jeudi 29 mai 2008

NANCY en MAI : Confession

Chronique nancéenne numéro 29 :

Karl Lagerfeld raille les accros du téléphone portable qu'il a surnommé les "téou". Parce qu'ils démarrent systématiquement leurs conversations par "Allo, t'es où ?"

Moi, c'est la question "t'es d'où ?" que je redoute.

J'ai vécu une dizaine d'années dans plusieurs villes radicalement différentes. Si bien que la seule appartenance qu'il m'est arrivée légitimement de revendiquer fut d'être "française", au sens large. Mais depuis que j'ai travaillé à Strasbourg j'évite de me présenter sous cet angle tant mes propos naïfs déclenchaient l'animosité.
Pour les Alsaciens, je n'étais qu'une étrangère, venue de l'intérieur, comme ils disent, comprenez : de l'autre côté des Vosges.

Mes origines n'étaient pas lisibles sur mon visage mais mon patronyme franco-français et mon absence d'accent ruinaient mes tentatives d'intégration. Je garde de cuisants souvenirs de déconvenues. Comme la honte qui m'a submergée le jour où on a refusé de me louer un appartement. J'avais menti en affirmant que j'étais bilingue. J'ignorais qu'en Alsace être bilingue c'est parler français et ... alsacien.


C'est le seul endroit au monde où j'ai ressenti le malaise de l'immigré. Je n'ai jamais réussi à faire admettre la légitimité de ma présence. Dans ce contexte l'escapade d'un week-end à Nancy apportait une bouffée de liberté. L'équivalent du franchissement du rideau de fer. Le soulagement de pouvoir circuler sans devoir s'excuser d'être là. Et surtout, surtout, la promesse de croquer dans une baguette de pain croustillant le dimanche matin.

Parce qu'en l'Alsace s'appliquent encore des lois allemandes. La Sécurité Sociale rembourse à 90%, le lendemain de Noël et le vendredi Saint sont fériés. L'éducation religieuse est autorisée à l'école publique. Ce qui m'était le plus insupportable c'était l'interdiction faite aux boulangers de faire du pain le dimanche. Je n'avais alors pas de congélateur. Le pain rassis dominical était une punition héritée de la guerre ....

Et même le pain rassis n'était pas acquis. A partir de 16 heures le samedi les boulangeries n'avaient plus de pain. Ou alors il était curieusement "réservé". Au bout de quelques semaines j'avais une stratégie bien particulière pour obtenir une baguette malgré le rationnement. Je copiais l'accent alsacien et ponctuais ma demande d'un ou deux mots en dialecte. la boulangère me tendait alors un pain avec un large sourire, celui qu'on accorde au compatriote. Chaque samedi (lorsque je ne m'évadais pas à Nancy) j'usurpais une identité quelques instants, faisant de moi une sorte d'agent secret, tremblant que la ruse ne soit découverte. Je prenais soin de ne jamais chercher à acheter ce jour là du pain dans une boulangerie de mon quartier. J'allais à l'autre bout de la ville. Je n'ai jamais été démasquée.

Vous comprenez, j'imagine, pourquoi une des premières chroniques nancéennes louait le travail d'un boulanger ouvert même les jours fériés.

J'ai voulu vérifier si la situation avait évolué en Alsace. J'ai téléphoné ces jours-ci à de nombreuses boulangeries strasbourgeoises. Les 6 premières n'ont pas pu me renseigner. Elles m'ont répondu qu'elles avaient toujours été fermées le dimanche. Jolie solution qui ne règle pas la question. Mais j'en ai trouvé une qui m'affirma que oui elle était ouverte et que le boulanger pétrissait ce matin là. Elle n'a pas pu me dire depuis combien de temps. La patronne parlait sans accent.

Les temps ont bien changé !

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