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mardi 29 octobre 2024

Pascal et Descartes

L’entretien de M. Descartes avec M. Pascal le jeune est devenu plus simplement Pascal et Descartes.

L’équipe du théâtre des Gémeaux parisiens a eu la bonne idée de reprendre le spectacle créé en octobre 1985 au Théâtre de l'Europe dans une mise en scène de Jean-Pierre Miquel, avec Henri Virlogeux (René Descartes) et Daniel Mesguich (Blaise Pascal). La pièce a été reprise en 2007 au Théâtre de l'Œuvre dans une mise en scène de Daniel Mesguich, avec Daniel Mesguich qui, ayant pris quelques années, interprétait alors Descartes alors que son fils William devenait Pascal.

Il me semble que si celui-ci avait déjà joué sous la direction de son père (et au moins dans trois spectacles avec sa sœur Sarah, Des saisons enfer, La seconde surprise de l’amour, Antoine et Cléopâtre, c’était la première fois que père et fils se trouvaient sur la même scène, et qui plus est seuls, en face à face.

Ce fut un succès, à tel point qu’ils eurent envie de récidiver avec un second texte de Jean-Claude Brisville, Le Souper, qui fut créé en 2019. Depuis, l’un et l’autre de ces deux spectacles est régulièrement à l’affiche mais ce sera la première fois qu’une salle les proposera en même temps. Pascal et Descartes depuis le 24 Septembre et le Souper à partir du 30 Septembre. Et tous deux sont désormais annoncés avec conjointement Daniel et William Mesguich pour l'adaptation, la mise en scène et l'interprétation.

Qui l’aura remarqué ? Le 24 septembre est une date très symbolique puisque c’est le 24 septembre 1647 que les deux philosophes les plus célèbres de leur temps se sont rencontrés à huis clos durant plusieurs heures, au couvent des Minimes à Paris. Blaise Pascal, déjà très malade, n’avait alors que 24 ans, René Descartes, 51. De cet entretien historique, rien n’a filtré, sinon une ou deux courtes notes jetées sur le papier par l’un et l’autre.

Descartes fait les cent pas alors que résonne un tonnerre fracassant. Pascal arrive, un peu pompeux chez un hôte un peu mielleux : Je crois que nous avons des choses à nous dire, fait-il mine d’être aimable. Mais quelles sont ces choses ? 

La conversation qu’ont pu avoir ces deux hommes est imaginaire. Ils se découvrent progressivement, s'estiment mais qui sont tant à l’opposé l’un de l’autre que le conflit est constamment sous-jacent : Descartes est rationaliste, réaliste, pragmatique, grand voyageur (il se plait à Amsterdam), bon vivant (il fera habilement l’apologie du loisir) ; Pascal, mystique ardent, intransigeant, malade, tourmenté, exaltant la souffrance et la mort.

Il est évidemment question de ”raison”, à propos de laquelle Descartes estime que sa raison aujourd’hui le tient quitte d’avoir raison. Mais on le voit discuter pied à pied pour faire basculer la conversation à son avantage et chacun argumente pour tenter de convaincre l’autre. La grande question serait de parvenir à penser en toute liberté, notamment quand on sollicite votre appui en faveur d’un innocent, ou de quelqu’un qu’on dit comme tel. Pascal le voudrait mais on essaie de comprendre et puis on arrive au mystère et on renonce.  Descartes restera intransigeant : Je n’ai jamais fait l’aumône de mon nom. 

Le combat entre le coeur et la raison sera inégal. Bien que ces paroles soient lointaines, elles résonnent aujourd'hui, en raison d'une adaptation fidèle mais audacieuse, et d'une interprétation hors pair, offrant  sans doute des surprises à chaque représentation, parce que c'est Daniel, parce que c'est William … Il faut bien quelque piment pour maintenir le désir de jouer ces rôles après plus de 450 représentations. Comme par exemple la présence (saugrenue et anachronique d’un poste de radio, même très ancien … mais il en faudrait bien davantage pour désarçonner un Mesguich …
Quant au Souper, créé en 2019, c'est un autre bijou qui démontre une nouvelle fois l'excellence de l'auteur à imaginer des duo qui tournent au duel. C'est aussi l'occasion pour nous de voir une autre fois sur scène deux comédiens qui adorent se donner la réplique, et qui n'hésitent pas très longtemps à se surprendre encore, et nous avec.

Pour s’y retrouver dans les dates sachez que la semaine commence le lundi avec le Souper et se poursuit le mardi avec Pascal et Descartes.

L’entretien de M. Descartes avec M. Pascal le jeune de Jean-Claude Brisville
Adaptation, mise en scène et interprétation Daniel Mesguich et William Mesguich
Texte édité chez Actes Sud-Papiers 
Au Théâtre des Gémeaux Parisiens - 15 rue du Retrait - 75020 Paris
Accueil/Billetterie : 01 87 446 111

samedi 6 janvier 2018

Le souper de Jean-Claude Brisville mis en scène par Daniel et William Mesguich

En ce début 2018 Philippe Tesson prend la parole pour souhaiter la bonne année au public. Il annonce avec l'humour qui le caractérise le retour des Mesguich sur la scène du Poche à l’instar des hirondelles qui reviennent au village après avoir survolé des contrées étrangères.

Mais à l’inverse du soldat, ce n’est pas un rêve, et Philippe nous promet qu’on n’en aura jamais assez de souper des Mesguich.

Daniel Mesguich l’avait caché à tout le monde. Seul William savait qu'il était quasiment aphone avant d’entrer en scène. Le spectacle a démarré un peu en retard, mais ça ne suffisait pas pour qu’un miracle se produise d’un claquement de doigt. Philippe Tesson ne le savait pas alors qu’il annonçait joyeusement le retour des enfants prodigues. Et tant mieux parce qu'il aurait imposé le recours à une sonorisation qui aurait gâché la soirée.

Trop de comédiens ont recours à cette béquille qui altère les inflexions de la voix et qui dispense les spectateurs de tendre l'oreille. Quand l'acoustique est bonne (c'est souvent le cas) et qu'on ne fait pas jouer de dos ou derrière une paroi de verre le micro est une hérésie. Et pourquoi pas (sauf contexte exceptionnelle) banaliser le prompteur ou l'oreillette ?

Le plateau est dans le noir, la salle est encore éclairée, les bougies ont du mal à prendre le relai. Un orage claque. Des bourrasques font craindre une tempête. C’est de saison. Daniel, alias Talleyrand, peine un peu à allumer les bougies, en tout logique puisqu’il y a grand vent.

Nous sommes le 6 juillet 1815 au soir. Après la défaite de Waterloo et l’exil de Napoléon, Wellington et les troupes coalisées sont dans Paris et la révolte gronde. Le peuple est en ébullition. On entendra dehors danser tout à l'heure la carmagnole. Qui va gouverner le pays ?  Fouché et Talleyrand vont décider du régime à donner à la France. La table est dressée chez le premier pour accueillir le second (William Mesguich) car c'est souvent en partageant un repas qu'on finit par partager ... des idées communes.

lundi 16 septembre 2024

Les Gémeaux parisiens

J'ai découvert cet après-midi le Théâtre des Gémeaux Parisiens dans le cadre de son inauguration, après deux ans de travaux, et sa présentation de rentrée par ses directeurs : Serge Paumier et Nathalie Lucas.

Ça sent le frais, C’est clair et fonctionnel. La programmation est ambitieuse mais abordable. La salle sera ouverte 7 jours sur 7 et on peut espérer que le public viendra avec le même naturel qu’il s’installe à la brasserie du coin. La promesse sera tenue de laisser toujours la porte ouverte du 15 rue du Retrait, où l’on pourra choisir entre quatre spectacles le samedi et le dimanche.

Les deux directeurs assument d’ouvrir la scène de l’Est la plus à l’OuestQuand on aime le théâtre … tout est possible.
Si vous empruntez la rue dans le sens ouest-est vous constaterez la richesse des fresques murales qui font référence au passé du quartier sur lequel je reviendrai en fin d’article. L’endroit est riche d’histoire. Il fut autrefois le Théâtre de Ménilmontant où se produisirent des grands noms comme Mouloudji, Philippe Noiret, Laurent Terzierff Jean Teulé, Geneviève Casile, Claude Pieplu, Annie Girardot, Bernadette Lafont, Michael Lonsdale, Michel Galabru … mais aussi Daniel Mesguich qui aura grand plaisir à y revenir avec son fils.

C’est un enfant de Ménilmontant, Guy Rétoré, qui installera sa compagnie théâtrale amateure dans la salle de spectacles du patronage Saint-Pierre à laquelle il donnera le nom de Thâtre de Ménilmontant en 1958. Il y restera trois ans avant de déménager dans un vieux cinéma, comme nous le rappela Serge Paumier, à six minutes à pieds de là, pour y fonder le TEP, Théâtre de l’Est Parisien, qui sera reconstruit en 1983, à l’initiative de Jack Lang pour devenir le Théâtre de la Colline dirigé par Wajdi Mouawad depuis 2016 .
Les sourires illuminaient les visages de chacun, y compris celui d’Eric Pliez, maire du XX° arrondissement, ravi de couper le ruban rouge devant la porte de la salle, agrandie grâce aux travaux. Il sera possible d’accueillir des décors conséquents sur le plateau aux dimensions relativement impressionnantes (11 mètres sur 11) s’agissant d’une salle de 300 places. J’ai eu un petit doute la découvrant toute en longueur mais j’en ai testé l’acoustique en suivant le spectacle Belles de scène assise à l’avant-dernier rang et je peux affirmer qu’on entend parfaitement.

vendredi 27 mars 2026

L'antichambre de Jean-Claude Brisville, mise en scène par Tristan Le Doze

Jean-Claude Brisville est un dialoguiste de talent. Il avait ciselé les conversations entre Fouché et Talleyrand, puis Pascal et Descartes, brillamment interprétés par Daniel et William Mesguich.

Nous étions le 6 juillet 1815 et le 24 septembre 1647. Nous voici entre les deux, en 1750, avec Marie du Deffand et Julie Lespinasse et cette fois ce sont deux femmes qui s'opposent dans un conflit de générations, avec pour "modérateur" le pauvre président Hénault qui en fera les frais.

L’Antichambre est créée pour la première fois en 1991 au Théâtre de l’Atelier, dans une mise en scène de Jean-Pierre Miquel, avec Suzanne Flon et Henri Virlogeux, qui recevra le Molière du comédien en 1992 pour ce rôle. Le spectacle était nommé dans six autres catégories : comédienne, révélation théâtrale, auteur, créateur de costumes, décorateur scénographe, théâtre privé.

Une nouvelle mise en scène en est proposée par Christophe Lidon en 2008 et sera nommé aux Molières 2008 dans trois catégories : révélation théâtrale, auteur, décorateur scénographe. Ce sont alors Danièle Lebrun, Sarah Biasini et Roger Dumas puis Jean-Claude Bouillon qui en sont les comédiens.

Ceci pour dire que cette pièce historique a été beaucoup jouée, et par des grands noms. Il fallait de l'audace à Tristan Le Doze pour la reprendre avec Céline Yvon, Marguerite Mousset et Rémy Jouvin​, d'abord au Ranelagh en 2023 et maintenant aux Gémeaux parisiens.

Souvent interprétée de façon statique, il y insuffle de la légèreté, beaucoup de dynamisme et le résultat est à la hauteur.

Madame du Deffand (1696-1780) tient un des salons parisiens les plus réputés. Elle est brillante, forcément, mais la cécité la guette alors qu'elle n'a que cinquante ans. Elle choisit comme lectrice la fille illégitime de son frère, Julie de Lespinasse.

Les deux femmes s’entendent à merveille. Julie est dévouée et soumise, sans doute admirative. L'élève apprend vite de sa maitresse dont elle remarque le talent pour l'ironie, voire le sadisme. Le spectateur en a très vite la démonstration lorsqu'elle interroge le président Hénault. Quel est ce bruit ? dit-elle, puis après un très long silence Mais ce sont vos genoux qui craquent, d'un ton condescendant dont la méchanceté est palpable. Elle a bien de la chance que son grand ami ne se moque pas en retour de sa vue qui baisse.

C'est tout juste s'il osera plus tard s'esclaffer quand la jeune Julie fera à sa tante le compliment d'être "si bonne".

Céline Yvon joue la perfide à merveille, avec juste ce qu'il faut de réserve pour qu'on ait parfois un doute sur son éventuelle bienveillance même si elle reconnait ne rien faire par bonté. Elle campe aussi une femme sûre de son analyse, certes sévère, mais à qui on a très souvent envie de donner raison : les philosophes sont intelligents jusque dans leurs illusions.

Et puis, sans jamais en faire trop, elle nous fait comprendre qu'elle est en train de perdre la vue, ce qui est renforcé par la scénographie qui à intervalles réguliers floute le décor, en particulier lorsqu'elle se plaint de ne pas dormir. Rémy Jouvin n'est pas dans la retenue mais on dira que l'excès de ses réactions profite à son personnage et mérite une diction appuyée.  

L'élève va s'émanciper de sa maitresse, c'est inévitable. Cela commence "gentiment" sur la chanson Aux marches du palais alors qu'elle retire son tablier. Marguerite Mousset a une très jolie voix et elle danse admirablement, y compris sur des musiques contemporaines. La marquise pourra bien demeurer incisive, traiter Diderot d'énergumène, souligner que sa protégée n'est qu'une batarde sans dot, elle sera bientôt contrainte à faire tapisserie dans son propre salon.

Et alors qu'un procès célèbre que le président Hénault pensait gravé dans le marbre va être rouvert par Turgot, ce qui va joliment énerver le vieil homme, on assiste à un renversement de situation au profit de Julie qui prend l'ascendant sur Hénault au cours d'une scène de séduction d'anthologie.
Elle continue de se dévêtir en chantant alors Ne pleure pas Jeannette, se révélant intelligente, charmante tout autant qu'ambitieuse. Les lumières virent au rouge tandis que le monde s'écroule.

Madame Du Deffand raillera ses amours ancillaires, évoquant un instant une autre marquise célèbre, Merteuil interprétée par Glenn Glose. Et quand Julie entonnera un air de Manon, adieu petite table, l'univers aura définitivement basculé, ce qui se traduira aussi par le changement de costume de la "jeune première" désormais pourvue de paniers, prête à porter une robe de cérémonie.

C'est cruel mais si bien tourné que c'est un bijou qui réconciliera ceux qui n'apprécient guère les pièces historiques. C'est un régal pour l'esprit comme pour les yeux. Ce travail aurait mérité une nomination aux Molières comme les versions précédentes.
L'antichambre de Jean-Claude Brisville
Mise en scène et lumières : Tristan Le Doze
Avec Céline Yvon, Marguerite Mousset et Rémy Jouvin​
Scénographie et costumes : Jérôme Ragon
Du 7 février au 30 avril 2026
Du mercredi au samedi à 19h
Dimanche à 15h30
Mardi 28 avril à 19h
Au Théâtre des Gémeaux Parisiens - 15 rue du Retrait - 75020 Paris
Accueil/Billetterie : 01 87 446 111
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de © Sylvie Humbert

samedi 22 octobre 2016

Love stories au Quadrilatère de Beauvais (60) dans le cadre des Photaumnales

Je poursuis les compte-rendus de mes visites aux expositions des Photaumnales avec Love Stories. Nous sommes toujours à Beauvais, mais cette fois au Quadrilatère, en vous suggérant de prendre le temps de visiter la plus grande cathédrale française, et qui possède le plus haut choeur au monde.












De toute évidence, je ne peux pas vous prendre par la main et tout vous montrer, à Beauvais ou dans les expositions. L'intérêt ne serait d'ailleurs pas énorme puisque je ne pense pas avoir débusqué quelque cliché vraiment original, je veux dire qui n'aurait pas déjà été montré ici ou là.

Il y a néanmoins des photos qu'on aime voir, ou revoir, et puis quelques artistes qui comptent ... Et Paul Ardenne est sans doute parti de ce principe. Le voici qui pose à coté de Gérard Rancinan qui est considéré comme l’un des grands photographes français d’aujourd’hui, et qui se définit lui-même comme "un témoin éveillé des métamorphoses de l’humanité".

lundi 28 novembre 2016

La vie est une géniale improvisation au Lucernaire

Quelqu'un m'a dit avoir recensé plus de 500 spectacles en une seule soirée rien que sur la région parisienne. Alors j'ai beau sortir beaucoup il sera toujours impossible de voir ne serait-ce que l'essentiel. Quand mon amie Isabelle m'a proposé de chroniquer  Vladimir Jankélévitch : la vie est une géniale improvisation j'ai pensé que ce serait un début de solution pour couvrir davantage de pièces de théâtre.

Sa plume se glissera régulièrement dans le blog et vous retrouverez ses billets avec le libellé "Isabelle". Voilà son avis sur ce spectacle, étant précisé que je partage son opinion car j'ai passé moi aussi un excellent moment.

Le Lucernaire nous offre le plus merveilleux des cadeaux avec cette reprise du spectacle de Bruno Abraham-Kremer et de Corine Juresco qui nous fait partager 60 ans de correspondances entre Vladimir Jankélévitch et son grand ami Louis Beauduc

Rien qu’en découvrant le titre de la pièce, je me doutais qu’un esprit positif la traverserait et je n’ai pas été déçue. Cette pièce rayonne de questionnements, de tendresse amicale et d’humour. L’une des raisons de mon enthousiasme vient probablement du lien particulier qui unit le comédien à la philosophie et à Jankélévitch. D’entrée de jeu il nous dit : « Il faut que je vous fasse une confidence: j'ai commencé la philosophie à 4 ans. Ma mère était professeur de philosophie et donnait des cours particuliers ». Lui jouait aux soldats de plomb sous son bureau et écoutait.

C’est ainsi qu’il va découvrir le grand Jankélévitch qui a accepté de superviser la thèse de sa mère sur Novalis. Lui-même ira l’écouter lors d’une conférence sur Ravel et ressort fasciné par le personnage « sa pensée virevoltait » ! Quand la mère de Bruno Abraham-Kremer apprend le sujet de la pièce montée par son fils, elle lui écrit une lettre dans laquelle elle décrit qui était  « Janké » comme l’appelaient ses élèves et en quoi il a compté pour elle : « C’était un séducteur, il possédait une grâce qui provenait de sa richesse intérieure. La mère que j’ai été pour toi est en partie forgée par Jankélévitch ».Touchantes révélations qui donnent une dimension très personnelle à ce spectacle.

Coup de tonnerre, crépitement de pluie et tout à coup on entend la voix de Jankélévitch lui-même envahir la scène. On ne verra aucune vidéo de lui mais sa parole reviendra à plusieurs reprises habiter l’espace. Le public est ultra concentré, cette résurrection de la voix du philosophe né en 1903 a quelque chose de magique.


A jardin, un bureau encombré de livres avec un appareil pour écouter de la musique (celui de Jankélévitch autant musicien que penseur), à cour un bureau plus simple (celui de Beauduc).

Bruno Abraham-Kremer nous fait entendre une partie des lettres de Janké à Beauduc rassemblées dans Une vie en toutes lettres aux éditions Liana Levi. Il regarde et se dirige vers le bureau de l’un ou de l’autre selon que la parole est à l’un ou à l’autre. Toutes les missives sont datées. Nous comprendrons plus tard la triste raison pour laquelle on ne dispose des lettres de Louis à Vladimir qu’à partir de 1944. Mais je ne vais pas tout vous révéler.

Les deux hommes étaient coturnes, c'est ainsi qu'on désigne les compagnons de chambrée à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm à Paris, où ils étaient entrés en 1922. A l'agrégation de philosophie, en 1926, Jankélévitch est reçu premier, Beauduc, second ! Ils garderont une amitié indéfectible l’un pour l’autre et ne cesseront de s'écrire jusqu'à la mort de Louis Beauduc en 1980, cinq ans avant celle de Jankélévitch.

Après l’agrégation, le service militaire. Sa description du monde militaire est un nectar d'humour : « Je ne souris plus à cause de mon faux-col et de mon képi qui répriment tout débordement de ma personnalité. Le matin, j'ai les plus grandes difficultés à entrer dans mes bottes. Je pousse. Mon frère me tient. Ma mère m’encourage. Et  je finis par pénétrer en criant : "C'est pour la France!"  »

Ces anecdotes dites par le comédien avec toute la maîtrise qu’on lui connait alternent avec des réflexions plus profondes telle cette interrogation qui le hante : « Comment vivre en se sachant mortel ? » Le vieillissement est agonie dit Louis. Et Vladimir de lui répondre : « Tu me demandes pourquoi je fais un livre sur la mort ? Le non-sens de la mort donne un sens à la vie. Ce qui ne meurt pas ne vit pas. Quand on pense à quel point la mort est familière, et combien totale est notre ignorance, et qu’il n’y a jamais eu aucune fuite, on doit avouer que le secret est bien gardé ! »
A travers ces grands questionnements, ce sont tous les évènements historiques du XXème que nous découvrons dans cet échange. Blessé lors de l'avance allemande, évacué dans un l'hôpital militaire, il apprend sa révocation de son poste de professeur à la Faculté des lettres de Lille. « Juif par ma mère, métèque par mon père (Russe), trop d’impuretés ! ». Il survit dans la clandestinité en donnant quelques cours particuliers, de tout, même d’orthographe qu’il « a assez bonne pour un métèque » et participe à la Résistance à Toulouse.

Ses lettres de guerre de 1943 à la fin de la guerre ne seront plus signées. Il veut éviter de mettre Louis en danger. « Ton amitié me redonne des raisons de vivre ». On entend plusieurs fois la voix de Jankélévitch : « Dire oui ou non ? Capitulerons nous ou résisterons nous ? »

Après la guerre, il retrouve sa chaire à Lille puis à la Sorbonne. Mais il est changé. Il est travaillé par la question du pardon. Il rejette désormais tout ce qui s’apparente à l’Allemagne, choqué que les philosophes allemands n’aient pas eu un mot de repentir pour les crimes commis. Il faudra attendre 1981 pour qu’un évènement incroyable change sa décision. Mais là encore, je vous laisse le découvrir par vous-même !

Arrivent les années 60… Jankélévitch passe beaucoup de temps à discuter avec ses étudiants pour essayer de comprendre les idées de Mai 68 : « Il n’y a plus de place que pour les troupeaux. » On sent son inquiétude concernant l’avenir de sa fille Sophie qui veut devenir elle aussi professeur de philosophie dans un monde où il se bat pour maintenir la classe de philosophie. Il assiste à l’arrivée des nouvelles technologies : « Place aux ordinateurs et au Dieu Business »

Son humour est omniprésent. Alors qu’il s’apprête à publier un « pavé » à un âge avancé, il écrit à son ami : « Un bonhomme qui promet un bouquin de 1500 pages ressemble à un octogénaire qui prend une maitresse ! »

On se délecte avec le comédien de ces lettres du philosophe. On y découvre son rapport fondamental à la musique : « La musique c’est toute ma vie », et puis sa simplicité : « Etre philosophe c'est douter sans se prendre au sérieux. » « Seul compte l’exemple que le philosophe donne par sa vie et dans ses actes. »

C'est aussi cette amitié sans borne pour Louis qui m’a émue. Lui qui passe sa vie à rédiger, à donner des cours et des conférences, dirigeant jusqu’à 120 mémoires d’étudiants en 1969, cherche à encourager son ami à publier davantage : « Prends garde aux pantoufles et à l'ornière provinciale » ;  «Viens à Paris, délaisse cet éternel Limoges où tu mijotes depuis trente ans… ». Avec une tendresse indéfectible « Je te serre les deux mains. Je suis ton vieux. »

Vladimir Jankélévitch disait dans sa première lettre à Louis avec beaucoup de malice : «  Ne l'oublie pas, nous écrivons pour la postérité, et nos futurs éditeurs réserveront sans doute pour le dernier volume de nos œuvres philosophiques (comme on l'a fait pour Descartes, Kant, etc.) la Correspondance de MM. V. Jankélévitch et L. Beauduc ». 

Se doutait-il vraiment que l'avenir lui donnerait raison ? On doit une fière chandelle à Bruno Abraham-Kremer qui, depuis près de 200 représentations, transmet la pensée vivifiante de Jankélévitch. La qualité de l’écoute est sa récompense, il la qualifie de « petit miracle ». Et il ajoute « Si vous passez par l'île de la Cité au 1 quai aux fleurs (où vivait Jankélévitch), arrêtez-vous un instant en vous-même. »

Le mot de la fin est dit par Jankélévitch « il y aura donc la vie, elle mérite qu’on la vive ! ».

Vladimir Jankélévitch, La vie est une géniale improvisation, d'après sa Correspondance
Adaptation et mise en scène de Bruno Abraham-Kremer et de Corine Juresco
Avec Bruno Abraham-Kremer
Au Théâtre du Lucernaire
53 rue Notre-Dame des champs - 75006 Paris
Métro : Notre-Dame des Champs - Vavin
Tel : 01 45 44 57 34
Depuis le 19 octobre jusqu'au 11 décembre 2016
Du mardi au samedi à 19 heures
Le dimanche à 15 heures

mardi 26 novembre 2019

Traces du végétal à la Maison des Arts d'Antony (92)


Le vernissage a eu lieu ce soir en présence des artistes Marinette Cueco, Marie Denis (toutes deux en grande conversation ci contre), Marie-Noëlle Fontan et Duy Anh Nhan Duc.

Traces du végétal est présenté à l’heure où la question environnementale est au cœur des préoccupations des Français, ce qui n'a pas échappé à la Ville d’Antony qui a décidé de prendre part à ces réflexions d'un point de vue artistique.

Les artistes ont toujours observé la nature et s’en sont inspiré. Depuis l’émergence du land art, ils n’ont cessé d’insérer leurs œuvres dans la nature et d’intégrer des matériaux naturels dans leurs réalisations. Au-delà de son potentiel formel évident, ils nous invitent ainsi à regarder autrement une nature que l’on a perdu l’habitude de voir.

La Maison des Arts présente le travail de quatre artistes contemporains témoignant de ces recherches tant plastiques que sociétales. Marinette Cueco, est la pionnière de l’art végétal, revisitant notamment la tradition des herbiers botaniques. Dans son sillage, de nombreux artistes ont développé des propositions artistiques originales. Marie Denis propose un cabinet de curiosités végétales en écho à ses prédilections. Marie-Noëlle Fontan mêle habilement art textile et art végétal avec des tissages de végétaux glanés dans la nature. Enfin, Duy Anh Nhan Duc se sert plus particulièrement des pissenlits pour développer un univers poétique et onirique qui a (aussi) investi les vitrines parisiennes de la prestigieuse maison Hermès. Il aura carte blanche au musée Guimet en 2021 et réalisera une œuvre monumentale pour une gare du Grand Paris. 

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