J’ai eu la chance de rencontrer Alexa Stresi, à l’invitation de Babelio, que je remercie, et j’ai été conquise, je peux le dire, par sa personnalité, finement interrogée par Pierre Krause. Elle est allée au-delà de la confidence à propos de la genèse de son dernier livre, Grand prince.Sa sincérité est remarquable et je n’ai pas envie de trahir sa confiance en révélant les dessous de ce roman mais sachez qu’il est très judicieusement construit et que rien n’y est anodin. Je vous incite à le lire, en prenant le temps de le déguster. Je vais malgré tout en dire l’essentiel mais ne comptez pas sur moi pour spoiler la fin qui est … fracassante tout autant que bouleversante.
Commençons par la couverture. Vous y avez peut-être reconnu un exemple de ces tissus d’ameublement assortis aux papiers peints, chargés mais charmants, qui habillaient les murs des intérieurs de vos grands-parents. Il y avait des panneaux semblables chez mes arrières grands-parents, et je me souviens de quelque chose de comparable chez mes parents dans les années 70-80. Tellement éloigné des murs unis d’aujourd’hui.
Le motif appartient à la collection du Musée des Etoffes de Mulhouse. C'est une évocation de l'arbre de vie qui symbolise l’importance des racines et la force de la vie qui se traduit en arabesques et volutes formées par les entrelacs de fleurs, feuilles et branches. Ils rappellent ceux des Indiennes importées en Europe par les comptoirs occidentaux installés aux Indes à la fin du XVI° siècle puis fabriquées par des manufactures locales plus adaptées au goût européen comme Jouy-en-Josas s'en fit la spécialité, et que je vous recommande de visiter.
Alexa Stresi s'est fixé pour contrainte que chacun de ses livres soit différent les uns des autres des autres, quitte à décontenancer le lectorat (ou à en gagner un nouveau …). Le prochain -déjà en cours de confection- ne faillira pas à cette règle.
Ceux qui ont lu Des lendemains qui chantent savent qu'elle y avait rendu hommage à ses grands parents maternels, respectivement chanteur d’opéra et pianiste. Evidemment l'écrivaine avait deux autres grands-parents, paternels, et qui bien que géographiquement proches étaient radicalement différents, plus modestes et très éloignés de la culture.Ce grand-père était coiffeur pour hommes dans un petit village. Cette grand-mère, tenait la caisse. Etant attachée pareillement aux quatre, il était donc crucial de consacrer un (autre) roman à des gens qui furent incroyablement discrets. En vieillissant j’ai pris la profondeur de leur droiture, ténacité, sans se plaindre sans montrer ce que ça coûtait. Dont le plus grand talent était de faire de la joie avec pas grand chose.
(Elle me rappelle ma propre grand-mère, restée un modèle aujourd’hui, que je cite régulièrement. Elle qui avait dû quitter l'école à 8 ans avait toujours une formule imagée pour commenter ce qui arrivait et aucune expression française n'est plus pertinente pour décrire une situation. Quand par exemple quelqu'un lui opposait qu'elle n'avait pas le droit elle répliquait je prendrai le gauche).
Le personnage de Simone Guillou est librement inspirée de sa propre grand-mère… qui bien sûr n’a jamais reçu de carte postale d’un crapaud en vadrouille. Le livre est très fantaisiste, on ne peut pas le nier mais il faut savoir qu’il aurait pu glisser dans le fantastique. Sauf qu'Alexia a toujours maintenu le cap, ayant à l'avance tout prévu de cette fin absolument imprévisible pour nous lecteurs.
Grand prince n'est pas seulement un hommage familial. Il faut le replacer dans le contexte politique qui nous plombe depuis deux ans. celui de la guerre en Ukraine, des massacres de Gaza, de la peur pour la paix, d'un état de sidération qui nous broie … Comment dépasser l’impuissance si ce n'est en s'appuyant sur la droiture de ces "petites gens" qui continuent leur bonhomme de chemin avec ténacité et vaillance.
Alexia s'est alors souvenue d'un projet de scénario qu'elle avait construit et qu'elle avait dû abandonner (je ne vous en dirai pas les raisons afin de ne pas influencer votre lecture du roman). Simone en était l'épicentre et son histoire est devenue une bulle douce et protectrice dans laquelle je me suis abritée.
L'autrice a tiré le fil du cocon racontant comment trouver le courage de se redresser, parce qu’il n’est jamais trop tard, et que rien n'est jamais fini, écrivant un livre qui n’est pas à proprement parler un feel-good mais qui a le potentiel pour réconforter.
Elle estime -et elle a raison- que notre société invisibilise les personnes âgées alors que le lien intergénérationnel est crucial et qu'il ne faut tout de même pas grand chose pour l'entretenir. Son message est quasiment politique et on aimerait que son alerte soit largement entendue.
Le roman commence avec la disparition d'une sculpture, au demeurant sans valeur marchande, qui est celle d'un crapaud. Lorsqu'elle reprendra sa place (je ne spoile pas la fin en le disant) elle portera une petite couronne et Simone s'adressera à elle en la considérant comme son prince, une sorte de grand seigneur, métaphore d'une métamorphose.
Ce renouveau est vital parce que la vieille dame est en train de glisser dans la dépression, ce qui à 85 ans peut devenir dramatique. Elle subit le temps qui passe et le reconnait dès les premières pages : ses plaisirs se sont réduits comme peau de chagrin (p. 17). Bien heureuse de n'avoir pas "d'appareil à CD" pour entendre Serge Reggiani vanter sa solitude, magnifique à ce bémol près qu'il faut être tellement en forme pour le supporter qu'on ne l'écoute jamais (p. 114). Elle ne saura rien de son autre chanson, Venise n'est pas en Italie (qui fut aussi le titre d'un immense succès théâtral). Le comportement négligent de son fils n'arrange rien. Son amie de coeur ne parvient pas à la secouer. Seule sa petite-fille a encore le pouvoir de la réveiller mais elle est si loin, si occupée …
Une étincelle inattendue va mettre le feu à la poudre qui lui fera redécouvrir le sel de la vie (un paradoxe pour une ancienne saunière). A la disparition du crapaud s'ajoutent d'autres mystères, avec la réception de cartes postales dont la première a été postée à Venise. La ville est un rêve, un voyage que Simone n’a jamais fait.
Le lecteur suivra, de chapitre en chapitre une double enquête, sur l'affaire du crapaud et sur la personnalité de Simone dont on sera sidéré par l'ampleur de la noblesse d'âme. On passe de la narration du quotidien millimétré de cette femme aux témoignages et interviews d'une pléiade de personnages très différents, dont un gendarme bien contrit de ne rien trouver.
Grand prince devient le récit d'une aventure inattendue mais révélatrice d'un certain courage quand surgit ce (rare) moment où on se surprend soi-même en bien. Simone entreprendra de faire des choses qu'elle n'a jamais osé entreprendre, et qui peuvent être modestes comme celle de pousser la porte d'une bibliothèque où elle comprendra ce qui anime l'oeuvre de Soulages (ce qui résonne pour moi après cette si belle exposition au Musée du Luxembourg).
Alexia Stresi met le projecteur sur ce qu’il y a de beau et noble dans les petites vies et nous redonne espoir face au désenchantement actuel à travers cette ode à la dignité et à la résilience.
Simone fait régulièrement sourire mais n'est jamais une caricature. Elle ne fait pas "la fofolle" et prendra la juste et bonne décision le moment venu. Elle est bel et bien vivante.
Il y a tout de même un scoop que je peux révéler : des producteurs s’intéressent à cette histoire qui pourrait bien s'incarner sur grand écran, ce qui serait très savoureux à voir pour Alexia qui a tout de même exercé en tout premier lieu le métier de scénariste.
Grand prince d’Alexia Stresi, Flammarion, en librairie depuis le 14 janvier 2026

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