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mardi 27 janvier 2026

Pour un oui ou pour un non

Certains théâtres ne craignent pas de proposer une énième version de Hamlet ou une mise en scène originale d'un Molière que les spectateurs ont déjà vu plusieurs versions. Ce n’est pas le genre du Théâtre de Poche Montparnasse.

Mais pour une fois l’équipe a dérogé à la règle avec Pour un oui ou pour un non qui est de nouveau à l’affiche après avoir remporté un très beau succès il y a presque dix ans déjà. Et comme le soulignait Stéphanie à propos de son père en préambule à la soirée : Tesson aimait les histoires de famille, de langage, de mots. Il aurait approuvé

Je me souviens tout à fait (voir ma critique) de la version jouée en 2017 avec Nicolas Vaude et Nicolas Briançon dans une mise en scène de Léonie Simaga.

Mais le texte de Nathalie Sarraute est si parfaitement construit que je n’ai pas résisté. J’ai découvert ce soir le travail de Tristan Le Doze qui, pour la seconde fois met en scène une pièce de la même autrice, après Enfance en 2023, … sachant qu'il avait présenté d'abord Pour un oui ou pour un non à la Manufacture des Abbesses en mai 2022.

Son écriture est implacable, elle n'est pas pour autant facile. On lit partout que l'essentiel est dans les mots. Il me semble que c'est dans ce qui n'est pas prononcé, dans ce qu'on désigne sous le terme de ponctuation, qu'il faut en chercher les clés. Il est rare de "lire" autant de points de suspension, de guillemets et de points d'interrogation qui, tous, ne participent qu'à ajouter du sens à ce qui semble être des opinions banales ou du moins sans danger, jusqu'à en faire une véritable bombe à retardement.

Si les mots sont des torches, le carburant qui va allumer la mèche c’est la paranoïa, ou la jalousie. Mais il ne faut pas négliger que c’est un jeu tragique qui se joue à deux. Il suffirait que l’un des deux mette court à la surenchère pour que celle-ci se tarisse. Aucun ne dit à l’autre : arrêtes, tu débloques, changeons de sujet. Du moins pas dans cette intention de préserver la relation.

Accompagnée par les lumières de Christophe Grelié, la scénographie de Morgane le Doze est discrète avec une chaise et une servante pour tous éléments de décor, presque autant anonyme que les personnages qui progresseront masqués derrière leur H ou F majuscules.

La confrontation commence par écoute (ton bienveillant) et s'achève sur un non (catégorique et sans appel). Entre temps H1 et H2, puisqu'ils n'ont pas de noms, et pourraient aussi bien être vous et moi, tenteront de comprendre ce qui désunit une amitié vieille de plus de 15 ans. A moins qu'ils ne s'acharnent à détruire une entente devenue pesante. Car on s'apercevra que ce n'est pas un défaut de compréhension qui les oppose, bien au contraire. Ils démontreront que oui est l'opposé de non, et que ce n'est pas le "rien du tout" qu'on voudrait leur assigner dans l'expression Pour un oui ou pour un non, et je ferai observer que la pièce a été créée à New-York en 1985 sous le titre de For No Good Reason par Simone Benmussa.

Le jeu des acteurs est nécessairement savoureux et s'inscrit dans une continuité de travail. Gabriel Le Doze, qui est le père de Tristan, est autant à l'aise dans le tragique que le comique, fait énormément de doublages, ce qui témoigne de son art à jouer avec les intonations. Anne Plumet a déjà été dirigée par Tristan (dans Enfance).

Ce qui est paradoxal c’est qu’on les sent heureux de se confronter, heureux mais modestes. Ils ne sortiront pas de leur personnage, chacun corseté dans son ego car c’est de cela qu’il s’agit en fait, de ce qui fragilise le plus la relation humaine.

Ils ferraillent dans une inlassable partie de tennis, relançant la balle sans relâche. Les revers liftés succèdent aux montées au filet. Coup droit, volée, amortie, contre-amortie, service, cuillère, smash, lob, passing-shot, égalité retrouvée à chaque jeu jusqu'au tie-break qui met fin au combat, les renvoyant dos à dos au terme d'une joute quasi hypnotique dont on n'a pas perdu le moindre mot.
En cheminant du je au il le duo finira par une rupture en forme d'accord : 
- H2 : Oui ou non ? …
- H1 : Ce n'est pourtant pas la même chose …
- H2 : En effet : Oui. Ou non.
- H1 : Oui.
- H2 : Non !

On se dit en sortant que les auteurs contemporains doivent beaucoup à Nathalie Sarraute, Léonore Confino la première qui, elle aussi, rend admirablement comment un couple peut s’emparer du langage comme d’une arme, par exemple dans Les Beaux, en ce moment au Théâtre de la Flèche.
Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute 
Mise en scène Tristan Le Doze
Avec Bernard Bollet, Gabriel Le Doze et Anne Plumet
Lumières : Christophe Grelié
Scénographie : Morgane Le Doze
Au Théâtre de Poche - 75 boulevard du Montparnasse - 75006 Paris
Tél. 01 45 44 50 21
Du mardi au samedi à 21 heures, le dimanche à 17 heures
A partir du 27 janvier 2026
Relâche le 10 février

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