samedi 21 mai 2016

Maligne de Noémie Caillault

Je suis allée voir Maligne à la Pépinière parce que Noémie Caillault était nominée pour le Molière du Seul(e) en scène et que la cérémonie aura lieu lundi prochain. J'ai beau sortir énormément, il y avait des spectacles que je n'avais pas vus et je mets les bouchées double ces jours-ci. Je n'aime pas parler de ce que je ne connais pas.

Mais aussi, je lis rarement les dossiers de presse avant, histoire de ne pas être influencée et ... j'ignorais la dimension autobiographique de la pièce. Ce n'est qu'au moment des saluts que j'ai réalisé l'ampleur de ce que la comédienne a réellement enduré, preuve qu'elle est parvenue à faire ce qu'elle annonce : Ce spectacle n’est pas un "spectacle de cancéreuse". C’est le récit d’une étrange cohabitation : cohabitation de la vie incarnée, exultante, enthousiaste et de la mort qui se tapit. Noémie raconte tout cela, seule en scène, avec ses mots, sa sincérité, sa fragilité. Et ses éclats de rire.

Noémie est Maligne à plus d'un titre. Pétillante d'humour, d'une énergie incroyable, doublée d'une spontanéité insensée et d'une humilité exemplaire. Cette avalanche de compliments n'a rien à voir avec sa maladie mais avec son tempérament et son talent. Quand on a l'occasion de discuter avec elle, ses qualités s'imposent avec évidence. J'ai rencontré une grande comédienne, Molière ou pas.

Le décor est d'une simplicité toute fonctionnelle : des chaises de styles très différents devant un rideau noir, libérant ainsi une space scénique que Noémie occupe largement. On comprendra que chaque siège est le symbole d'un lieu ou d'un personnage du récit. L'aventure commence en décembre 2011. Elle danse et nous prévient qu'elle aime que tout fonctionne normalement.

Mais la vie en décide autrement et le mot cancer est vite lancé. Une palpation de routine révèle une petite boule qu'une échographie devrait classer sans suite. Elle n'a que 27 ans. A cet âge on n'inflige pas des rayons pour rien, même pour une petite radio. On va quand même en faire une et puis ... tout s'enchaine. La jeune femme ironise, tout en prenant les choses courageusement, devant combattre ne premier lieu la crédulité des copines, persuadées de son hypocondrie. Ce n'est pas non plus auprès de sa mère qu'elle sera chouchoutée. Celle qui a développé une diplomatie de dictateur et qui lui parle avec la délicatesse d'un ours considère la situation avec une mauvaise foi qui ne fut sans doute pas drôle à supporter.

Le public en tout cas est autorisé à rire. La description d'une séance de mammographie (très juste) est hilarante. Noémie a vécu tout ce dont elle parle ... inutile d'inventer quand la réalité est si "surréaliste" et pourtant si vraie. On pourrait penser que le spectacle est plombant. Pas du tout.
La mise en scène est alerte. Une vidéo fait revivre en images le moment où il est préférable de couper se cheveux. Là encore le sourire de Noémie éclate comme à la veille d'une bonne blague. Le foulard glissera. La perruque grattera. Elle se préférera chauve et tant pis si on murmure autour d'elle des phrases "à la con".

Noémie a recours à des images très visuelles pour nous faire comprendre la suite des effets secondaires, qu'elle compare à un enchainement de métamorphoses à la Brachetti, artiste considéré virtuose en la matière. Et pour nous faire "bisquer" des bénéfices secondaires comme les taxis gratuits et le passe-file ...

On entend des voix ... Jeanne Arenes, Romane Bohringer, François Morel, Olivier Saladin et Dominique Valladié interprètent médecin, radiologue, ou la mère ... en donnant la réplique à ce qui n'est plus un monologue.

La comédienne pousse l'humour jusqu'à décerner des étoiles aux établissements hospitaliers. Elle pointe que le nom donné à l'Hopital Georges Pompidou (décédé d'une forme de cancer hématologique très rare) n'est peut-être pas très heureux, mais elle lui donne 5 * pour les beignets au chocolat de la cafétéria. Elle raconte avec émotion avoir été une des dernières patientes de l'Hotel Dieu.

Son metteur en scène, Morgan Perez, en parle avec justesse : Quand j’ai rencontré Noémie, la femme comme l’actrice, j’ai tout de suite été touché et séduit par son humour, sa dérision, sa pudeur, sa sensibilité face à son histoire qui transpirent dans le texte. J’ai voulu une mise en scène au texte qui s'attache à restituer avec simplicité la chronique de sa maladie, la brutalité de son annonce comme la longueur de son vécu et invitant le spectateur à être traversé par cette jeune femme.

Antoine Coutrot, Emmanuel de Dietrich et Caroline Verdu-Sap, qui codirigent le théâtre depuis huit ans ont un regard particulier sur les conditions de création du spectacle. Ils connaissent bien Noémie ... puisque c'est un membre de l'équipe (son nom est encore dans la fiche technique). Ils ont une façon touchante de présenter cette histoire si particulière :
Au commencement était une jeune tourangelle passionnée de théâtre qui quitta son emploi de chargée de clientèle au Crédit Agricole des Pays de la Loire pour "monter faire du théâtre à Paris" ; en l’occurrence, il s’agira des cours de Jean-Laurent Cochet à la Pépinière. Barmaid au café du coin de la rue pour financer son aventure parisienne, elle y fait preuve derrière son zinc d’une telle faconde et d’une telle passion que lorsqu’un poste se libère à la caisse du théâtre, nous le lui proposons avec un enthousiasme qui n’a d’égal que celui avec lequel elle accepte... Et six mois après, patatras : un cancer du sein... Et comme Noémie est d’un naturel partageur, nous tous à la Pépinière (ouvreurs, techniciens, et bien sûr toutes les équipes artistiques qui se succèdent au fil des ans) suivrons au quotidien, et dans le désordre : les examens médicaux, le sentiment d’injustice, la peur, la colère, l’incrédulité, mais aussi les "bénéfices secondaires" comme elle les appelle, les anecdotes, les détails plus ou moins scabreux, les crises de fou rire... Tant et si bien que nous lui suggérons d’en faire "quelque chose", de mobiliser le formidable appétit de vivre qui est le sien pour partager avec le public cette fichue, satanée et détestable aventure, mais aussi cette authentique expérience de vie qu’est un cancer.
Voilà. Vous savez tout. J'insiste sur la qualité de l'écriture, du jeu et du rire, jamais complaisant, interprété par une comédienne avant tout. Je n'ai qu'un mot à vous dire : allez-y. Et qu'une question à Noémie : à quand le prochain spectacle ?

Maligne de et avec Noémie Caillault
Mise en scène de Morgan Perez
Avec les voix de Jeanne Arenes, Romane Bohringer, François Morel, Olivier Saladin et Dominique Valladié
Du jeudi au samedi à 19 heures, depuis le 29 janvier 2016
La Pépinière Théâtre
7 rue Louis le Grand 75002 Paris 01 42 61 44 16
Le spectacle sera joué aux Béliers en Avignon l'été 2016

Le texte de la pièce est publié chez Payot

2 commentaires:

22h05ruedesdames a dit…

J'ai adoré ce spectacle. Je te conseille Chatouilles dans la même teneur en émotion.

marie-claire a dit…

Je suis d'accord. Les Chatouilles sont sur ma liste. Hélas cela se joue à 21 heures, ce qui est un horaire moins commode. J'ai noté qu'il faut que je le programme d'ici le 25 juin. Et j'ai prévu un article général sur le sujet en faisant des liens entre théâtre et littérature. Et puis j'ai vu Andrea Bescond lundi dernier aux Molière, couronnée catégorie Seul(e) en scène.

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