lundi 26 août 2019

Cent millions d'années et un jour de Jean-Baptiste Andrea chez l'Iconoclaste

J'avais beaucoup aimé Ma Reine, le premier roman écrit par Jean-Baptiste Andrea il y a deux ans chez l'Iconoclaste, et déjà été traduit en neuf langues. Avec Cent millions d'années et un jour il nous entraine plus loin, plus haut, dans une recherche qui va lui faire remonter le temps.

La poésie que j'avais appréciée dans son premier roman subsiste ainsi que ses thèmes de prédilection, l'enfance et la nature qu'il pourrait aimer à la folie.

Il disait le soir de la présentation de saison chez son éditeur qu'il aimerait devenir un arbre ou un ours pour vivre l'effet produit, dans un degré d'intimité très fort avec la nature.  La description du glacier est magnifique. De fait, il la décrit avec des mots magnifiques, en particulier le glacier qui chante sous nos crampons (P. 93-95), que je recommande de lire en ce moment, en plein été, pour frissonner. Plus loin ce glacier irradie comme un soleil en négatif (P162).

La tempête, l’orage et la foudre sont racontés eux aussi en peu de mots mais avec une efficacité incroyable.

Le titre est en lui-même énigmatique. L'action se situe dans une partie des Alpes où le phénomène de surrection a donné naissance à un paysage tourmenté près de 40 millions d’années auparavant (P. 73. Quant au trilobite qui serait à l'origine de l'expédition il serait vieux, nous dit l'auteur (P. 14) de trois cents millions d'années.


Peu importe la réalité pré-historique. Ces arthropodes marins ont bel et bien existé durant le Paléozoïque (ère primaire) du Cambrien au Permien. Ils ont disparu lors de l'extinction de masse à la fin du Permien, il y a environ 250 millions d'années. Et cette histoire pourrait bien se lire en écho à l'angoisse que nous ressentons de nous trouver à la veille d'une nouvelle extinction de masse ...

Le début a des airs d’avertissement de fin du monde. J’oublierai jusqu’à mon nom. (...)  Il fallait accepter la défaite. Dans chaque paragraphe se glisse un indice, à l’instar du fossile enchâssé dans la pierre, pour prévenir le lecteur d’une fin tragique et le lecteur est placé d’emblée en position d’enquêteur (p. 17) : Et si tout commence souvent par une route, j’aimerais savoir qui a fait la mienne si tortueuse.

S'il ne travaille plus dans le cinéma, Jean-Baptiste Andrea n'a rien perdu de sa compétence à construire un scénario. Le récit alternera habilement la progression des recherches avec la remontée de souvenirs, et la description du paysage (les maisons se bousculent et tendent leurs tuiles ...), sans craindre l'exagération, comme s'il s'agissait d'une personne, dont il ne fait aucun doute qu'elle est vivante, et probablement réactive.

Nous sommes au début du récit, alors que (P. 30) : Partir c’est déjà réussir.

Le livre raconte l'épopée de quatre personnages, dont la silhouette se profile (en orange) sur la couverture : un géant athée amoureux d’une déesse (Umberto). Un ancien séminariste ventriloque (Peter), un guide qui parle la langue oubliée des montagnes (Gio). Si je les avais connus plus tôt, je n’aurais peut-être pas grandi avec un trilobite pour seul ami (P. 112). On réalise combien le protagoniste fut un enfant solitaire.

Le récit nous est raconté par Stanislas, paléontologue dans les années 50, qui s’est trouvé "par hasard" devant une maison dont on déménageait le contenu (P. 42) où il récupéra un débris dont il déduisit qu'un fossile gigantesque dormait sous la glace. L’auteur ajoute en bon scientifiquej’aurais dû savoir qu’il n’y avait pas de hasard.


Stan se met en tête de partir à la conquête de l'animal préhistorique qui pourrait être le dragon qui empoisonnait l'existence de Ma Reine. Umberto, son ami, un ancien collègue, sera enthousiaste (P. 59) Allons chasser le monstre ! Mais comme le murmure avec beaucoup de pertinence leur guide de haute montagne Gio : Les seuls monstres, là-haut, sont ceux que tu emmènes avec toi.

Stan monte avec le souvenir du Commandant, qui est le surnom donné à son père et Peter fera le voyage avec un passager clandestin, une marionnette nommée Youri. Le récit commence le 16 juillet 1954 alors que Pépin, le chien du paléontologue, est mort depuis quarante ans (P. 19). L’information est importante, on le comprendra plus tard.

Pour le petit garçon, Pépin ne pouvait qu'être que le nom de son chien. Mais c’est aussi celui d’un roi de France. Et il reprend la maîtresse sur ce point, à l'instar du petit garçon de La gloire de mon père s’écriant ce n’est pas vrai ! à la lecture de la phrase écrite par son père instituteur : La maman a puni son petit garçon qui n'était pas sage.

Cette fois l'enfant n'est pas félicité. Il récolte une punition qui est particulièrement injuste car la maitresse ne s'exprime même pas en français correct, écrivant Tu me feras signer ça à tes parents (P. 12) alors que s'il est exact qu'on "fasse signe à" quelqu’un par contre on "fait signer par".

Je m’interroge sur le nombre d’enfants dont l’enfance aura été massacrée par pire que l'incompréhension des adultes, et par la mésentente des parents. Bientôt on saura combien le père était prompt à décocher la gifle. C'est que le Commandant est parfaitement conscient de ses débordements même s’il réussit à entourlouper la police.
La mère de Stanislas a des yeux d'Amérique. Elle est très présente, dramatiquement d'ailleurs. Au fur et à mesure que l'équipée progresse vers le lieu supposé renfermer le trésor, la quête scientifique deviendra autre chose. Le cirque se refermera sur le groupe, de plus en plus coupé du monde, souffrant de l'isolement et du froid. Le temps est désormais compté car le guide est formel, il faudra redescendre avant que l'hiver ne s'installe durablement. Le moment critique peut arriver d'un instant à l'autre. Il faudra alors obéir à son injonction.

Mais Stanislas saura-t-il renoncer si l'expédition ne parvenait pas à réussir ? J’ai été sage toute ma vie (P. 198). Crois-moi, ça ne sert à rien. (...) Je veux juste être sûr que d’avoir tout tenté, tu comprends ?
Est-il trop arrogant, aveugle, incapable de s’arrêter ? C’est l’heure grave de ne plus croire en rien, ou de croire en tout (P. 201).

Chacun subira la vie de groupe et éprouvera les difficultés, la douleur, les déceptions. Pour grimper il faut être solide, physiquement et psychologiquement.

Ce qui est vrai de la montagne l'est aussi de la vie : Je suis trop sérieux. Je classe tout depuis mon enfance. Le vrai, le faux, ce qui pique, ce qui brûle, ce qui est drôle et ce qui est dangereux, ce qui fait mal et ce qui console, il faut tout connaître pour espérer survivre.

C'est Gio qui avait raison. En montagne, on meurt d’arrogance (P. 288). Le guide avait prévenu aussi que la pierre est plus dangereuse que les loups dont il dit qu’il n’y en a pas là où ils vont (l'information est importante). L’auteur avait auparavant (P. 76), en nous parlant de loup, laissé filtrer une confidence importante sur le contexte de son enfance dans un foyer aride.... est-ce pour cela qu’il aime tant les pierres ?

La vérité apparaîtra progressivement au lecteur. Serait-il possible de mourir pour rien ? Je pleure sur l’immense gâchis dont je suis responsable, sur la folie qui m’a saisie (...) J’ai voulu croire à un conte ... (P. 250).

Est-ce la vengeance d'une nature à laquelle Stanislas a fini par manquer de respect ? Quand sa folie le pousse à violer la montagne en faisant fondre la glace. La scène à laquelle on assiste est tout bonnement horrible (P.180). On a l'impression que rien ne l'arrêtera et il perd momentanément la sympathie du lecteur.

Avec ce second livre, Jean-Baptiste Andrea va plus loin que Ma Reine en écrivant un vrai roman d'aventure, porté par un souffle épique. 

Cent millions d'années et un jour de Jean-Baptiste Andrea chez l'Iconoclaste, en librairie depuis le 21 août, figure dans la sélection "augmentée"des 68 premières fois.

La photo du livre a été prise au 199 rue Saint-Honoré, dans la première boutique ouverte en France par le suédois inclassable Ben Gorham qui ambitionne que ses créations s'inscrivent dans le temps pendant une centaine d'années. Merci à Anthony et Rim de m'avoir fait découvrir son univers olfactif.

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