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mardi 19 mars 2013

La vieille qui voulait tuer le bon dieu de Nadine Monfils


Vous devez savoir que le genre policier n'est pas ma tasse de thé. J'ai chroniqué des polars quand j'ai participé au grand Prix des lectrices de ELLE, pas moyen d'y échapper. Et puis je suis revenue à mes amours.

Jusqu'à ce que la Petite fêlée aux allumettes  fasse un atterrissage fracassant sur les rayons de ma bibliothèque. Il y a des moments comme ça où l'on n'a plus envie de rire et où pourtant c'est de cela qu'on a besoin.

La famille de Nadine Monfils est ainsi entrée définitivement chez moi. Je ne sais pas si je recommanderais au syndic de mon immeuble la candidature de Mémé Cornemuse à un poste de concierge mais j'ai une certaine indulgence pour ses frasques.

Pour l'heure elle bosse à Pandore, une petite ville où il fait bon mourir. Ne cherchez pas la bourgade sur la carte ?  Elle n'existe que dans l'imagination de Nadine, belge de Montmartre, et jolie blonde à qui vous donneriez le bon Dieu sans confession.

Mémé n'envoie pas de CV. Elle a une astuce plus radicale, planter un couteau de boucher dans le dos de la précédente concierge pour prendre sa place. Elle affirme haut son mode de vie : la concierge est toujours dans l'escalier, faut pas la déranger (p.20) 

On retrouve dans ce nouvel opus sorti au début du mois de mars 2013 la galerie habituelle, Annie Cordy et Jean-Claude Van Damme, plus un nouveau venu, inattendu, Gilbert Montagné, pour mieux faire résonner la musique à plein tube entre les lignes même sans le soleil des tropiques. C'est que Nadine a le coeur large et la plume alerte. Si bien qu'on ne sait jamais si elle écrit pour de faux ou pour de vrai. Y'en a que ça dérangera, moi ça me repose.

Les meurtres pour des motifs incroyables, un casse dans une bijouterie, la perspective du braquage d'une banque le tout manigancé par des personnes du quatrième âge ... c'est plutôt original. Si vous admettez que ce qui est normal est déjanté alors vous trouverez logique que le nouvel acolyte de Mémé, un certain Jef, creuse des trous et pas sa cervelle.

N'empêche que dans ce désordre ambiant il y aura des incidents qui créeront quand même la surprise pour satisfaire la promesse de vous faire naviguer entre horreur et humour. C'est cynique et corrosif ... et tendre aussi.

Un exemple inspiré de Michel Sardou pour dragouiller à un abribus ? " O femme jusqu'au bout des seins, moins Colombine qu'Arlequin, ayant réussi l'amalgame de l'autorité et du charme, toi la panthère sous sa pelisse qui attend le bus qui glisse en pensant à Sissi impératrice ..."

Vous préférerez peut-être (page 60) la recette de Ginette, technicienne de surface dans une entreprise de pompes funèbres le jour, fine cuisinière le soir. Si vous n'avez pas tous les ingrédient sous la main il parait que ce sera quand même délicieux.

In nomine pas triste, n'est-il pas vrai ?

Entretien avec Nadine Monfils
La petite fêlée aux allumettes de Nadine Monfils, éditions Belfond, février 2012
Les Enquêtes du commissaire Léon 1 et 2, Madame Edouard, suivi de la Nuit des coquelicots, Belfond, Juin 2012, 448 p., 19 €
Il neige en enfer et le Silence des canaux, enquêtes 3 et 4 du commissaire Léon, Belfond, novembre 2012
Clair de lune à Montmartre et le fantôme de Fellini, enquêtes 5 et 6 du commissaire Léon, toujours chez Belfond, février 2013
Le site de Nadine Monfils

lundi 28 janvier 2013

Il neige en enfer et le Silence des canaux de Nadine Monfils chez Belfond


(mise à jour 1er février)

Le tome 2 des enquêtes du Commissaire Léon est paru au début de l'hiver. C'est une réédition mais ne loupons pas l'occasion de nous émoustiller les neurones avec ces aventures dont la lecture est ... croustillante.

J'avais présenté le Tome 1 en juin dernier et ce fut un grand plaisir de replonger dans l'univers si particulier de Nadine Monfils. Les amis sont fidèles au rendez-vous. Julos Beaucarne et Annie Cordy traversent le paysage. Les commerçants et les troquets montmartrois ne sont pas oubliés, comme d'habitude.

Léon passera les vacances sur le canal de l'Ourcq dont Nadine fait une superbe promotion dans le Silence des canaux. Vivement le printemps qu'on aille nous aussi y faire un tour !

Pour Michel Blanc qui connait bien l'auteur, on est transporté sur une autre planète, ce qui est tout à fait vrai. Elle a l'art pour cuisiner le glauque avec les épices de la poésie et de la dérision. Sous la plume d'une autre ce serait vulgaire, avec elle c'est un régal. L'influence du surréalisme sans doute ... et une très forte imprégnation dans l'univers des contes.

Si vous découvrez la galaxie Monfils par ce tome 2 vous ne le savourerez peut-être pas autant que moi, déjà familière des personnages, de leurs manies, de leurs travers et de leurs aspirations, mais vous rattraperez vite le train et vous aurez envie de faire plusieurs voyages.

Qui sait si Léon ne vous influencera pas non plus par sa sagesse, acquise par la pratique du tricot qui lui a permis de décrocher du tabac. Il a désormais l'esprit zen et y voit plus clair. Avant, la fumée de cigarette embrumait son cerveau. (page 487)

Deux nouveaux volumes sortiront en 2013 et le dernier pour 2014.
Cela va devenir un rituel entre nous .... Quand Nadine Monfils lit un de mes billets elle fouille dans ses tiroirs et cherche le "petit bonbon" qui correspond à l'esprit. Cette fois c'est une photo qu'elle a prise dans les coulisses du tournage de madame Edouard, adapté de la série des commissaires Léon il y a 7 ans, avec Josiane Balasko, Dominique Lavanant, Andréa Ferreol, Rufus, ... et Michel Blanc, Annie Cordy que je cite plus haut. La musique du film est une musique originale de Benabar. Il existe en DVD (1 euro sur cdiscout !) et est devenu culte.  Ecrit et réalisé par Nadine, donc fidèle à son univers que l'on découvre alors en 2 D.

Ce serait bien qu'elle puisse en faire un autre mais les financements se font prier. Janvier est le mois des voeux, alors rêvons, mais on peut doubler les chances en croisant aussi les doigts, et même les tripler si on arrive à croiser les vingt doigts. C'est dire combien c'est dur.

Il neige en enfer et le Silence des canaux de Nadine Monfils chez Belfond

jeudi 28 juin 2012

Madame Edouard, de Nadine Monfils, réédité chez Belfond

Madame Edouard est née en 1999, par une belle soirée annonciatrice de la Nuit des coquelicots. C'est la bonne copine du Commissaire Léon, un homme malin qui bataille à coups d'aiguilles (à tricoter) pour ne pas resombrer dans la tabagie.

Il aligne patiemment les mailles pour mieux saisir l'envers des affaires et faire tomber les coupables, sous le regard dubitatif de son chien soit disant pas très malin, mais qui fait bien la paire avec lui quand même, sortes de Tintin et Milou, très revus et très corrigés.

Tous les quatre sont des célébrités belges, comme leur patronne, Nadine Monfils, néanmoins aussi montmartroise. Le moins qu'on puisse dire c'est qu'elle aime ce quartier qui n'a pas meilleure attachée de presse à mon avis. Ses romans sont truffés d'allusions, d'adresses et de détails tous authentiques, ce qui décuple le plaisir de lecture.

Je connais (un peu) le 18ème et j'ai l'impression de trotter dans le décor au fil des pages. Quant aux personnages, je n'ai plus beaucoup d'effort d'imagination à faire depuis que j'ai vu Léon en la personne de Michel Blanc.
Sa maman a définitivement la voix d'Annie Cordy. Il n'y a que Babelutte qui n'est pas raccord dans mon cinéma personnel parce que je ne peux pas déscotcher de ma mémoire la tête facétieuse du pinscher de Nadine.

Ledit pinscher, qu'il ne faudrait pas confondre avec un teckel, s'appelle Léon dans la vraie vie alors que le chien du roman, qui passe pour un nigaud (p. 122) à force de jouer le rôle de la véritable andouille porte un nom en référence à une confiserie au caramel, spécialité du bord de la mer du Nord. Est-ce une raison pour que l'animal adore le chocolat ? Encore heureux qu'il n'ait pas été baptisé "couque" (un biscuit) ...

L'auteur nous balade en cercles concentriques autour du Colibri, le bistrot montmartrois de la rue Véron qui se trouve être le QG de son héros-commissaire, lequel habite rue Robert-Planquette, où se trouve par contre le QG de Nadine ... Si je vous ai perdu rendez-vous à la Midinette.

La dame adore les troquets qu'elle estime moins chers que les psys, et souvent plus efficaces (p.30) quel que soit le vin qu'on y boit (sûrement en toute modération s'entend) et pas montmartrois tous les ans parce que toutes les cuvées ne sont pas gagnantes. Rien d'étonnant non plus à ce qu'elle cite le Lapin Agile, célèbre cabaret dont l'enseigne, un lapin dans une poêle, avait été peinte par André Gill (p.203).

Elle n'est pas chauvine, capable de citer le café mauresque de la Mosquée de Paris dans une autre aventure (p. 265) et coté cimetières, de célèbrer la supériorité du Père-Lachaise à Saint-Vincent. La taille offre un potentiel de surprises bien supérieur et on peut y passer de Signoret à Oscar Wilde en saluant Mélies ou Edith Piaf (p.88) sans compter l'extraordinaire membre de Victor Noir, patiné par un siècle d'attouchements. Record de visites assuré pour ce journaliste mais il y a beaucoup d'autres sculptures à voir. La preuve.

Nadine Monfils fait grimper la rue Lepic à Léon qui, passant devant la vitrine des Petits Mitrons va, inévitablement, craquer pour un pain au chocolat (p.107). Elle nous rappelle (P.63) que c'est Cocteau qui a décoré le Studio 28, rue Thozolé.

Elle fait surgir au fil des pages la mémoire de montmartrois très connus comme Jean-Pierre Jeunet, qui fut son conseiller artistique sur la version cinématographique de Madame Edouard, moyennement connus comme Roland Dorgelès, lequel a vécu dans le coin ... rue des Brouillards, ou dont la mémoire est injustement moins présente comme Bernard Dimey, dont elle a bien raison de rappeler que sans lui Henri Salvador n'aurait jamais chanté Syracuse. J'ajouterai que sa fille, Dominique, est une formidable parolière qui chante la planète et l'enfance avec délicatesse. Son Roi du silence n' a jamais cessé de me toucher (album le Temps d'une chanson).

Madame Edouard est emblématique du style de Nadine, plus profond qu'on ne pourrait le penser à première lecture. Le thème de la vérité repasse en boucle. Elle écrit que c'est le meilleur chemin à prendre. Même s'il est le plus difficile au début, il t'évite de t'embourber par la suite (p.30) ... avec un bémol toutefois : on ne ment qu'aux gens qui ne sont pas capables de comprendre (p. 59) et puis une réflexion qui laisse perplexe : la vérité est un sentiment d'égoïste qui ne fait plaisir qu'à celui qui la dit (p.174).

J'étais entrée dans l'écriture de Nadine Monfils avec la Petite fêlée aux allumettes. J'ai tout autant sinon plus adoré ce numéro 1 d'une série que je dévore maintenant avec gourmandise. La nuit des coquelicots m'a semblé annoncer en quelque sorte la Petite fêlée.

Il me semble judicieux d'avoir placée cette aventure policière juste après Monsieur Edouard. La première vous familiarise avec l'univers de Léon, pour apprivoiser en quelque sorte le surréalisme des situations dans lesquelles il ne faudrait pas entrer par effraction. Quelqu'un qui commencerait (et j'ai soumis une amie à l'exercice) par la première page de La nuit (p.245) a de quoi être surpris, surtout si c'est une fine cuisinière. La recette de la soupe à la tomate est peu ordinaire. Vous suivez toujours le fil ? Fil rouge bien entendu ...

Je vous laisse gouter le style, le fond et la forme ... j'adore et j'en redemande. Ce sera dur de patienter jusqu'au 8 novembre pour retrouver le commissaire, sa mère, son chien et toute la bande. Ce seront deux nouvelles enquêtes : Il neige en enfer et Le silence des canaux. Un autre sortira en 2013 et un cinquième l'année suivante.

Nadine Monfils, Les Enquêtes du commissaire Léon 1, Madame Edouard, suivi de la Nuit des coquelicots, Belfond, Juin 2012, 448 p., 19 € 

mercredi 2 mai 2012

La petite fêlée aux allumettes de Nadine Monfils

La petite fêlée, c'est le titre du livre par lequel je suis entrée dans l'univers de Nadine Monfils. Je la connaissais depuis plus d'un an, de nom, et puis de rire et de visage, mais à force de faire passer les urgences en priorité on remet à plus tard quelques bons moments.

Et puis l'ouvrage est arrivé dans ma boite aux  lettres sans que je l'ai sollicité. Un hasard ? Impossible à croire pour Nadine qui connait l'avenir presque comme sa poche. Toujours est-il que ce bouquin s'est pointé au bon moment. J'avais le moral plus bas que les chaussettes et Mémé Cornemuse m'a secouée comme un poirier.


Je me suis dit qu'une femme comme elle, il fallait passer au moins une heure en sa compagnie au moins une fois dans sa vie. Çà a l'air facile si on en croit le ton du billet du 26 avril vous donnant rendez-vous à la Midinette mais çà n'a pas été de la tarte. D'abord, je n'avais pas tous ces indices, que j'ai rassemblés à posteriori, et que j'ai glissés dans le billet.

Ensuite et surtout la dame a deux amours, Bruxelles et Paris. Elle vit à mi-temps avec l'un et avec l'autre pour n'en fâcher aucun. Il faut viser juste sur le calendrier ... ou camper sur la Butte. Elle pourrait bien y planter un mobil home, une fois rénové celui que Mémé a pulvérisé, rapport à la bouteille de laque qu'elle a posée malencontreusement trop près du poêle.
Je me faisais du souci. Soit Nadine était dans la vie comme dans ses romans, ou dans ses films, ou dans ses pièces de théâtre, et j'avais intérêt à être en forme pour la suivre. Soit tout était inventé. J'ai vite été fixée. Son univers est kitsch mais facile d'accès.

Plus charmante qu'elle, difficile. Elle est douce, calme, attentive. Midinette peut-être mais très élégante, avec ses petites pinces roses qui retiennent sagement ses cheveux, ses bracelets d'argent, son aigue-marine taille émeraude, sa robe chasuble noire sur un tee-shirt flashy ...

Faut pas s'y tromper, la coquette est un garçon manqué avec un perfecto dans le coeur qui se reconnait une attirance pour les "tombés du camion".

C'est la même qui a été prof de morale pendant 18 ans (mais en Belgique cet enseignement est très proche de l'Education civique) et qui a publié cinq livres érotiques. Les contes pour petites filles perverses ont été illustrés par Léonor Fini. Ce fut un succès dès leur parution en 1981. Ils ont été réédité à la Musardine en 1995. Nadine a créé le personnage de Léon, un commissaire qui passe pour un fantasque dans l'univers du roman policier. La série entière sera désormais disponible en juin chez Belfond. Léon partage avec Mémé Cornemuse, une nouvelle venue chez Nadine depuis les Vacances d'un serial killer, lequel livre va lui sortir en Pocket en juin, une passion pour le tricot (comme elle et comme Annie Cordy, une de ses amies et actrices fétiches).

Toujours la même Nadine, rebelle et asociale, qui passe pourtant des journées en prison à Rouen, Valence ou Cognac, pour animer des ateliers d'écriture. Les matonnes peuvent bien oublier de revenir la libérer, la contraignant systématiquement à louper le train du retour, ce n'est pas une telle manoeuvre qui va l'arrêter. Les prisons sont des lieux où on n'aide pas les gens. on les casse. Alors Nadine fait ce qu'elle peut pour contrer le système, en pure rebelle.

Elle est naturelle. S'adresse à vous comme si vous étiez en porcelaine. Avec une voix qui chante. Il faut tendre l'oreille pour saisir des intonations dont on se demande d'où elles viennent, parce qu'elles sont inhabituelles.

Elle parle tranquillement alors qu'elle bout de mille projets. Le dernier en date est la réalisation de Nickel blues, un polar dont la réédition vient de sortir en livre de poche aux éditions Mijade. Elle rassure son agent au téléphone sans émotion apparente, à propos de la distribution du film, répondant que oui, elle a eu Andréa Féréol tout à l'heure, Rufus aussi est OK, Annie Cordy aussi, et Arno pour la musique et ... puis reprend le cours de notre échange comme s'il ne s'était rien passé. Ah oui ...nous parlions de son précédent film,  Madame Edouard, disponible à 1, 99€ sur CDiscount, avec des acteurs qu'elle adore comme Didier Bourdon, Dominique Lavanant ou Michel Blanc ... qui s'est mis au tricot pour ses beaux yeux, et avec un certain plaisir.

Nadine Monfils est née dans le fantastique et a longtemps cru que le monde était comme çà. Le surnaturel lui est naturel, ne sachant pas exactement si elle a un don pour prévoir ce qui va arriver ou si ce n'est que le résultat d'une extrême attention à ce qui l'entoure. Elle a commencé à écrire à l'âge de 8 ans, à publier à 20 et c'est le regard des autres qui lui a fait prendre conscience de ses particularités.

Elle est très productive, capable de boucler un livre en deux-trois mois, même si les choses ne sont pas exactement aussi simples. Parce qu'on ne sait jamais quand on commence et quand on finit. Elle invoque le mot de Picasso : Combien de temps pour faire une toile ? Une vie !
Ecrire, c'est comme entrer dans un jardin secret empli d'herbes folles, sans contraintes ni tabous. C'est une passion, donc c'est impulsif. Je peux rester une journée sans écrire, à vaquer aux tâches ménagères, céder à une forme de fainéantise. Mais je peux aussi bien sortir 20 pages (ce qui est énorme). Je me réveille souvent au milieu de la nuit avec la suite de l'histoire.
Elle peut vous poser des questions qui resteront sans réponse, comme celle-ci : pourquoi en France vous tricotez avec des aiguilles courtes alors qu'en Belgique on n'utilise que les grandes, ce qui est tout de même plus pratique pour les coincer sous les bras. Ce que je sais, c'est que chez moi on ne "coince" pas.

La petite fêlée aux allumettes est un Monfils pur jus. L'auteur préfère décidément Barbe bleue au Prince charmant. elle adore l'adrénaline et en saupoudre toutes les pages, mais elle le fait avec tant d'humour que l'horreur s'en trouve en quelque sorte digeste.

L'histoire démarre une nuit, dans les rues de Pandore, sorte de Bruxelles imaginaire qui lui a été inspirée par René Magritte où Nadine peut faire évoluer ses personnages en pleine liberté, à la limite du plausible. Nake tombe sur un sale type qui la séquestre. Elle s'échappe et se réfugie chez sa grand-mère, qui l'a élevée à la mort de sa mère en la nourrissant de contes de fées pour la protéger des horreurs du monde. Mais la jeune fille la retrouve morte une boîte d'allumettes serrée dans le creux de sa main.

Désemparée et seule, Nake se met en quête de retrouver son père, disparu à sa naissance. Entretemps elle découvrira de terrifiants secrets de famille et des cadavres dont elle voit la fin atroce à chaque fois qu'elle craque une des allumettes de la boite de sa grand-mère. L'inspecteur Cooper et son coéquipier Michou, flic le jour, travelo la nuit, vont mener l'enquête avec l'aide inattendue de mémé Cornemuse, sorte de miroir de Nake, en pire, qui lit dans les lignes de son tricot et voue un culte à Jean-Claude Van Damne...
Y'a que son molosse de Léon dont il faut se méfier. Très photogénique (il fait la couverture de Tequila frappée et il ne vous aura pas échappé que le commissaire lui a emprunté son nom), mais très énergique. Un énorme dogue ne l'impressionne pas et c'est le colosse qui recule. Que vous soyez people ou passant il grincera des dents avec la même ardeur. Jaloux comme une teigne.

Nadine m'a aussi parlé de Montmartre avec amour. parce qu'on peut y nouer de vraies relations de voisinage, avec des habitants qui deviennent vite des copains. Ce quartier n'est pas Paris, mais un village à part et une commune libre. Son maire porte un chapeau boule (un melon si vous préférez) et cette caractéristique est un compliment dans la bouche de la réalisatrice qui a donné ce nom à sa maison de production.

Quand ses habitants se rendent dans un autre arrondissement ils préviennent qu'ils "vont en ville". Nadine donne volontiers ses bonnes adresses (voir le billet du 26 avril cité plus haut). Ce n'est pas un hasard si elle a donné le nom de Michou à un des personnages de son dernier livre. Elle le dédie, entre autres, à cet homme qui habite le quartier.

Elle ne croit pas au hasard qu'elle provoque sans répit. Elle a trouvé son producteur en faisant une erreur de numéro de téléphone. Rebelote avec l'éditeur. Elle cherchait quelqu'un d'autre quand elle s'est tombée sur la standardiste de Belfond qui lui a dit : attendez, je vous passe quelqu'un. Quelques minutes plus tard sa correspondante était convaincue : envoyez moi votre texte. Six mois plus tard elle était publiée. Savait-elle ce matin là qu'elle allait parler avec sa future directrice littéraire ?

Le temps a glissé plus vite que les mailles sur une (longue) aiguille. J'ai failli être en retard au spectacle avec lequel j'enchainais, un peu plus haut, au ciné 13 où je suis arrivée haletante en suivant le raccourci indiqué par Nadine. Je suis un peu stupide. Je l'ai quittée sans avoir songé à lui demander une dédicace. Un truc pour revenir. Et puis j'ai plein d'adresses à tester.

Avec une de plus en prime, avec laquelle je suis surprise de me trouvée nez à nez au 26 rue Tholozé, à l'enseigne engageante, Tentazioni, qui est recommandé cette fois par Michèle Barrière, dont j'ai chroniqué le Sang de l'hermine le 14 avril dernier. Preuve qu'il faut croire au hasard.

La petite fêlée aux allumettes de Nadine Monfils, éditions Belfond, février 2012

vendredi 12 avril 2019

Les nouvelles enquêtes de Nestor Burma - Crimes dans les Marolles de Nadine Monfils

C'est toujours le même phénomène avec Nadine Monfils. Elle me transporte loin des soucis et c'est tout ce que je vous souhaite aussi.

Avec Crimes dans les Marolles (vous aurez remarqué le pluriel annonciateur d'une cascade) elle nous embarque tous en Belgique, en première classe. Elle a relevé le défi que lui a lancé Nathalie Carpentier .... créatrice en 2016 de sa propre maison d’éditions French Pulp éditions, d'écrire une enquête faisant revivre le personnage culte de Léo Malet.

French Pulp se consacre uniquement à la littérature populaire française et francophone et possède déjà un fonds de plus de 2.000 titres. Trois ouvrages en format poche provenant du fonds et deux grands formats d’auteurs contemporains sont publiés chaque mois.

Le principe de cette nouvelle collection, initié il y a un peu plus d'un an et déjà riche de 5 opus, à commencer par Terminus Nord, sous la plume de Jérôme Leroy, est de faire rajeunir le détective, désormais né en 1976, et de lui confier une enquête par arrondissement de Paris qui se déroule dans les années 2010-20 (sachant que dans le passé il n'en a jamais mené dans le 7e, 11e, 18e, 19e et 20e).

Nestor devenu quadragénaire a toujours son bureau rue des Petits-Champs, à l’agence Fiatlux. Il a beau avoir rajeuni, il n'est pas rompu aux arcanes informatiques de notre époque. Il faut entendre comment il parle de son téléphone : Mon casse-bonbons émet un Ting. Message (p.93). Il se fera aider par Mansour, lequel excelle à naviguer sur les réseaux sociaux, maitrise le piratage de données, et entretient avec lui des rapports amicaux : j'aime bien l'idée que ce jeunot m'appelle gamin. Ça met du soleil sur ma tartine (p.56).

Nadine Monfils est montmartroise dans l'âme. Elle aurait pu faire sillonner Nestor dans les rues de son quartier mais elle a eu l'autorisation de déroger et de l'envoyer en Belgique (qu'elle connait tout aussi bien) en l'associant à un de ses acteurs fétiche (elle en a beaucoup parce qu'elle connait de près ce milieu), en l'occurrence Guy Marchand, mais ç'aurait pu être ... Bouli Lanners, ... quoique trop belge peut-être.

Guy Marchand est son ami avant d'être une star. Elle le fait lui aussi chanter (p.82) le début de son célèbre Taxi de nuitLe clin d'oeil est multiple puisque le personnage de Nestor Burma a été incarné à la télévision par ... Guy Marchand et que les deux compères se rendent au Brussels International Fantastic Film, ce BIFFF dont la 37ème édition se tient pile en ce moment (du 9 au 21 avril 2019) à Bozar, ... où Nadine fut membre du Jury européen en 2008, et du Jury thriller l'année suivante. Le programme couronne toujours le cinéma fantastique, la science-fiction et l'épouvante. C'est tout à fait le cadre qui convient à une énigme pour Nestor Burma, en l'occurrence cette fois très librement inspirée de l'affaire Léopold Storme.

samedi 16 juillet 2022

Le Facteur Cheval ou le rêve d’un fou de Nadine Monfils au Théâtre des Halles (Avignon 2022)

Cela peut paraître insignifiant, mais la programmation du Facteur Cheval ou le rêve d’un fou, à 11 h au Festival Off Avignon au Théâtre des Halles a apporté de la souplesse dans mon emploi du temps qui, les autres jours, démarre à 10 heures. Ça compte, une heure de plus, d’autant que le spectacle a lieu dans le jardin, en plein air … avec malheureusement pour Elliot Jenicot la difficulté de devoir supporter les bruits de la rue sans être sonorisé (il mérite une couronne) et surtout le soleil. Mais pour ceux qui, comme moi, savaient qu’il fallait s’installer en haut à cour, tout allait bien.
C’est l’histoire d’un homme qui ne savait pas dire je t’aime, et qui l’a dit avec des pierres. On le disait fou, il ne l’était pas. C’est le monde qui l’est. Plus de trente ans pour construire un palais extraordinaire, seul, avec ses outils, sa brouette et une volonté inébranlable. La plupart des gens qualifieraient une telle entreprise de folie mais c'était un fou génial.
Nadine Monfils nous convie à un récit initiatique mêlant fiction et réalité, créant ainsi une histoire hors-norme qui contribue à la légende du facteur Cheval.
Le comédien est un homme de défi, à la mesure de son personnage. Il a accepté d’endosser le costume à un mois du festival pour remplacer un comédien hospitalisé en urgence. Et le moins qu’on puisse dire est qu’il semble plus vrai que vrai.  Il faut dire qu'il était prédestiné puisque l'an dernier, il avait présenté à La Luna Les fous ne sont plus ce qu'ils étaient, en reprenant des textes de Raymond Devos. Il m'avait d'ailleurs bluffée.

Premier prix du festival mondial du cirque de demain, il a aussi été pensionnaire de la Comédie-Française. Une de ses anciennes collègues de la maison de Molière, Catherine Salviat, était là pour l'écouter. C'est un acteur hors pair. Elle aussi, qui m'a oublie dans Les chaises il y a quelques semaines, dans la mise en scène de Stéphanie Tesson.

Nadine Monfils est elle aussi sortie de ses habituelles contrées car je la connais surtout pour des aventures policières souvent déjantées, à l'humour grinçant. Elle a écrit avec sensibilité et tendresse l’histoire insensée d’un fou d’amour qui ne savait pas dire les choses avec des mots. L’œuvre de ce boulanger devenu facteur pour vivre près de sa femme (il me rappelle Joseph Ponthus-Le Gurun et À la ligne, à La Manufacture, autre magnifique déclaration de sentiments) est visible pour l’éternité à Hauterive, dans la Drôme provençale.

Il avait sans doute une abeille dans le chapeau, mais que de miel elle lui a permis de fabriquer ! 

Le monde est un ogre qui avale tous ceux qui ne marchent pas dans leurs rangs … à quelques exceptions, comme lui qui, d’une voix rocailleuse aussi onirique que les pierres qu’il trimballe dans ses poches, un panier puis une brouette pendant 33 ans, raconte avec simplicité les malheurs, notamment celui de perdre un enfant, et puis sa femme, et les bonheurs de sa vie. Et puis ses plus beaux voyages, qui sont ceux qu'il a fait dans sa tête.

Remarquablement écrit (le livre est tout autant bouleversant), magnifiquement interprété -il faudrait dire incarné- dans un décor parfait, avec une mise en scène qui concilie l’ampleur des rêves et la simplicité de cet homme plus connu sous le nom de Facteur que sous son prénom de Ferdinand, à juste titre finalement puisque facteur signifie celui qui fait, qui agit.

Le plasticien Philippe Doutrelepont est son partenaire sur scène. Du grand art dont j’ai essayé de restituer les nuances en photos.

Le Facteur Cheval ou le rêve d’un fou de Nadine Monfils
D'après le rêve d'un fou (Editions du Fleuve- 2019)
Mise en scène : Alain Leempoel
Interprète(s) : Elliot Jenicot, Philippe Doutrelepont
Scénographe : Noémie Vanheste
Costumes : Virginie Delvaux

Spectacle vu le Samedi 16 juillet 2022 dans le jardin du Théâtre des Halles. Article rédigé après mon retour, à partir de mes notes et des publications faites chaque jour sur la page Facebook À bride abattue, rendant compte des spectacles vus la veille, aussi bien dans le In, que le Off ou le If. Les meilleures photos de la journée étaient publiées sur mon compte Facebook Marie-Claire Poirier peu après dans la matinée.

Pour accéder aux photos, suivre le lien :

lundi 13 février 2012

Anniversaire

(mis à jour le 9 mai 2012)
Je m'étais fait une joie d'écrire ce billet pour le quatrième anniversaire du blog, qui est aussi le mien (d'anniversaire) rêvant qu'il coïnciderait peut-être avec le millième article. Faut-il multiplier le nombre des années par 7 pour mieux rendre compte de leur poids comme on le fait pour l'âge d'un chien ou d'un chat ? En tout cas, entrer dans la cinquième année, je vous assure que cela ne s'est pas fait d'un claquement de clavier.

Je voulais un billet sensible, qui marque, qui soit un bilan et qui vous fasse plaisir, qui maintienne votre désir de lecture et qui vous récompense de vos visites. Et puis la vie, façon de parler, en a décidé autrement. Un lecteur particulier a disparu, et même si je savais que des milliers d'autres restaient, mon énergie s'est effondrée. Comme si continuer d'écrire était une trahison envers lui qui fut le premier à découvrir les articles, décrocher le téléphone pour les commenter, et surtout encourager, encourager, encourager, jusqu'à ce que le blog ait atteint une vitesse de croisière lui permettant de voguer sans ce carburant quotidien.

La croisière a cessé brutalement de m'amuser.

J'avais encore tout frais à la mémoire les derniers de Vigan, Foenkinos, Blondel, Fontanel, Brisac et compagnie ... Que la compagnie me pardonne, elle comprendra. Il a fallu encore que je me précipite sur le Pas d'inquiétude de Brigitte Giraud et maintenant sur le J'ai réussi à rester en vie de Joyce Carol Oates dont le récit est plus puissant et plus doux à la fois qu'une plaquette de Bromazepan.

Il a fallu aussi que j'alourdisse mon poignet de la montre qu'il m'avait réclamé, l'ayant oublié dans sa précipitation à rejoindre l’hôpital, dans ce service qui lui avait sauvé la vie à trois reprises, et qui sans ménagement estima ce coup là que son cœur était en bout de course et qu'il n'y aurait pas de prolongation à espérer. Trente ans après la première charte d'humanisation de cet hôpital je découvre, effarée, qu'un médecin peut sans sourciller commenter le dossier d'un "patient" -jamais le mot ne fut si juste- en affirmant devant lui qu'après être sorti du coma, le cœur étant désormais stable dans sa médiocrité, le retour à domicile est prévu sous peu, avec une simple prescription de Doliprane et d'un léger anxiolytique ... après avoir déprescrit (j'ignorais le terme jusque là) l'anti-hypertenseur et tous les autres médicaments nécessaires à sa survie depuis dix ans.

Le patient a tenu au-delà de ce qui était pensable mais pas davantage. A nous d'effectuer maintenant le travail de deuil, comme on dit, ne sachant peut-être pas l'origine étymologique du mot qui signifie torture. Rien d'étonnant à ce que le poids de sa montre, qui continue d'avancer de seconde en seconde me soit d'une aide réelle pour accepter tout en maintenant le lien.

Chacun son truc, son rite, pour conjurer, enjamber, passer le cap, rester à flots ... ce vocabulaire marin combiné à la révolte que je ressens me suggère d'illustrer ce texte par la couverture du livre de Maurice Sendak, Max et les maximonstres, avec lequel certains proches verront aussi une allusion personnelle.

Plus surprenant est ce sentiment de culpabilité qui m'a paralysée. Je savais que les rescapés d'un attentat, d'une guerre, d'un grand sinistre, avaient du mal à accepter d'être resté en vie. J'ignorais qu'à une autre échelle, ce malaise pouvait me toucher dans cette circonstance de mort naturelle qui ne l'est pas tant que çà.

Les messages de condoléances ont été suivis de vœux d'anniversaire, venant la plupart de personnes différentes. Se sont ajoutés des coups de fils inquiets suite au silence du blog. Est arrivé par la Poste, alors que je ne m'y attendais pas, la Petite Fêlée aux allumettes, de Nadine Monfils, qui vient de sortir chez Belfond. Moi qui ne suis pas friande de roman policier je me suis surprise à adorer celui-là, à le savourer, à tourner les pages avec délices, à rire du culot de cette écriture qu'on attribuerait à une San Antonio féminine, et à me dire que je discuterais avec plaisir avec cette auteure que j'avais trop vite croisée l'an dernier au Salon du livre.

L'envie de partager cette découverte avec vous m'amène à revenir ici.

J'avais pensé que continuer d'écrire était trahir. J'ai compris qu'arrêter durablement le serait davantage.

Citations :
Rien ne s'oppose à la nuit, Delphine de Vigan, roman aux éditions Jean-Claude Lattès, en librairie depuis le 17 août. Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel, roman publié chez Buchet-Chastel, en librairie le 1er septembre 2011. Les souvenirs, David Foenkinos, Éditions Gallimard, 272 pages, août 2011, Une année avec mon père, Geneviève Brisac, Editions de l'Olivier, mars 2010, Grandir, Sophie Fontanel, Robert Laffont, 2010, La Petite Fêlée aux allumettes, de Nadine Monfils, Belfond, 2012, Pas d'inquiétude, de Brigitte Giraud, Stock, 2011, J'ai réussi à rester en vie, de Joyce Carol Oates, chez Philippe Rey, 2011, Max et les maximonstres, Maurice Sendak, École des loisirs, première édition 1967
Premier anniversaire du blog février 2009
Deuxième février 2010
Troisième février 2011

Information du 9 mai 2012 :

Maurice Sendak, l’auteur de ce mythique album Max et les maximonstres (Where the Wild Things Are), dont j'ai utilisé la couverture pour illustrer ce billet, et récemment adapté au cinéma, est mort hier, à 83 ans, à l’hôpital de Danbury, dans le Connecticut.

Selon le New York Times, il aura « libéré les livres illustrés du monde aseptisé et rassurant de la garderie d’enfants pour les plonger dans les recoins sombres, effrayants et magnifiques de la psyché humaine ».

« Chaque parent doit être un peu en deuil aujourd’hui et, pour chaque enfant ayant grandi avec ce livre, Max et les Maximonstres, c’est un triste jour », a déclaré le porte-parole de la Maison Blanche. Cet album était en effet un livre fétiche pour nombre d'américains, et les présidents en faisaient régulièrement des lectures applaudies.

Ces dernières années, Maurice Sendak  avait travaillé comme créateur de costumes et de décors pour l’opéra et le ballet au Royaume-Uni et aux États-Unis. Il disait détester vieillir et voir ses amis partir. Concernant sa propre mort, il disait : « Je suis prêt».

samedi 17 janvier 2015

Les souvenirs de Jean-Paul Rouve

Romain a 23 ans. Il aimerait être écrivain mais, pour l'instant, il est veilleur de nuit dans un hôtel. Son colocataire a 24 ans. Il ne pense qu'à une chose : séduire une fille, n'importe laquelle et par tous les moyens. Sa grand-mère a 85 ans. Elle se retrouve en maison de retraite et se demande ce qu'elle fait avec tous ces vieux. Son père a 62 ans. Un jour il débarque en catastrophe. La grand-mère a disparu, évadée en quelque sorte. Romain part à sa recherche, quelque part dans ses souvenirs…

Mis en scène par Jean-Paul Rouve, Les Souvenirs est l'adaptation cinématographique des deux tiers du roman homonyme de David Foenkinos paru aux éditions Gallimard. Les deux hommes ont occulté la fin de l'histoire qui évoquait la vie de Romain (Mathieu Spinosi) avec Louise (Flore Bonaventura). Par ailleurs, d'autres modifications scénaristiques ont été apportées, telles que l'apparition du colocataire (William Lebghil) et l'épaisseur donnée au personnage du père.

Ils se sont manifestement régalés à ciseler les dialogues :
T'as une tête de dépressif un peu comme un écrivain.
Quand le présent n'avance plus, faut mettre de l'essence dans le passé.
N'ayez pas peur du bonheur, il n'existe pas.

Avec une telle philosophie il vaut mieux prendre la vie du bon coté. C'est ce que font chacun des personnages ... mais chacun à leur manière.

Le père (Michel Blanc) fait semblant de se foutre de tout. Je dis au revoir à tellement de souvenirs ici, dit-il en trinquant sans grande conviction avec ses collègues de La Poste Paris-Pigalle au moment de son départ à la retraite.

Le colocataire cherche une fille pour tromper l'ennui. Il nous rappelle ce même Michel Blanc voulant "conclure" à tout prix dans le film les Bronzés.

On dirait que la chanson interprétée par Julien Doré (une très belle surprise) Que reste-t-il de nos amours ? répond aux interrogations de la mère (Chantal Lauby) et redonne un coup de peps à ce titre si célèbre de Charles Trénet.

Il y a de la nostalgie dans l'air. Traduite par le rituel d'anniversaire autour d'un plateau de fruits de mer et d'un fraisier somptueux à la Mascotte de Montmartre, sans pour autant parvenir à égaler le romantisme d'Amélie Poulain dans ce même quartier.

C'est surtout à Etretat que Jean-Paul Rouve nous entraine. On reconnait cette côte normande si sauvage, inoubliable pour qui s'est promené un jour sur ses falaises. La grand-mère y renoue, une dernière fois, avec son enfance. Annie Cordy est parfaite dans ce rôle. On va finir par croire qu'elle a adopté Michel Blanc. C'est la seconde fois qu'elle a ce grand garçon comme fils au cinéma. En 2004, ils étaient déjà liés par le sang dans Madame Edouard réalisé par Nadine Monfils qui m'avait fait le plaisir de m'envoyer quelques clichés du tournage à l'occasion de la publication de ma chronique sur son livre.
Audrey Lamy campe une directrice de maison de retraite que vous allez trouver un peu décalée par rapport à sa fonction. On pourrait penser que c'est une performance d'actrice mais ce type de personnage existe, je vous assure, et dans la vraie vie ce n'est pas drôle du tout d'y être confronté.

Les souvenirs se veut sans doute être une comédie. On aurait pu faire plus grinçant. Peut-on croire à cette classe d'élémentaire qui rassemble des petits anges autour d'une charmante institutrice ... ? Cette vision romantique de l'école est peut-être encore l'apanage de la province ... L'abandon, car c'est le terme juste, de cette grand-mère pétillante dans une "maison de vieux", fut-elle rutilante comme celle qu'on nous montre, ferait déprimer la plus alerte des octogénaires. La liquidation de son appartement, à son insu, est un vrai scandale que le réalisateur nous fait passer pour la normalité.

J'avais trouvé davantage de mordant dans le livre de Xavier de Moulins, Ce parfait ciel bleu, publié au Diable Vauvert en 2012. Plus de profondeur aussi. Je vous engage à le lire.

vendredi 21 décembre 2018

Mamie Luger de Benoît Philippon

Voilà un roman qui va vous secouer ... de rire d'abord et ça vous fera du bien. Benoît Philippon écrit dans un style qui n'a pas grand chose à envier à Michel Audiard ... ou à des auteurs plus contemporains comme Nadine Monfils.

Sa Mamie Luger est délurée. Elle a une (longue) vie "incroyable" que l'on va découvrir de confidence en confidence tout au long du roman qu'on peut résumer en quelques mots : 93 ans d'enmerdes.

Elle aurait pu continuer à passer à travers les mailles du filet encore longtemps si elle ne s'était pas prise d’affection pour deux cinglés, des Bonnie and Clyde du Cantal (p.27), allant jusqu’à leur donner son bas de laine, vu qu’il ne ferait pas office de passeport pour le Mexique.

Berthe a un sens très particulier de l’injustice. Son opinion n'est pas banale, c’est le moins qu’on puisse dire. Elle est hypersensible et capable de démarrer au quart de tour, chaude bouillante par exemple si (p. 40) on l’accuse d’empiéter sur les prérogatives familiales alors qu’elle vient de sauver une gamine des griffes d’un boche. C'est qu'elle ne mâche pas ses mots pour enjoliver la réalité. Son langage est plus que fleuri, ce qui n'exclut pas la précision.

Et comme elle est convaincu de son "bon" droit, elle n'exprimera pas de regret sur ses actes pour lesquels elle peut même revendiquer une certaine fierté, comme celle d’avoir dérobé un Luger à un nazi, d’où son surnom.

Toujours est-il que ses derniers méfaits (la défense des cinglés, ... faut suivre!) se solde par le cafardage de policiers, ce qui la conduit face à Ventura, un flic brutal, mais honnête (p.53), qui au fil de l’interrogatoire, finit par l’aimer et avoir envie de connaître la suite de l’histoire. Une mémé qui a enquillé 7 meurtres, même avec des excuses quasi légitimes ... cela impose quasiment le respect.

Le mariage ne lui a guère réussi mais la vieille a su trouver une solution à chaque problème, grâce à sa conception toute spéciale de la justice ... que le lecteur n'est pas loin de trouver au final plutôt logique.

La pilule est un peu plus difficile à avaler pour l’inspecteur Ventura qui vivra en sa compagnie la garde à vue la plus ahurissante de sa carrière.

Berthe est prête à tout déballer, mais dans l'ordre qui lui conviendra, et il va falloir accepter ses conditions. Elles ne sont pas insolentes. Elle troquera ses confidences (car il s'agit davantage de cela que d'aveux) avec humour contre un café, un verre d'alcool (c'est qu'elle a encore une bonne descente !), une viennoiserie, un repas ... au self du commissariat. On ne peut pas dire qu'elle soit très exigeante. C'est surtout d'une oreille compatissante qu'elle a besoin pour partager ses déboires et ses bonheurs. Car il y bien longtemps qu'il y a prescription et quelle que soit l'horreur de certaines séquences on se doute qu'elle fera long feu en prison.

Elle a cent deux ans. Faites le compte : elle n'a connu que 9 ans de bonheur. C'est peu mais ce fut intense. Avec Myrtille, et avec le grand amour de sa vie. et avant sans doute aussi avec sa grand-mère Nana qui l'éleva selon des principes féministes. Quand Berthe découvre le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir elle n'y voit que pure logique. Cela fait longtemps qu'elle est déjà convaincue (p. 185).

J'avouerai pas sans t'expliquer (p.183) promet-elle à un inspecteur qui aura bien du mal à reprendre les rênes de la corrida (p.200). Parce qu'elle veut bien se livrer, mais pas être jugée.

L'auteur la fait parler dans un langage populaire ponctué de digressions et d'humour car les scènes de crime se suivent et ne se ressemblent pas :
- Des histoires, j'ai de quoi t'en raconter sur des décennies. Ça dure combien de t'temps ta garde à vue ?
- Ben d'habitude 23 heures mais avec vous je sens qu'on va devoir prolonger. (p. 84)

Ce qui est très fort dans ce roman c'est qu'il n'occulte pas la tendresse. On éprouve de la compassion pour cette femme qui ne parvenait pas à donner la vie, mais qui excellait à donner la mort (p.134) et qui estime que s'il y a un monstre c'est l'autre et sûrement pas elle. De fait si on la suit dans son raisonnement on lui accordera les circonstances atténuantes. Et je peux reconnaitre que parfois son récit m'a tiré quelques larmes. Quelques sourires aussi parce que lorsqu'elle se moque de Ventura en lui faisant remarquer qu'elle ne risque pas de s'évader en allant au Mexique (p.277), ce qui m'a fait franchement rire. Je me trouvais précisément dans ce pays là ...

Né en 1976, Benoît Philippon grandit en Côte d’Ivoire, aux Antilles, puis entre la France et le Canada. Il devient scénariste puis réalisateur pour le cinéma. Après Cabossé, publié dans la Série Noire, Mamie Luger est son deuxième roman noir, déjanté, drôle, émouvant et finalement plein de bon sens.

Mamie Luger de Benoît Philippon, édition Les arènes, en librairie depuis le 9 mai 2018
Lu dans le cadre du Prix des Lecteurs de la Ville d'Antony (92)
Le livre a obtenu le Prix qui a été annoncé le samedi 25 mai 2019

samedi 23 avril 2022

Kérosène d'Adeline Dieudonné

Est-ce parce qu'il est sorti le 1er avril (mais de l’année dernière) qu‘il faut considérer Kérosène comme une farce ? J’ai récemment reproché à un auteur de ne pas suffisamment me faire croire en l’histoire qu’il raconte. Et je m’apprête à plébisciter le roman d’Adeline Dieudonné alors que je n’ai pas cru un instant au scénario qu’elle a tricoté. On va penser que je me contredis en osant affirmer mon plaisir de lecture.

C’est pourtant simple. J’aime que les choses soient claires. Je peux croire momentanément à une histoire que je sais être totalement inventée si on ne me balade par avec des faux-semblants.

Adeline Dieudonné va encore plus loin que dans La vraie vie pour dénoncer -certes à sa manière- les rapports de force et de prédation qu’elle conjugue de toutes les manières imaginables, entre parents et enfants, hommes et femmes, humains et animaux, en tordant le coup à de nombreuses idées reçues comme celle de la gentillesse des animaux envers les humains si j’en crois l’horrible mésaventure de Victoire. Elle accorde une place quasi égale aux genres humain et animal en insufflant une certaine porosité entre les deux.

Certes les situations et les paroles sont souvent trashs et violentes, mais ce qui m’a le plus marquée c’est l’immense solitude dans laquelle se noient presque tous les personnages, et bien sûr la fugacité du bonheur, pour lequel l’animal n’est pas plus chanceux que l’homme.

Elle abolit la frontière entre bestial et humain, et les animaux semblent souvent plus humains que les hommes et les femmes. Il y a des pages terribles, Monica, soustraite à une maternité classique, qui deviendra faiseuse d’anges, et cherchera l’endroit idéal pour terminer sa vie, sans porter préjudice à personne, en songeant à Romain Gary, lequel justifiait sa décision en disant : Je me suis enfin exprimé entièrement (p. 207).

On perçoit combien l’auteure est obsédée par la fin de la vie, surtout quand elle n’est pas maîtrisée (ce qui fut le cas quand elle écrivait ce livre, sachant que les personnes âgées s’éteignaient loin de leur famille dans les Ehpad pour ne pas risquer de les contaminer par le Covid) : Il n’existe pas de luxe plus grand que celui de choisir le jour de sa mort. La dernière bouche qu’on embrasse, le dernier regard qu’on échange. Les bras qui nous serrent au moment de partir.

Elle dénonce toutes les formes d’exploitation, y compris celle de la jeune Philippine, vendant son travail pour donner une vie meilleure à ses propres enfants qui, sans doute, ne la reconnaîtront jamais. Les citations du manuel de l’école Abest (p. 70) destiné aux futures employées de maison sont abominables.

Alors les jaloux de l’immense succès que fut La vraie vie peuvent bien qualifier Kérosène de roman « dégoûtant à vomir », ce ne sont pas les paroles d’Adeline qui sont à dénigrer mais la violence du monde sur lequel on ferme les yeux. Mais je peux comprendre, qu’à l’instar de Juliane, on préfère concentrer le regard sur la télévision (p. 174) tant que cet écran parviendra à éloigner les ténèbres, réchauffer le corps et nous protéger des prédateurs.

Si Kérosène est explosif, c’est bien par les sujets abordés. C’est une excellente idée que de les avoir traités sous forme de nouvelles, tout en parvenant à les lier entre elles, quoique de manière un peu artificielle en faisant se croiser les personnages dans un lieu où tout le monde va, quelle que soit sa position sociale. C’est une station-service autoroutière, et la nuit renforce une atmosphère tragique. Ç’aurait pu être tout autant une sortie d’école ou un supermarché.

L’auteure a le génie des descriptions, en images et en odeurs et celui de rendre plausibles des situations fantastiques ancrées dans la réalitéL’essentiel des trajets des personnages se situent entre le Luxembourg et la Belgique, ce qui apporte pour nous Français une touche d’exotisme décalé car qui sait ce que sont des cuberdons, des lards et des babeluttes (p. 247) que mon correcteur orthographique cherche de toute force à transformer ? Il faut avoir lu Nadine Monfils pour ne pas être surprise. L’univers des deux écrivaines se rejoint d’ailleurs … et leur humour aussi, sans doute en raison de leurs origines belges.

Alors je pardonne quelques erreurs minimes de temporalité lorsque je constate par exemple que le Hummer de Chelly démarre deux fois en trombe (p. 55 et 220) du parking alors qu’il n’y est pas revenu entre temps. Ou encore une autre à propos des pérégrinations de Monica. Rarement un roman aura autant eu la capacité de distraire que de faire réfléchir et mon seul regret est d’avoir attendu un an pour le savourer.

A ceux qui douteraient encore je dirais qu’à l’instar des épinards on n’est pas obligé de finir son assiette mais qu’il faut goûter avant de se prononcer. Il se trouve que j’ai interviewé Adeline Dieudonné pour la radio (Entre voix réécoutable ici) et que je sais combien c’est une femme sensible. Je serai très attentive à ne pas tarder à lire son troisième roman, que j’espère avoir bientôt entre les mains. 

Kérosène d'Adeline Dieudonné, chez l’Iconoclaste, en librairie depuis le 1er avril 2021

jeudi 19 décembre 2024

Fantastique histoire d'amour de Sophie Divry

Sophie Divry est déjà plusieurs fois primée. Elle a reçu la mention spéciale du Prix Wepler pour La Condition pavillonnaire et le prix de la Page 111 pour Trois fois la fin du monde.

Elle a publié il y a presque un an Fantastique Histoire d’amour, qui est son septième roman, récompensé  par le Prix Roman France Télévisions, le Prix du Livre France Bleu et le prix Page des Libraires 2024 … et malgré tout je n'avais encore rien lu de cette auteure.
Bastien, inspecteur du travail à Lyon, vaguement catholique et passablement alcoolique, est amené à enquêter sur un accident : un ouvrier employé dans une usine de traitement des déchets est mort broyé dans une compacteuse.
Maïa, journaliste scientifique, orpheline et fière, qui a érigé son indépendance en muraille, se rend au Cern, le prestigieux centre de recherche nucléaire à Genève, pour écrire un article sur le cristal scintillateur, un nouveau matériau dont les propriétés déconcertent ses inventeurs.
Bastien apprend que l’accident est en réalité un homicide. Maïa, elle, découvre que l’expérience a mal tourné. Sa tante, physicienne dans la grande institution suisse, lui demande de l’aider à se débarrasser de ce cristal devenu toxique.
Arrivée page 164 -et il en reste beaucoup avant d'atteindre la 506)- je me suis demandé comment Sophie Divry allait se dépatouiller de son intrigue. Tout était clair comme du cristal de roche. Par contre, d’habitude, quand je devine ce qui va arriver, je suis agacée que l’auteur n’ait pas mieux masqué les choses. Mais là on ne perd pas son appétit et on prend nos hypothèses pour ce qu’elles sont et pas comme des certitudes. Il n'est pas exagéré de qualifier cette lecture de palpitante, même si le roman aurait gagné à être un peu resserré. Et si, a contrario, certaines voies ont été prématurément abandonnées.

Il faut donc s'armer de patience et aller au rythme imposé par l'alternance entre les personnages. Heureusement le style de Sophie Divry est souvent onirique. Par exemple la physicienne manifeste un rictus de douleur. Comme une aile d’oiseau qui se serait cognée à une vitre (p. 158). Plus loin Maïa sentit dans son corps un mouvement de bascule, comme si on larguait les amarres (p. 241). 

Un peu à l'instar de Mailys de Kerangal dans Réparer les vivants, les références ornithologiques sont nombreuses, placées à bon escient mais on restera malgré tout sur notre faim …

Les personnages sont peu ordinaires et c'est ce qui participe au plaisir de la lecture. On rencontre rarement un homme (Bastien) atteint d'une mélancolie isabellienne, focalisé sur les femmes exceptionnelles. Ni une femme (Maïa) atteinte de disparitionnite aigüe. Le syndrome d'avoir les mains trouées est moins traité en littérature que son opposé celui de Diogène (tout conserver), admirablement traité par Christophe Perruchas dans revenir fils. Il est juste que les objets ne sont pas que des objets, choses inertes remplissant une fonction. Nous vivons une part de notre existence avec eux, nous nous y attachons, et quand nous les perdons, nous avons l'impression de perdre également une part de nous (p. 109).

On s'interrogera d'ailleurs jusqu'au bout sur l'origine de ce trouble, hormis sur son utilité pour faire progresser l'intrigue. Quoique Maïa ne soit pas toujours responsable des pertes (notamment p. 486 et l'effet est plutôt comique).

Le prénom de l'héroïne est sans doute signifiant, évoquant pour moi la maïeutique qui est l'art de faire accoucher les esprits de leurs connaissances, ce qui est le propre de son métier de journaliste.

Bastien nous confie que l'abbaye Saint Martin d’Ainey, en plein coeur de Lyon, une ville que connait bien Sophie car elle y habite, serait dotée d'un pouvoir de désorientation (p. 66). Sans doute au sens propre mais il aurait été passionnant de creuser cette piste. A lire un roman qui navigue entre comédie romantique et thriller, il ne faudra pas s'étonner que le lecteur échafaude des pistes, et pose un regard critique sur le scénario.

Les autres protagonistes ne sont pas moins surprenants, à commencer par cette Victoire, chercheuse au CERN de Genève qui est une vraie caricature, lointaine cousine de Mamie Luger ou de la Mémé Cornemuse de Nadine Monfils, à ceci près qu'elle n'a pas de flingue.

Le centre de recherche suisse existe bel et bien tout comme le boson qui est une particule donnant leur masse à toutes les autres particules de notre univers. Autrement dit sans le boson de Higgs, les particules ne se rencontreraient jamais, elles ne pourraient pas créer des protons et neutrons, qui, combinés aux électrons, forment la matière, ce qui fait dire à Victoire : Au-delà du boson, ce qu’on fait ici, c’est poser cette question fondamentale : pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien ? (p. 49)

La comparaison qu'elle établit (p. 417) entre les atomes et les groupes d’êtres humains est plutôt pertinente. Après un temps d’entente, ça explose. L'aspect scientifique du roman n'est pas négligeable et je n'ai pas de doute sur la véracité des affirmations. On est quand même vite dépassé entre la différence entre cristal et scintillateur mais là n'est pas le plus important car il ne faut pas oublier que nous sommes dans un récit fictionnel où le fantastique a toute sa place.

La présence de la statue de Frankenstein est du coup elle aussi pertinente. Elle m'a fait penser au film d'Antoine Russbach Ceux qui travaillent, qui a d'ailleurs un lien avec la profession de Bastien, inspecteur du travail.

J'ai apprécié d'apprendre l’origine de la conception du Rubik's Cube, un casse-tête inventé par Ernő Rubik en 1974, et qui atteint une popularité mondiale, quasi maladive, au cours des années 1980, et à laquelle je n'ai pas échappé. Rubik était un architecte intéressé au départ par le mécanisme de rotation sur trois plans. Quand il a colorié les dix faces il a eu besoin d’un mois entier pour résoudre le problème. Il a bien cru ne jamais y arriver … il n’était pas mathématicien (p.154.

Maïa utilise cet objet (et la poésie) à la manière d'une balle anti-stress et l'idée est intéressante. D'autant que ce casse-tête fut assez obsessionnel pour ceux qui ne parvenaient pas à le résoudre. Le roman présente à ce sujet une réflexion assez fine sur les addictions de tous genres, pas seulement l'alcool, face auxquelles nous ne sommes pas tous égaux. Egalement sur le vieillissement, son acceptation ou son refus, et sur son corollaire qui est la mort.

A cet égard le conseil médical de ne pas dire je vais essayer mais je vais le faire (p. 172) est une bonne recommandation.

Et si la vie était un rubicube dont on cherche à ordonner les faces comme certains imaginent dans la réalisation de leurs rêves un alignement des planètes ?

Ce que je vois dans ma boule … c'est une prochaine adaptation du roman en un scénario pour grand écran. L'avenir me donnera-t-il raison ?

Fantastique histoire d'amour de Sophie Divry, Seuil, en librairie depuis le 5 janvier 2024

vendredi 15 février 2013

Rencontre avec Marie Lebey pour la sortie de Mouche' aux Editions Léo Scheer


J’avais reçu le livre avec une dédicace désarmante qui m’a donné envie de l’ouvrir. Après, c’est le traitement du sujet qui m’a persuadée de poursuivre. Entre caricature et déclaration d'amour Marie Lebey évoque sa mère avec une large palette de sentiments.

J’ai très vite été séduite par la liberté de ton avec laquelle elle fait surgir une femme haute en couleurs, dont la personnalité fantasque en faisait un personnage romanesque idéal. Pourquoi aller chercher l’inspiration très loin alors qu’on a un sujet à portée de main ?

Ceux qui pensent que l’auteure se livre à un règlement de comptes se trompent, tout autant que ceux qui s’imaginent qu’elle a trouvé là le moyen de faire une forme de psychothérapie. Cette maman n’est certes pas maternelle, au sens où on l’entend, mais il y a après tout de multiples formes de maternité. Serait-il capital de focaliser sur les anniversaires et les bonnes tartes aux pommes ?

On peut d’ailleurs estimer que cette forme de carence autorise en revanche davantage de liberté, ce qui ferait paradoxalement moins de dégâts que les comportements des mères qu’on dit « abusives » et qui laissent peu de marge à leur progéniture. Certaines femmes sont mères à leur manière et Marie Lebey est reconnaissante à la sienne de lui avoir transmis le goût de l’écriture.

En premier parce que la littérature est une voie idéale pour exorciser le chagrin. Des chagrins elle n’en a pas manqué, perdant son père, puis sa sœur (p. 71 : quand on perd un enfant on n'a plus la force de s'attacher aux survivants). Elle intégra une peur permanente de l’abandon. La guerre est une autre de ses obsessions : c'est le ciment de ce que je suis vraiment. Tout sauf ça !

Les trentenaires ne comprendront peut-être pas mais cette parole de Marie fait écho à mon propre ressenti. Nos familles sont également originaires du Nord de la France où les combats ont été très meurtriers. Combien de fois m'a-t-on jeté à la figure sur un ton à mi-chemein entre reproche et soupir "on voit bien que t'as pas connu la guerre" ... la Seconde, si c'était dans la bouche de ma mère, la Première si c'était dans celle de ma grand-mère, et même celle d'encore avant dans le regard de mon arrière-grand-mère !

Chaque famille traverse différemment ces périodes de trouble, en général sans s'apitoyer sur le moment. Il ne faut pas perdre une miette d'énergie. Mais après ... il me semble qu'on lâche toute l'angoisse sur la descendance. Petite je voyais les photos d'époque en sépia et blanc. Les combats me semblaient aussi lointains que les batailles napoléoniennes ou les boucheries moyenâgeuses.

La diffusion de films du débarquement en Normandie (où vit une autre moitié de ma famille), les reconstitutions d'Un long dimanche de fiançailles par Jean-Pierre Jeunet, une visite du Musée de l'Arc de Triomphe où j'ai vu les aquarelles faites par les Poilus dans les tranchées ... et j'ai soudain réalisé que tout "ça" avait existé de manière aussi palpable que mon quotidien. La couleur fut à ces évènements ce que le son est à un film d'horreur.

Ce sont des images qui font sentir la chair, toutes les odeurs bouleversantes des combats. Marie ne les écartent pas mais elle a beaucoup d'autres images à partager avec ses lecteurs et c'est ce qui rend son livre si vivant, et souvent très drôle. Il faut lire sa narration de la compétition des petits chevaux (p. 94), entendre ses questions d'enfant, comme celle-ci : la petite souris ne passe pas pour les règles ?

Elle s'exprime sans tabou, proposant à un éditeur (qui refuse par frilosité) de se pencher sur le vademecum J'enterre mes parents (p.18) à l'instar de J'élève mes enfants de Laurence Pernoud. Elle n'élude aucune question : J’aurais été incapable d’élever des filles, mais le problème ne s’est pas posé puisque je n’ai eu « que » des garçons. Tout de même trois, et qui lui ont demandé une belle vitalité.

Mouche’ avec une apostrophe, comme un trait d’eye liner ou un grain de beauté sur le visage … voilà un surnom plutôt élégant pour une grand-mère, car il va de soi que, petite, Marie n’appelait pas sa mère ainsi.

Si l’on pointe l’origine belge de Mouche’ c’est parce que les habitants de ce pays font facilement preuve de poésie burlesque très naturalistique. Je le remarque dans l’écriture de Nadine Monfils. Je comprends donc tout à fait comment cela peut se traduire dans la vie courante et familiale.

Cette femme est (elle se porte à merveille) est férue de littérature et la constante comparaison de Marie Lebey avec Mme Verdurin m'a soufflé l'idée de la soumettre à un questionnaire proustien.

Si vous étiez une couleur ? Le rose
Il suffit de la regarder pour mesurer la sincérité de sa réponse. Pull et gilet sont en superpositions d'un camaieu de roses, ses ballerines chanellisantes sont rose dragée ... même les pendants d'oreilles sont assortis. Et on s'amuse de la coïncidence puisque je porte la même couleur.

Une chanson ? un air composée par Michel Legrand

Un film ? Truffaut

Un livre ? Modiano (elle a écrit Oublier Modiano, en 2011, toujours aux éditions Léo Scheer)

Un personnage célèbre ? Zelda Fitzgerald

Un animal ? un chat

Une destination ? les lacs italiens

Un plat cuisiné ? un yaourt grec nature

Les qualités que vous appréciez ? le courage et la fidélité

Le défaut que vous ne supportez pas ? la lourdeur

Pas de doute que le titre de Mouche' convient parfaitement à la personnalité de l'auteure qui prépare déjà un nouvel opus sur le thème du don juanisme ... au féminin bien entendu. On attendra patiemment.

Mouche' de Marie Lebey aux Editions Léo Scheer, 2013

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