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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes.

samedi 29 mars 2025

La dernière conférence de presse de Vivien Leigh de et avec Catherine Silhol

Le livre de Zoé Brisby, Hollywoodland, était encore tout frais dans ma mémoire quand je suis venue voir La dernière conférence de presse de Vivien Leigh interprétée par la formidable Caroline Silhol au Poche Montparnasse.
Vivian Leigh est l'inoubliable Scarlett d’Autant En Emporte le Vent, la déchirante Blanche Dubois du Tramway Nommé Désir, star aux deux oscars. Elle eut pour partenaires Clark Gable, Marlon Brando, Simone Signoret, Warren Beatty… Elle forma avec Sir Laurence Olivier le couple "royal du théâtre", offrant au monde entier les plus belles représentations de Shakespeare.
Leur déchirante rupture lui laissa une blessure inguérissable. Sa vie fut un voyage que le spectateur est invité à faire en sa compagnie. De son enfance en Inde, à Hollywood, en passant par l’Old Vic Theater, son parcours hors du commun fut marqué par des épreuves physiques et psychologiques qui finirent par l’emporter en 1967.
Il est des acteurs qui portent en eux l’univers du théâtre. Caroline Silhol est de ceux-là. Pour un mois encore elle ressuscite un monde disparu, un monde d’artistes, dans lequel le cinéma et le théâtre occupaient le devant de la scène, pour le plus grand plaisir du public… La mise en scène d'Anne Bourgeois qui, déjà l'accompagnait l’an dernier dans Mademoiselle Chanel en Hiver, a essentiellement pour objectif de nous faire entendre le texte (dont la comédienne a écrit elle-même l'adaptation à partir d'une pièce écrite par Marcy Lafferty) comme une confession, si bien qu'on oublie assez vite qu'il s'agit d'un rôle de composition.

Nous sommes bien entendu conditionnés par l'immense reproduction de l'affiche du film d’Autant En Emporte le Vent. On se croirait dans les coulisses d'Hollywood en toute intimité avec l'actrice qui était sûrement plus à l'aise sur les planches des théâtres que les plateaux de tournage. Et qui, comme Laurence olivier, investissait les cachets gagnés au cinéma dans des productions théâtrales.

Ce qu'elle a dû imaginer pour obtenir le fameux rôle ne m'étonne guère mais je la crois volontiers unique à pouvoir imiter l'accent sudiste. Il faut dire que la récente lecture d'Hollywoodland de Zoe Brisby m'a préparée à tout entendre. Les faits racontées par l'une sont totalement cohérents avec les lignes écrites par l'autre. 

Les anecdotes sont amusantes. J'ignorais la minceur de Vivien Leigh (48 cm de tour de taille) même si on peut louer la finesse de la comédienne. J'aurais plutôt parié sur 65 cm, ce qui était déjà remarquable pour une taille de 1.60 m. Et on comprend que 97 tonnes de poussière rouge déversées sur le plateau pour rendre crédible la "terre rouge de Tara" aient pu provoquer des problèmes respiratoires assez graves, en particulier pour elle qui avait eu la tuberculose enfant.

Elle s'exprime sans filtre et le public adore çà. Elle ose dire qu'elle déteste Hollywood où tout est faux, même le climat y est ridicule. Bien qu'elle ait remporté deux Oscars,  pour Scarlett O'Hara dans Autant en emporte le vent (1939) et Blanche Dubois dans l'adaptation cinématographique d’Un tramway nommé Désir (1951), rôle qu'elle a aussi joué sur scène à Londres, Vivien critique ouvertement le système : Les prix, c'est bon pour les chevaux de course. Les acteurs ne devraient pas courir après.

Née en Inde, elle avait reçu une éducation stricte, lui imposant d'afficher un sourire contant mais on sent combien elle bouillonne. L'humour est une forme de politesse et ne masque pas longtemps la grande détresse de cette femme qui fit de gros sacrifices pour ne plus jamais risquer souffrir de la faim. Elle eut des soucis de santé considérables mais resta toujours courageuse. On compatit aussi à ses difficultés pour avoir un second enfant.

L'origine de sa bipolarité n'est pas expliquée mais on comprend que sa vie ne fut pas un tapis de roses. Folle amoureuse de Laurence Olivier, qui divorça pour l'épouser mais la quitta, elle reconnait que c'est dur de vieillir sans l'homme qu'on aime. Alors elle se raccroche à ses souvenirs, et surtout à ce rôle qui fit d'elle une icône, mais dont elle espère, en toute humilité, que Scarlett lui survivra et elle s'en satisfait pour grappiller quelques derniers instants de félicité.

Quand la tuberculose finira par l'emporter elle n'avait que 53 ans. Catherine Silhol endosse là un de ses meilleurs rôles.

Une offre est réservée aux abonnés de la Newsletter du Poche pour découvrir ce spectacle à 20 € du 1er au 17 Avril. Raison de plus pour y programmer votre soirée.

Mais le public aura une seconde chance cet été puisqu'il sera programmé pendant le festival d'Avignon au Petit Louvre à 16 h 30.
La dernière conférence de presse de Vivien Leigh adapté par Caroline Silhol
Avec Caroline Silhol
Collaboration artistique Anne Bourgeois
Musique : Nicolas Jorelle
Lumières : Denis Koransky
Costume : Christophe Lebo assisté de Nadège Bulfay
Du 6 mars au 4 mai 2025
Du mardi au samedi à 19 h, le dimanche à 15 h
Au théâtre du Poche Montparnasse - 75 boulevard du Montparnasse - 75006 Paris
Tél. 01 45 44 50 21

vendredi 28 mars 2025

Maury expose Eye see you à la galerie Vallois

J'ai eu l'occasion de découvrir Samuel Maury et son accrochage Eye see you dont le titre est un jeu de mots manifeste, tout à fait décidable en regardant ses oeuvres.

Né en israël, Samuel Maury quitte le pays à l'âge de vingt ans pour les Etats-unis où il va travailler dans le domaine de la haute-technologie.

Le secteur est en pleine expansion et il va créer plusieurs start-ups. Le départ de son troisième fils pour poursuivre ses études à Columbia signe la fin d'un cycle. Mettant de côté sa carrière, il va reprendre ses études dans la même université puis à Oxford. Il y étudiera la littérature britannique et la philosophie.

2009 marque un nouveau cap avec cette fois pour destination la capitale française. L'atmosphère propice à la créativité qui infuse Saint-Germain-des-Prés l'inspire. D'abord pour écrire deux romans puis à partir de 2017 pour peindre. Il y exposera Ghost Shadows en 2019, Myths Stories en 2022 et Beyond Painting en 2023. Cette même année sortira un  livre sur son travail (de 2018 à 2023).
Les tableaux font immédiatement penser à Pollock et pourtant on jurerait qu'elles n'ont pas été réalisées en posant la toile sur le sol comme le faisait le peintre américain. Ou alors juste un moment mais que très vite l'artiste s'en est saisi et s'est mis à danser en les tenant à bout de bras.
On y remarque vite la présence d'orbites qui nous scrutent, justifiant le titre de l'exposition, provoquant parfois le malaise. Des morceaux de vie surgissent alors composant l'esquisse d'un visage (comme ci-dessus dans Pénélope - acrylique sur toile - 130 x 90 cm - 2023) ou d'un corps (comme sur Femme en blanc). D'abstrait, le tableau passe dans un registre plus figuratif.
Ci-dessus à gauche, Femme en blanc - acrylique sur toile - 90 x 130 cm - 2024

Ça crie, ça angoisse, ça émeut, mais en tout cas ça ne laisse pas indifférent.
Le concert de jazz - acrylique sur toile - 130 x 90 cm - 2025
Danse des 7 voiles - acrylique sur toile - 100 x 80 cm - 2022
Délivrance - acrylique sur toile - 120 x 90 cm - 2024

Eye see you de Samuel Maury
Galerie Vallois - 35 rue de Seine - 75006 Paris - jusqu'au 29 mars 2025
Du mardi au samedi de 10 à 13 h et de 14 à 19 h

jeudi 27 mars 2025

Maupassant Inside de Gérard Savoisien

A sa création au festival d’Avignon, au Buffon, en 2021, le spectacle s’intitulait La folie Maupassant et c'était avec Noémie Elbaz que jouait Jean-Pierre Bouvier.

Une nouvelle version a été repensée par Anne Bourgeois et Jean-Pierre Bouvier, avec une première représentation le 14 novembre dernier au Théâtre de l’Archipel, à Paris.

Désormais c'est Vanessa  Cailhol (la prodigieuse interprète de Courgette, qui lui valut le Molière de la comédienne 2024 où elle avait fait un discours très émouvant) qui joue le rôle de Solange, ce personnage que Gérard Savoisien avait créé comme condensé métaphorique de toutes les femmes que connu l'écrivain.

Le décor (de Jean-Michel Adamqui représentait si bien l'univers mental de l'écrivain n'a pas changé et le propos non plus. Ce n'est toujours pas un biopic, ni une pièce historique (comme s'en défendait l'auteur) mais la folie ressort davantage, d'où son changement de titre, Maupassant Inside. Et cela vaut vraiment la peine de voir cette version.

La pièce commence sur une musique joyeuse qui, vite, devient grinçante. On notera la très belle création sonore de Michel WinogradoffIl est temps que je me rende à la clinique. Je ne parviens presque plus à lire. J’apprends l’annonce de mon internement par les journaux. Maupassant est saisi de tremblements, appelle Sosso, sa Solange. Nous sommes le 1er janvier 1893, qui sera l'année de sa mort. 

Guy de Maupassant (1850-1893) aura marqué la littérature française par ses six romans, dont Une vie en 1883, avec la prodigieuse Clémentine Célarié (admirablement mise en scène par Arnaud Denis) au Festival d'Avignon 2019. Il est surtout connu pour ses nouvelles (parfois intitulées contes) comme Boule de Suif en 1880, les Contes de la bécasse (1883) ou Le Horla (1887).

Tous ses écrits sont marqués par une force réaliste, mais aussi par la présence importante du fantastique et par un pessimisme puissant. Et ce sont ces caractéristiques qu'on retrouve dans Maupassant Inside.

La carrière littéraire de Maupassant se limite à une décennie -de 1880 à 1890- avant qu’il ne sombre peu à peu dans la folie due à la syphilis, avec sans doute des crises de schizophrénie (suggérées par le flou de la nouvelle affiche) et ne meure juste avant l'âge de 43 ans. 

Dès la première "apparition" de Solange le doute ne m'a pas quitté quant à la réalité de la jeune femme et le spectateur aura probablement semblable interrogation tout au long du spectacle. Sa présence est-elle un fantasme comme les malades atteints de syphilis peuvent en connaître ? L'interprétation si sensible et si puissante par Vanessa  Cailhol influence notre regard.

On nous dit qu'ils se sont connus alors qu’il avait pris le pseudonyme de Joseph Prunier. Sur ce point il est exact que l'auteur en utilisa plusieurs et que celui-ci lui servit pour son premier conte, La Main d’écorché en 1875. Il n'a alors que 35 ans et est encore tout à fait vaillant.

Il est intéressant que Gérard Savoisien (qui a voulu à travers elle représenter toutes les femmes que l'écrivain a eues dans sa viela décrive comme une jeune femme naturelle et spontanée, libre, volontaire, capable de le quitter pour un autre qui aura quelque chose de plus que lui, à savoir le mariage qui lui assurera le confort. Il brosse une personnalité qui est pragmatique mais qui ne renie pas son amour ce qui permet de jolies duos, jouant d'une grande palette de sentiments, y compris l'humour, dans les répliques ou certaines situations.

Au risque de me répéter, j'insiste sur l'intelligence de la mise en scène des hallucinations, rendues crédibles par de multiples astuces, et de fines répliques. Par exemple que Maupassant se plaigne d'être allergique au caoutchouc quand, prudente, la jeune femme menace que c’est ça ou rien.

Un des thèmes de la pièce, et il était essentiel, concerne la maladie, la folie, l'approche de la mort, mais aussi le temps qui passe, avec des propos philosophiques : La jeunesse a tout. Elle l’ignore. La vieillesse n’a rien. Elle le sait.

Mais tout n'est pas triste. On s'amuse à voir le comédien mimer les séances de canotage sur la Seine, une activité que pratiqua assidument Maupassant, toujours en galante compagnie, le dimanche, et pendant les vacances. Quand il téléphone à Zola, ce qui est tout à fait plausible puisque qu'ils étaient très liés (à tel point que Zola prononcera son éloge funèbre), de même d'ailleurs qu'avec Gustave Flaubert, la conversation qui nous est rapportée suscite le rire et offre un temps de respiration.

On peut aussi entendre une analyse pertinente du processus d'écriture de Maupassant : Je n’écris que ce que je vois. Avec pour conséquence le drame quand la vue de l'écrivain décline.

Bien sûr, il faut parler du jeu de Jean-Pierre Bouvier, plus précis qu'à la création de la pièce. Il rend la folie crédible, nous faisant oublier qu'on est au théâtre, avec art parce que le risque aurait été d'en faire trop. La musique est savamment dosée, avec l'insistance du violoncelle à mesure que la maladie prend possession de lui. Les lumières (de Stéphane Baquet) elles aussi interviennent en soutien, particulièrement cette nappe rouge au moment le plus tragique.
On ne peut pas résumer la pièce à une vie, quelques jours et puis plus rien. C'est tellement plus et c'est heureux que l'équipe ait si bien remis la main à la pâte pour en faire un spectacle très abouti qui touchera un nouveau public sans décevoir ceux qui l'avaient déjà apprécié.

Maupassant Inside
de Gérard Savoisien
Mise en scène : Anne Bourgeois
Avec : Jean-Pierre Bouvier et Vanessa Cailhol​
Scénographie : Jean-Michel Adam
Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz
Création sonore : Michel Winogradoff
Création lumière : Stéphane Baquet
Éclairages : Mathias Fondeneige
Du 14 janvier au 30 mars 2025
A 17, 19 ou 21 heures selon les jours

mercredi 26 mars 2025

Entre Ciel et Chair revient au Théâtre Essaion

Entre Ciel et Chair a été créé en 2004 (je dis bien 2004) au Théâtre du Petit Chien pour le festival d'Avignon. Il avait été programmé au Petit Gymnase (2006-2007), au théâtre de L'Aire Falguière (2010) puis au Théâtre du Lucernaire (2011), sans compter les tournées.

Adapté par Christelle Willemez du roman de Christiane Singer Une Passion, cette pièce est l'histoire vraie d'Héloïse et Abélard qui furent deux amants mythiques.

L'abbesse Héloïse se retourne une dernière fois sur son destin, ultime étape de la passion : la pacification.

Pour partager avec nous cette confession dans un texte mêlant sensualité, spiritualité et émotion Clara Ballatore a imaginé un duo que l'actrice entretient avec un musicien, soit une contrebasse, soit un violoncelle (alors avec Michel Thouseau, qui est le partenaire de la comédienne depuis vingt ans), ce qui plonge le spectateur dans la perplexité au moment de réserver sa place. Mais une chose est sûre, il lui faudra arriver à l'heure précisément car aucun retardataire ne sera accepté.
Dans le Paris du XIIe siècle s'embrasent deux amants —, deux intellectuels, deux chrétiens: le philosophe Pierre Abélard et son élève de dix-huit ans. Enfants d'un siècle fervent traversé par les Croisades et la légende de Tristan et Iseult, ils connaîtront l'extase amoureuse, mais aussi la vengeance de l'oncle et tuteur d'Héloïse, Fulbert, qui fera émasculer Abélard. Entrés dans les ordres, ils seront séparés... jusqu'au tombeau qui les réunira.
Les murs de pierres de l'Essaion composent un écrin naturel qui nous permet de nous projeter  au couvent du Paraclet en 1161.

C'est la musique qu'on entend d'abord et qui trace les contours d’une rencontre, d’une épopée, une danse alors que la comédienne s'avance, en longue aube blanche et s'assoeit. Voilà soixante fois déjà qu'elle a vu l’automne. Elle s'apprête à célébrer, dans sa cellule, l'anniversaire de la mort de son immense amour, Pierre Abelard.

Le texte est puissant, autant poétique que troublant et empreint d'une grande sensualité : J’ai compris dans tes bras ce que Dieu veut de nous. L’absolue renonciation et la mort de l’égo.

De multiples métaphores se déploient. La pluie est l'eau des larmes qui ne coulent pas de ses yeux, pas pour le moment. Des coups de tonnerre retentissent parfois évoquant l'orage que le sentiment amoureux provoqua.

La comédienne est bouleversante, tant quand elle raconte la rencontre, que la fuite pour cacher sa grossesse, la colère de l'oncle de la jeune femme, l'évasion vers la Bretagne, le mariage secret (une option dont elle s’indigne comme d’une injure), la retraite au couvent (Tu m’enterres vivante et tu t’en vas).

Ses confidences sont poignantes. Comment ne pas être ému d'apprendre qu'elle n'a plus entendu un oiseau, et que même pas un livre lui ouvrit le coeur. Elle pourrait hurler, mais le jeu reste dans la retenue, comme sans doute l'était la véritable Héloise.

Le violoncelle est bien davantage qu'un accompagnement, allant et venant aux moments-clés, offrant une respiration ou un contrepoint. Parfois plaintif, plus lourd, pesant, mais joyeux à la fin alors que la mort est annoncée. Car elle est synonyme de délivrance et quand bien même l'instrument craquerait, la femme ne ploiera pas.

Parce qu'en acceptant le destin, l’aptitude à souffrir lui fut ôtée : Je n’attends plus rien, je n'ai plus rien à craindre ou à espérer.

Ses propos peuvent sembler exagérés alors qu'ils reflètent une grande sagesse. Elle a raison de nous prévenir que ce ne sont pas les ronces qui nous blessent mais nous qui nous écorchons à leur contact.

Inversement, nous nous enrichissons à entendre le récit de cette passion.
Entre chair et ciel d'après "Une passion" de Christiane Singer
Mise en scène : Clara Ballatore
Avec Christelle Willemez
Et en alternance : Michel Thouseau – contrebasse ou Birgit Yew von Keller - violoncelle
Du 20 janvier au 1er avril 2025
Les lundis à 19h et mardi à 21h
Version avec Contrebasse : 20, 21,27 ,28 Janvier - 3, 4, 17,18, 24, 25 février - 17,18, 24, 25 mars
Version avec Violoncelle : 10, 11 février - 3, 4, 10, 11, 31 mars - 1er avril 
Au théâtre Essaion - 6, rue Pierre au Lard (à l'angle du 24 rue du Renard) - 75004 Paris
Réservations : 01 42 78 46 42

mardi 25 mars 2025

Tous Léger ! au musée du Luxembourg

Je ne dirais pas que je connais bien Fernand Léger (1881-1955), même si je suis voisine d'une maison sur laquelle l'artiste est intervenu pour la mise en couleur des claustras de la façade (voir à la toute fin de cet article) et que je suis toujours sous le choc du rouge de sa pierre tombale à chaque fois que je vais dans le cimetière de Gif-sur-Yvette.

Il m'est davantage légitime de le dire en sortant de l'exposition Tous Léger ! conçue comme un véritable dialogue qui démontre combien le pionnier de l’art moderne a influencé -sans jamais les rencontrer physiquement- des artistes des années 1960, en particulier des Nouveaux Réalistes et quelques artistes américains comme Roy Lichtenstein ou Keith Haring… signifiant combien les échanges artistiques ont été fructueux entre la création européenne et la scène américaine.

Lancé en 1960 par le critique d’art Pierre Restany, le mouvement des Nouveaux Réalistes réunit des artistes tels que Arman (1928-2005), César (1921-1998), Yves Klein (1928-1962), Martial Raysse (1936), Daniel Spoerri (1930-2024), Niki de Saint Phalle (1930- 2002). Leur spécificité est de s'emparer des objets du quotidien de la société de consommation et de l’esthétique de la rue. Leur démarche ne vise pas la représentation du réel mais son appropriation poétique.

Je suis arrivée depuis le jardin du Luxembourg, et j'ai apprécié l'odeur subtilement entêtante des jacinthes.

Le parcours, composé de près de 100 œuvres, aborde, sur un mode ludique, créatif, pragmatique et très pédagogique, différents axes thématiques : le détournement de l’objet, la représentation du corps et des loisirs, ou encore la place de l’art dans l’espace public. Mais surtout, et dans tous les cas, en invitant le spectateur à s'interroger à propos de duos d'artistes, en commençant par les cinq éléments : eau, feu, air, terre et bois auxquels on est tenté d'ajouter … la couleur qui est un point toujours central, ce que soulignait Fernand Léger en 1924 : "Faisons entrer la couleur, nécessité vitale comme l’eau et le feu, dosons-la savamment."
Le 15 août 1955, disparaissait Fernand Léger dans sa maison-atelier de Gif-sur-Yvette où il s’est installé en 1952 et où Robert Doisneau est venu le photographier parmi ses oeuvres l’année précédente. Ce cliché nous accueille et annonce le propos de l'exposition. Une autre, prise par William Klein en 1965 nos fait découvrir un groupe d'artistes rassemblés devant un tableau qui est central dans cette exposition (voir plus loin) et on remarquera que les photographies elle-mêmes sont élevées au rang d'oeuvre d’art dans le musée, notamment par leur format.
Martial Raysse, Bénédicte Pesle, Jean Tinguely, Brooks Jackson, France Raysse, Niki de Saint Phalle, Alexandre Ioalas, Rotraut Klein, André Mourgues, New-York, 1965

L'eau est illustrée par la revisite de la Source d’Ingres par Alain Jacquet et La Baigneuse de Léger (non photographiés). Un autre dialogue, entre Léger et Klein à propos du feu, confronte une vision abstraite avec un regard figuratif sans imiter le réel :
Yves Klein, Peinture de feu sans titre (F71), 1962, carton brûlé sur panneau
Fernand Leger, dessins préparatoires pour la décoration de l'usine de Gaz de France à Alfortville, vers 1955, gouaches sur papier

Yves Klein travaille avec le feu en utilisant la flamme d'un brûleur pour marquer des empreintes sur le papier ou des sculptures. En mars 1961, le Centre d'essais de Gaz de France de la Plaine Saint-Denis, où il développe ses recherches sur les "Peintures de feu", initiées en 1957. Or, peu avant sa mort, Fernand Leger reçoit une commande pour la décoration de la nouvelle usine de Gaz de France d'Alfortville. Il choisit alors le feu, peu représenté dans son oeuvre, et compose une trentaine d'études préliminaires à la gouache avant d'arrêter la maquette définitive, qu'il projette de réaliser en céramique et mosaïque. La flamme, qu'il semble étudier d'abord sur le motif d'après un brûleur à gaz, évolue vers une composition abstraite aux formes colorées et constatées, cernées de noir visant à rendre l'usine accueillante chaque matin aux employés. Léger donne ainsi à la couleur une fonction à la fois utilitaire et psychologique, finalement thérapeutique.

A propos de la couleur bleue, Klein s'en empare parce qu'elle est, selon lui, l'expression d'une sensibilité picturale, immatérielle, indéfinissable. Léger en utilise les qualités curatives afin d'égayer le monde et d'agir sur le bien-être social.

Klein imprégnera de son bleu IKB (pour International Klein Blue) un chef d'oeuvre de l'Humanité, la Vénus d'Alexandrie (dépourvue de membres et de tête pour mettre en évidence le ventre et les seins, symboles de naissance et de vie) conservée au Musée du Louvre à Paris.
Venus bleue (La Venus d'Alexandrie) d'Yves klein, vers 1962, pigment pur et résine synthétique sur plâtre
La danseuse bleue de Fernand Léger, huile sur toile, 1930

lundi 24 mars 2025

La conférence des oiseaux de Petr Forman

J'aime beaucoup l'atmosphère qui se dégage des spectacles des Frères Forman. Je n'allais pas manquer leur Conférence des oiseaux même si, cette fois, Petr a travaillé seul, sans son frère jumeau Matěj.

Ce texte ne nous est pas inconnu. La traduction de Jean-Claude Carrière, mise en scène par Peter Brook au Cloitre des Carmes au Festival d'Avignon en 1979 fut un immense succès. C'est là que le jeune Petr le découvrit en compagnie de son père. Il n'y a donc pas à s'étonner que l'artiste tchèque ait recours à la trame du texte français pour raconter une histoire perse, somme toute universelle puisqu'il s'agit de la quête de l'homme pour mieux se comprendre et pour mieux vivre. Mais  il a remanié la traduction de Carrière avec le scénariste Ivan Arsenjev.

Le propos est très sérieux mais il devient abordable si on le traite de manière plus légère, en mettant en scène des oiseaux, ce qui était déjà le cas dans ce mythique conte persan écrit en 1177.

Quelques spectateurs ont repéré les ailes d'un grand oiseau noir au-dessus de leurs têtes alors que nous entrions sous le chapiteau, dirigés par des des Persans, vêtus comme au XIIe siècle, un peu menaçants, et veillant au respect des consignes sans dire un mot. 

Les lampes éclairent un palais des mille et une nuits bordé de panneaux glissants en moucharabiehs. Une fois tout le monde casé sur les gradins, les tapis sont roulés. Un homme traverse la scène depuis Cour tenant une cage avec deux oiseaux. Une musique orientale se fraie un chemin à nos oreilles. La traversée de cet homme à la vertu d’un rideau de scène qu’on tirerait. On est aussi dans une atmosphère conte traditionnel. Le ciel est un assemblage de fins cachemires dans des tons de automnals. Au sol un labyrinthe est tracé semblable à celui que j’ai vu au Mexique à Tepoztlán (photographie ci-dessus, prise en 2020).

Face à nous, en hauteur, une sorte de mage nous raconte trois histoires brèves, trois histoires de tête coupée. Dont celle d’un roi qui avait offert une robe magnifique à une de ses esclaves. La fin tragique de la jeune esclave interroge sur la mission des rois. Les oiseaux auraient ils pu rendre le monde meilleur ?

Les personnages se dépouillent presque à vue derrière des vitres qui reflètent les masques d'oiseaux qui nous ont été remis avec nos billets. Les miroirs sont positionnés de telle manière que les circassiens nous apparaissent trois fois plus nombreux une fois qu'ils ont revêtu leur costume de plumes. Une vraie nuée de volatiles. 

Les tissus du ciel sont relevés. Les oiseaux -pieds nus- vont jouer avec nous si nous le voulons bien. La piste devient une jungle.

La pièce raconte l'histoire d'un groupe d'oiseaux pèlerins désireux de restaurer la paix, partant sous la conduite d'une huppe fasciée, à la recherche du Simurgh, ce roi bienveillant qui saura gouverner avec justice, en prenant soin des plus faibles et en offrant à chacun sa part de bonheur. Mais le voyage sera ponctué d'hésitations et d'incertitudes.
J'ai reconnu le paon, le rossignol (queue orange sur corps gris), la chouette, la blanche colombe, le moineau, la pie, le perroquet, l'épervier et la huppe fasciès (en chef de troupe), plus deux chauve-souris, et un corbeau noir de jais.

Le mage reproche aux volatiles de se battre pour quelques graines. Ils savent qu’ils doivent trouver un nouveau roi. S’adressant au public il lui propose : Viens et vole avec nous. Laisse ta vie derrière toiLa guitare électrique monte alors au-delà de la canopée luxuriante. Le spectacle devient saisissant, presque immersif en trois dimensions comme dans l'Atelier des lumières grâce à des projections d'images sur le rideau de fils. Le public qui a assisté aux premières représentations du festival d'Avignon dans la carrière Boulbon s'imagine propulsé des années en arrière.
Ce spectacle offre de très beaux moments de danse et il faut saluer la performance physique des acteurs. On jurerait qu'ils affrontent réellement  pluie et orages, qu'ils survolent un volcan. On s'étonne à peine de les découvrir les ailes empêtrées dans les mailles d'un filet, cueillis par deux mains géantes que domine un visage au regard inquiétant. Allons nous mourir ?

Non, leur répond la voix. Pour trouver Simurgh, vous devez trouver les sept vallées, ce qu’aucun n’a réussi jusque là. Chacune renferme un secret à découvrir, qui sont autant d'étapes par lesquelles les soufis doivent passer pour atteindre la vraie nature de Dieu : Talab (recherche, demande) ; Ishq (amour) ; Ma'refat (connaissance) ; Isteghnâ (détachement - se suffire à soi-même) ; Tawhid (unicité de Dieu) ; Hayrat (stupéfaction) ; Faqr et Fana (pauvreté et extinction de l'ego).
C'est spectaculaire, majestueux, saisissant. La grande force du spectacle se déploie dans la performance des circassiens qui évolue dans un mimétisme stupéfiant avec les volatiles.

Tous les sentiments semblent convoqués et il y a alors dans la contemplation de ce qui nous est donné à voir quelque chose de l’ordre de la méditation et de l'abandon. 

Au cours de leur périple ils vont perdre l'essentiel de leurs plumes. Ils devront tourner en rond et peut-être revenir en arrière., toujours accompagnés de la voix. Pour à la toute fin se rendre compte que le roi Simurgh était en eux.

À l'instar d'autres récits orientaux, le récit est émaillé de contes, d'anecdotes, de paroles de saints et de fous qui les accompagnent. Un à un, chaque oiseau (qui symbolise un comportement ou une faute) a abandonné le voyage, chacun offrant une excuse à son incapacité.
Ils se dépouillent alors de leur  tenue noire. Le public a droit a encore une (dernière) histoire, cette fois de papillons qui se brûlent les ailes, avant d'être abandonné sur une conclusion lapidaire : il a appris ce qu’il voulait savoir et il est le seul à le comprendre. Et c’est tout.

Ne subsiste qu'un triangle jaune au lointain, métaphore du soleil, et nous découvrons aux saluts les six hommes et femmes et les quatre techniciens de la troupe, surpris par le nombre de rappels de spectateurs enthousiastes.
La Conférence des oiseaux d’après le poème éponyme de Farîd al-Dîn Attâr 

dimanche 23 mars 2025

Mavrommatis s'installe rue du Faubourg Saint Honoré

La saga Mavrommatis se poursuit. Et si j'écris le nom avec une majuscule, c'est par pur respect car je sais pertinemment que la marque s'orthographie avec un m minuscule, signe de la modestie de leurs créateurs.

Et si j'emploie le pluriel c'est parce que ce nom englobe une famille depuis plusieurs générations.

Tout commence en fait, non pas dans le quartier Mouffetard en 1977 quand Andreas arrive en France avec seulement 1000 francs en poche pour y poursuivre des études de psycho-sociologie, à Jussieu Paris VII alors que ses deux frères se dirigeaient vers l’économie, mais bien plus tôt, dans la prime enfance du chef.

Il a vécu jusqu’à l’âge de vingt ans dans le village de Platres, à près de 1000 mètres d'altitude, situé sur le versant sud des montagnes du Troodos, où l’hiver la neige tombait. Il faut rendre hommage (et il ne s'en prive pas) à deux modèles extraordinaires qui méritent leur photo dans chaque boutique.

Sa mère cuisinait midi et soir pour neuf personnes car ils étaient sept enfants. Tous les produits nécessaires étaient cultivés sur place. Et on élevait une chèvre, des lapins, un mulet. Elle faisait elle-même les fromages, et bien entendu l'halloumi qui, avec une tomate du jardin est le meilleur repas au monde, se rappelle Andréas. Son père s’occupait de la charcuterie, saucisse, jambon, sans rien laisser perdre du cochon qui était tué traditionnellement à Noël. 

Habitué grâce à ses parents à ne manger que du bon, Andreas est resté très exigeant sur le goût. Que ses plats soient "bons" ne suffirait pas. Il faut qu’ils aient du peps et de la personnalité.

Il est vrai que, pour payer ses études, il a commencé à travailler dans les restaurants grecs du quartier. Sa vie était assez rythmée, entre la fac, l'hôpital où il suivait des patients pour décrire leur parcours dans le mémoire de maitrise qu'il devait bientôt rendre, et la cuisine. Son destin a basculé suite à l'influence d'une psychiatre, heureuse cliente des plats qu'il préparait. Elle s'étonne de le voir trois fois par semaine à l’hôpital et l'interpelle :
- Vous avez de l’or dans vos mains. Laissez tomber les études et cuisinez !
- Impossible. Je dois absolument satisfaire la promesse faite à ma mère et aller jusqu’au bout de mon diplôme.
- Dans ce cas je vais suivre pour vous cette malade et je vous en rendrai compte. Vous ne viendrez plus qu’une fois par semaine à l’hôpital, ce qui vous libérera du temps.

Marché conclu. À la fin de l’année, Andreas soutenait brillamment sa maitrise et avait fait des progrès en cuisine. Il ouvrit la Table Aphrodite en mars 1981, le 21 ou le 22 mars, donc il y a 24 ans. C'était alors une épicerie avec un comptoir traiteur. Et, faute de moyens, il cuisinait avec ses propres ustensiles qu’il apportait de son domicile. 

Il se souvient avec émotion d'avoir inscrit le premier soir la somme de 200 francs de recettes (pas de bénéfices) sur le cahier d’écolier où il nota tous les résultats pendant deux trois ans. Le smic horaire était alors de 15 francs (3000 par mois). Les débuts furent modestes. On comprend que le restaurant soit ouvert midi et soir et sept jours sur sept.

Il faut se rappeler qu'à l'époque les produits grecs n’étaient pas encore très connus en France et n’étaient pas forcément synonymes de qualité. Andreas a l’objectif de valoriser la cuisine grecque, et c'est manifeste aussi dans les livres de cuisine qu'il a publiés. Le succès est au rendez-vous à force de ténacité, d'un sourcing rigoureux et de beaucoup de travail, récompensé -entre autres- par l'obtention d'une étoile Michelin en 2018 pour son restaurant éponyme, le seul étoilé grec en France.

Il aurait pu s'en tenir là mais on ne parlerait pas de saga. Son frère Dyonisos, au prénom porteur de promesse, est convaincu que le vin est la finalité d'un voyage en Grèce. Il rencontre des vignerons et mesure leur envie d’être présents en France. Beaucoup lui disent : tiens prends cette palette et propose nos vins à Paris. Voilà comment est née la première cave à Censier.

La partie traiteur et épicerie fine a continué à se développer (notamment avec l'appui d'un troisième frère, Evagoras). Les tables se sont multipliées. On en compte aujourd'hui 8, dont 5 dans la capitale parisienne, trois en province, à Nice Marseille et Strasbourg. Quant aux caves, il y en a désormais trois (Censier, Passy et Saint-Honoré), riches de 130 références de vin et d'une trentaine d’alcool et de vins doux naturels. 

En effet, la galaxie se complète avec ce nouvel endroit du 260 rue du Faubourg Saint Honoré, 75008 Paris (01 86 90 20 88) se déployant sur une façade au-delà de 5 mètres et au moins 75 mètres carrés. C’est donc la dixième boutique en quarante ans. Mais c’est un nouveau concept. Car, pour la première fois c'est un lieu unique qui regroupe tout. Jusqu’à un vrai chef avec une carte sur laquelle ne figurent pas que des recettes qui sont également disponibles dans la partie traiteur.
Au rez-de-chaussée la partie traiteur, indispensable, ne désemplit pas à l'heure du déjeuner et la file de clients est longue pour commander ce qu'ils vont emporter. Un peu plus loin, à droite, une très jolie salle, presque cachée, cosy et chic, suscite l'envie d’y donner rendez-vous, pour prendre un café, manger une pâtisserie, ou déjeuner, bien évidemment.
Les tables sont très belles, conçues intelligemment avec des bords arrondis mais Andreas, qui a l'oeil sur tout et qui est réellement soucieux du bien-être du personnel, les trouve trop lourdes. Elles seront bientôt changées.
Au sous-sol, peut-être la pièce maîtresse, avec la cave, magnifique avec son plafond de miroirs qui décuplent l’espace, qui rappelle combien le vin est important dans l'histoire de la marque. Là encore on a envie de s’installer et de rameuter la petite famille ou une bande de copains.

Andreas n'a pas fait d'école de cuisine mais il a énormément travaillé jusqu'à ce que ses assiettes soient dignes de la cuisine de ses parents. En tant que traiteur, il a créé des recettes comme les calamars servis en bouillabaisse, e tarama de saumon fumé bio avec poutargue, le houmous de cornille, ce haricot au point noir, servi en purée avec crème et huile de sésame torréfié.

Les nouvelles recettes sont mises à l’épreuve dans chaque restaurant avant de mériter leur place à la carte. Tout est revisité réinterprété, jusqu'à devenir une référence gustative.
Par exemple la Moussaka n’est pas faite avec de l’aubergine frite dans un bain d'huile. les tranches de légumes sont cuites au four, badigeonnées d’huile d’olive et assaisonnées (entre autres) de muscade et de cannelle avant d'être gratinées aux fromages Graviera et Kasseri. Voilà pourquoi cette moussaka est si parfumée et quasi aérienne. Elle existe avec de la viande, agneau et veau, mais aussi en version végane.
L'assiette de Keftédès est devenue un grand classique avec ses boulettes d’agneau et de veau, oignon, menthe fraîche, cannelle et cumin - confit de six légumes au raz-el-hanout - sauce labneh.
On peut aussi se régaler d'un Giouvetsi qui est un gratin de veau aux pâtes avoines, céleri, carotte, servi avec une salade.
Mavrommatis rimant avec gourmandise, on ne pourra pas faire l'impasse d'une sucrerie. Une des plus connues est cette pâtisserie feuilletée aux amandes qu'on appelle Baklava.
On peut la commander seule, ou sur l'assiette du café gourmand aux saveurs méditerranéennes
A la fois classique et originale, la Tarte à la clémentine : pâte sucrée, crème d’amande, compote et crème mousseuse à la clémentine
A moins d'opter pour un Croquant praliné, noisettes, citron et basilic :
Le chemin parcouru est immense. À force de persévérance, de patience et de travail. Connaissez-vous dans cet univers d’autres exemples de réussite d’une telle longévité et d’un déploiement comparable ?

Andreas ne communique pas à travers des chiffres. C'est l'humain qui prime sur tout. Ce n'était donc pas un mauvais choix de commencer par la psychosociologie qui lui a servi, sans doute, à anticiper les attentes du client. Parce que pour avoir une vision sur l'avenir d'un groupe il faut regarder loin, et longtemps. La longévité est inscrite dans la qualité et le bien-être. Andreas se réjouit de rencontrer des gens qui ont aujourd’hui soixante ans et qui ont été parmi les premiers à être séduits par sa cuisine qu'ils ont à coeur de faire goûter maintenant à leurs petits enfants.

On n’a pas le droit de décevoir le client qui a ses soucis. Ils sont comme les spectateurs des concerts. S’ils aiment ils reviennent. 

Ces propos sont totalement significatifs de l'état d'esprit de ce chef hors normes. A la fois capable d'anticiper sur ce qui allait l'aider à construire une saga, en ayant très vite l'idée de se diversifier dans l’événementiel. Mais aussi de réagir, avec ses frères, de manière exemplaire pendant le confinement, ce qui suscita l'admiration de personnalités de la gastronomie.

Alors que tous leurs restaurants sont obligés de fermer le 14 mars 2020 à minuit, ils ont pu garder ouvertes quatre boutiques de traiteur à Paris pour de la vente à emporter ou en livraison par plusieurs prestataires. Et ils ont fait plus encore en élaborant dès le début 300 repas dans leurs cuisines centrales de Palaiseau (91) qui seront livrés gratuitement et régulièrement aux personnels soignants de plusieurs hôpitaux de la région parisienne, comme Necker, Lariboisière, Cochin, La Pitié-Salpêtrière, Le Kremlin-Bicêtre, l'hôpital de Neuilly, la clinique Geoffroy Saint-Hilaire …

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Il y a toujours Les Délices d'Aphrodite, avec sa terrasse au 4 rue de Candolle, 75005 Paris (01 43 31 40 39) qui est resté le plus traditionnel, sans folklore inutile. Lorsque le trio envisagea de le moderniser, il fut arrêté  par un choeur suppliant : N’y touchez pas. Tout y est bien. De fait, la demande est très forte, d'où son ouverture, 7 jours sur 7, midi et soir.

Laurier un superbe endroit au dernier étage des Galeries Lafayette, au 60 Champs Elysées, 75008 Paris (01 42 89 83 53).

Et comme tout le monde a le droit de manger vite et bon vous pouvez aussi noter l'adresse de Thessalia, ouverte il y a deux ans dans un bel espace au 18 Rue Duphot, 75001 Paris (01 42 97 53 04) où la cuisine hellénique, saine et naturelle, est proposée toute la journée. Non seulement les tapas, mezzes et autres saveurs méditerranéennes mais aussi les sandwichs au pain pita chauds et croustillants qui seront simplement posés sur un plateau, pour le plus grand bonheur des employés de ce quartier de bureaux près de la Madeleine.

Je signale malgré tout la spécialité qui est les brochettes "Souvlaki" à la rôtissoire verticale, développée sur mesure par le chef. Cette méthode de cuisson saine magnifie les produits et libère toute leur puissance gustative. C'est un bel hommage à la maman de cette famille puisque l'endroit porte son prénom.

samedi 22 mars 2025

Les caprices de Marianne mis en scène par Philippe Calvario

La façade rouge du Théâtre des Gémeaux parisiens s’accorde totalement avec Les caprices de Marianne mis en scène par Philippe Calvario.

Quelle bonne idée il a eu d'engager la merveilleuse Zoé Adjani pour incarner cette femme qui n'est pas plus un dragon de vertu qu' une mince poupée qui dit non.

Après une création à la Comédie de Picardie en novembre 2024,  la pièce s'est donc installée sur la scène de l'Est parisien la plus à l'Ouest depuis le 16 janvier et y restera jusqu'au 30 mars 2025.
Le jeune Cœlio rêve de conquérir Marianne, épouse du juge Claudio. N'osant l'aborder, il tente d'abord d'utiliser l'entremise de la vieille Ciuta, qui n'obtient rien de la jeune femme que l'affirmation de sa fidélité conjugale.
Cœlio se tourne vers un autre entremetteur, son ami Octave, bon-vivant et libertin et cousin du mari de Marianne, Claudio. Marianne reste indifférente à Cœlio, mais tombe amoureuse d'Octave ; elle lui dévoile son amour à mots couverts et lui fixe un rendez-vous. Octave, d'abord indécis, choisit la loyauté et envoie Cœlio au rendez-vous obtenu.
Cependant, Claudio soupçonne l'infidélité de sa femme et engage des spadassins pour tuer tout amant qui s'approcherait de la maison. Cœlio tombe dans le guet-apens et, mourant, peut croire à la trahison de son ami en entendant Marianne, trompée par l'obscurité, l'accueillir du nom d'Octave.
Octave, accablé, renonce à sa vie de plaisirs et repousse sèchement l'amour que lui déclare Marianne.
Je ne sais pas au final si la pièce d'Alfred de Musset est horriblement misogyne ou furieusement féministe. En tout cas la dialectique est permanente dès qu'Octave (Philippe Calvario) lance la conversation, que ce soit avec Coelio ou avec Marianne. Les joutes oratoires s'enchaînent. Par exemple :

Coelio : Que tu es heureux d’être fou
Octave : Que tu es fou de ne pas être heureux.

Le mari (Christof Veillon​), stupidement soupçonneux, ne fait que geindre, se plaignant qu'il pleut des guitares et des entremetteuses sur sa maison, et ne provoque aucune empathie. Coelio (Mikaël Mittelstadt, alias Greg Delobel de Ici tout commence), certes grandement épris, agace à ne pas comprendre que Marianne est libre de ne pas tomber amoureuse de lui.

L'excès de ses emportements devient vite lassant : Je machine une épouvantable trame et me sens prêt à mourir de douleur (…) Ou je réussirai ou je me tuerai. (…) Dis-lui que me tromper, c’est me donner la mort, et que ma vie est dans ses yeux. 

En tant que spectatrice, je ressens vite leur joute oratoire comme une forme de harcèlement. Comment peut-on oser parler d’une femme comme "d’une belle nuit qui passe" ?

Octave est immensément odieux dans sa volonté de manipulation, voulant faire croire à Marianne (Zoé Adjani ) au désintérêt soudain de Cœlio. Par quel mystère ? interroge-t-elle.

Celui de l’indifférence prétend son cousin. Vous ne pouvez aimer ni haïr et vous êtes comme les roses du Bengale Marianne sans épines et sans parfum. 

Mais à peine avais-je songé que mon opinion était peut-être influencée par le mouvement #Me Too que voici Marianne qui élève la voix, s'enflamme et retourne la situation : Je croyais qu’il en était du vin comme des femmes.
Elle nous offre alors une scène d’une intensité bouleversante, d’autant plus que jusque là elle s’exprimait dans une grande retenue. Sa colère est celle de toutes les femmes, aucunement exagérée. Ce qu’il faut de maitrise pour jouer avec tant de justesse !

Philippe Calvario est un excellent directeur d’acteurs (on se souvient, j’espère, de Jane Birkin en Electre en 2005). Je comprends son intérêt pour ce texte qu’il nous fait re-découvrir et dont sa mise en scène souligne la ronde infernale des personnages, qui se débattent entre désirs fantasmés et désirs forcés. Comme s’ils courraient tous vers le pire dans une sorte d’urgence, sans pourtant le vouloir.

Celui qui avait mis en scène Cymbeline de Shakespeare en 2000 aux Amandiers sur proposition de Jean-Pierre Vincent retrouve avec Les caprices deux thèmes qu’il affectionne, l’innocence et la jalousie. A noter qu’il est tout autant metteur en scène (dans de multiples excellents spectacles) que comédien. Je me rappelle particulièrement de lui dans Une maison de poupée, mise en scène de Philippe Person (où Nathalie Lucas, directrice des Gémeaux, était sa partenaire). 

C’est un plaisir de le voir se glisser dans le rôle ambigu d’Octave qu’il nous rend sympathique malgré ses excès et ses manipulations, si lourdes de conséquences. Peut-être parce que, de tous les personnages de la pièce il est le seul à ne pas savoir aimer. On le plaint donc de ne ressentir comme sentiment amoureux que l’ivresse passagère d’un songe.

A ses côtés on retrouve Delphine Rich qui a l’occasion de passer de la tenue de domestique de Ciuta à celle, plus raffinée, d’Hermia, la mère de  Coelio. Et Hameza El Omari qui, en quelque sorte, synthétise tous les valets.
Les caprices de Marianne d' Alfred de Musset
Adaptation et mise en scène : Philippe Calvario
Avec Zoé Adjani, Philippe Calvario, Mikaël Mittelstadt en alternance avec Pierre Hurel (les 5, 6, 12, 13 et 19/03/2025), Hameza El Omari, Delphine Rich, Christof Veillon​
Collaboration artistique : Sophie Tellier
Scénographie : Roland Fontaine
Costumes : Aurore Popineau
Création musicale : Christian Kiappe
Création lumière : Christian Pinaud
Régie générale : Sébastien Alves
Administrateur de la cie : Daniel Rouland 
Dramaturgie : Modestine Pelle

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