jeudi 4 juillet 2019

Architecture de Pascal Rambert ouvre le Festival d'Avignon dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes

Comment le public parvient-il à s'y retrouver entre celui qui est le seul à avoir légalement le droit de s'appeler Festival d'Avignon et qui commence ce soir à 21h 30 avec Architecture dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes ... et le deuxième qui ouvre avec 12 heures de décalage, demain matin, à 9 h 30 avec A petits pas dans les bois, spectacle (merveilleux) pour enfants que j'ai prévu de chroniquer après-demain ? Sans parler du troisième dont il sera question dans quelques jours.
 
Le premier s'achève le 23 juillet et l'autre le 28. J'ai compté 39 spectacles dans l'un, 1592 dans l'autre. Est-ce l'influence du titre choisi par Pascal Rambert pour sa création, Architecture ? Est-ce une imprégnation de l'univers de Lewis Carroll exploité par Macha Makeïeff, toujours est-il que l'image d'un château de cartes danse devant mes yeux quand je tente de composer un programme qui tienne compte de toutes les tendances, espérant que le théâtre en sortira vainqueur comme l'amour du spectacle jeune public d'Olivier Py.
Si j'ose assez facilement jongler avec les horaires et les lieux, et naviguer avec bonheur dans les deux univers je vois parfois des spectateurs arqueboutés sur le in ou sur le off, ne voulant pas faire un pas pour traverser la rue, et cela m'attriste.

Mon premier Avignon remonte à 1981 ... Le Festival commençait alors le 7 juillet et se clôturait le 2 Août, avec une palette (plus large qu'aujourd'hui) de 73 spectacles. J'ignore ce qu'il en était alors du off, mais j'imagine qu'il devait comporter une cinquantaine de propositions. Le premier programme ne sera publié que l'année suivante. Le rapport de forces s'est totalement inversé en terme de quantité.

Sans être nostalgique il faut se souvenir que cette année là la chorégraphe allemande du Tanztheater Wuppertal présentait à l'Opéra-théâtre d'Avignon, Place de l’Horloge, 1980 - Ein Stück von Pina Bausch. Que Daniel Mesguich, mettait en scène Le Roi Lear, traduction Michel Vittoz, dans la Cour d'Honneur (Olivier Py en fera une autre création en 2015). Philippe Caubère enthousiasmait le public avec une succession de sketchs d'une drôlerie et d'une audace insensée dans la rotonde de la Condition des Soies.

La Maison de la culture de la Rochelle coproduisait un Alice (déjà!) à la Condtion des Soies (encore elle) avec de grands comédiens comme Roland Amstutz, Bruno Boeglin, Jean-Claude Jay et Henri Virlojeux (liste non exhaustive). 
Bernard Faivre d’Arcier démarrait un long mandat avec la volonté (je le cite) que la 35 ème édition du festival reste focalisée sur le théâtre, la création, le populaire mais il le voulait aussi hardi, assez fort, très contemporain, et plus international que jusque là. Une enquête, réalisée sur plus de 5000 personnes, indiquait qu'un tiers des festivaliers séjournait de 1 à 4 jours, autant de 5 à 8 et le dernier tiers de 9 à 15 jours, les 10% restant demeuraient au-delà de 16 jours.

Un rapport du Ministère de la culture concluait que in et off étaient complémentaires, indispensables et antagonistes, le off étant considéré comme la pépinière du in. Le festival a le double d'années derrière lui et je ne sais pas si on pourrait poser la même conclusion aujourd'hui. Toujours est-il que si Olivier Py est passé du off au in, Daniel Mesguisch a effectué le mouvement inverse et la Condition des Soies est devenu un théâtre du off.
Avignon demeure le lieu d’une grande boulimie de spectacles mais, comme l'estimait Bernard Faivre d'Acier à l'époque il est (et reste) un modèle d’école du spectateur. C'est dans cet état d'esprit que j'ai découvert Architecture, avec émotion et enthousiasme, bien que la sonorisation soit imparfaite, ou que la représentation soit trop longue en se poursuivant bien au-delà de minuit.

Etre dans les gradins le soir du 4 juillet conjuguait le plaisir et la leçon de théâtre. Je n'ai pas éprouvé l'envie d'analyser très loin, préférant vivre l'instant présent, qui fut plutôt particulier comme en témoigne ce que j'ai alors posté sur la page Facebook A bride abattue et que je vous invite à lire :


Avignon est une Architecture. L’ouverture du Festival d'Avignon avec le spectacle de Pascal Rambert est d’une justesse incroyable, illustrant à la perfection l’éditorial d’Olivier Py. Lisez et relisez son plaidoyer pour Désarmer les solitudes. Cette soirée a été remplie des voix qui se sont heurtées aux murs du palais, dont une grande partie d’un public pourtant fervent n’a pu percevoir que des lambeaux. Il fallait être placé en bas des gradins pour saisir la puissance du texte .... c’est à dire là où les micros étaient d’ailleurs purement inutiles. Quand désarmera-t-on les comédiens de ces instruments de torture que sont ces objets HF, rarement justes (ils font aussi des massacres dans le off) ? Pascal Rambert s’est refusé à installer un décor dans cet espace qui se suffit à lui-même. Il a eu raison. Mes yeux ont souvent porté sur une larmière et plusieurs souvenirs personnels ont eu la place de se glisser sur la scène. Proust a sa madeleine, Rambert a son cheval. J’aurai un chat. Suis-je la seule à l’avoir vu ? Il est le plus bel effet spécial de ma carrière de spectatrice. Jacques (Weber) venait de nous prévenir que nous entrions dans un grand cauchemar et que la porte était aujourd’hui, 4 juillet 1911. Il est apparu au lointain, côté cour, là où les comédiens effectuent régulièrement leur rituel de ronde, avec prudence et détermination, souplesse et respect, traçant une diagonale jusqu’au bord de scène. Il a levé la tête, cherchant un improbable encouragement auprès de ses partenaires humains qui ne semblaient pas le voir, l’a inclinée dans un bref salut et il est sorti dignement, du même pas, côté jardin. La diagonale du chat ... quelle métaphore ! Un moment après, d’autres pas ont résonné puissamment, prouvant que la sonorisation est ici naturelle. J’ai compris avant qu’on ne le fasse monter sur scène (il n’en avait pas très envie l’animal) qu’arrivait un équidé ... et les images du magnifique film de Spielberg se sont imposées. Celles de Cheval de guerre, évidemment, où le monstre Nils Arestrup se révèle dans une humanité soudaine. La guerre et puis la paix. Le domestique et le sauvage. Le chat et le cheval. La liberté et la contrainte. Le faux et le vrai. Avignon est tout cela. L’histoire est une ombre qui glisse dans notre dos, conclut Emmanuelle (Béart). A nous d’allumer les lumières !
Le texte écrit spécialement par Pascal Rambert peut sembler long. C'est vrai qu'une certaine fatigue se fait sentir à près de deux heures du matin. Malgré la chaleur on peut frissonner et avoir un petit peu peur de cauchemars qui ne sont peut-être pas complètement derrière nous. Le théâtre en a conscience dans le off mais aussi dans le in. Certaines phrases résonnent longtemps dans ma mémoire. On peut craindre en effet qu'il faille s'attendre à des temps auxquels on n'a pas (pas encore) pensé. La pièce mérite d'être vue, lue et méditée.

Le spectacle sera en tournée entre les mois de septembre et février 2020 à Rennes, Strasbourg, Paris (du 6 au 22 décembre aux Bouffes du Nord), Annecy, Clermont-Ferrand, Sceaux, Valenciennes, Lyon et Bologne. Je me promets de trouver une date pour le revoir.
Le présent article est illustré par les murailles du Palais des Papes, quelques clichés du spectacle Architecture et des photos prises dans la cour du 18 rue des Teinturiers où se tenait quotidiennement en fin de soirée "le bar du in", un endroit réservé aux personnels du festival, aux intermittents et comédiens du "in" ... et à quelques happy few et journalistes.

Je reviendrai sur le "in" dans un autre billet. Il y sera question de L'Amour vainqueur, de L'Orestie, de Lewis Versus Alice et de Macbeth Philosophe. Mais je voudrais terminer en rendant hommage à toute l'équipe d'Olivier Py, que j'ai vue très professionnelle et toujours souriante tout au long du festival, que ce soit sur les lieux de spectacle comme dans les bureaux, au Cloitre Saint-Louis. La presse y est reçue avec une gentillesse sans pareille. Il m'a été très agréable d'être invitée aux conférences de presse, auxquelles je n'ai pu me rendre que deux fois, mais ce furent des moments intenses, et formateurs. Je signale d'ailleurs qu'elles ont été enregistrées et peuvent être visionnées en podcasts.

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