J'avais remarqué la présence de L’homme qui lisait des livres dans de multiples sélections littéraires depuis la rentrée. Et comme l'ouvrage n'est pas très épais (car c'est tout de même un critère lorsqu'on manque de temps) je m'étais promis de le lire.J'ai été touchée par la justesse de l'écriture et bien entendu par le sujet, hélas toujours d'actualité, la guerre en Palestine que Rachid Benzine traite avec une sensibilité et une intelligence qui ne devrait laisser personne indifférent.
Il opte pour la voie de la fable, comme l'a fait avant lui Jean Giono avec L’homme qui plantait des arbres, qu'il nous raconte avec une délicate poésie, mais résolument engagée, pour éveiller notre regard sur l’histoire meurtrie d’un pays où l'on est contraint à la contrebande pour s'approvisionner en livres. Il le fait très habilement en employant la deuxième personne du singulier.
Entre les ruines fumantes de Gaza et les pages jaunies des livres, un vieil homme attend. Il attend quoi ? Peut-être que quelqu'un s'arrête juste pour écouter. Car les livres qu'il tient entre ses mains sont les fragments d'une vie, les éclats d'une mémoire, les cicatrices d'un peuple. Quand Julien, un jeune photographe français, censé couvrir les bombardements dans la bande de Gaza, pointe son objectif vers lui, le jeune homme ignore qu'il s'apprête à traverser le miroir.
Le vieux libraire pose une condition à la photographie, celle de préalablement pouvoir lui confier son histoire, et encore auparavant de prendre le temps d'un café (p. 27). Nous attendrons donc écrit l'auteur, intimant du même coup au lecteur l'ordre d'être patient.
En bon prescripteur, le libraire fera régulièrement des suggestions. Le premier livre qu'il lui mettra entre les mains, c'est La condition humaine d'André Malraux, un auteur et un titre dont tu n'as qu'un vague souvenir (p. 20) avec l'injonction douce mais implacable de le lire. Ce sera plus tard Victor Hugo, après une pause dans son récit "épouvantable" dont les mots semblent décrire la situation : c'est un funeste siècle et un dur pays.
Nous apprenons sans surprise que L'Iliade et l'Odyssée est "peut-être" le plus grand souvenir de lecteur du libraire (p. 76).
Au lieu de nous donner frontalement des leçons de morale Rachid Benzine passe par le biais de son personnage qui plaide la cause en utilisant des ouvrages qui ont été plébiscités à leur sortie. Il le fait sans appuyer, même pas par une note de bas de page, mais celui qui ne connait pas fera des recherches.
Le lecteur informé sait que Les Damnés de la terre, préfacé par Jean-Paul Sartre, est le dernier livre de Frantz Fanon, publié quelques jours avant sa mort des suites d'une leucémie aux Éditions Maspero et qu'il a été traduit en 15 langues. Cet essai analytique se penche sur le colonialisme, l'aliénation du colonisé et les guerres de libération.
Publié en 1961, à une époque où la violence coloniale se déchaînait avec la guerre d'Algérie, il a été saisi à de nombreuses reprises mais il a servi -et sert encore aujourd'hui- d'inspiration et de référence à des générations de militants anticolonialistes. Il faudrait aussi signaler la postface de Mohammed Harbi, combattant de la première heure pour la libération de son pays et historien de l'Algérie contemporaine, auteur de Une vie debout. Mémoires politiques 1945-1962 (La Découverte, 2001). On comprend que ce livre ait ouvert le vieil homme à l’idée que la révolte est non seulement nécessaire, mais légitime (p. 76).
Il s'appuie aussi sur Mohammed Dib qu'il présente comme tout en haut de notre panthéon, on lisait son roman l’Incendie pour nous donner du courage ; l’histoire était pareille à la nôtre (p. 86). Ce roman, publié en 1954 est le deuxième volet de la trilogie Algérie, les deux autres ouvrages étant La Grande Maison et Le Métier à tisser.
Il aurait été impossible de faire l'impasse sur la description de la vie dans un camp de réfugiés où l'espoir d'un retour dans les villages les tenait en vie. Mais avec le temps ils ont commencé à comprendre que c'était un mirage dans ce désert (p. 41). Ces moments ne sont jamais appuyés et le libraire va jusqu'à estimer sa chance d'avoir bénéficié d'un amour inconditionnel de ses parents toute son enfance.
Il n'empêche que même une si simple confidence est émouvante lorsqu'on réalise un peu plus loin qu'il doit à son ami Hafez les souvenirs qu'il a de ses parents. Après leur mort, il a inscrit patiemment tout ce qu’il savait d’eux dans divers carnets. Des mots pour dire son attention et son amour. Tous ces détails que je n’avais pas observés.
Il n'y a pas de colère mais apprendre qu'il est sorti de prison en 2006, près de 20 ans après son arrestation (p. 116) est bouleversant. Surtout si on connait l'ampleur de l'apocalypse, au début de l’année 2009 quand débuta l’opération Plomb durci.
Avec lui on aimerait entendre une réponse à la question cruciale : quel est le crime de Gaza ?
La force du roman est de se maintenir sur une ligne de crêt d'ordre rhétorique, résumé dans ces mots : très vite il y a eu deux camps : ceux qui considéraient que seules les armes pouvaient nous libérer ; les autres, nous, qui étions encore naïfs, ou idéalistes, et imaginions d’autres armes, la mobilisation non violente, les livres (p. 86).
Celui qui ne voudra pas entendre le message politique devra a minima suivre le conseil que son frère Moussa lui dit avant de mourir : Lis. Lis jusqu’à en perdre la raison. Mais lis, petit frère. Lis (p. 68).
En espérant qu'effectivement … les mots déchirent tous les silences (p. 24) et en particulier celui qui étouffe la révélation de la barbarie. En refermant ce livre je me demande malgré tout s'ils ont le pouvoir de sauver. Peut-être si on veut bien croire à la pensée magique du libraire, exprimée au début : Les livres choisissent aussi leurs lecteurs (p. 21). Sur ce point il me semble que celui-ci l'est par beaucoup.
Rachid Benzine est enseignant chercheur associé au Fonds Ricœur. Il est l'auteur de nombreux textes plébiscités par le public et la critique. Son dernier roman Les Silences des pères a reçu le grand prix du roman Métis et a été finaliste du prix Fnac.
L’homme qui lisait des livres de Rachid Benzine, Julliard, en librairie depuis le 21 août 2025
Ce livre figure dans la sélection du Prix des lecteurs de Vallée Sud Grand Paris 2026, catégorie romans français.
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