premier amour (Edouard Baer) ou le vent de liberté de mai 68 ? Et si la bonne épouse devenait une femme libre ?

L'école ménagère en question est située en Alsace, région "naturellement" conformiste composant donc un cadre idéal pour démontrer comment des femmes asservissaient d'autres femmes. Il y en a près d’un millier en 1968 alors qu'Adamo chante langoureusement Tombe la neige tandis que la comédienne vaporise un énorme nuage de laque sur ses cheveux.

Le moindre geste, la moindre réplique, ont valeur symbolique. Ce n'est pas anodin que Marie-Thérèse (Noémie Lvovsky) annonce l’arrivée d’une jeune fille rousse qui va, selon elle, faire tourner les sens. Nous ne sommes plus au Moyen Âge mais on craint encore la mauvaise influence. Imperturbable, Paulette énonce les sept piliers de l’enseignement. On reconnaît parmi eux le devoir conjugal… qu’elle même a bien du mal à honorer avec un mari plutôt antipathique.

L'idée du film est le fruit d'un hasard, les confidences d'une octogénaire qui avait loué sa maison au réalisateur dans le Cotentin. Elle lui a raconté comment elle avait décidé, après la guerre, de ne pas faire d’études, contre l’avis de ses parents, parce qu’elle préférait aller à l’école ménagère pour rester avec ses copines.

Martin Provost ignorait alors tout de cet enseignement qui date d'une époque révolue et en même temps pas si lointaine puisque la dernière ferma en 1970. On y enseignait la puériculture, l’hygiène alimentaire, la cuisine, l’entretien de la maison, le blanchissage, le repassage, l’entretien des vêtements, la couture, divers travaux manuels, le jardinage, ...
Moi-même, qui ne suis pas octogénaire, je me souviens que ma mère évoquait cela et dans l'école où je suis allée il y avait des cours de couture (pas de repassage) et de broderie, dont la note entrait dans la moyenne générale. Franchement ça me distrayait. J'ai entendu maintes fois l'expression "fil de paresseuse", que l'on reproche à la jeune Ziegler, (Lily Taieb) quand on prenait une trop longue aiguillée ... expression idiote car en général le fil se nouait au milieu et on devait s'y reprendre à deux fois, occasionnant de la perte de temps.

Cela me fut utile toute ma vie, pour le plaisir de réaliser moi-même ce dont j'avais envie (et bientôt ce sera encore plus appréciable quand il faudra réaliser des masques grand public avec des tissus et des élastiques de récupération).

En situant le scénario à la fin des années 60 il le place à une période charnière de l'histoire de la condition féminine. Le port du pantalon est encore mal vu (on m'a refusé un job plusieurs années après au motif que je m'étais pas présentée en robe). Il est indiqué dans le film par la prohibition du pyjama. Et ce n'est pas un hasard si la mère de la jeune fille qui en porte est féministe.

Par contre, au même moment, Ménie Grégoire, psychanalyste de formation, animait une émission de radio d'écoute et de parole de 25 minutes entre 14 heures et 14h30, sur RTL de 1967 à 1982. Cette quotidienne devint très vite un phénomène de société avec 2 millions d'auditeurs et a contribué à briser les tabous de la sexualité et à libérer la parole des femmes. On remarque que les jeunes pensionnaires l'écoute en douce (interprétée en voix off par Josiane Pinson).

Je rappelle que le principe de l’égalité entre les femmes et les hommes dans tous les domaines a été tout de même inscrit dans le préambule de la Constitution en 1946 (donc juste après al fin de la Seconde Guerre Mondiale) et qu'en 1965 est votée la loi de réforme des régimes matrimoniaux qui autorise les femmes à exercer une profession sans autorisation maritale et à gérer leur biens propres. Voilà pourquoi la scène où Paulette s'étonne et se réjouit de pouvoir disposer d'un carnet de chèques n'est pas exagérée.

Néanmoins, le principe de l’égalité de rémunération entre les femmes et les hommes inscrit dans la loi depuis 1972 (je dis bien 1972) n'est pas encore appliqué, preuve que le "combat" est loin d'être gagné. Et même si l'image est anecdotique elle est symbolique : Paulette occupe dans le lit la place de son mari quand elle potasse le Code du travail.

Revenons au contexte historique du film. On est globalement dans un monde archaïque. On s’insurge que Guy Lux ne veux plus qu’Anne-Marie Peysson présente Le palmarès des chansons au motif qu’elle est enceinte. Ça va péter, Robert ! pressent sa soeur Gilberte (Yolande Moreau) et elle a bien raison.

En attendant on marche en boucle fermée (pour ne pas dire bouche fermée). On apprend le sauté de crêpes dans les règles de l'art et la recette du strüdel avec du miel et des épicesAnnie Fuchs (Marie Zabukovecse coiffe comme Brigitte Bardot. On orne les draps de son trousseau de monogrammes pour se garantir un avenir (j'ai conservé ceux -en lin- que ma mère avait brodés). Joe Dassin siffle sur la colline. La vie c’est un bateau qui vogue sur les caprices de l’océan du monde.
On peut se moquer de ces institutions qui d'ailleurs ont disparu juste au moment où une certaine Ginette Mathiot -qui laisse derrière elle de formidables livres de cuisine à visée encyclopédique auxquels je me réfère encore pour tout ce qui est basique- ambitionna, en vain, d’étendre cette matière aux garçons. Si on a le droit de condamner l'objectif visant à ce que l’activité professionnelle des femmes ne se développe pas au détriment de leur rôle à la maison il ne faut pas oublier qu'il était aussi question "d’éduquer" celles qu’on croit être des proies vulnérables pour la consommation de masse. Et sur ce plan, hélas, on voit bien que le marketing a totalement avalé les femmes (et les hommes). Si bien que des cours d'éducation ménagère seraient bien venus pour apprendre à vivre mieux avec moins, en cultivant ses légumes dans des jardins partagés, en faisant des économies, ... bref à se situer dans la décroissance comme tant de personnes aimeraient pouvoir le faire.

En tout cas le film s'achève alors que souffle le vent de liberté du printemps 68. On remarquera la patte de lapin accrochée comme une amulette au rétroviseur de l'autobus, sans doute pour porter chance ... L'arrivée dans la capitale se fera à pied, en chantant, et en dansant. Les piliers ont changé le numéro 1 est devenu Ni bonne ni soumise.

On cite parmi toutes les femmes remarquables Marie Curie (dont la biographie Radioactive est concomitante sur les écrans) et évidemment Simone de Beauvoir, un des personnages principaux d'un film de Martin Provost, Violette.

La bonne épouse est une comédie, plus profonde qu'il n'y parait, et qui s'inscrit lui aussi dans le sillon de l'émancipation féminine déjà creusé par le réalisateur après Le Ventre de Juliette (2003), Séraphine (2008), Où va la nuit (2011), Violette (2013) et Sage Femme (2017). Martin Provost y retrouve une de ses actrices fétiches, Yolande Moreau.

La Bonne Épouse de Martin Provost
Scénario : Martin Provost et Séverine Werba
Musique : Grégoire Hetzel
Avec Juliette Binoche, Yolande Moreau, Noémie Lvovsky, Édouard Baer, François Berléand ...
Avant-première au Sélect d'Antony le 15 janvier 2020 et en sortie nationale le 11 mars

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