lundi 16 février 2015

La disparition du nombril d'Emilie de Turckheim

Emilie de Turckheim définit elle-même la Disparition du nombril comme une histoire trépidante et terrrrrrriblement (j'ai compté 7 r) personnelle de l'événement le plus ... banal de l'humanité.
Dès l’instant où elle découvre le trait bleu sur le test de grossesse, Émilie se confie à son journal. Avec une sincérité sidérante, elle partage tout, les anecdotes du quotidien, ses amis, ses amours passées et présentes, son fils de deux ans qui babille… Et surtout l’émouvante rencontre avec la " petite prune " qui grandit jour après jour dans ce ventre qui lentement s’arrondit et s’alourdit jusqu’à faire disparaître son nombril.

Émilie a mille vies, elle est écrivain, modèle, visiteuse de prison, maman, aime le sexe, les voyages, les cactus et les gâteaux aux amandes. On rit, on pleure, on la suit aveuglément dans ce roman d’une vie où elle livre sans détour ni tabous son univers intime qui résonne comme une expérience universelle.
Son idée de départ consistait à tenir un journal sur sa grossesse. Elle aurait pu titrer l'ouvrage la Nausée, tant elle a souffert de ce désagrément, mais l'expression avait déjà servi. Ce sera la Disparition du nombril, qui a comme un petit parfum de nostalgie.

Émilie a l'art de raconter le quotidien et ses tracas d'une manière exaltante et drôle tout en usant parfois d'un style télégraphique. On a tous connu une panne de chasse d'eau, sauf que nous n'avons pas la capacité d'en faire un roman.

Nombreux sont les épisodes drôlisssimes : quelques lignes sur le prix du seau chez Brico (p. 33), sur cet antiquaire du Marais qui inscrit des prix exorbitants sur de minuscules étiquettes, sur les urgences pédiatriques (p. 65) quand elle reçoit cet appel de la puéricultrice la prévenant que Marius s'est blessé, rien de grave mais qu'il faut aller à l’hôpital, ou encore les séances de dédicace dans de provinciaux  Salons du livre dont nous n'imaginons pas, nous lecteurs, ce que ces déplacements peuvent avoir de répétitifs.

La maternité a des effets auxquels les médecins s'intéressent peu. C'est peut-être banal mais cet état est malgré tout extra-ordinaire et accoucher encore davantage. Tous les évènements sont alors ressentis de manière exacerbée. Certains psychiatres ont d'ailleurs reconnu que les jours qui suivaient la mise au monde d'un enfant équivalaient à une psychanalyse tant les remaniements de l'inconscient sont intenses. On communique peu sur le sujet qui, évidemment, n'est pas conforme à la doxa.

Émilie a beau être déjà maman (d'un petit Marius), les souvenirs affluent et avec eux la volonté de les partager. En particulier ce qui concerne ce qu'elle appelle "la maison absolue de son enfance" (p. 38), perdue définitivement et qui fait qu'à l'avenir les maisons seraient toutes des citations et des hommages ratés.

Elle est franchement moins amusante quand elle aborde des sujets graves comme lorsque son médecin lui annonce un risque de trisomie mais elle reste toujours optimiste.

Elle a une définition inattendue mais très juste de l'expression "boire un café" (p. 20). Et j'approuve aussi celle quelle donne de la maternité : être mère c'est le temps qu'on y passe (p. 17).

Je ne la crois pas quand elle affirme s'ennuyer dans les trains. Avoir l'imagination de rêver une vie de mérou ou d'hippocampe. (p. 68) devrait être un passeport pour passer le temps sans le sentir. J'admets par contre qu'elle n'aime pas ce moyen de transport. Moi non plus, même si ce n'est pas pour les mêmes raisons.

Je me suis découvert au fil de la lecture deux ou trois points communs avec elle. Même émotion à la remise du premier dessin de mon ainée, comparable à sa découverte, dans le casier de la halte-garderie d'une feuille légendée Marius 1 ans 1/2. Nous n'aimons le train ni l'une ni l'autre. J'ai rencontré chez elle "bêchevèter", un verbe que je croyais inventé par ma mère pour signifier ranger tête bêche, si ce n'est que maman disait "bécheouetter". Encore plus troublant : j'étais en train de faire chauffer du lait pour me faire un chocolat chaud quand je lis, p. 179, ... J'ai commandé un chocolat chaud.

J'ai apprécié son coup de gueule contre cette employée modèle chargée d'étudier des dossiers de demande de logement. Les pages 146 à 149 sont hélas criantes de vérité. J'ai moi aussi entendu des justifications du style : je travaille dans le social mais je suis pas Mère Teresa ... dans la bouche de personnes ayant au final moins d'humanité qu'un distributeur de tickets de stationnement d'aéroport, lequel consent tout de même une gratuité de 20 minutes à tout un chacun quelle que soit sa condition sociale.

Apprendre qu'elle fait régulièrement le trajet en RER jusqu'à Croix de Berny me trouble puisque j'habite à quelques centaines de mètres. Nous finirons par nous rencontrer ...

Rêves, cauchemars, on vit avec elle. Je n'aurais sans doute pas glissé David Copperfield dans mon sac pour m'accompagner dans les transports en commun mais je me souviens de ma lecture de Fuir de Jean-Philippe Toussaint. Et je comprends qu'elle en fasse des économies de lecture, alors qu'elle se trouve à Tokyo, en jugeant, p. 126 qu'on ressent avec lui la poésie du zen.

La Disparition du nombril prend au fil des pages des allures de roman, avec une forme de suspense. L'émotion grandit. La sensualité déborde d'érotisme. Et je m'interroge que ce qu’Émilie va écrire après ...

La disparition du nombril d’Émilie de Turckheim, éditions Héloïse d'Ormesson

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