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vendredi 8 mai 2026

Le château de Chastellux, en Bourgogne

J'ai eu l'occasion de participer, les 6 et 7 mai derniers, avec trois autres journaliste de l’AJP, à un voyage de presse à La Cordelle qui est implantée au pied de la colline de Vézelay.

C'est Bettina de Cosnac, secrétaire générale de l’AJP, qui avait organisé le planning dont l'objectif était de découvrir l’important travail de rénovation du plus ancien ermitage franciscain de France. S'il existe encore aujourd'hui c'est en partie grâce au soutien bienfaiteur des propriétaires du château de Chastellux, depuis 800 ans, ce qui explique que mon premier article soit dédié à ce monument.

Etant moi-même originaire de Bourgogne je consacrerai une publication à ce que j'ai intitulé "Vézelay par mont et par vaux" pour y parler de diverses choses à voir dans la région. Un autre sera focalisé sur la basilique Sainte-Madeleine de Vézelay, que nous avons visitée en compagnie d'une théologienne. J'aurai abordé bien entendu auparavant la question de la rénovation et de l'agrandissement de l'ermitage de La Cordelle.

Le trajet depuis Paris-Bercy compte moins de 200 km et dure plus de deux heures, mais il est direct. Sur la fin, le train roule sur des rails sans bénéficier du réseau électrique et les habitants espèrent conserver la ligne encore longtemps. On peut se demander pour combien de temps encore … Nous sommes arrivées en gare de Sermizelles après avoir traversé une campagne superbe, très vallonnée, dominée par les hautes falaises des Rochers du Saussois, bien connues des férus d'escalade car elles surplombent la vallée de la Cure d'une hauteur d’une cinquantaine de mètres.

De là nous avons rallié Chastellux (le village porte le nom de la famille châtelaine ou plutôt la famille a pris le nom du lieu où elle s'est installée comme il était de coutume) qui se trouve à une quinzaine de km d'Avallon, en bordure du Morvan.

Il est probable qu'il n'existe que 4 à 5 familles qui ont pu conserver leur château depuis plus de mille ans comme l'ont fait les Chastellux. L'édifice a toujours été habité comme en témoigneront la série de ronds de serviette posés sur une desserte, si on excepte la période d'exil consécutive à la Révolution avec le pillage en 1793 (meubles brûlés, archives saisies) et sa vente par les Révolutionnaires.

C'est le Comte Philippe de Chastellux qui nous accueillit en haut d'un joli escalier évoquant celui de Fontainebleau.

Le monument impressionne par ses dimensions. Il a été construit à un emplacement stratégique pour protéger la célèbre route romaine, la Via Agrippa, conduisant de Lyon à l'Angleterre, en bordure de la Cure qui était une voie de flottage des bûches assemblées en train de bois, très importante jusqu'à Vermenton et ensuite jusque Bercy.

Le troisième intérêt de sa situation est d'être positionné aux confins de la Bourgogne et du Nivernais, permettant d'accueillir au Moyen-Âge les armées venues défendre cette porte de la Bourgogne, alors duché autonome et souvent opposé à la France représentée par le duc de Nevers.

La première mention connue du château dans les archives remonte à 1080 avec la Tour de justice Saint-Jean (toujours existante).

Nous apprendrons qu'il a connu plusieurs épisodes tragiques dont le dernier est un incendie qui s'est déclaré en mai 1975 dans un conduit de cheminée et qui a mis le feu à la toiture et aux greniers. La tour d’Amboise en porte encore la trace et si les travaux de mise hors d'eau ont été entrepris il reste beaucoup à faire.

L’actuel propriétaire, par ailleurs descendant des protecteurs historiques de La Cordelle, continue les restaurations entamées au château par ses prédécesseurs dans le respect des techniques anciennes et se charge d'en préserver le caractère authentique tout en étant ancré et tourné vers le troisième millénaire.

La visite commence par la salle des gardes, datant de 1240, et qui fait son effet avec son joli plafond entouré d'une longue série de blasons présentant les armoiries de tous les couples ayant été propriétaires du château depuis sa fondation jusqu’à nos jours.
Au-dessus de la cheminée trônent les armoiries de la famille Chastellux accompagnées de leur devise "Montréal à sire de Chastellux". L’écu est d’azur à la bande d’or accompagnée de 7 billettes, 4 en chef et 3 en pointes, sur deux lions rampant qui lui servent de support. On remarque en arrière plan 2 bâtons de maréchaux. Sur les 2 guidons est marquée la devise qui est "A Ton Plaisir".

Le Comte connait par coeur la généalogie des 28 générations qui l'ont précédé. Parmi ses ancêtres, il y a la reine Brunehaut (ou Brunehilde 531-613), dont il nous raconta la mort tragique, attachée par les cheveux à la queue d'un cheval enragé après avoir régné pendant plusieurs décennies sur l'Australie. Elle est représentée au-dessus de la cheminée entourée de 2 perroquets. Le comte est spécialiste de généalogie. Il nous expliqua donc que le nombre de billettes était aléatoire jusqu’au début XV° siècle. Il y en a eu jusqu’à 25 (Guy de Beauvoir). Le maréchal de Chastellux en fixa le nombre à 7, rajouta les bâtons de maréchaux en 1418 suite à sa nomination par le roi Charles VI, l’écu restant inchangé depuis cette date. La couronne comtale y figure depuis 1621 avec la création du Comté de Chastellux. Une dernière modification intervint au début du XIX° siècle avec le manteau de Pair de France, la couronne ducale, les armes Chastellux écartelées avec les armes Rauzan-Duras.
Le château est pour partie et depuis 1925 classé et/ou inscrit à l'inventaire des monuments historiques ainsi que 82 objets et une dizaine de tapisseries comme La leçon d'équitation de Louis XIII venue embellir la pièce au XVII°, sauvée après la Révolution, et qui serait la seule complète en France. Les murs de la salle d'armes ne suffisent plus pour l'accrocher entièrement depuis que la pièce a été coupée en deux sous Louis XV pour installer une salle à manger. Trois d'entre elles se trouvent dans le bureau du comte.
Nous poursuivons par la salle à manger en passant sous un portrait où l'on croit reconnaitre Vauban, lequel venait d'ailleurs régulièrement ici puisqu'il avait une grand-mère Chastellux. Le nombre de pièces est impressionnant. Il y en a 64 qui servaient à loger une dizaine de foyers et une quarantaine d'employés dans les périodes d'intense occupation. On imagine le temps qu'il faut pour ouvrir et fermer les volets …
Il s'anime surtout désormais les week-ends quand la famille choisit de s'y retrouver et je parie que chacun apprécie alors la chaleur du poêle Godin. La coupe qui est posée sur la desserte traduit combien cette salle à manger est toujours active. Il suffit d'y compter le nombre de ronds de serviette.
Nous passons ensuite brièvement à l'extérieur. La tour carrée a été construite au XIX° après le séjour familial en Italie. Elle abrite aujourd'hui les archives de la famille, récupérées il y a quelques années. La statue qui se trouve en façade est un Saint Sébastien provenant de La Cordelle … où nous irons ensuite.
Dans un coin de la cour, reposent deux morceaux de pierre de la sépulture de l’aïeule Charlotte de Chastellux. Un panneau attire notre attention dans le mur, installé après le retour d'exil. Nous n'en saurons pas davantage … Le panorama nous distrait vite de nos questions à mesure que le léger voile de brume se dissipe dans le ciel.
Est-ce parce que ces paysages me sont familiers que je les trouve si beaux ? Philippe de Chastellux y voit encore la "menace" française à l'encontre de ses ancêtres bourguignons. La commune était composée de neuf hameaux où logeaient autrefois les familles des soldats. Sa particularité est de n'avoir pas de centre ville, avec une mairie qui s'élève au bout du parc. On pouvait y vivre en autarcie puisqu'il y avait une forge, un colombier … mais personne n'y habite plus de nos jours.

Le château est ouvert au public pendant les trois mois d'été. Ce ne sont pas les recettes des visites qui permettent son entretien (mais le dispositif est précieux car il conditionne désormais une exonération des droits de succession qui lorsque Philippe de Chastellux en hérita furent prohibitifs). C'est le patrimoine forestier de plus de 1000 hectares, implanté dans le massif de la Pierre qui vire, qui en est la principale ressource avec ses chênes, ses pins Douglas, ses charmes (qui donnent un excellent bois pour le feu).

Le Comte reste admiratif de l'action de son grand-père qui a mis au point des lois et une gestion durable de la forêt que le ministère a ensuite copié. Toujours est-il que cela ne suffit pas pour poursuivre les restaurations indispensables. Par chance, et nous comprendrons pourquoi dans la salle des portraits, une forte amitié américaine a permis de récolter des fonds pour rénover la toiture du château. Cette source reste fondamentale et le Comte s'apprête à partir pour les USA prochainement dans le cadre d'une nouvelle levée de fonds à l'occasion des célébrations du 250 ème anniversaire de l'indépendance américaine.
De retour à l'intérieur, nous admirons la bibliothèque, son bureau Napoléon III, son plafond (relativement récent, il date de 1910, et a été copié du château de Vogüé) et l'immensité des ouvrages, principalement d'histoire locale, au nombre de 7500 que le Comte prend plaisir à consulter régulièrement. L'endroit offre l'occasion d'évoquer le souvenir malheureux de l'incendie de mai 1975 qui endommagea gravement le château, le détruisant aux deux tiers, entrainant le colossal défi de devoir le restaurer à des fins de conservation.
Nous poursuivons par la salle des portraits où sont accrochés les tableaux de la famille sur vingt-huit générations. Un des plus anciens est celui de Jean, Sire de Beauvoir qui, dit la légende "appartenait à la Maison de Montréal et ne vivait plus en 1263. Il fut père de Guy et de Jean, chanoine et chantre de l'église de Langres".

Le Comte est particulièrement attaché à celui du chevalier marquis François-Jean De Chastellux, né en 1734, qui joua un rôle décisif lors de la guerre d’indépendance de l’Amérique comme major général dans le corps expéditionnaire français commandé par Rochambeau, au côté du marquis de La Fayette. Ses idées stratégiques ont su convaincre  le roi Louis XVI et le général Washington en aidant principalement au siège de Yorktown, combat décisif de la coalition américano-française contre les Anglais. Une phrase signée du général George Washington en atteste : "Je puis le dire en vérité jamais de ma vie, je n’ai eu à prendre congé d’un homme auquel mon âme se soit plus profondément attachée."
Nous saluons Olivier de Chastellux (1878-1966), qui épousa la grande tante de Bernadette Chirac. Ce fameux grand-père forestier fut par ailleurs de 1929 à 1953 maire de Chastellux dont Philippe est conseiller municipal depuis 2005, réélu à l'unanimité des 139 électeurs aux dernières élections.
Dans un angle de la pièce, une table d'architecte, d'époque Directoire, 1795, dite "à la Tronchin" a été conçue spécialement pour les personnes souffrant du dos.
On y remarque aussi Henri-Georges-César (1746-1814), chevalier d’honneur de Madame Victoire, tante de Louis XVI, désireuse de se réfugier auprès du Pape car elle n’était plus en accord avec les prêtres contraints de prêter serment au nouveau système politique. Elle lui demanda ainsi de l’accompagner à Rome en 1791. Il y partit avec son épouse Angélique de Durfort et trois de leurs enfants. Les deux autres ne les rejoignirent qu’en 1806. En quittant le domaine familial, ils ignoraient évidemment qu’ils ne rentreraient que dix-neuf ans plus tard, en 1810, pour retrouver Chastellux totalement dévasté.
La chambre des Palmes est ornée d'un immense tableau de cette Madame Victoire, princesse de France dont on peut voir le lit de voyage. Philippe de Chastellux nous confie alors que Henri-Georges-César avait présenté Marie-Antoinette à son futur époux. Les murs sont marqués des lettres entrelacées DC (pour Damien Charles) ou H (pour Hercule) sur des murs pistache dont l'épaisseur de près de 3 mètres est clairement remarquable si on s'attarde sur les percées des fenêtres. Ils garantissent la fraicheur en été mais le reste de l'année les pièces sont longues à réchauffer. D'ailleurs seule la salle à manger et le bureau bénéficient actuellement d'un chauffage.
Poursuivons par la salle du billard français (et du clavecin sur lequel Frédéric Chopin joua, mais lorsque l'instrument se trouvait à Paris) en passant sous le portrait d'Émilie du Châtelet, une de ses ancêtres, et que je connais parce que c'est une des femmes dites "remarquables" de Châtenay-Malabry et dont j'ai parlé l'année dernière dans cet article.

Elle a eu une longue liaison avec Voltaire, qui l'a encouragée à poursuivre ses recherches scientifiques. Son œuvre majeure est la traduction en français des Philosophiae naturalis principia mathematica de Newton, dans l'édition de 1726 dite de Pemberton.
On reconnait sur un autre tableau Claire de Durfort, duchesse de Duras, 1777-1828 qui fut amoureuse de Chateaubriand, autre grande figure chatenaisienne. Les sentiments ne furent probablement pas réciproques et elle vécut longtemps dans le château d'Ussé, dont Perrault prit modèle pour sa Belle au bois dormant.

En ressortant dans la cour, Philippe de Chastellux évoque l'anecdote à l'origine de sa vocation pour le cinéma, pendant le tournage de Mon Oncle Benjamin en 1969, le film d'Édouard Molinaro, lorsque Jacques Brel doit embrasser les fesses de son ennemi, le marquis de Cambyse (Bernard Blier). L'action s'est déroulée sous ses yeux, près de la fontaine.
Son père qui travaillait dans les années 1955 à la direction générale de la banque Worms lui a fait faire un stage aux studios de Billancourt. Il a exercé de multiples métiers, bruiteur sur Le Grand Blond avec une chaussure noire, assistant régisseur avec Claude Zidi sur L’Aile ou la cuisse. A Hollywood, où il a travaillé sept ans pour la 20th Century Fox, Mel Brooks lui conseille d'aller voir Star Wars, qui ne l'emballe pas. Il aura été assistant réalisateur sur presque tous les films des Charlots, et pour finir un des monteurs de La soupe au chou dont il est le dernier survivant.

Il quitte le cinéma en 1995, lorsque son oncle, devenu aveugle, fait de lui son héritier et lui demande de faire survivre Chastellux -alors dans un état quasi castastrophique- et de le conserver dans la famille. A charge ensuite de le transmettre à son neveu, ce qui sera prochainement effectif.

Le temps nous a manqué pour arpenter le parc de 20 hectares, dessiné par le Nôtre, le célèbre concepteur des jardins des châteaux de Versailles. Plusieurs parcours y sont jalonnés de questions-réponses sur la nature. Les arbres qui le composent sont pour la plupart centenaires. On pourrait y voir des ginkgos-biloba, des tulipiers de Virginie, une azalée de plus de 300 ans, des pivoines au printemps et des bignones et été.

Château de Chastellux, 89630 Chastellux-sur-Cure
En 2026, le château ET le parc seront ouverts :
- pour les longs week-ends de mai
- du samedi 4 juillet au dimanche 30 août 2026  (y compris le mardi 14 juillet et le samedi 15 août) tous les jours sauf le lundi
- les samedi 26 et dimanche 27 septembre
- du lundi 31 août au dimanche 20 septembre tous les jours sauf le lundi et le mardi
- les samedis 26 et dimanche 27 septembre 2026
Il n’est pas nécessaire de réserver, sauf en cas de groupes de plus de 14 personnes.

Attention, le château se visite uniquement en visite guidée à 11h15, 15h et 16h30
Des horaires supplémentaires pourront être ajoutés les samedi 19 et dimanche 20 septembre 2026 : Journées du Patrimoine.

Le parc est ouvert les mêmes jours que le château, de 10h à 18h (visite libre), sauf du samedi 4 juillet au jeudi 16 juillet inclus, avec une ouverture exceptionnellement à partir de 10h30.

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