lundi 12 novembre 2012

Des cailloux dans le ventre de Jon Bauer chez Stock

C'est un premier roman. Il a déjà obtenu des récompenses en Australie, où l'auteur est installé depuis une dizaine d'années.

On aimerait savoir pourquoi Jon Bauer a choisi ce sujet là pour commencer sa carrière d'auteur. Si violent. Si terrible. Si cruel.

La réponse est sans doute à décrypter dans la dernière phrase du livre : " Que ce roman procure nourriture et réconfort à ceux qui portent encore le fardeau de leur enfance ".

Le fait est que malgré la cruauté de certaines scènes on éprouve dès les premières pages une forme d'empathie pour ce petit bonhomme de huit ans dont on comprend qu'il ne tourne pas bien rond. Au moins border-line, carrément psychotique dans les moments de crise, fondamentalement humain entre temps.

On regrette qu'il n'ait pas reçu de soins adaptés, avec une prise en charge thérapeutique. Au lieu de çà, et sans penser qu'ils vont lui faire du mal, ses parents décident d'être famille d'accueil pour d'autres enfants en se substituant donc à leurs véritables parents. Le petit garçon doit partager l'amour de sa mère qui ne se rend pas compte qu'elle ne lui en donne pas suffisamment. La tendresse de son père sera insuffisante.

L'arrivée de Robert, un enfant plus affectueux que les autres, comble le déficit ressenti par la mère tout en creusant celui du narrateur. Ses crises d'angoisse déclenchent des cataclysmes. A commencer sur lui-même puisqu'il n'hésite pas à brûler sa main "pour la vie" comme il le raconte au début du livre. Cet acte impressionne ses parents. La victoire sera de courte durée puisque Robert Mc Cloud, ainsi nommé parce qu'il est passionné par les nuages, restera dans cette maison. Et des années plus tard on surprendra l'auteur à jouer lui aussi au jeu des nuages en attribuant des noms à leurs formes.


Un autre drame aura lieu plus tard qui vaudra à Robert un nouveau surnom, celui de Robert le Robot. Si dans son enfance le narrateur est parvenu plus ou moins à se défiler en terme de responsabilité, il assume de plus en plus une fois passé à l'âge adulte, du moins avec nous lecteurs, qu'il met dans la confidence. Et lorsque les sentiments sont presque insupportables l'écriture prend la forme de capitales d'imprimerie, de taille plus ou moins haute, c'est selon. Les souvenirs se bousculent dans la tête du jeune adulte qui repense aussi avec terreur aux journées passées hors de la maison. L’école aussi est un souvenir douloureux. : le mal au ventre du dimanche soir m’a taraudé pendant presque toute mon enfance (page 297)

Quand je repense à mon enfance (…) je ne sais plus démêler le vrai du faux entre la négligence et la jalousie. Laquelle était bien réelle. N’y avait-il que ma jalousie, ou aussi de la négligence ? (page 288)

Parlant de Robert il nous avoue que cet enfant continue à tourner en rond quelque part au fond de moi. Il est le petit fusible qui a sauté dans notre foyer. Comme il était la partie la plus sensible de l’ensemble des circuits, tout le système a cessé de fonctionner quand il a lâché. Il était le seul à exprimer des choses que les autres taisaient dans cette famille. Sa colère. Son destin brisé. Sa déshérence. (page 297)

A la confession de ce que sa folie a provoqué dans la vie de Robert s'ajoute celle qui concerne la fin de vie de sa mère, auprès de laquelle il revient vivre parce qu'elle est en phase terminale d'un cancer au cerveau. Elle est toujours là, enfouie sous les décombres de sa déchéance. Je le vois. Je le sens. Et c’est ce fragment d’elle que j’essaie d’atteindre. Que je veux aider. Même si c’est tout ce qu’il reste de la femme que je tiens pour responsable de tous mes malheurs. (page 68)

On a envie d’ajouter …. Et réciproquement.

Les ravages de la maladie sont abordés avec la même proportion de noirceur et de dérision. On ne devrait pas en rire et pourtant la drôlerie est palpable à de nombreux moments comme celui où elle se débarrasse des conserves dont la date de péremption est largement dépassée.

La couverture donne le ton général et installe l'ambiance. On voit l'enfant se débattre au fil des pages entre le bien et le mal, avec intelligence, sagacité, et humour. Les gens méchants ou gentils, cela n’existe pas : il n’y a que des gens qui agissent bien ou mal. Et on peut très facilement échanger les rôles. (page 86)

On aimerait bien sûr avoir sous les yeux un autre type de récit mais on ne lâche pas le livre tant qu'on n'est pas allé jusqu'au bout, comme s'il était de notre devoir de l'accompagner. Notre présence à ses côtés nous en apprend beaucoup sur la jalousie. On se dit effectivement que l'on est peut-être passé à deux doigts de la catastrophe, quand nous étions petits ou avec nos enfants.

Ce sont les gens blessés qui font du mal aux autres. La mère a écrit une lettre qu’il découvre après sa mort. Elle y dit en substance que parfois la souffrance qu’elle perçoit chez son fils menace de faire exploser son cœur. Elle exprime qu’elle croit en sa bonté et que son regret est de ne pas avoit été capable de faire vivre cette certitude en lui. (page 333)

Le lecteur se fera sa propre opinion. Il sera sans doute moins indulgent. Je ne suis pas certaine que le terme de bonté soit juste. Je m'appuie sur les paroles de l'auteur : Il ne se passe pas grand-chose dans ma tête mais j’y cherche un sentiment. (page 288) Ou encore : Le soulagement est certainement la plus agréable des émotions. Le bonheur n’est rien d’autre que cela, n’est-ce pas ? L’apaisement de la tristesse. (page 169)

Un livre qui va entrer dans les références en la matière, à l'instar de ceux d'Howard Buten ou encore de  celui de Mark Haddon, "Le curieux incident du chien dans la nuit”, publié en mai 2004. Ce roman nous faisait entrer dans le cerveau d'un adolescent Asperger menant une enquête à propos de la mort d'un chien.

On peut aussi songer à "Où on va, papa?", paru également chez Stock, que Jean-Louis Fournier a composé à partir de l'histoire vraie qu'il a vécue avec ses deux fils, handicapés mentaux. Cette fois c'était le point de vue du parent qui était donné. Un livre qui avait reçu le prix Fémina en 2008. Je l'avais chroniqué en août 2010.

Des cailloux dans le ventre, John Bauer, La Cosmopolite, Editions Stock, 22€


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