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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes.

jeudi 4 décembre 2025

Découverte de la Vinosphère à Versailles

J’ai été invitée avec un groupe de journalistes à découvrir la Vinosphère, une nouvelle cave à vin et à manger, située à Versailles, et dirigée par un œnologue compétent et sympathique.

J’ai ai vécu un moment fort agréable en compagnie du fondateur qui a une culture du vin très large et qui manifestement connait parfaitement sa spécialité, à savoir les vins naturels.

Je vous livrerai plus loin mes impressions sur la dégustation tout en vous prévenant que vous ne vivrez probablement pas la même chose puisque l’établissement fonctionne selon des formules planche/vin au verre ou sandwichs maison que nous n’avons pas goûtés telles qu'elles figurent au menu.
Les Versaillais ont bien de la chance … et les touristes aussi parce que l'établissement se situe dans le quartier Clemenceau-Montbauron, à une centaine de mètres du château royal.

Alain Duvocelle a voulu un espace chaleureux et convivial, où ses convives pourraient découvrir, partager et savourer le vin autrement, parce qu'il a tenu à y présenter les vins naturels pour lesquels il se passionne après avoir travaillé comme oenologue dans de belles maisons.

L'endroit est fidèle à sa philosophie du plaisir et du lien humain. La clientèle qui sans doute ne connait pas encore, ou très insuffisamment cette catégorie de vins, devrait se sentir à l'aise pour les approcher. Et comme ils composent tout un univers, le choix du terme Vinosphère s'imposait pour l'établissement. L’architecte qui l’a aidé à formaliser son projet est une personne talentueuse, prometteuse.

Joanna Pera a suivi un enseignement en architecture d’intérieur à l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie en 2011, dont elle est originaire. Puis elle a approfondi ses connaissances en design de la mode au Bauhaus, début 2015.

Au cours de plusieurs années d’activité elle a créé des projets pour des clients particuliers en France et à l’étranger tout en travaillant en parallèle en collaboration avec des agences parisiennes telles que Chzon dirigée par Dorothée Meilichzon et Notoire dirigée par Jordane Arrivetz.

Elle ouvre en 2022 son cabinet d’architecture d’intérieur, le studio Joanna Pera, et propose un accompagnement dans les projets de résidences privées, complexes hôteliers et restaurants.

Elle était la bonne personne pour créer un univers qui ressemble à ce sommelier caviste passionné par le vin naturel, en portant une grande attention aux détails, et qui soit cohérent avec le projet tant pour le mobilier que pour le logo.

Elle a suivi deux lignes directrices, l’esprit versaillais qui se manifeste par exemple dans les miroirs ou les lustres qui pendent au-dessus du comptoir et les codes bistrot traditionnels : comptoir en bois, carrelage Bordeaux et crème, marbre … en provenance des mythiques carrières de Carrare (que l'on a pu voir dans le film L'inconnu de la Grande Arche) qui se distingue par une dominante blanche subtilement nuancée de gris, parfois ponctuée de légères touches d'ocre.

Elle est parvenue, dans un espace relativement réduit, à installer deux banquettes, dont une sur l'arrière où l'on pourra prendre le temps d'une dégustation en compagnie d'Amin Maalouf, de Boris Vian, de Salinger, de Camus … et relire aussi bien Les raisins de la colère de Steinbeck que les Paroles de Jacques Prévert, ou La condition humaine de Malraux qui pour le moment calent le Petit livre du Sommelier.
Les tableaux accrochés aux murs sont d'inspiration champêtre ou représentent en toute logique des cartes de terroirs.
 
A la Vinosphère, on peut tout autant consommer sur place, avec modération comme il se doit, qu'acheter à emporter. Voilà pourquoi les bouteilles sont exposées dans des casiers conçus sur mesure pour mettre en valeur chaque référence. Et Alain ne demande qu'à dispenser des conseils. Parce que faire le choix d'un vin naturel est d'abord suivre une philosophie particulière et accepter quelques contraintes, comme celle d'ouvrir la bouteille au moins une demi journée pour certaines cuvées et souvent de le carafer.

mercredi 3 décembre 2025

L’homme qui lisait des livres de Rachid Benzine

J'avais remarqué la présence de L’homme qui lisait des livres dans de multiples sélections littéraires depuis la rentrée. Et comme l'ouvrage n'est pas très épais (car c'est tout de même un critère lorsqu'on manque de temps) je m'étais promis de le lire.

J'ai été touchée par la justesse de l'écriture et bien entendu par le sujet, hélas toujours d'actualité, la guerre en Palestine que Rachid Benzine traite avec une sensibilité et une intelligence qui ne devrait laisser personne indifférent.

Il opte pour la voie de la fable, comme l'a fait avant lui Jean Giono avec L’homme qui plantait des arbresqu'il nous raconte avec une délicate poésie, mais résolument engagée, pour éveiller notre regard sur l’histoire meurtrie d’un pays où l'on est contraint à la contrebande pour s'approvisionner en livres. Il le fait très habilement en employant la deuxième personne du singulier. 
Entre les ruines fumantes de Gaza et les pages jaunies des livres, un vieil homme attend. Il attend quoi ? Peut-être que quelqu'un s'arrête juste pour écouter. Car les livres qu'il tient entre ses mains sont les fragments d'une vie, les éclats d'une mémoire, les cicatrices d'un peuple. Quand Julien, un jeune photographe français, censé couvrir les bombardements dans la bande de Gaza, pointe son objectif vers lui, le jeune homme ignore qu'il s'apprête à traverser le miroir.
Le vieux libraire pose une condition à la photographie, celle de préalablement pouvoir lui confier son histoire, et encore auparavant de prendre le temps d'un café (p. 27). Nous attendrons donc écrit l'auteur, intimant du même coup au lecteur l'ordre d'être patient.

En bon prescripteur, le libraire fera régulièrement des suggestions. Le premier livre qu'il lui mettra entre les mains, c'est La condition humaine d'André Malraux, un auteur et un titre dont tu n'as qu'un vague souvenir (p. 20) avec l'injonction douce mais implacable de le lire. Ce sera plus tard Victor Hugo, après une pause dans son récit "épouvantable" dont les mots semblent décrire la situation : c'est un funeste siècle et un dur pays.

Nous apprenons sans surprise que L'Iliade et l'Odyssée est "peut-être" le plus grand souvenir de lecteur du libraire (p. 76).

Au lieu de nous donner frontalement des leçons de morale Rachid Benzine passe par le biais de son personnage qui plaide la cause en utilisant des ouvrages qui ont été plébiscités à leur sortie. Il le fait sans appuyer, même pas par une note de bas de page, mais celui qui ne connait pas fera des recherches.

Le lecteur informé sait que Les Damnés de la terre, préfacé par Jean-Paul Sartre, est le dernier livre de Frantz Fanon, publié quelques jours avant sa mort des suites d'une leucémie aux Éditions Maspero et qu'il a été traduit en 15 langues. Cet essai analytique se penche sur le colonialisme, l'aliénation du colonisé et les guerres de libération.

Publié en 1961, à une époque où la violence coloniale se déchaînait avec la guerre d'Algérie, il a été saisi à de nombreuses reprises mais il a servi -et sert encore aujourd'hui- d'inspiration et de référence à des générations de militants anticolonialistes. Il faudrait aussi signaler la postface de Mohammed Harbi, combattant de la première heure pour la libération de son pays et historien de l'Algérie contemporaine, auteur de Une vie debout. Mémoires politiques 1945-1962 (La Découverte, 2001). On comprend que ce livre ait ouvert le vieil homme à l’idée que la révolte est non seulement nécessaire, mais légitime (p. 76).

Il s'appuie aussi sur Mohammed Dib qu'il présente comme tout en haut de notre panthéon, on lisait son roman l’Incendie pour nous donner du courage ; l’histoire était pareille à la nôtre (p. 86). Ce roman, publié en 1954 est le deuxième volet de la trilogie Algérie, les deux autres ouvrages étant La Grande Maison et Le Métier à tisser.

Il aurait été impossible de faire l'impasse sur la description de la vie dans un camp de réfugiés où l'espoir d'un retour dans les villages les tenait en vie. Mais avec le temps ils ont commencé à comprendre que c'était un mirage dans ce désert (p. 41). Ces moments ne sont jamais appuyés et le libraire va jusqu'à estimer sa chance d'avoir bénéficié d'un amour inconditionnel de ses parents toute son enfance.

Il n'empêche que même une si simple confidence est émouvante lorsqu'on réalise un peu plus loin qu'il doit à son ami Hafez les souvenirs qu'il a de ses parents. Après leur mort, il a inscrit patiemment tout ce qu’il savait d’eux dans divers carnets. Des mots pour dire son attention et son amour. Tous ces détails que je n’avais pas observés.

Il n'y a pas de colère mais apprendre qu'il est sorti de prison en 2006, près de 20 ans après son arrestation (p. 116) est bouleversant. Surtout si on connait l'ampleur de l'apocalypse, au début de l’année 2009 quand débuta l’opération Plomb durci.

Avec lui on aimerait entendre une réponse à la question cruciale : quel est le crime de Gaza ?

La force du roman est de se maintenir sur une ligne de crêt d'ordre rhétorique, résumé dans ces mots : très vite il y a eu deux camps : ceux qui considéraient que seules les armes pouvaient nous libérer ; les autres, nous, qui étions encore naïfs, ou idéalistes, et imaginions d’autres armes, la mobilisation non violente, les livres (p. 86).

Celui qui ne voudra pas entendre le message politique devra a minima suivre le conseil que son frère Moussa lui dit avant de mourir : Lis. Lis jusqu’à en perdre la raison. Mais lis, petit frère. Lis (p. 68).

En espérant qu'effectivement … les mots déchirent tous les silences (p. 24) et en particulier celui qui étouffe la révélation de la barbarie. En refermant ce livre je me demande malgré tout s'ils ont le pouvoir de sauver. Peut-être si on veut bien croire à la pensée magique du libraire, exprimée au début : Les livres choisissent aussi leurs lecteurs (p. 21). Sur ce point il me semble que celui-ci l'est par beaucoup.

Rachid Benzine est enseignant chercheur associé au Fonds Ricœur. Il est l'auteur de nombreux textes plébiscités par le public et la critique. Son dernier roman Les Silences des pères a reçu le grand prix du roman Métis et a été finaliste du prix Fnac.

L’homme qui lisait des livres de Rachid Benzine, Julliard, en librairie depuis le 21 août 2025
Ce livre figure dans la sélection du Prix des lecteurs de Vallée Sud Grand Paris 2026, catégorie romans français.

mardi 2 décembre 2025

Les dialogues inattendus. Opus 10 Monet / Sécheret. Paysages d'eau au Musée Marmottan-Monet

Quand J’ai découvert Les dialogues inattendus. Opus 10 mettant en regard Claude Monet et Jean-Baptiste Sécheret sur le thème des Paysages d'eau en venant visiter la grande exposition temporaire, L’Empire du sommeil.

Je vous incite aussi à profiter de votre venue au musée Marmottan-Monet pour refaire un tour dans les collections permettantes, sans oublier surtout les peintures de Berthe Morisot à l’étager.. Certaines pièces sont prêtées mais d’autres reviennent.

On se réjouit de retrouver l'iconique Impression du soleil couchant de Monet, revenu en bonne place, après avoir voyagé pendant l’année de l’impressionnisme. Et j’ai remarqué particulièrement cette fois ces Chrysanthèmes blancs et jaunes que Gustave Caillebottte (1848-1894) avait peints dans le Jardin du petit Gennevilliers en 1893 … et ce Bouquet de fleurs réalisé par Paul Gauguin (1848-1903) en 1897 (à droite).
Jean-Baptiste Sécheret (né en 1957) est le dixième artiste invité par le musée Marmottan Monet à concevoir une exposition en dialogue avec les œuvres de la collection. Ce peintre travaille de manière sérielle, sur le motif, et pose son regard sur des monuments, immeubles, usines, maisons, avant de poursuivre ses œuvres à l’atelier.
 
Comme pour Monet, les paysages normands sont des espaces familiers pour Sécheret et la rencontre avec deux tableaux du maître des lieux : Sur la plage de Trouville et Camille sur la plage, tous deux peints par le maître en 1870, relève d’une évidence comme on le voit sur la composition ci-dessous.
Trouville s'inscrit dans l'œuvre et la vie de Jean-Baptiste Sécheret depuis son enfance et ses premiers tableaux jusqu'à aujourd'hui. Le ciel, la plage, les architectures sont pris inlassablement dans leur lumière, à différentes heures de la journée et en toutes saisons.

On remarque par contre que dans ses peintures et dessins, les paysages de Sécheret sont vides de toute présence humaine. Camille et les figures rapidement brossées par Monet ont quitté la plage, ouvrant sur des étendues de ciels et d'eau.

La touche est plus nette, moins fugace que chez son prédécesseur mais tend au même désir: celui de saisir, comme l'ont fait avant lui Corot, Boudin ou Monet, la structure de la lumière et un certain état suspendu du temps.

Parmi l’ensemble de peintures ayant pour motif les paysages côtiers et les ciels de Trouville, le célèbre Hôtel des Roches Noires qui composait une des vues de son appartement, alors qu’il résidait dans cette ville, occupe une place de choix. Il est représenté sous plusieurs angles, dont voici un exemple, peint à la colle sur papier marouflé sur toile en 2004-2006.
La série la plus représentative de son travail sur le motif est probablement celle qu’il a consacrée à ce bâtiment : chaque toile témoigne de la même rigueur de composition mais l'atmosphère, donnée par la couleur, varie totalement de l'une à l'autre.

Le style est proche avec Les Échafaudages. Hommage à Léon Spilliaert 2007-2024, Pigments et colle sur papier marouflé sur toile. Seules les lumières procurent d’autres sensations.
Les dialogues inattendus. Opus 10
Monet / Sécheret. Paysages d'eau
Commissariat : Benjamin Olivennes, auteur et professeur de philosophie
Du 09 octobre 2025 au 15 février 2026
Au Musée Marmottan Monet - 2, rue Louis Boilly - 75016 Paris
www.marmottan.fr
Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h
Nocturne le jeudi jusqu’à 21h
Fermé le lundi, le 25 décembre, le 1er janvier et le 1er mai

lundi 1 décembre 2025

La petite cuisine de Mehdi de Amine Adjina

Ce fut encore une très belle surprise que l’AFCAE proposait ce soir dans les salles participantes comme le cinéma Le Rex de Châtenay-Malabry (92) où je l'ai découvert.

 J’ignorais tout de La petite cuisine de Mehdi (réalisée par Amine Adjina) et c'est un triple bijou autant (très) comique que (fort) tragique et (hyper) sensible.

J’ai régulièrement explosé de rire, à commencer quand on lit le nom du restaurant Le Baratin. Et que dire de cette scène incroyable d’initiation à la danse arabe que nous verrons plus tard dans un TER ? Mais il y a tant de moments où la tendresse affleure … Younès Boucif (dans le rôle de Mehdi) m’évoque la maladresse de Richard Anconina dans Itinéraire d’un enfant gâté.

Evidemment … il multiplie les gaffes et surtout il semble constamment en conflit de loyauté, ce qui lui vaut plusieurs critiques, notamment celle qu’un cuisinier algérien qui ne sait pas faire le couscous, frère c'est chaud. Cela ne peut que créer des tensions dans sa famille où on aime les plats traditionnels parce qu'ils rappellent les souvenirs alors que le jeune homme consacre son énergie à respecter des recettes complexes de velouté à la bisque de homard, pour ne donner qu’un exemple. Il faudra attendre longtemps pour qu’il se risque à une blanquette de veau à l'oranaise, même revisitée (et qui est un clin d’œil aux étés de l’enfance du réalisateur passés à Oran).

Le casting est très réussi offrant à Hiam Abbass (Souhila, patronne du bar Mostaganem) un rôle l’autorisant (enfin !) à nous faire sourire. On y retourne aussi Clara Bretheau (vue en 2022 dans Les Amandiers), qui joue le personnage de Léa, Gustave Kerven et Laurent Stocker

Plusieurs personnages sont dans le déni de la réalité, tout autant que Mehdi. Comme l’explique Souhila, chez nous le mensonge c'est de la survie (sous-entendu ta mère aussi ment, forcément, et elle n’est pas en reste pour mimer la crise cardiaque) et ce comportement multiplie les quiproquos et les malentendus.

Le scénario aurait pu évoluer en eau de boudin mais pas du tout. Les personnages nous embarquent jusqu’au bout dans leurs démêlés domestiques jusqu’à leur résolution, démontrant que les sentiments sont les meilleurs ingrédients pour faire de la bonne cuisine 

Chaque scène est truffée de métaphores intelligemment amenées. On comprend vite que la petite cuisine du jeune homme est une allusion aux embrouilles qui emberlificotent tout le monde. Et loin d’améliorer les choses, chaque nouveau mensonge faisait monter la Chantilly. Bref la mayonnaise a fini par prendre entre ces familles apparemment si éloignées … mais prêtes à se rassembler autour de leur principale valeur, l’amour. 

Rien n’est anodin. Jusqu’au nom choisi pour le nouvel établissement, Babel, signifiant une pluralité acceptée. Et souvent je ne suis pas parvenue à retenir une grosse larme. Vous aurez compris que j’ai eu un vrai coup de coeur pour cette cuisine là dont la majorité des scènes ont été filmées à Lyon et ses environs, notamment au Café de la Soie situé sur le plateau de la Croix-Rousse (décor du restaurant Le Baratin où travaille Mehdi), ainsi qu’au Parc de la Tête d’Or ou encore à l’hôpital Pierre Garraud dans le 5e arrondissement.

Le fil narrateur se tisse autour de questions liées à la situation particulière de tout exilé, au traumatisme intergénérationnel, à l’identité postcoloniale et à la relation tendue entre la France et l’Algérie mais ces sujets sont traités avec délicatesse  en respectant les contradictions internes des personnages.

Comédien formé à l'ERACM, Amine Adjina a joué au théatre et au cinéma. Il est aussi metteur en scène et auteur, dirigeant avec Emilie Prévosteau la Compagnie du Double, au sein de laquelle ils créent des spectacles. En 2023, il a co-mis en scène sa pièce Théorème / Je me sens un cœur à aimer toute la terre à la Comédie-Française. Il est également diplômé de l’atelier scénario de La Fémis. Mais il n’oublie pas qu’il a aussi été barman il y a vingt ans au début de ses études.

Il est possible que La Petite Cuisine de Mehdi soit le premier long-métrage d'une trilogie consacrée aux relations franco-algériennes, avec un épisode qui se déroulera sans doute de l'autre côté de la Méditerranée, sur la terre de ses ancêtres.

La petite cuisine de Mehdi de Amine AdjinaAvec Younès Boucif, Clara Bretheau, Hiam Abbass, Gustave Kerven, Birane Ba, Malika Zerrouki, Laurent Stocker, Agathe Donne, Inès Boukhelifa, Kenza Lagnaoui, Lou-Adriana Bouziouane, Horya Benabet, Nina Zem …
Coup de coeur du Public au Festival de Saint-Jean-De-Luz
En salles le 10 décembre 2025

dimanche 30 novembre 2025

La maison d'édition Mialet-Barrault fête son clap de fin

La maison d'édition Mialet-Barrault avait annoncé, lors d'une présentation aux libraires à la fin du mois de juin, que cette rentrée littéraire 2025 serait sa dernière.

Mais tous leurs auteurs et tous leurs amis n'auraient pas voulu que l'aventure s'achève sans un clap de fin souriant et la promesse qu'après tout rien n'est véritablement terminé. Même si les deux fondateurs, Bernard Barrault et Betty Mialet, ont respectivement 83 ans et 73 ans et à eux deux plus d'un siècle de métier. 

Voilà pourquoi une "fête" fut organisée dans leur fief gastronomique de la Contre-allée, tout près du majestueux lion belfortain de Denfert-Rochereau à laquelle s’est jointe la famille de Betty, mari, enfants et petits-enfants.

Je ne vais pas faire durer le suspense. Bernard prendra sa retraite, Betty (à gauche sur la première photo) continuera l'aventure chez Flammarion, maison-mère de Mialet-Barrault depuis sa création en 2020.

Rappelons que pour les deux éditeurs, l'aventure commune avait commencé en 1983 avec Barrault Éditions fondée alors que Bernard Barrault était directeur général des Éditions Stock et Betty Mialet directrice de Stock 2 (au sein des éditions Stock). Cette structure a notamment publié Ania Francos et Gilles Perrault.

Deux succès qui leur ont permis de prendre le risque de lancer de jeunes talents, et bien leur en pris puisque le plus remarqué d'entre eux reste peut-être Philippe Djian, auteur entre autres de 37,2° le matinL'adaptation du livre par Jean-Jacques Beineix avec Jean-Hugues Anglade et Béatrice Dalle sera un succès international et est depuis devenu un classique du cinéma.

D'autres auteurs seront révélés par la maison comme Jacques-André Bertrand, Laurent Bénégui, Lionel Duroy, Armand Farrachi, Michel Field, Jean-Luc Marty, Marc-Édouard Nabe, Carmen Castillo, Béatrice Shalit, Sylvie Caster, Agnès Pavy ou encore Catherine Baker.

Côté non-fiction, Barrault Éditions a publié des figures et intellectuels majeurs de l'époque comme Félix GuattariRoland Castro, ou Daniel Cohn-Bendit. Et pourtant en 1992, la maison ferme ses portes et ses fonds sont revendus à Flammarion, qui en était le distributeur.

Bernard Barrault et Betty Mialet ne se séparent pas pour autant. Ensemble, ils reprennent la direction des éditions Julliard en 1995. Ils y publient "leurs" auteurs, Laurent Bénégui (en pull orange sur la première photo), Philippe Djian ou Lionel Duroy (finaliste 2025 du Prix Femina avec Un mal irréparable), ainsi que de nouveaux écrivains comme Philippe Besson, Philippe Jaenada (en lice cette année dans la sélection pour le Goncourt avec La désinvolture est une bien belle choseou Yasmina Khadra.

Il faudrait rappeler pourquoi Bernard Barrault a décidé de publier cet auteur qui écrivait sous pseudo, qui n'était probablement pas une femme, et qui défrayait la chronique. Il alla le rencontrer à Oran, dans des conditions un peu périlleuses à l'époque mais qui scella un rapport de confiance et de loyauté qui n'a pas tari pendant leur vingt-huit années de collaboration. Yasmina Khadra emploie des termes forts et imagés pour qualifier ce compagnonnage sans un seul naufrage. Nous avons vogué contre vents et marées, parfois la galère, souvent à contre-courant, mais nous avons fait fleurir tous les récifs et peuplé de sirènes tous les rivages.

La liste ne serait pas complète si je ne citais pas Jean Teulé, prématurément et tragiquement disparu, dont le premier roman, Rainbow pour Rimbaud, a été publié en 1991 (chez Julliard).

Des divergences avec le groupe Éditis auront par contre contraints Bernard et Betty à quitter Julliard en 2019 alors que leur énergie est intacte. Toujours mus par l'ambition de dénicher de jeunes talents, ils créent les éditions Mialet-Barrault au sein du groupe Flammarion tandis qu'une grande partie de leurs auteurs les suit dans cette nouvelle aventure. Nous sommes en 2019 et le confinement s'abat sur le pays. Mais ça roulera et ça fonctionnera pendant un peu plus de cinq ans.

Avec une dernière rentrée littéraire qui comprend les livres de Fouad Laroui, avec La vie, l’honneur, la fantasia, de Lionel Duroy, avec Un mal irréparable, et la dernière découverte de Bernard Barrault et Betty Mialet, Matthieu Niango, qui signe Le Fardeau, et que Betty présenta avec émotion : Nous avons un principe : on n'a publié que des gens qu'on avait découverts, donc le petit dernier, le voilà.
Ce "petit dernier", c'est Matthieu (ci-dessus à gauche, à côté du fils de Betty, sculpteur) et il était présent ce soir, bien entendu, et fort ému : Que dire sinon aussi ma tristesse de ne pas les avoir connus plus tôt, de ne pas m'y être mis plus tôt ? Que dire sinon ma joie de les avoir connus même tard ? Ma joie d'être, quoique vieux, le petit dernier ? Que dire sinon qu'à vivre une telle aventure éditoriale je trouve que la vie est tout simplement formidable ? Que dire sinon merci Betty, merci Bernard ?

samedi 29 novembre 2025

Soulages, une autre lumière

Avec Soulages, une autre lumière. Peintures sur papier, le musée du Luxembourg nous propose un accrochage exactement à l’opposé de ce que le musée Jacquemard-André expose avec Georges de la Tour.

Pierre Soulages, né à Rodez le 24 décembre 1919, aura été une figure majeure de la peinture contemporaine, optant pour l'abstraction dès ses débuts au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. 

Celui qui ne connaît pas l’œuvre de ce peintre singulier apprend qu’il a commencé en 1946 ou 47 avec des brous de noix et des pinceaux de peintre en bâtiment. Avec ce matériel il dit "je me suis jeté sur le papier". Il privilégiera ce médium dans les premières années, et reviendra souvent à cette matière qu'utilisent les ébénistes et dont il aime les qualités de transparence et d'opacité, de luminosité également en contraste avec le blanc du papier.

Il emploiera aussi pour certaines l'encre et la gouache,  souvent traitées en lavis, éclairant le blanc du papier par de larges traits ou des aplats noirs ou bruns, pour des oeuvres dont les formats seront en général restreints, sans cependant céder en rien à une puissance formelle et à la diversité.

Il privilégie ainsi l’encre dans les années soixante. Pourtant le résultat est encore dans une tonalité marron, comme en témoigne cette "Encre sur papier marouflé sur toile 66 × 50,2 cm, 1961"
D’emblée abstraites, ses premières oeuvres sur papier sont remarquées par Picabia ou Hartung et par des critiques. Elles constituent le véritable début de son oeuvre et on placera à part de très beaux fusains sur papier, exécutés quand il était étudiant aux beaux-arts de Montpellier en 1942 dont voici un exemple :
D'une certaine façon, on peut dire que son œuvre commence sur le papier avec, dès 1946, des peintures aux traces larges et affirmées, réalisées au brou de noix, qui vont véritablement voir son oeuvre se distinguer des autres démarches abstraites de l'époque.
Il en produira un ensemble considérable, quelque 800 oeuvres sur papier, entre 1946 et 2004, tout au long de son parcours pictural, avec malgré tout quelques interruptions. Néanmoins l'artiste a toujours refusé d'établir une hiérarchie entre les différentes techniques qu'il a utilisées. A côté des toiles ou des estampes, ses peintures sur papier, plus fragiles, ont été moins diffusées. Elles n'en constituent pas moins un domaine en soi.

En 1948, alors qu'il vient à peine de commencer à exposer, il est invité à "Französiche Abstrakte Malerei", une manifestation itinérante de dix peintres abstraits français dans les musées allemands, en compagnie d'artistes beaucoup plus âgés, à l'initiative du docteur Ottomar Domnick, amateur d'art abstrait qui choisit d'exposer à la fois des pionniers historiques de l'abstraction comme Frantisek Kupka ou César Domela … et témoins connus comme Pierre Soulages.

L'exposition  sera présentée successivement dans sept musées et constituera un évènement politique et culturel de grande importance. Soulages est de loin le plus jeune participant avec des œuvres sur toile mais aussi un ensemble de peintures sur papier qui seront remarquées pour leur puissance graphique. Sa présence dans l'exposition, alors qu'il est encore quasi inconnu, et le choix de l'un de ses brous de noix pour l'affiche, vont contribuer à sa notoriété qui dès lors ne cessera de s'affirmer.

L'ensemble de ces oeuvres sur papier fut longtemps conservé par l'artiste, et a donc été moins souvent montré que les peintures sur toile et rarement rassemblé dans des expositions à part entière. Considérant que cet ensemble est indispensable à la compréhension de sa peinture il faut saluer l'initiative du musée de présenter en ce moment 130 œuvres dont plus d'une trentaine sont inédites, en bénéficiant des prêts exceptionnels du Musée Soulages de Rodez, inauguré en 2014, et que cette exposition donne furieusement envie d'aller découvrir.

Déambuler d'une salle à l'autre procure au visiteur le sentiment d’une répétition, ou de la recherche de quelque chose, justifiant tous ces tableaux constituant un récit avec son propre langage. Étonnamment, et à l’opposé du fusain, il y a une part de polychromie dans le brou de noix, comme même dans la peinture noire.

Deux extraits vidéo sont diffusés dans l’espacée. Dans le premier, interrogé par Pierre Dumayet en août 1967. Il y dit avoir peint "depuis toujours" sans savoir alors qu’il avait la passion de la peinture. Tout petit, il trempait le pinceau dans un encrier et quand on lui demandait ce qu’il avait fait, au lieu d’expliquer la signification du noir il répondait qu’il faisait des paysages de neige.

La "passion", il l’a ressentie un jour, comme une évidence, peut-être dans une prise de conscience consécutive à la visite d’une abbatiale romaine dont l’architecture l’avait impressionné. Et il décida alors d’en faire toute sa vie. Il est âgé de 13-14 ans. Cette promesse à lui-même est sans doute concomitante de ce qu’il révèle le dans le second extrait vidéo.

Il y avoue avoir eu un rapport difficile avec l’école dont il a de mauvais souvenirs, ce qui explique sans doute en partie qu’il refusa de faire les Beaux-arts. Pourtant, c’est sans doute là qu’il eut sa première grande reconnaissance, par un professeur de technologie lui ayant demandé de représenter au tableau une partie très complexe d’une machine à vapeur.

Il faut rappeler que les tableaux des écoles étaient initialement en ardoise et donc de couleur noire. Au XX° siècle, ce matériau trop fragile sera remplacée par des planches de bois, là encore de couleur noire. Plus tard, pour gagner en légèreté et en longévité, le tableau sera constitué d’une planche recouverte d’une plaque d’acier émaillée et on choisira un vert foncé, parce que ce coloris sera considéré comme plus reposant pour les yeux.

Revenons au jeune Soulages, qui a spontanément l’idée, non pas de dessiner les tubes mais de les faire apparaître en réserve sur deux immenses rectangles blancs, tracés à la craie. Dans cet exercice, il n’appose pas du noir mais le fait surgir. Sa vie d'artiste aurait-elle été identique si les salles de classe avaient été équipées en tableaux blancs comme ce fut le cas à partir des années 1960 ?

Curieusement, et c'est une frustration, les extraits ne le montrent pas en action. Nous ne saurons pas comment il procède, ni à quelle vitesse. Un seul indice nous est fourni par une photographie (en tête de l'article) le montrant accroupi, devant la feuille posée sur le sol, les mains tachées tenant un pinceau. Il dira n'avoir jamais eu d’intention gestuelle … la toile se fait, ou pasOn pourra trouver quelque chose de mystique dans sa réalisation …

La plus grande oeuvre présentée est une encre sur papier marouflé sur toile de 201 x 149, 5 de 1963, presque figurative, dans laquelle j’ai vu un paysage urbain la nuit (sans doute suis-je influencée par mes lectures de Grégoire Delacourt qui emploie dans presque chacun de ses livres le mot paréidolie, phénomène fascinant se produisant lorsque notre cerveau transforme des stimuli visuels aléatoires ou ambigus en motifs familiers, souvent en voyant dans un paysage, un nuage, de la fumée, une tache d'encre, une voix humaine, des paroles ... des visages, des animaux ou d'autres objets reconnaissables).
Le peintre ne les désigne jamais par un titre. On a malgré tout envie d’interpréter. Surtout si comme moi on ressent des vibrations.

vendredi 28 novembre 2025

Une crèche napolitaine XXL au Bristol

Quelle surprise j'ai eue d’apercevoir cette immense crèche napolitaine depuis la rue, au 112 rue du Faubourg Saint-Honoré.

Le sculpteur italien Ulderico Pinfildi l’a conçue spécialement pour le Bristol l’année dernière et a ajouté de nouveaux personnages cette année. Il travaille à partir de techniques datant du XVIIIe siècle puisque cette discipline remonte à trois cents ans.

Tout est fabriqué à la main avec des matériaux spécifiques. La "terracotta" utilisée pour les têtes permet de donner aux visages des traits particuliers : carnation délicate, air patricien, cicatrices apparentes, orbites creusées qui font le charme de ces santons folkloriques - "pastori", en italien.
Les yeux réalisés en verre peint apportent un effet plus réaliste et vivant, les mains et les pieds en bois ainsi que la structure en fer et fibre végétale, permettent une mise en scène flexible, et donnent aux figurines des expressions rappelant celles des acteurs d'un film muet.

Le langage corporel joue un rôle crucial dans ces tableaux. Les accessoires (épées, etc.) et les vêtements sont confectionnés sur mesure à la main, inspirés de l'époque et de diverses ethnies.

Ils sont réalisés à partir de matériaux nobles tels que la soie, l'argent et l'ivoire. L'objectif est de créer une scène multiculturelle, intégrant des personnages de différentes régions et pays pour une représentation à dimension internationale.

Bien que chaque création d'Ulderico Pinfildi soit unique, on y retrouve toujours Joseph, qui se reconnaît aux couleurs de son vêtement, son bâton fleuri d'un lys et une auréole en argent, ainsi que Marie, influencée par les Vierges de Caravaggio avec sa tenue faite de rouge et de bleu vifs, clin d'œil à cet artiste qu'il admire particulièrement. Ce chef d'œuvre se veut un objet d'art, et respecte à ce titre la tradition populaire napolitaine qui place immédiatement l'enfant jésus dans sa crèche dès le début de son installation.

La crèche napolitaine est devenue un symbole de richesse, élevant les attentes des clients à des sommets tels que les artistes sont sollicités pour créer des pièces uniques, engendrant ainsi une véritable compétition pour obtenir la plus magnifique réalisation dans chaque foyer.
Celle du bristol est à ce titre exceptionnelle. Et toute la rue d'ailleurs est magnifique dans ses illuminations.

jeudi 27 novembre 2025

Hors Concours a 10 ans et voici son palmarès

Pour son dixième anniversaire, Hors concours s'affichait dans des couleurs festives : un doré irisé et un bleu scintillant pour célébrer sa durabilité comme la joie d'avoir favorisé la découverte de (nouveaux) talents littéraires.

Je ne vais pas vous faire attendre pour donner les noms des deux gagnants : Karim Kattan a reçu la distinction de Lauréat du prix Hors Concours pour son roman L’Éden à l’aube, paru chez Elyzad éditions, salué (déjà) comme l’un des romans les plus remarqué de cette rentrée littéraire.

C'est une histoire d’amour foudroyante entre deux hommes, portée par un narrateur venu d’ailleurs (le ciel). Écrit en 2021, avant les évènements du 7 octobre 2023, le roman dépeint une Palestine autre que celle d’aujourd’hui. Nées à Tunis en 2005, les éditions Elyzad publient des fictions, écritures nomades habitées par l’ailleurs. Elles se veulent un espace de découvertes et d’enrichissement pour un lectorat curieux de textes d’auteurs africains et méditerranéens. Des livres qui donnent à penser le monde autrement.

Justine Arnal a été récompensée de la Mention du public pour Rêve d’une pomme acide, paru chez Quidam Éditeur (mais qui n'est pas son premier roman comme indiqué par erreur sur le site de Hors concours), remarqué comme chef d'oeuvre par plusieurs critiques dès le mois de septembre. Son récit est cru, sans filtre, s’articulant autour d’une disparition qui est citée sans être racontée. Les dynamiques genrées qui régissent le quotidien de la famille où les femmes pleurent, et les hommes comptent, sont vues à travers les yeux d’une enfant, en croisant l'intime et le politique.

Les éditions Quidam ont été créées en 2022 sous le signe du curieux personnage d'Arzach, dessin offert par Mœbius pour devenir le logo de la maison. Elles se consacrent à la littérature contemporaine française et étrangère.

Je me souviens encore de la première cérémonie, dans les locaux de la Société des Gens de Lettres. Depuis trois ans la Maison de la Poésie qui accueille la soirée (le 25 novembre dernier). Le nombre de participants au Comité de lecture est passé de 300 à 400 alors que celui des finalistes s'est réduit de 8 à 5. Et le jury final a beaucoup bougé, composé cette année de 5 femmes (ci-dessous avec Gaëlle Bohé, la fondatrice d'Hors concours). J'ai beau être féministe, je trouve regrettable que la parité n'ait pas été rendue possible.
Le type de cérémonie aussi a évolué, s'orientant de plus en plus dans une voie qui s'apparente au spectacle, accordant une place importante à la chorégraphie. 

Ce qui demeure c'est la volonté de valoriser la création indépendante et francophone. Une proportion importante de premiers romans figure toujours dans la bibliothèque mais il me semble que les lauréats sont sensiblement moins "inconnus" qu'aux débuts. Pour preuve, les deux vainqueurs publiaient leur second roman, et avaient donc déjà été remarqués par les critiques, ce qui leur donnait forcément une longueur d’avance. Rêve d'une pomme acide figurait dans la sélection d'au moins 5 prix littéraires.

Bien que son éditeur, Quidamsans doute un des plus grands des petits éditeurs (c’est une excellente maison, personne ne dira le contraire) soit désolé de n'avoir jamais remporté le Grand Prix c'est tout de même la troisième fois qu'il remporte le prix du public … qui pourrait bien encore l'année prochaine sélectionner son nouveau poulain (car son patron, je le répète, excelle dans la découverte de nouveaux auteurs).

Il est donc probable que les organisateurs vont devoir changer sensiblement le mode d'élection, en particulier pour corriger deux travers :
  • Eviter que le Grand Prix revienne à un livre qui est déjà multi-primé (ce qui fait perdre à Hors Concours sa première spécificité d'être le prix de ceux qui n'ont pas de prix).
  • Modifier le processus d'attribution de ce Grand Prix qui aujourd'hui ne peut concerner qu'un des 5 ouvrages préférés par les lectrices et lecteurs, qui par ailleurs élisent le prix dit "du public". Ce procédé réduit considérablement le rôle du jury.
On pourrait aussi s'interroger sur la constitution de ce jury, composé de critiques littéraires, donc de personnes qui ne peuvent pas prétendre à une totale indépendance, et qui, cette année a revendiqué un choix politique.

Le(s) prix Hors concours seraient-ils en train de perdre leur capacité d’originalité … ce qui est peut-être un mouvement inévitable au bout de dix ans … ? L'équilibre est un exercice difficile, comme le démontre la danseuse qui a accompagné chaque lecture.

La cérémonie s'articule sur une alternance de lectures dansées et d'interviews. Le lecteur, le même pour les 5 nominés, est un comédien de talent, Emmanuel NobletMolière 2017 du seul(e) en scène pour Réparer les vivants, d'après Maylis de Kerangal, mise en scène par lui-même.

Nous avons donc écouté un extrait de :
Trois noyaux d’abricot de Patrice Guirao éditions Au vent des îles
- Rêve d’une pomme acide de Justine Arnal chez Quidam
Mes pieds nus frappent le sol de Laure Martin éditions Double Ponctuation
- Le jardin de Georges de Guenaelle Daujon éditions Intervalles
- L’eden à l’aube de Karim Kattan chez Elyza éditions  

Esthétiquement le résultat est sensible et beau, à chaque fois mais je comprends mal que ce soient précisément les pages qui figurent dans la bibliothèque qui soient reprises … alors que personne dans la salle n'est censé les ignorer. Il n'y a aucun suspens dans cette écoute.
Ce sont les entretiens entre les auteurs et les membres du jury qui apportent un éclairage nouveau, sans pouvoir influer sur les votes, qui ont déjà eu lieu. Evidemment aucun ne laisse filtrer sa ou ses préférences et bien malin celui qui devinera le résultat final.
- Claire Darfeuille, éditrice a été interrogée par Marianne Payot, critique littéraire pour le magazine LIRE
- Justine Arnal par Anne-Marie Revol, chroniqueuse littéraire pour FranceInfo (en photo ci-dessus) qui a connu à une filiation avec le nouveau roman, en particulier avec Marguerite Duras. Il est ressorti de ce roman manifestement autobiographique que la Lorraine et l'Alsace étaient deux territoires très marqués par leurs différences, ce que savent très bien ceux qui y ont vécu. Le roman est ponctué de citations en alsacien, à commencer par le titre qui est la traduction d’une expression alsacienne que l’ont dit aux enfants le soir, pour leur souhaiter bonne nuit, Gued Nacht min Maïdele, un draïm vum e süüre Äpfel !
- Laure Martin par Cristina Soler, blogeuse littéraire. J'en ai retenu que retenu que la littérature permet de sussurer à nos oreilles tout en gardant une distance de sécurité, qu'en matière d'inceste ce n’est pas (ou plus) la parole qu’il faut libérer mais l’écoute, ce qui lui donne envie de mettre aujourd'hui ce texte en scène. Que l'autrice a besoin de parler une langue accessible qui touche le corps du lecteur presque comme un tam-tam, et que selon elle il faut de la radicalité mais aussi de la distance.
- Guenaelle Daujon par Clémentine Goldszal, journaliste littéraire à ELLE et M. le magazine du Monde. Ce roman est une exofiction botanique racontant la création d'un jardinconçu comme une preuve d'amour.
- Karim Kattan par Inès de la Motte Saint Pierre, Rédactrice en chef de La Grande Librairie

A ce propos s'il est plus que probable que chaque jury a fait l'effort de lire les 5 finalistes rien ne prouve que le vote du public a été effectué avec la même rigueur. On peut choisir de favoriser l'un ou l'autre pour des raisons plus personnelles que littéraires. Pour avoir été membre de plusieurs jurys, notamment le Grand Prix des Lectrices de ELLE, je sais combien cet aspect est particulièrement crucial, et difficilement contrôlable, en particulier quand les votants sont libres d'acheter ou non ces livres là.

Est-ce une des raisons pour lesquelles il m'a semblé que la salle réagissait beaucoup pendant les interviews (ce qui par ailleurs était sympathique) comme si beaucoup découvraient le propos de l'ouvrage ?

Je lis la totalité des extraits avant d’établir trois catégories, les OUI, les NON et les ? En fonction de ce que je ressens et surtout de mon désir de lire la suite, car ce me semble être la meilleure façon de faire un choix puisqu’à ce stade il sera subjectif. Il faudrait lire les 40 livres dans leur intégralité pour prétendre établir un palmarès plus "juste".

Arrive la seconde étape consistant à relire les extraits que j'ai sélectionnés. En général je parviens à resserrer à 8 et la difficulté est de n’en conserver que 5. Depuis le changement de règle je me pose la même question de la pertinence de ce nombre, mais je suis peut-être la seule.

Cette année, et sans l'avoir cherché, je me suis aperçue avoir retenu 4 premiers romans sur les 5 et autant d’auteurs que d’autrices.

Je peux le dire aujourd'hui, j’ai placé en numéro un Mes pieds nus frappent le sol, un premier roman qui résonne comme un cri et dont l’écriture (du moins dans l’extrait proposé) est faite à hauteur d’enfant, ce qui est assez rare dans ce thème de l’inceste, pourtant de plus en plus traité, en littérature comme au cinéma. Malgré un sujet lourd j’ai apprécié la dérision et la distance que Laure Martin (ci-contre) est parvenue à partager avec le lecteur qui a envie de la suivre jusqu’au bout en pariant sur sa capacité de résilience.

Evidemment, la découvrir parmi les 5 finalistes m'avait réjouie de même que la présence de Trois noyaux d’abricot de Patrice Guirao … qui se trouvait dans ma liste de 8, mais plus dans celle de 5.

Je ne vous dirai pas à qui j'ai donné ma voix pour le Prix du public mais pensez-vous qu'il soit envisageable que les votants se dédisent de leur choix initial ? Cela plaiderait pour que les 5 finalistes soient également distingués, ce qui pose par contre par voie de conséquence le rôle du jury final.

Une autre piste pourrait être de valoriser davantage le Prix des lecteurs si l'idée demeure de se démarquer des autres prix qui fonctionnent sur des avis de spécialistes littéraires. En tout cas il importerait de réfléchir à ce qui pourrait permettre d'éviter une perte d'originalité et de spécificité.

Vous aurez sans doute d'autres idées et/ou suggestions à formuler après avoir vu ou revu la cérémonie qui peut être visionnée ici (attention elle ne commence qu'après 3 minutes 35 d'attente). Et surtout guettez l'ouverture des inscriptions de l'édition 2026 pour peu que vous soyez amoureux de la lecture en suivant les publications de l'Académie Hors concours.

mercredi 26 novembre 2025

Laetitia Rouget expose sa Vie portugaise à l’Hôtel des Académies et des Arts

Je connaissais l’Hôtel des Académies et des Arts où j’avais passé quelques heures, d’une chambre à une autre, le temps d’une flânerie littéraire en compagnie d'auteurs de l’Ecole des loisirs. C’est un endroit que j’affectionne et où je dormirais volontiers … si je n’étais pas parisienne.

C'est plus qu'un hôtel de 20 chambres car il est conçu aussi comme une galerie, un lieu d’exposition et un atelier pour artistes. Cette fois j’ai découvert les lieux transformés par l'artiste et designer française Laetitia Rouget qui avait investi le rez-de-chaussée pour en faire une maison de campagne chic, un peu bohème, humoristiquement subversive, éclatante de couleurs.

Etant arrivée un peu en avance j’ai pu apprécier encore davantage la créativité et l’énergie qui se dégagent de chacun des objets présentés. Leur capacité aussi à fusionner dans un décor qui existe préalablement.

Je m'attendais à une exposition d'artiste. C'est plus encore puisqu'on peut contempler, bien sûr, mais aussi acquérir l’objet qui nous aura tapé dans l’oeil. Tout est à vendre, et les prix sont très raisonnables. Voilà donc une adresse à explorer en cette période de fêtes de fin d'année pour faire plaisir à des amis, à la famille, voire à soi-même.
Les arts de la table occupent une place de choix, ce qui correspond très bien avec le cadre d'un hôtel comme celui-ci. La jeune femme adore faire sourire ses invités. Alors chaque assiette est porteuse d'un message. Et les verres ne sont pas en reste pour dégager une forme de romantisme moderne.
Pour ranger les couverts Laetitia Rouget a imaginé une série de nanas costaudes qui s'ouvrent astucieusement en deux.
On les retrouve, déclinées en objets décoratifs, un serpent autour du cou en guise de collier. Là encore une mention fait sourire : double trouble … 
Elles se cachent aussi au pied d'un chandelier, quand celui-ci n'est pas inspiré par la nature pour répondre à des décorations textiles sur de longues tablées.

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