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dimanche 26 janvier 2025

Jouer avec le feu de Delphine Coulin et Muriel Coulin

(Article mis à jour le 1er février 2025)
Beaucoup de cinéphiles s’interdisent d’aller au cinéma voir l’adaptation d’un livre qu’ils ont beaucoup apprécié. Ce n’est pas mon cas même si j’avais une certaine appréhension à découvrir sur grand écran les personnages de Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin.

J’ai entendu, à la sortie, des critiques à propos des parti-pris de réalisation et il est probable que mes souvenirs de lecture m’ont aidée à être en empathie avec le personnage du père car l’auteur narre cette histoire de son point de vue, ce qui est d’ailleurs respecté par le scénario.

Ma réserve à aller voir le film tenait essentiellement au sujet car il n’est pas aisé de traduire la violence au cinéma. Je connaissais Delphine Coulin et Muriel Coulin à travers leur film Voir du pays en 2016 à propos de deux soldates françaises tentant d'oublier l'Afghanistan. Cette fiction bien documentée m'avait beaucoup interpelée sur l'aspect politique de la violence. L’originalité de leur nouveau film -qui porte sur un tout autre contexte- est de démontrer que celle-ci est une addiction avant de s’inscrire dans un discours politique. C’est un aspect qui était nettement moins prégnant dans le roman mais il est très intéressant car il permet d’approcher la fascination d’une frange de la population pour des actes extrêmes.

Quelque chose me mettait mal à l’aise au fur et à mesure de la projection et que je n’avais pas ressenti de cette manière dans le souvenir que j’avais du roman. J’ai donc décidé de le relire quelques jours plus tard, ce qui m’a amenée à remanier la critique que j’avais écrite de ce film.

Pour résumer mon point de vue Jouer avec le feu est admirablement construit et interprété. Mais il ne restitue pas les subtilités avec lesquelles le romancier avait tricoté son histoire. Le contexte régional très particulier de la Lorraine y est presque effacé. Plusieurs personnages, à mes yeux essentiels, ont été gommés. Quelques scènes fortes ont été occultées. La fin est différente, et l’émotion qu’elle provoque n’est pas ressentie au cours de la projection. Il me semble que presque tout ce qui permettait de nuancer l’enchaînement dramatique a été écarté de manière à livrer au spectateur un portrait à charge. Laurent Petitmangin n’excuse jamais mais il installe un climat semblable à celui qui est travaillé dans ce qu’on appelle aujourd’hui la justice réparative et qu’il transpose dans l’univers social. C’est selon moi capital pour ne pas alimenter les discours de haine qui ne sont pas constructifs, et cela bien qu’il ne faille évidemment pas être conciliant avec les extrêmes.

L’analyse qui suit se focalise sur le scénario du film et son interprétation, tout en revenant au livre quand c’est nécessaire pour éclairer le thème qui reste central.
Pierre, chef mécanicien de nuit à la SNCF, ancré à gauche, rangé du syndicalisme avec l’âge, élève seul ses deux fils dans son pavillon de Metz depuis la mort de son épouse. Louis, le cadet, réussit de brillantes études et avance facilement dans la vie. Fus, l'aîné, part à la dérive. Fasciné par la violence et les rapports de force, il se rapproche de groupes d'extrême-droite, à l'opposé des valeurs de son père, et partage avec eux les rixes et les idées. Pierre assiste impuissant à l'emprise de ces fréquentations sur son fils. Peu à peu, l'amour cède place à l'incompréhension.
Les acteurs comptent pour beaucoup dans la cohérence de cette famille. Pierre (dont le prénom est une promesse de force) est interprété par Vincent Lindon qui fut primé pour ce rôle à la Mostra de Venise. Stefan Crépon est Louis (un prénom de roi mais dans le roman il était Gillou, surnommé Gros, pour signifier son caractère de nounours), le fils cadet, poursuivant de brillantes études mais restant humble. Benjamin Voisin (qu'on avait déjà remarqué en 2021 dans Illusions perdues) est Felix, l’ainé, formé à la métallurgie mais désertant son IUT sans doute parce qu’il a peu d’espoir de trouver un travail dans son domaine. Son prénom aurait dû lui porter chance puisqu’il signifie bonheur. La vie a voulu qu’on l’appelle plutôt Fus, selon le diminutif donné par sa mère, en référence à Fussbol, mot dérivé de l’allemand désignant ce sport qu’il adore et où il se donne à fond.

Les deux comédiens se connaissaient dans la vraie vie, ayant partagé une colocation ; autant dire qu’ils sont plus que parfaitement crédibles en frères et qui plus est dans la fraternité qui les soude. On apprendra au cours du déroulement des faits que l’ainé s’est beaucoup occupé du second pendant la maladie de leur mère.

Celle-ci est "présente" par la chaise vide à la table de la cuisine, ce qui n’est pas autant perceptible dans le film que dans le livre, même si dans les dernières minutes de la projection le père raccourcit la table en rentrant les deux rallonges, signe probable d’une fin de deuil.

On ne sait pas pourquoi le garçon traine avec des militants d’extrême-droite qu’il désigne d’ailleurs comme "des mecs de l’IUT" sans doute parce qu’il sait bien que son père désapprouverait qu'il en dise plus.

Ce serait trop facile d’opposer le bon Louis au mauvais Fus. Le film est un peu long, sans doute parce que les soeurs Coulin ont tenu à ce que le spectateur ne conclue pas trop vite. D’ailleurs on n’imagine pas combien les choses vont s’accélérer et déraper, car c’est un peu de cela qu’il s’agit.

Fus n’est pas du tout un dur à cuire animé par la méchanceté. Il démontre sa tendresse à l’égard de son père (très jolie scène pendant laquelle il ôte précautionneusement les chaussures de son paternel affalé sur son lit, et éteint la lumière, à laquelle une autre scène répondra en écho quand le père le déshabillera à son retour d’hôpital). Il pousse son frère à poursuivre ses études à Paris sans une once de jalousie. Il ne ménage pas sa peine pour l’aider à s’installer dans son appartement parisien. On le voit triste de ne pas pouvoir participer au déménagement car la voiture est soit-disant trop petite. Il prépare à manger pour son père et son frère. Il se réjouit avec eux pendant un match de football. Il demande à son père de l’initier au rock (vrai moment de joie).

Jamais il ne se plaint. Il laisse juste échapper quelques critiques à propos de ses études qui fabriquent de la "chair à canon" pour les usines et surtout il ne croit pas en la justice, ce qui justifiera qu'il ne porte pas plainte malgré les encouragements de son père après son agression. Le spectateur ignorant ce qui s’est passé pourra imaginer qu’il a "juste"  été victime d’un combat à mains nues qui aurait mal tourné.

Dans cet univers très masculin, aussi bien entre copains, que dans le métier du père, ou l’association sportive footbalistique de Fus, la figure féminine est très peu présente. La mère est morte. Il y a peu de femmes parmi les ultras. Les réalisatrices ont pris le parti d'occulter la petite amie de Fus tout en lui accordant une partenaire fugace le temps d’une danse, mais pas de laisser entendre que la figure féminine soit totalement absente de notre société et qu'elle peut jouer des rôles importants : être doyenne de la faculté des lettres de la Sorbonne, avocate (on aura reconnu Maëlle Poésy) ou encore juge.

La première scène montre Fus (mais on ne sait pas encore que c’est lui) danser sur un rythme fou et sous des lumières stroboscopiques. Tout de suite après, c’est le père qui marche sur les rails brandissant sa torche pour annoncer le passage de la machine roulante contrôlant les caténaires (il faut d’ailleurs savoir que ce type d’opération est en train de changer et de se simplifier avec un système portatif standard moins coûteux en équipement car il faut tout de même contrôler ces caténaires tous les 3 jours environ). Qui joue avec le feu à ce moment de l’histoire ?

A son retour, après sa nuit à effectuer des réparations manifestement dangereuses, le père entend des informations à la radio à propos de mouvements de jeunes appartenant à une génération oubliée. Il réveille son fils en douceur et l’exhorte à surtout ne pas se rendormir. Le père n’a pas dormi de la nuit mais il accompagne malgré tout Fus à son match de foot dont il est le premier supporter. Il tique à propos d'une action répréhensible mais comme le dira Fus : Pas de carton, pas de faute (l’équivalent du pas vu, pas pris) lourd de sens.

Son collègue Bernard l’interroge à propos de la présence d'un gars qui ressemble à Fus parmi les jeunes qui ont décollé les affiches syndicales. Pierre botte en touche, rappelant qu’il a décroché du syndicat et affirmant que non, son fils n’a pas de blouson avec un dragon rouge dans le dos.

Avoir confié le rôle de Bernard à Arnaud Rebotini ne peut pas être un hasard. Il est aussi un musicien, DJ emblématique de la scène française, compositeur de musique électronique et producteur français, né à Nancy (donc en Lorraine, lieu où se situe l’intrigue) le 12 avril 1970. Il se produit sous son propre nom, mais aussi sous le pseudonyme Zend Avesta. Il est aussi l'un des fondateurs du groupe Black Strobe.

La musique est presque un personnage, dès le générique et elle deviendra presque insoutenable pendant les séances de rééducation. Elle est signée Pawel Mykietvn, combinant rock et electro avec Patti Smith, Soko, Thurston Moore, la musique brute de Cantenac Dagar, l’electro de Rone, et du Gabber, une électro de 160 à 220 bpm qu’écoutent des militants d’extrême droite.

samedi 8 juin 2024

Les Terres animales de Laurent Petitmangin

C’est le troisième livre de Laurent Petitmangin et il y sera encore question de fidélité et de filiation. Après la Lorraine et la ville de Berlin, l’auteur implante sa fiction sur Les terres animales, qui sont les derniers mots du roman.

Le cadre de vie est essentiel pour les cinq personnages principaux, des amis qui, quel que soit le prix à payer, ont décidé de continuer à vivre dans la région où ils se sont installés. La nature y est pourtant devenue périlleuse, bien que rien ne se voit encore, sauf bien entendu si vous brandissez votre compteur Geiger dont l’aiguille se bloque à la mesure maximale.

Et pourtant, comme la forêt est belle, enivrante de dizaines de nuances de bleu. On pense à ce si joli poème de Rimbaud. C’est un coin de verdure où coule une rivière, … Le dormeur du val. D'ailleurs la couverture est une photo où la végétation se reflète dans l'eau.

Tout est paisible car les radiations ça ne se voit ni se sent. Et pourtant la zone est dix fois plus contaminée que le site de Fukushima. Ce n’est pas pour autant un roman écologique ou de science fiction. L’angle choisi par Laurent Petitmangin est celui des relations humaines. Pourquoi ce groupe reste-t-il ensemble au lieu de partir ? Si Fred et Anna ont une raison familiale, puisque leur petite fille est enterrée dans cet endroit, les autres semblent libres de leur mouvement. Et cependant ils demeurent soudés.

Le récit est raconté à la première personne, principalement du point de vue de Fred, et parfois de celui de Anna. Le résultat est étonnant car on se sent effectivement très proche de chacun, dont on suit les péripéties, sous la surveillance d’hélicoptères et de drones, en étant surpris de constater que l’on peut encore subsister dans des conditions aussi extrêmes depuis déjà deux ans. On ne peut pas imaginer si les choses vont s’arranger ou se détériorer davantage, ce qui serait le plus plausible. Car on se sent aussi parfois proches de La route et il est alors impossible de croire un instant à une happy end même si tout semble calme, étonnamment.

Combien de temps (…). Cela fait partie des vertiges de la vie, des choses qu’on n’arrêtera plus, qui n’autorisent aucun retour en arrière (p. 38).

On reste accroché et on tourne les pages, malgré la folle angoisse qui nous fait craindre que cela pourrait arriver dans notre "vraie" vie en raison du dérèglement climatique, et de la présence de centrales nucléaires dans des zones de guerre. Et dans une telle configuration que ferions-nous ?

Mon seul reproche, mais c’est peut-être aussi ce qui m’a décidée à lire jusqu’au bout en muselant mon angoisse, c’est que la quatrième de couverture révèle l’arrivée d’un évènement très important … que je tairai ici.

Laurent Petitmangin est né en 1965 en Lorraine au sein d’une famille de cheminots. Il a passé ses vingt premières années à Metz, puis quitta sa ville natale pour poursuivre des études supérieures à Lyon. Il rentra chez Air France, société pour laquelle il travaille encore aujourd’hui. Grand lecteur, il écrit depuis une dizaine d’années. Ce qu’il faut de nuit était son premier roman, suivi de Berlin, tous chez le même éditeur.

Les terres animales de Laurent Petitmangin, à La manufacture de livres, en librairie depuis le 24 août 2023

lundi 10 janvier 2022

Ainsi Berlin de Laurent Petitmangin

J'ai lu Ainsi Berlin en version numérique et il est probable que ce format m'ait influencée. J'aime beaucoup cette capitale où je suis allée il y a quelques années. J'avais été frappée par la marque encore indélébile entre l'ouest et l'est bien qu'on puisse évidemment circuler partout librement de nos jours.

L'architecture et le tracé des voies y sont radicalement différents. Rien que les feux de circulation vous signalent immédiatement dans laquelle des deux moitiés vous vous trouvez. Il se dégage un je ne sais quoi qui transpire de l'histoire, laquelle est entretenue volontiers par ce pays, peut-être pour témoigner qu'il est possible de se reconstruire envers et contre tout, et cela tout en maintenant le devoir de mémoire.

En ce sens, le personnage de Käthe représente tout à fait cette volonté. L'effet de balancier entre l'ouest et l'est est scandé par les différences entre cette femme et Elizabeth, qui apparait sous le diminutif de Liz alors que le coeur de Gerd hésite entre l'une et l'autre.

Le roman commence juste après la Seconde guerre mondiale. Berlin est en ruine et les trois protagonistes s’engagent dans la construction du monde nouveau pour lequel ils se sont battus. Käthe et Gerd sont communistes. Ils appartenaient à la Résistance allemande et sont désormais des cadres du Parti. La jeune femme imagine un programme où les enfants à haut potentiel, dont les parents sont des scientifiques, seraient retirés à leurs familles, élevés loin de toute sensiblerie, pour former une génération d’individus supérieurs assurant l’avenir de l’Allemagne (en l'occurrence de l’Est). C'est l'essentiel du programme Spitzweiler dont j'ignorais l'existence.

Mais, à l’ouest du mur qui s’élève, Liz est une jeune veuve qui a d'autres idéaux et des rêves de renouveau. Cette femme, architecte, membre de la délégation américaine, entend bien tout faire pour défendre les valeurs du monde occidental. La force de ses convictions fera vaciller le coeur de Gerd dès leur première rencontre.

Ainsi Berlin est le second roman de Laurent Petitmangin, dont j'avais énormément apprécié Ce qu'il faut de nuit, découvert dans le cadre des 68 premières fois. Je n'en suis pas certaine mais je crois qu'en fait il a écrit Ainsi Berlin avant mais que l'ordre de publication a été bousculé. Y aurait-il une raison de cause à effet ? Toujours est-il que mon enthousiasme ne s'est pas répété malgré les grandes qualités de cette narration. Il faut dire que j'attendais beaucoup de cet auteur dont le précédent ouvrage a été couronné par une vingtaine de distinctions littéraires.

J'ai été extrêmement dérangée par l'absence de repères. Il me semble qu'hormis Alexanderplatz (p. 252) il n'y a jamais d'indice permettant de situer l'action. Auparavant (et ce n'est qu'un exemple) il fait allusion (p. 222) à des excursions et des visites touristiques mais sans donner la moindre indication de nom de lieu ni en faire la moindre description. Le lecteur est comme prisonnier dans un tunnel, ce qui est peut-être intentionnel pour lui faire vivre la sensation d’étouffement ressentie par Gerd.

J’aurais sans doute préféré une narration qui soit différente lorsqu’il est à Berlin Est ou Ouest, dans un style plus marqué. J’ai été, je l’avoue, déçue de ne jamais revivre une des si fortes impressions que j’ai eues quand j’ai visité cette ville, il y a pourtant quelques années seulement. Il s’y dégage encore une atmosphère quasi irréelle. L’empreinte de la seconde guerre mondiale y demeure encore très palpable, alors qu’elle a disparu à Paris. La différence entre les quartiers situés à l’ouest et ceux de l’est est toujours reconnaissable au premier coup d’œil, même pour une française qui n’a pas connu la ville avant. C’est dommage qu’on ne sente rien de cela.

Je n'ai pas réussi à éprouver d'empathie pour cet homme qui dit aimer sincèrement les deux femmes (p. 223) et qui ne parvient pas à choisir son camp sans pour autant se comporter comme un traître avec l’une ou l’autre femme. L'auteur a sans doute voulu utiliser le cloisonnement comme une allégorie métaphorique du mur et nous faire entendre l'absence de logique dans le déroulement des faits (p. 246). Mais leur enchainement très complexe sur plus de quarante années a fini par me perdre.

Pourtant les adieux -je devrais plutôt dire l’absence d’adieux- sont très émouvants (p. 234). ll y avait matière à rendre ce roman bouleversant. Ce sera peut-être le cas d'une adaptation cinématographique, si elle voit le jour.

Ainsi Berlin, de Laurent Petitmangin, La Manufacture de livres, en librairie depuis octobre 2021
Ce roman fait partie des titres en lice pour le Prix Littéraire du deuxième roman 2022 qui sera remis à Laval dans le cadre du 30ème Festival du premier roman et des littératures contemporaines. 

mardi 13 avril 2021

Ce qu'il faut de nuit de Laurent Petitmangin

Dans les années 80, on avait, dans le spectacle, donné un nom à ce style, le théâtre du quotidien, par opposition aux grands textes.

Laurent Petitmangin s’inscrit pour moi dans cet axe qui me semble s’être perdu, comme a disparu le festival du théâtre de Nancy où je parie qu’un metteur en scène se serait emparé de Ce qu’il faut de nuit, et pas seulement parce que l’action se déroule en Lorraine.

D’ailleurs, si j’osais, je lui recommanderais de l’adresser à Michel Didym, le fondateur de la Mousson d’été. Par chance elle se déroule à l’Abbaye des Prémontrés, à Pont-à-Mousson, qui est équidistante de Nancy et Metz, et qui donc échappe à la gué-guerre qui sévit depuis l’éternité entre les deux cités.

Les partisans de l’une et ceux de l’autre défendent leur territoire à l’instar des supporters d’une équipe de football. Les personnages principaux du roman vivent dans la région de Metz. Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’intrigue est bâtie autour d’une bataille d’opinions.

J’y ai glané des termes que je n’ai quasiment entendus que là-bas : s’enquiller, ensuqué, schlasse, schtarbé, morfler, amoché, mariole, le chtar, foirer, se rencogner, la schness, une chère soeur … qui s’ajoutent à ce qu’on dit partout, les embrouilles, les conneries, salopard, sentir le rance, se secouer le paletot, charrier … Pas besoin de lexique ou de notes de bas de page pour moi. La sonorité de la moman m’est familière et j’ai toujours entendu mon oncle être appelé comme Le Jacky, même par sa femme.

C’est un récit en noir et blanc. Bouleversant de modestie. Décrivant cette vie de père qui, après la mort de la moman, cherche juste à parer au plus pressé, focalisé sur le minimum vital pour élever dignement ses deux fils, Fus et Gillou, modestement, loin de l'aisance des presque voisins, les luxos, habitant au Luxembourg.

C'est l’histoire d’une famille ordinaire qui aurait pu être heureuse. Mais boum la mort de la moman. Re-boum l’orientation politique du fils qui malheureusement mamaille avec une bande (p. 45). Le copain du père le lui reprochera pour justifier qu'il coupe les ponts avec lui. Pourtant les préoccupations écolo du groupe de chtarbés où Fus se sent à sa place est décrit comme de bons gars, un peu bruts de décoffrage mais somme toute pas aussi méchants qu’ils en ont l’air (p. 66).

Il y a plein de manières d'avoir un fils différent. Ici c'est l'appartenance à un mouvement d'extrême-droite. Le père découvrira trop tard, l'ampleur de la faille, quand le drame aura eu lieu, sa colère s’éteignait mais pas sa honte (p. 101) comme pour ceux qui accepteront de pardonner mais pas d'oublier.

Est-ce qu’on est toujours responsable de ce qui nous arrive? Il se pose la question après la catastrophe (p. 128). Etait-il possible de l'éviter quand chaque membre de la famille se comporte comme si on portait un scaphandre d’une tonne et qu’on marchait dans une putain de zone radioactive (p. 100) ?

Nous sommes presque à la fin du récit, toutes nos vies, malgré leur incroyable linéarité de façade, n’étaient qu’accidents, hasards, croisements, rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards (p. 171).

C’est ce que l’auteur désignera page suivante comme "le grand mystère des riens", que d'autres appelleront malchance ou encore hasard et/ou coïncidence. Autrement dit, se trouver là au bon ou bien au mauvais moment. D'autres estimeront que le manque de communication fut décisif.

Mais voilà, il faut faire face au drame. Comme Laurent Petitmangin nous fait partager avec une justesse infinie un trajet entre le domicile et l'hôpital ! On est avec eux dans la voiture. Le fils est bien amoché. A sa sortie de l'hôpital les médecins n’avaient pas voulu lui peindre la vie plus belle qu’elle n’était (p. 115).

Le paternel aura mis le temps à agir en père dont le fils était en danger. A sa décharge on dira que de leur vie d'avant, du temps où la moman était encore vaillante il ne leur reste que des souvenirs tellement flous qu’ils ne tenaient pas chaud au corps (p. 126).

Le titre est emprunté à un poème de Jules Supervielle, intitulé Vivre encore. Ce roman aurait pu être plombant. Il en suinte juste ce qu’il faut de dérision pour être digeste.

Rien de surprenant à ce qu'il soit sélectionné dans une multitude de prix, et qu'il en ait déjà reçu beaucoup, comme Le Prix Fémina des Lycéens, Le Grand Prix du Premier Roman, le prix Stanislas 2020 … Il est en cours de traduction dans de nombreux pays et considéré comme une véritable révélation.

Laurent Petitmangin est né en 1965 en Lorraine au sein d’une famille de cheminots. Il a passé ses vingt premières années à Metz, puis quitta sa ville natale pour poursuivre des études supérieures à Lyon. Il rentra chez Air France, société pour laquelle il travaille encore aujourd’hui. Grand lecteur, il écrit depuis une dizaine d’années. Ce qu’il faut de nuit est son premier roman.

Ce qu'il faut de nuit de Laurent Petitmangin, à La manufacture de livres, en librairie 9 décembre 2020

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