mardi 9 janvier 2018

Normandie nue


Normandie Nue est une comédie sociale qui fait rire mais qui a la puissance de bousculer les consciences. Elle a presque la vertu d'alerter ceux qui ignoreraient encore que la condition agricole est bien plus menacée que ne le fut la condition ouvrière.

L'amour et le bonheur ne sont plus dans le pré. Arrêtons d'avoir la candeur d'y croire.

Il y a pourtant de la joie de vivre et beaucoup d'humour dans le film de Philippe Le Guay qui n'en est pas à sa première dénonciation. C'était lui qui avait réalisé les Femmes du 6 ème étage sur la vie des "bonnes" espagnoles en 2011. C'est encore lui qui a signé Alceste à bicyclette (2013) et Floride (2015).

Le film dégage une vitalité extraordinaire en raison d'une interprétation très précise par tous les comédiens. Le casting est idéal autour de François Cluzet qui est peut-être le seul comédien réellement connu du grand public et qui est totalement crédible dans la peau de Georges Balbuzard dit Balbu. Le maire du village a fort à faire pour fédérer ses ouailles et défendre leurs intérêts en ménageant leurs susceptibilités.

Le personnage, qui porte presque un nom d'oiseau, est touchant dès lors qu'on apprend que son engagement politique s'accompagne de renoncements. Ils sont d'ailleurs tous profondément humains, même ceux qui masquent leurs faiblesses derrière une allure bravache.

C'est le cas de Charlotte, très forte pour obtenir le 06 du beau Vincent (Arthur Dupont) de retour au pays pour vendre la boutique de son père, photographe, ancien champion cycliste. Jouer la fille affranchie lui permet de cacher sa sensibilité.

Celle de Roger, le boucher (Grégory Gadebois) est à fleur de peau au moindre regard posé sur sa femme Gisèle, ex miss Calvados. Alors imaginez ce qu'il ressent à la perspective qu'elle se montre nue à la terre entière ! C'est inconcevable et il en a les larmes aux yeux.

Car suite à un concours de circonstances, c'est l'idée dont s'empare Balbu pour attirer l'attention des médias sur son village. Le vandalisme n’a jamais marché. Faut frapper les esprits. Une photo de nus intéressera davantage qu'une manifestation bloquant l'autoroute : On aura une heure aux actualités nationales et pas comme tout à l’heure une minute trente en régional.

A priori ils sont tous contre. Pas question de faire comme les femens en Russie ... jusqu'à ce que la prise de conscience n'entraine un revirement d'opinion. L'institution les dépouille ... ils croulent sous les dettes et sont en quelque sorte déjà à poil depuis longtemps. Ils comprennent qu'avec ce geste la France entière nous verra comme on est. Balbu va inviter tout le village à poser tout nu sur un champ  et on attend que les volontaires s’inscrivent sur les affiches " tous nus au champ Chollet le 30 avril ".



Il faut évidemment admettre que c'est une métaphore et ne pas oublier qu'il s'agit d'une comédie et non d'un documentaire sur le monde agricole ou sur l'art contemporain. Même si d'une part la réalité économique rurale est un vrai désastre et si l'artiste photographe américain Blake Newman (Vincent Regan) est inspiré de Spencer Tunick dont la spécialité est effectivement de photographier des centaines de corps nus dans des paysages.
Il n'empêche que le spectateur est frappé par ce constat que les agriculteurs ne travaillent plus que pour rembourser les intérêts de leurs emprunts, juste les intérêts, ce qui signifie qu'ils ne s'en sortiront jamais si la situation n'est pas revue.

On voit les huissiers saisir le tracteur (flambant neuf) et la faneuse d'Eugène (Philippe Rebbot) avec la protection des gendarmes au cas où le cultivateur s'énerverait.

La scène est poignante. Pourtant que la campagne est belle ! C'est ce que montrent les premières images du film, ponctuées de meuglements et d'un chant de coq. Philippe le Guay a choisi le village de Mêle-sur-Sarthe (Orne), dans le Perche où il réside de temps en temps. Le bocage y est (encore) très vert et l'abeille bourdonnante bien bucolique. On appréciera plus tard qu'il s'agit sans doute d'une rescapée des pulvérisations de pesticides.

Parce que la campagne, c'est aussi le surendettement, les magasins qui ferment, les allergies ... et que donc y vivre n'est pas une garantie de bonne santé et d'épanouissement comme le croit naïvement le publicitaire interprété par Xavier Demaison, parisien récemment débarqué et adepte du télétravail. Sa fille, Chloé, veut plus tard devenir psy. Pour le moment elle s’entraîne sur ses parents et raconte les mésaventures de son père avec un oeil sans concession : Papa fait semblant d’aller bien a repéré sa fille.

Il faut le voir s’enivrer d’air pur en gambadant sur un air de ballet. On assiste à une métamorphose. Son visage se dégrade au fil des séquences. Et quand il se fait arroser de produits chimiques il craque : Les paysans, on devrait leur interdire de vivre à la campagne. La reconversion de la mère, devenue boulangère, semble plus réussie. Ce qui me touche dans cet épisode c'est qu'il n’y a pas ni obligation ni honte à ne pas aimer la campagne. Il serait ridicule d'opposer les hommes des villes aux hommes des champs.

Mais il faut aussi reconnaitre que la nature "fout le camp". Le moment où l'un d’entre eux soudain fredonne, puis chante d’une voix plus ferme sauront-ils encore un jour nos enfants parler aux chevaux, compter les étoiles ... est très émouvant. C'est une chanson peu connue de François Budet (album D'amour et de terre).

La gamine a un discours lucide sur les hommes et l'économie. Elle a compris que les éleveurs subissent la crise à cause de la chute des prix de la viande et du lait : "Ça va très mal chez les paysans en France" nous dit-elle. Bientôt y aura plus de viande en France.

On dépense trop. C’est pas en s’endettant qu’on sortira de la crise. Maurice (Patrick d’Assumçao) fait une analyse judicieuse et qui mériterait d'être davantage exploitée car il existe des solutions comme on le voit dans un film comme Les liberterres. Mais le réalisateur, bien qu'il ait rencontré beaucoup de paysans et se soit documenté, a d'abord l'intention de faire une comédie, ne l'oublions pas. Quelques répliques témoigne d'une volonté de faire bouge les lignes, mais cela ne va pas très loin. Malgré des voeux pieux : Faut court-circuiter tout le système mis en place. On veut vivre de notre métier, c’est tout.

Le scénario comporte cependant des scènes tout à fait emblématiques de ce qu'on connait dans les campagnes, des secrets de famille, des querelles de voisinage enkystées dans des problèmes de cadastre, des jalousies et rivalités ... mais aussi la vie quotidienne dans un village, les relations sociales, les amitiés, Il y a aussi une séquence surréaliste d'anticipation montrant les conséquences des épandages de traitement chimique. Des images de synthèse cauchemardesques montrent une Normandie asséchée et désertique où les vaches meurt de soif.

On suit aussi le feuilleton de la réalisation de l'oeuvre d'art. La spécialité de l'artiste américain est de faire des photographies mettant en scène 500 nus dans des paysages qui l’inspirent. Mais l'homme est blasé et rien ne le motive plus. Ni les calanques, ni les champs de lavande. On court près la lune estime son associé ... jusqu'au jour où une vache le regarde dans les yeux. Le photographe américain qui a lui-même une tête de porcin sera séduit par le paysage, un endroit en particulier, et uniquement celui-là, le champ Chollet, lequel fait l'objet d'une vieille querelle intergénérationnelle pour déterminer sa propriété. Elle semble interminable mais elle se résoudra grâce à une intervention féminine.

On pourrait rendre hommage au réalisateur pour avoir donné aux femmes des rôles plus positifs qu'aux hommes. Ils apparaissent faibles, peu malins, très émotifs, rêveurs, vite découragés ... souvent des gamins qui se chamaillent ... qui noient leurs désillusions dans le calva (j'ai été surprise d'entendre ce mot de calva alors que la région se bat pour qu'on emploie le terme entier "calvados" qui est plus noble). Mieux vaut boire que mourir disent-ils sans que ce soit une bonne raison.

Elles sont fortes, solides, audacieuses, et mènent leur chemin en douceur mais avec efficacité.

On assiste à toute la mise en scène de la photographie que l’américain compte faire, avec, pour marquer les endroits où se placeront les modèles, des pieux blancs évoquant les croix des tombes des soldats américains tombés pendant la Seconde Guerre mondiale en Normandie. Les difficultés à convaincre les paysans ont raison de son peu de patience. L'américain abandonnera le projet et ne goûtera jamais le boudin qui l'intriguait tant. Son départ ne doit pas être interprété comme un rejet de l'étranger mais comme un épisode d'un scénario destiné à faire (aussi) rire et la preuve que les hommes ne sont pas pugnaces.

Le film est très bien joué. Les seconds rôles sont tenus par des comédiens qui sont aussi des hommes de théâtre et dont les visages sont moins connus, donc plus facilement crédibles en personnes du cru. Quant aux figurants, très nombreux, leur présence donne de la crédibilité à l'entreprise. La direction d'acteurs est simple, sans aller très (trop) loin dans le pathos. Il y a aussi beaucoup d'énergies positives.

Même si la photo pourra être prise malgré le départ de l'artiste rien ne nous dit si elle a porté sees fruits. La fin de l’histoire reste à écrire.

Normandie nue de Philippe Le Guay
Avec François Cluzet, Toby Jones, François-Xavier Demaison, Arthur Dupont, Grégory Gadebois

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