vendredi 19 janvier 2018

Claire Berest et Caroline Laurent parlent de leurs façon de travailler

Je connaissais Claire Berest que j'avais déjà rencontrée dans un salon. Et puis j'avais chroniqué un de ses romans, Bellevue. Elle a écrit avec sa soeur Anne un portrait de leur arrière grand-mère Gabriëlle Buffet-Picabia.

Je connaissais un peu aussi Caroline Laurent avec qui j'avais discuté à l'occasion des 68 premières fois puisque son premier roman Et soudain la liberté avait été remarqué par ce collectif de bloggeurs (que je vais d'ailleurs rejoindre).

J'étais donc très heureuse d'assister à leur face à face à la Médiathèque d'Antony (92). La soirée promettait d'être intéressante. Elle fut bien plus que cela.

Chacune d'elles a écrit "à quatre mains". L’expression est musicale et on comprend bien qu'il s'agit de l'association de deux personnes. On l'emploie aussi en littérature pour désigner l’écriture d’un livre par un duo d’écrivains. C’est d’autant plus juste qu’aujourdhui, en utilisant un clavier chacun emploiera ses deux mains.

Les deux jeunes femmes étaient invitées pour raconter la genèse de leurs romans et leur manière de travailler. La rencontre fut passionnante en raison de leurs propres personnalités et de celles des sujets dont elles font le portrait dans leurs livres. Gabriëlle comme Et soudain la liberté sont deux ouvrages dont la lecture vous emporte ailleurs.
J’avais lu le premier cet été alors que j’étais au Mexique et j’avais le sentiment de voyager dans le temps dans le Paris des années 1900. C’était vertigineux d’autant que je découvrais au même moment une toile de Picabia dans le magique Musée Soumaya de Mexico.

Je commençai la lecture du second après avoir fait connaissance avec Caroline à l’occasion de la soirée regroupant les auteurs de la dernière vague des 68 premières fois. J’avais immédiatement voyagé en Indochine et j'étais conquise par le destin d'Evelyne Pisier qui est une femme aussi exceptionnelle que l’avait été Gabriëlle Buffet.

Ce qui est d’autant plus fort pour les lecteurs c’est que ces deux auteures ne retracent qu'une partie de la vie de leurs héroïnes puisque toutes deux ont choisi de ne pas aller jusqu’au bout. Elles se sont volontiers soumises à un jeu de questions. Pour faciliter la lecture et par souci d'homogénéité, j'ai rassemblé leurs réponses.

Les propos de Claire Berest
Claire dit ne pas avoir les mêmes styles, goûts et enjeux que sa soeur mais avoir été animée par un fort désir de travailler un jour ensemble. C’est Anne, après avoir lu la biographie de Marcel Duchamp écrite par Bernard Marcadet (Marcel Duchamp, la vie à crédit, Flammarion, 2007), qui lui a proposé d’écrire sur leur ancêtre.

Elle voulait lever le voile jeté sur Picabia et tordre le cou au tabou construit autour de la "terrible" Gabriëlle, tant détestée par leur mère, mais capable de mettre tous les hommes à ses pieds par son ultra intelligence.

Gabriëlle naît en 1881 dans une famille classique, d'un père militaire de carrière. Elle est pianiste et ressent le goût de la musique de manière charnelle. Sa vocation est claire : elle veut créer de la musique et entreprend dix ans d’études musicales.

Ce qui fascine c'est pourquoi elle est devenue le cerveau de Picabia. Les deux soeurs vont s'attacher à lui faire dire ce qu'elle pense à propos du féminisme et de la création tout en repérant ce qui a rompu la transmission.

Il aura fallu quatre ans de recherche, totalement intenses. La liste des lectures de Claire est impressionnante. Il faut dire qu'elle est très scrupuleuse. Et pourtant il a fallu arrêter le récit en 1919, bien avant le décès de Gabriëlle ...  parce que sinon le livre n'aurait peut-être pas vu le jour tant la tâche était immense.

Interrogée à propos de ses dernières lectures elle recommande Ciseaux de Stéphane Michaka (un roman librement inspiré de la relation entre Raymond Carver et son éditeur Gordon Lish, publié chez Fayard en 2012) et Les îles de Philippe Lançon, construit comme une spirale.

L’art naît des accidents de la vie en permanence, dit Claire avec humilité. L’écriture traduit une épopée romanesque, un souffle, un parfum, qui s'additionne à sa voix d'auteure, conçue comme une respiration pour ponctuer le roman.

De son coté, Caroline fait dialoguer en permanence le roman et son mode d’emploi.

Les propos de Caroline Laurent
Evelyne est la sœur aînée de Marie France Pisier, actrice célèbre disparue tragiquement, spécialiste d’histoire. Au début de leur collaboration elle avait adressé 150 feuillets aux éditions Préludes sur l’émancipation de deux femmes entre les années 40 et 80. Evelyne avait une formation de juriste. Son manuscrit était insuffisamment incarné et manquait de chair. Par contre elle était prête à tout dire. On dirait aujourd’hui qu'elle est sans filtre.

Caroline Laurent, qui exerce le métier d'éditrice, avait été chargée de la rencontrer et ce fut immédiatement ce qu'elle appelle un coup de foudre d’amitié. Le travail commence mais Evelyne décède 6 mois plus tard alors qu’il reste énormément à faire. Elle avait demandé à Olivier (Duhamel), son dernier compagnon de faire en sorte que le livre soit achevé. Caroline s’est sentie missionée pour le terminer par delà la nuit infinie (p.145). Et vu le résultat, Evelyne a eu raison de lui faire confiance.

C’est une histoire de chaîne dont les maillons sont reliés les uns aux autres, confie Caroline. Mona fut très amoureuse d’un mari antisémite, xénophobe, misogyne et pourtant adulé, vivant à travers la séduction dans les années 40 dans un monde colonial avec le poids de la religion catholique dans un pays qui ne l’est pas. Elle avait la vie douce mais le coup de force des japonais le 9 mars 1945 fait basculer sa vie. Elle est internée en camp de concentration où le degré de torture est insensé. La mère et la fille réussiront néanmoins à devenir libres ... et militantes.

Ce livre est une histoire de transmissions étagées. La première, évidente, entre la mère Mona et sa fille Lucie, la deuxième (imprévue) entre Evelyne et Caroline, la troisième enfin entre Caroline et sa propre mère mauricienne.

Quand Mona doit revenir en Indochine en 1950 elle y vit à al manière d'une Emma Bovary. Elle attend que les journées s’écoulent. Et un jour rencontre Marthe, une bibliothécaire qui sera sa seule amie, une militante communiste acharnée qui lui fera lire le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, une lecture qui changera sa vie.

Elle y découvre que pour être libre elle devra accepter la solitude choisie. Elle prend un amant, passe le permis de conduire, porte le pantalon, divorce. Elle rentrera dans sa famille à Nice et poussera sa fille à faire des études.

L'enjeu est de rendre possible les choses, autoriser à ... penser, à être indépendante, à oser écrire, à être libre, et même si la liberté s’exprime peut-être aussi dans le suicide. Double suicide d’ailleurs puisqu'Evelyne sera confrontée celui de son père puis de sa mère qui, et c'est un paradoxe, était enfermée dans le préjugé que passé 50 ans une femme n’est plus désirable.

Le roman pose des questions : le suicide est-il le geste suprême de liberté ? Cuba était-elle une utopie romantique ? Evelyne y rencontre Fidel Castro qui tombe amoureux d’elle. Ensemble ils partagent une forte sensualité et une complicité intellectuelle. On découvre un homme tendre, très à l’écoute, un homme qui n'a rien à voir avec le personnage historique de "Castro" qui lui est postérieur.

Caroline arrête elle aussi l'histoire de son personnage sans aller jusqu'au terme. Elle le fait en 1988, qui par hasard peut-être est sa propre année de naissance. le travail a été pour elle aussi intensif. Elle n'a jamais renoncé à poursuivre son travail d'éditrice qui occupait ses journées. Elle avançait sur le roman la nuit, carburant au camembert et à la redbull, ce qui la fait sourire en évoquant ce rituel.

Caroline exprime combien cet héritage fut inattendu, sublime et écrasant : je suis devenue auteur pour elle (elle ne dit pas grâce ou à cause d'Evelyne). Je suis passée de l’autre côté du miroir.

Elle peut désormais respirer et nous sommes heures d'apprendre qu'elle est partie pour un second roman.

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