vendredi 10 avril 2009

L’ECURIE DE SABINE WESPIESER

Un premier article sous le titre, Sabine Wespieser, un éditeur dont le goût est devenu celui des autres, a été publié avant-hier. Voici maintenant la suite telle que je l'avais annoncée. Mais avant de poursuivre je voudrais m'expliquer sur le titre, volontairement accrocheur. J'aurais du intituler le billet "extrait du catalogue ..." car je ne cite pas tous les auteurs, ce me serait impossible, et puis Sabine Wespieser elle-même n'a pas eu le temps de le faire. Mon intention est surtout de restituer l'empathie avec laquelle elle parle de quelques-uns, avec le même regard qu'un éleveur attentionné pourrait poser sur ses poulains.

C’est d’abord le texte qu’on rencontre, l’auteur arrive en seconde position

J’accorde une importance extrême à la manière dont le texte sonne. Il faut que cela vienne du plexus solaire. Mais il y a des rencontres avec des auteurs qui demeurent inoubliables. Comme ce fut le cas avec Nuala O’Faolain.

Je l’avais lue en anglais et avais trouvé l’histoire assez singulière. Je lui écrivis en Irlande. Son succès se confirme aux USA et la voici contrainte de prendre un agent. Du coup je dois passer par un sous-agent français et les choses se compliquent. Je sens que cela ne va pas se faire. Alors je parviens à envoyer un mail circonstancié directement à Nuala en y mettant toute ma sincérité et ma force de conviction. Réponse immédiate : vous m’avez fait sourire toute la journée. Je veux que vous soyez mon éditeur pour la France.
Il n’y avait plus qu’à transférer cette réponse d’un clic de souris et l’affaire était sans appel.


Notre vraie rencontre eut lieu à l’aéroport en 2002. Tous les passagers en provenance du vol de Dublin avaient depuis longtemps débarqué quand j’ai enfin vu s’approcher une petite dame égarée, en robe shocking pink (rose vif) qui me saute au cou en s’exclamant qu’elle vit le plus beau jour de sa vie, ayant toujours rêvé d’être publiée en France. Nous n’étions pas arrivées porte de la Chapelle que je connaissais (presque) tout de sa vie … et elle de la mienne.

Sabine Wespieser parle avec beaucoup d'affection de ses auteurs. Autre rencontre singulière que celle avec André Bucher, dont elle reçoit un texte par un ami commun alors qu’elle passe se vacances dans le Vaucluse.

Le parcours de cet auteur bûcheron est totalement atypique. Il participe au mouvement beatnik et s’installe dans une ferme bio communautaire avec une trentaine de copains dans une vallée perdue de la Haute Provence. Les amis sont repartis. Il est resté seul avec ses chèvres, menant de front l’exploitation agricole et l’écriture de ses romans.

Quant à Duong Thu Huong, j’avais tout lu de son œuvre avant de la rencontrer. Militant pour la démocratie dans son pays, elle a été emprisonnée en 1991 sans procès, puis a vécu en résidence surveillée à Hanoï. Elle était interdite de publication au Vietnam malgré une œuvre très populaire. Ses livres avaient quitté le pays avec la complicité de son traducteur français. Je savais que l’on tentait de sortir un digest en anglais, en coupant pour cela 30% du texte. Si je n'avais pas pu en acheter les droits j'aurais été extrêmement malheureuse, ayant le sentiment de rater un monument.

On sent la vitalité phénoménale de Sabine Wespieser à faire aboutir ses convictions même si ensuite le plus lourd reste à accomplir. Son énergie est dans le passage. La recherche de pépites l’enthousiasme. Elle conçoit le rôle d'un éditeur comme un rôle de découvreur et de passeur. Elle avoue un côté pigmalion. Elle a découvert Sophie Boursat dont le récit, l’Eau et l’huile, publié en 2003, était très atypique, et qui malheureusement n’a rien écrit depuis.

Ne serait-il pas trop présomptueux de croire que mon goût puisse être celui des autres ? Parfois ils ne sont que 3000 lecteurs à partager mon avis. Ils ont tout de même été 30 000 avec Nuala O’Faolain et 60 000 pour Duong Thu Huong pour Terre des Oublis. Mais c'est vrai que j'ai intérêt à me bouger pour en vendre ! C'est une prise de risque évidemment, à chaque fois. Mais c'est motivé par des vrais coups de cœur, des vrais coups de foudre.

Elle estime avoir atteint son poids de forme avec 10 livres par an mais considère avoir encore la possibilité d’accueillir de nouveaux auteurs.

Des auteurs plutôt libres de leur choix

En général on signe un contrat pour 4 livres que l’auteur s’engage à montrer en premier à son éditeur. C’est ce qui s’appelle le « droit de préférence ». Si l’éditeur ne souhaite pas publier un manuscrit alors l’auteur est libre d’aller le porter ailleurs. Il est certain cependant qu’un auteur de faible tirage est plus libre qu’un autre. Anna Gavalda le raconte régulièrement.

Sabine Wespieser ne pense pas pour autant qu’on attache un auteur à une maison en particulier. Ceux qu'elle avaient découverts chez Actes Sud l'ont suivie, comme Michèle Lesbre et Vincent Borel. Elle dit ne pas être envieuse de nature et ne chercher que des auteurs qui ont leur place dans son catalogue. Elle n’imagine pas Echenoz ailleurs qu’aux éditions de Minuit, Fred Vargas chez une autre que Viviane Hamy, parce qu’elles se sont construites ensemble.

Elle informe d'ailleurs que le prochain Bucher sera publié chez Denoël. Tout en restant en excellents termes avec lui elle estime avoir été probablement au bout du chemin qu’ils pouvaient faire ensemble.

Des auteurs qui sont accompagnés dans leur écriture

Il y a des éditeurs qui retouchent les textes. Jérôme Lindon aux éditions de Minuit avait la réputation de beaucoup retravailler avec les auteurs. Jean Echenoz le raconte dans le livre où il lui rend hommage en 2001, après sa mort :
“ Jérôme Lindon ne se borne pas à m'expliquer pourquoi mon livre est mauvais, mais aussi comment il est mauvais, mais aussi pourquoi et comment j'ai procédé ainsi, pourquoi et comment je me suis trompé, pourquoi et comment j'ai eu tort de me tromper (...). S'il confirme qu'il ne publiera pas mon livre, il me précise aussi qu'il me fera une crise de jalousie si je tente de le faire paraître ailleurs ”

Sabine Wespieser pose le fait qu’elle est le premier vrai lecteur, ce qui n’a tout simplement rien à voir avec le regard du conjoint ou de la belle-sœur. Que c’est l’intérêt de tous que le texte soit le plus abouti avant de partir chez l’imprimeur. Alors oui, elle retravaille … quitte à frotter là où çà fait mal.

Elle confie que le prochain Michèle Lesbre (Sur le sable, prévu pour mai 2009) est un texte magnifique, comme toujours un tissage entrecroisé sur des êtres de fiction. Une femme en dérive, plongée dans l’univers de Modiano, croise un homme sur une plage, devant une maison en feu. Au milieu du manuscrit se trouvaient quelques pages moins soutenues. Sabine Wespieser a proposé des pistes pour amener l’auteur à pouvoir les reprendre.

Nous l'attendons avec impatience.
NB : un portrait de Michèle Lesbre a été publié sur le blog il y a presque un an, le 21 avril 2008

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