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jeudi 11 août 2022

La petite menteuse de Pascale Robert-Diard

La petite menteuse est un livre qui secoue nos préjugés et le lecteur s'interroge sans relâche autant sur la manière dont l'avocate pourra plaider un cas perdu d'avance que sur les raisons qui ont poussé la jeune fille à ne pas dire la vérité.

Pascale Robert-Diard connait la musique. C'est une des grandes plumes du Monde, où depuis vingt ans, elle tient la chronique judiciaire et a couvert des centaines de procès.

Après un premier récit remarqué, La Déposition, inspiré d’une affaire vraie, elle a choisi de nous offrir une pure fiction, nourrie des interrogations qui l’habitent et qui sont bien celles de notre époque. Du coup, elle restitue bien plus qu’un procès. Elle en fait un thriller psychologique et une analyse sociale de plusieurs interrogations et dérives que nous constatons.

Le roman nous interpelle en effet sur la notion de féminisme et sur l’égalité homme/ femme. Doit-on reprocher aux hommes nos règles douloureuses ? L’anecdote du micro en salle d’audience, pour soutenir la portée de la voix des femmes, est très significative de la lutte contre un machisme défensif. De la même façon que je suis choquée que garçons et filles partagent les cours de sports alors qu’ils n’ont pas (sauf exception) des constitutions comparables. A ce propos, où placera-t-on ceux qui sont en train de changer de genre ? Ou qui refusent d’être genrés ?

Mais d'abord il faut dire que la pratique du mensonge par des adolescents a déjà été traitée surtout au cinéma. Souvenons-nous du film-culte d'André Cayatte, sorti en 1967. Dans Les risques du métier, une jeune élève accuse son instituteur, Monsieur Doucet, (inoubliable Jacques Brel) d'avoir tenté de la violer. Au cours de l'enquête, une autre jeune fille "avouera" qu'elle a eu des relations sexuelles avec le maître, puis une troisième prétendra à son tour qu'il se montrait entreprenant avec elle. Ce dernier se retrouvera injustement accusé de pédophilie et subira l'opprobre des villageois.

Il y a aussi Les accusés de Kaplan en 1988, Después de Lucía de Michel Franco (2012) ou plus récemment le film de Paul Verhoeven (2016) Elle où Isabelle Huppert fantasme un viol. Et en matière de procès d'adolescente j'ai pensé évidemment à Acusada dans lequel par contre on ignore jusqu'au bout si la jeune fille dit la vérité.

Et puis, aussi, à cette affaire qui avait fait trembler l’institution judiciaire. Une quinzaine d’adultes que des enfants accusaient de les avoir violés et qui est pointée dans le roman (sans que le nom soit cité on reconnait l'erreur judiciaire d'Outreau p. 117).

Comment fait-on pour pouvoir prouver son innocence quand on est accusé de viol par un mineur ?Question sans réponse toute faite. Et néanmoins on apprend des drames restés impunis, comme le révèlent Camille Kouchner, dans La Familia grande, ou Vanessa Springora dans Le consentement.
Pascale Robert-Diard raconte l’histoire d’une jeune fille dont le mensonge a fait condamner un innocent. Les institutions, tant décriées pour leur indifférence, ont soutenu la défense de Lisa, entourée par des adultes remplis de bonnes intentions. La gamine veut se rétracter et demande à être défendue par Maitre Alice Kerideux parce que c'est une femme … dont je trouve que le prénom sonne étrangement à côté du sien, et qui va devoir exploser le labyrinthe de ses affirmations préalables. Avec l’exaltation de contribuer à réparer une erreur judiciaire. (…) L’affaire était belle. Il n’y en avait pas tant, des comme ça, dans une vie d’avocate (p. 104 ).
Les racines du mensonge sont profondes. En fait Lisa est une sorte de mythomane. J'en veux pour première preuve son changement de prénom. Combien de personnes dans mon entourage reconnaissent mentir pour qu’on les aime ! Il faut en effet une grande force de caractère pour ne pas déformer la réalité quand celle-ci dérange ou va à contre-courant de l'opinion partagée autour de soi. Mais comme l'écrit l'auteure, ce n’est pas le mensonge qui est grave. C’est l’envie de le croire.

Vue sous cet angle, et alors qu’on émerge du mouvement #metoo, l'affaire prend une autre ampleur et la responsabilité ne repose plus uniquement sur les épaules de la jeune fille.

Chaque élément compte. La première enquête s’était (p. 56) beaucoup intéressée à la bisexualité de Marco Lange (on remarquera là encore le choix de son patronyme). Il est le coupable idéal … alors que le correcteur orthographique écrit diable. Décidément …

Le lecteur appréciera la parole d’un "ami" : avec ma femme on s’était dit ce soir là qu’il serait capable de violer quelqu’un (p. 57). C’est fou que les suppositions de soit disant amis puissent constituer des éléments à charge. Mais comment la justice est-elle rendue ? On a le sentiment que la présomption d’innocence est balayée.

L’avocate n'est pas dupe : ah les merveilleux témoins ! Même quand ils ne savent rien, ils trouvent quelque chose à dire (p. 57). Après avoir constaté plusieurs fois combien ma mémoire me faisait défaut je ne jure plus de rien, mais je ne suis sans doute pas très représentative.

Le renversement de situation de victime à coupable est très intéressant. De quoi la gamine est-elle coupable ? Quelles circonstances atténuantes pourra-t-on lui trouver ? Lange n’est-il victime que par hasard, lui aussi bouc émissaire du quand dira-t-on et des apparences.

Le rôle des professeurs est terrible. Ils doivent protéger les élèves. C'est une faute professionnelle de ne pas signaler une suspicion d'inceste ou de maltraitante. Mais combien de doutes sont erronés ?

Beaucoup de questions traversent le cerveau d'Alice qui reconnait (p. 80) qu'elle devait s’en tenir à l’essentiel. Le temps passait, la date du procès approchait, son métier c’était avocate, pas médecin ni psychologue, même si parfois tout se confondait. (…) Accusés ou victimes, ils étaient finalement à égalité de détresse quand ils venaient la voir.

Elle sait aussi (p. 81) qu'il n’y a jamais tout dans un dossier. Mais c’est hélas, la seule chose qui compte, au procès. Les juges n’aiment pas ce qui déborde.

Tout ce que relate la jeune fille des relations au sein de l’école a de quoi effrayer n'importe quelle maman. Ce n’était pas facile dans ma propre jeunesse, le féminisme était à peine balbutiant quand j’étais adolescente, mais, au moins, le fait d’aller dans une école de filles assurait une forme de tranquillité. L’hostilité entre ados existait mais sans commune mesure avec ce que les réseaux sociaux et la libération des mœurs a accéléré. D’un côté on a des ados qui osent tout. De l’autre, des adultes qui crient au scandale au moindre effleurement dans un cadre non consenti.

L'auteure apporte un sel supplémentaire en nous faisant douter du parti que l'avocate va prendre. C’est cela aussi qui est passionnant. Où trouver l’énergie de défendre un coupable, et a fortiori une victime qui est coupable ? A qui demander conseil ou appui ?

Nous-mêmes hésitons à condamner. La mère de Lisa n'a-t-elle pas raison de la réconforter (p. 11) en lui faisant remarquer qu'il est plus facile de se relever d’un mensonge que d’un viol.

Le personnage de l'avocate est admirablement construit. Elle est très professionnelle et consciencieuse plus que passionaria de la cause féministe. On assiste avec intérêt à l'inversion de point de vue à mesure que progresse sa contre-enquête : Je vais défendre la petite salope (se dit-elle dans sa tête), oubliant qu’elle est dans l’accusation et pas dans la défense (p. 114).

Elle va reprendre le dossier. En appliquant le principe sacro-saint de sa profession (p. 115). Pas d’impression, pas de sentiment, de la méthode. C’était le seul moyen de mettre la pression à distance. Elle devait être horlogère(…) chercher le moment où le mécanisme s’était grippé, où le balancier s’était affolé et avait entrainé les aiguilles dans leur course folle.

Ce que j'ai particulièrement aimé c'est qu'au-delà de la vérité judiciaire Pascale Robert-Diard pose d'autres questions, à propos de ce qu'il convient de croire. Elle fait dire à la copine de son fils (p. 124) : Si cette fille a menti, alors c’est pire. Justement parce qu’elle a eu la chance d’être crue. Contrairement à tant d’autres. Elle ferait mieux de se taire. Ce n’est pas le moment. (…) parce que les femmes osent enfin prendre la parole partout dans le monde pour dénoncer les comportements des hommes. Parce qu’elles n’ont plus peur. Et tant pis si ça ne plait pas à tout le monde. Tant pis pour ceux qui en ont profité si longtemps. C’est elles qu’il faut soutenir ! Pas cette paumée qui

Inversement, dans l'autre plateau de la balance, pèse le témoignage de Lisa et cette petite phrase terrible (p. 209) : Plus je mentais, plus je souffrais, plus je souffrais, plus on me croyait

Et celui du père : J’étais un mari infidèle, un père absent, je n’avais pas le droit de douter de ma fille. Et bien sûr, je me suis tu (p. 185).

Comment peut-on se sortir d’un tel cycle infernal quand on n’a que 15 ans ?

Peut-on se réclamer féministe et défendre une salope ? Le préambule que l'avocate a envie de dire est superbe (p. 188). L'analyse est pointue. La recontextualisation des faits est passionnante.

On a juste envie de dire : Faites entrer l’accusé(e).

Pascale Robert-Diard signe une fiction exceptionnelle sur le thème de l'imposture.

La petite menteuse de Pascale Robert-Diard, Éditions L'Iconoclaste, Parution 18 août 2022

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