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samedi 11 juin 2022

Christian Cabrol, mon amour, ma lumière, de Bérengère Dautun

Je connais Bérengère Dautun depuis … très longtemps. Comme actrice mais pas en tant qu’épouse de Christian Cabrol, le chirurgien qui réalisa la première transplantation cardiaque en Europe, et tant d’autres ensuite.

Je lui ai toujours trouvé une dignité, un maintien et une douceurs exemplaires tout en la supposant avoir un tempérament de main de fer dans un gant de velours. J’avais d’elle une image contrastée par les femmes qu’elle a interprétés et qui, toujours, forçaient mon admiration. Des rôles de contrariées, dit-elle.

La dernière fois que je l'ai vue c'est tout récemment dans la série Lupin sur Netflix où la bonté de son personnage lui jouait des tours. Et je la retrouverai avec plaisir sur la scène de l'Espace Roseau Teinturiers où elle jouera La disparition d'Agatha Christie avec Sylvia Roux pour partenaire, son amie et complice à la direction du Studio Hébertot, régulièrement cité dans le livre.

J’étais loin de soupçonner une vie aussi âpre que celle qu’elle confie avec une grande sincérité dans ce livre de souvenirs qu’elle a intitulé Christian Cabrol, mon amour, ma lumière, dans lequel elle parle autant de lui que d’elle, et peut-être même davantage de son propre parcours.

Sa vie est ponctuée de grands moments et de belles joies. Elle ne les minimise pas. Avoir été premier prix du Conservatoire national d’Art dramatique et pendant 33 ans sociétaire de la Comédie-Française dont elle fut la 450ème … après Molière, apporte forcément beaucoup de satisfactions. Elle a fait de fabuleux voyages, a côtoyé de grands artistes, a discuté avec plusieurs présidents de la République, surtout François Mitterand qui l’avait prise en affection, a effectué de très beaux voyages.

On pense si souvent et à tort que le malheur va durer et le bonheur sans cesse être brisé. J’en suis la preuve vivante : on se réinvente après avoir vécu chaque rupture, il faut y croire pour rebondir et se laisser le temps de guérir d’une séparation (p. 26).

En effet, sa vie publique est magnifique mais sa vie privée fut un champ de ruines, jusqu’à ce que le 25 octobre 1986 le hasard la place sur la route de Christian Cabrol qu’une amie chère lui présenta un soir, sur un paquebot de luxe alors que ni l'un ni l'autre n'étaient au sommet de leur forme. Il avait 60 ans, elle 46, ce ne sont pas les 14 ans de différence qui comptaient mais l'épouse du grand homme qui était marié, qui plus est à la meilleure des anesthésistes. mais il faut ces deux là étaient sans doute destinés l’un à l’autre et le bonheur qu’ils ont partagé fait plaisir à lire.

Bérengère force mon admiration à faire de la barre au sol chaque matin, qu’elle en ait envie ou non. Elle fait preuve d’un optimisme inoxydable : Si je suis encore debout, si je joue encore et m’investis de toutes mes forces dans le théâtre, si je parviens à continuer ma vie sans Christian, c’est que je sais serrer les dents et ne pas m’apitoyer sur moi-même. La vie offre un immense champ de possibles si on a la force de se battre. Il le faut. Les surprises sont plus belles que tous les affronts vécus, je le proclame (p. 124).

D'autres auraient sombré dans la dépression. Sa naissance n'a pas été souhaitée par son père, médecin militaire, qui à la rigueur aurait supporté que son second enfant soit un garçon. Tu n’es qu’un ventre pour une autre famille, entendra-t-elle souvent. La pauvreté, ou la rigueur de l'éducation, obligeait la famille à se nourrir de raisin et de sauterelles grillées. Si cet aliment (que je consomme depuis 2015) est aujourd'hui à la mode et représente l'avenir pour ceux qui ont besoin de protéines il est facile de deviner la répulsion que les insectes produisaient à l'époque. Et puis, personnellement je suis influencée par la manière dont il est cuisiné au Mexique où c'est un plat tout à fait quotidien.

Les relations avec sa mère sont chaotiques jusqu'à ce que celle-ci guérisse d'une grave maladie grâce à la découverte de la pénicilline. S'il faut lire le livre de Bérengère Dautun, ce n'est pas pour y glaner des anecdotes. Il y en a, relatées avec pudeur et sincérité. Mais sa confession est avant tout un hymne à la vie, à la résilience, et un encouragement au bonheur.

On croit souvent que pour être heureux en amour il faut tout se dire. Elle comprend un soir que son bonheur est conditionné à la retenue :  Tout ce que je sais désormais, c’est que je dois garder en moi ce qui peut le troubler, lui faire peur, le perturber. Et donc, ne pas tout dire de la vie que j’ai vécue avant lui et qui pourrait choquer ou bouleverser, perturber l’innocent qu’il est (… ) Quitte a brider ce qui me dévore et a failli me détruire plusieurs fois (p. 54).

En effet rien ne doit risquer de faire trembler ses mains de chirurgien. Rien non plus ne doit leur faire courir le moindre risque, ce qui le dispense de la moindre tâche ménagère. Ça tombe bien, cet homme prodigieux ne sait rien faire d'autre qu'opérer. Tout le monde le sait mais on peut le répéter : Christian Cabrol fut le premier en Europe à avoir réussi une greffe cardiaque sur un être humain. C'était en 1968 à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, quatre mois seulement après celle historique réalisée au Cap par le Professeur sud-africain Christiaan Barnard. En 1982, il réalisera la première transplantation cardio-pulmonaire en France et il récidivera en 1986 avec la première implantation d’un coeur artificiel temporaire, conçu pour servir de remplacement en attendant une greffe. Une de ses patientes les plus célèbres sera Mireille Darc, qui interviendra ensuite pour permettre la fondation de l'Institut du coeur.

Bérengère acceptera aussi qu'il l'aime en tant que femme, sans pour autant béer d'admiration face à la comédienne. Et quel hommage elle lui rend en ayant donné à sa compagnie, créée en 2009, le nom de Titan, à la fois parce qu'il en avait la stature et parce que petit garçon il ne parvenait pas à prononcer son prénom autrement. Sans compter la connotation de force qui correspond si bien à sa détermination.

Je pense que je la ferais rire si elle savait quel est notre majeur point de divergence. Elle refuse de se laisser aller à prendre un café dans son lit, à y lire un journal, un livre ou une pièce à travailler (p. 301). Je suis tout le contraire. J'y passe des heures à écrire, porte-fenêtre grande ouverte sur un parc de verdure, accompagnée du chant des oiseaux.

Christian Cabrol, mon amour, ma lumière, de Bérengère Dautun, Editions Archipel, en librairie depuis le 24 mars 2022

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