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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 18 septembre 2023

"1965", le nouveau spectacle de Catoch'

Catherine Sandner aurait pu continuer à se produire en Alsacienne d’Origine Contrôlée, un spectacle qui cartonne littéralement depuis plusieurs années et qui a été acclamé pour la seconde année consécutive au festival d’Avignon. Mais c’est sans compter sa volonté inoxydable à toujours se remettre en question et son envie de surprendre son public.

Elle a conservé son ADN en puisant de nouveau dans son histoire personnelle pour tricoter un nouveau One en s’appuyant sur ses souvenirs et son vécu qu’elle éclaire avec les grands moments de ces années qui ont marqué la seconde moitié de la décennie des années 60.
Quelle fille, femme, mère devient-on quand on naît en 1965, par accident, bien trop loin de Hollywood ? Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Comment en sont-ils arrivés là ? Quand on émerge d’une faille spatio-temporelle, entre boomer et GenX ? Quand une éducation à l’alsacienne se confronte à l'éducation à la Dolto ?
Le résultat est du Catoch’ pur jus. Tout part de sa date de naissance, en 1965, justifiant d’abord la tenue de scène, dans laquelle elle est à son aise pour barboter.

N’allez pas croire qu’elle nous raconte des trucs que les moins de cinquante ans ne vont pas comprendre. Le but est que tout le monde soit mdr comme le promet l’affiche du spectacle (Mélo-Dolto-Rétro) en s’appuyant sur ce terme d’argot Internet, principalement utilisé à l’écrit, sur les réseaux sociaux puis par SMS, pour indiquer qu’on est en train de rire, ou a minima amusé. Le ton est donné.

On rit effectivement beaucoup et souvent. Le but est atteint. Et si nous étions au paroxysme de notre rire il aurait fallu employer l’ultime niveau de langage SMS pour exprimer que nous sommes xptdr (explosés de rire pour ceux qui auraient du mal à suivre). De toute façon, ne vous inquiétez pas, Catoch’ est pédagogue. Elle explique la moindre des références sur lesquelles elle a construit la trame de ce 90 minutes de performance. Mais contrairement à celui qui était consacré à l’Alsace il n’y a pas d’examen de passage à la fin de celui-ci.
Si elle est seule en scène elle ne parle pas uniquement avec le public. Elle dialogue aussi avec le technicien qui intervient en voix off et ils ne sont pas loin de former un duo, ce qui donne de la vitalité au spectacle. Parfois je m’attendais même à voir surgir des images sur le fond de scène bien que je ne sois pas très fan du procédé. Il pourrait tout à fait avoir sa place, à l’instar de la bande-son qui est très présente. L’exercice est cependant délicat car il ne faudrait pas tomber dans l’écueil du spectacle didactique.

Catherine Sandner n’a pas de souvenir direct de cette année 1965 mais, comme chacun de nous, elle en a suffisamment entendu parler pour en reprendre les évènements marquants comme les personnages illustres. En premier lieu Françoise Dolto qui aura tant fait évoluer l’éducation des jeunes enfants. Jusqu’à en faire des enfants-roi avec des parents qui n’ont pas bien intégré ses principes. Qui se retrouvent avec des Tanguy scotchés sur leurs canapé (du nom du héros de 28 ans de la comédie d’Etienne Chatilliez sortie au cinéma en 2001). Voire même carrément des tyrans, comme le fils de notre amie qui se voit traité de Khadafi …

D’ailleurs savez-vous que la tombe de Françoise Dolto (1908-1988), psychanalyste, écrivain, et de son fils Jean-Chrysostome Dolto, dit Carlos (1943-2008), chanteur se trouve à Bourg-la-Reine ? L'inscription N'aie pas peur, je suis le chemin, la vérité et la vie est gravée sur leur tombe commune que j’ai découverte  en 2015.

En fine analyste des travers humains Catoch’ pointe que pour larguer quelqu’un on était alors contraint de l’annoncer en face à face et pas par un SMS expéditif. Côté drague les méthodes étaient elles aussi différentes, avec la suprématie du Minitel, une invention française révolutionnaire qui ne fut exploitée que de 1980 à 2012 et qui préfigura l’Internet d’aujourd’hui.

Sa lecture de chevet n’était pas le Journal d’Anne Frank mais d’une autre jeune fille allemande, Moi Christiane F, droguée, prostituée. Il faut reconnaître que le témoignage de Christiane Felscherinow a ébranlé la RFA à sa parution en 1970, du temps où le pays était encore divisé en deux blocs. A croire que la honte est plus efficace que la pédagogie.

Quatre ans plus tard Claude François chante Le mal-aimé et aujourd’hui les natifs de 1965 subissent de plein fouet la réforme des retraites en étant à 100% concernés. Pourquoi ? Parce que c’est comme çà aurait-on dit à l’époque. Car si les préceptes de Dolto régnaient sur les ondes et à la télévision rien n’empêchait les parents de clore le dialogue par une formule de ce type.
Finalement ses principes éducatifs sont une belle arnaque nous prévient notre alsacienne préférée en pointant quel fils dévergondé elle a eu. Quoique, avec d’autres parents, il n’aurait sans doute pas été aussi heureux alors tout dépend de quel point de vue on se place. Et notre Catoch’ de conclure en nous faisant chanter le Big bisou.
Le choix est encore une fois pertinent puisque, sortie en 1977, cette chanson écrite sur une musique de Joe Dassin traite de l'évolution des mœurs et de la libération sexuelle sur un ton humoristique en opposant les techniques de séduction de nos grands-parents qui « mettaient parfois jusqu'à cent ans pour s'embrasser » à la facilité d'aller beaucoup plus vite, surtout en appliquant la méthode du « big bisou ».

Au terme du voyage, Catoch' nous aura livré un message de tolérance et de compréhension mutuelle en s’appuyant sur ses expériences et sur le décryptage de quelques décennies. Un spectacle à voir à plusieurs, toutes générations confondues pour rire et en discuter ensuite.

Ce soir le spectacle était encore à l’état de show-case mais il va prochainement être programmé régulièrement. Pour la première représentation, l’humoriste avait choisi un lieu particulièrement adapté puisque c’est la plus ancienne salle d’humour parisienne. Elle n’a que 50 places mais elle abrite aussi les spécialistes les spécialistes de l’Ecole du One Man Show qui, depuis 1994, forment les meilleurs humoristes français grâce à une méthode rapide et inclusive fin de privilégier l’éclosion des talents et de la singularité, l’expérience et l’insertion professionnelle. Du coup cette école propose un cursus complet de formation professionnelle structurante et professionnalisante.
"1965", le nouveau spectacle de Catoch', en show-case le 18 septembre au Théâtre Le Bout
6 Rue Frochot - 75009 Paris
Nouvelles représentations dans ce même lieu le dimanche 10 décembre à 18 h 30 et le mercredi 27 décembre à 19 h 30
Il est programmé le lundi 30 octobre avec AOC au Festival Mort de Rire de Wasselonne
On retrouvera les deux spectacles en alternance au festival d’Avignon 2024 (dates exceptionnelles du 29 juin au 21 juillet en raison des J.O.)

dimanche 17 septembre 2023

Le livre des solutions de Michel Gondry

J’avais promis de revenir sur Le livre des solutions qui ouvrit la 21e me édition du Festival Paysages de cinéastes le 8 septembre, en avant-première et en plein-air dans le parc de la Maison de Chateaubriand.

Il avait été présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes 2023. C’est le dernier film de Michel Gondry qui a une filmographie impressionnante.

Il réalise en 2001 son premier long métrage Human Nature, sélectionné à Cannes. Eternal Sunshine of the Spotless Mind lui vaut l’Oscar du meilleur scénario original, partagé avec Charlie Kaufman et Pierre Bismuth. Ses films La Science des rêves et Soyez sympas, rembobinez ont été sélectionnés aux festivals de Sundance et de Berlin. Il enchaîne sur un épisode de Tokyo, présenté à Cannes en 2008 puis sur L’Épine dans le cœur, présenté à Cannes en 2009. En 2010, il adapte The Green Hornet puis en 2011 tourne The We and the I dans le Bronx. Michel Gondry adapte ensuite un célèbre roman de Boris Vian à l’univers singulier, L’Écume des jours, et en 2015 réalise Microbe et Gasoil.

Je n’avais pas vu ce dernier film mais j’avais exprimé quelques réserves sur L’écume des jours, malgré d’énormes qualités. Les observations que je faisais n’ont pas lieu d’être pour Le livre des émotions que j’ai pu aimer sans réserve. Certes, le scénario est foisonnant et il est probable que le personnage de Marc soit l’alter-ego du réalisateur dont il partage les tourments et l’inventivité. Mais le résultat est jouissif et surtout plein d’amour.
Marc (Pierre Niney), cinéaste bipolaire et parano, ne peut tolérer de voir retoqué par les producteurs son film en cours, dont les extraits entrevus peuvent en effet laisser craindre le pire. Accompagné de sa monteuse (Blanche Gardin), il embarque tous les rushes chez sa tante (Françoise Lebrun), dans les Cévennes, pour boucler le film selon ses souhaits. Il s’évertue plutôt à en différer la finalisation, en lançant incessamment de nouveaux chantiers, qui sont autant de dérivations et d’impasses, tour à tour comiques et inquiétantes.
Tout ne fonctionne pas comme le personnage le souhaiterait car, et c’est une évidence une fois qu’on l’entend : une idée, par définition, c’est du jamais vu. Mais on avance avec lui dans la progression du film qu’il est en train de monter. On progresse d’une idée à une autre, toutes notées dans son cahier.
L’équipe est hébergée par une vieille dame extrêmement bienveillante, formidablement interprétée par Françoise Lebrun avec un naturel proche du documentaire.
Il y a des trouvailles farfelues qui font mouche, comme la scène d’enregistrement de la musique du film. Il y en a d’autres avec un guest improbable mais je ne vais pas la spoiler.
Et puis les fans de Blanche Gardin se régaleront tandis que ses détracteurs conviendront qu’elle est vraiment une bonne comédienne.
Moi qui suis adepte de la formule selon laquelle il n’y a pas de problème mais juste une solution qu’on ignore, je ne peux qu’encourager le public à aller voir ce film qui prône le fait que chaque problème a sa solution … et vice versa d’ailleurs.

Il tombe amoureux de Gabrielle (Camille Rutherford) en craignant que les sentiments ne soient pas réciproques. On est heureux de retrouver cette actrice qui a joué dans énormément de films, dont Holy Motors, La vie d’Adèle, La danseuse, et tout récemment dans Anatomie d’une chute. On la retrouvera bientôt dans Les trois Mousquetaires : Milady de Martin Bourboulon dans le rôle de Mathilde.

Le Livre des solutions, de Michel Gondry avec Pierre Niney, Blanche Gardin, Françoise Lebrun, Vincent Elbaz, Camille Rutherford …
En salle depuis le 3 septembre 2023

samedi 16 septembre 2023

Les 7 vies de Mlle Belle Kaplan de Gilles Paris

Gilles Paris a accéléré le rythme car il nous offre désormais un roman par an. Après la Sicile où se déroulait Le bal des cendres qui avait également été publié chez Plon, voici son onzième ouvrage, dans lequel il réussit à se renouveler encore, comme s’il avait, à l’instar de sa nouvelle héroïne, lui aussi plusieurs vies. D’ailleurs, même si c’est une femme qui en est le personnage principal on reconnaît dans Les 7 vies de Mlle Belle Kaplan  beaucoup des traits de caractère de l’auteur.

Elle s’appelle Grace, Paradis, Thalia, Jade, Belle et pour sa septième vie Roxane. Cela ne fait que six prénoms. Soit un d’entre eux m’aura échappé. Soit on se trouve face à un problème d’intervalle semblable à ceux qui ont empoisonné les cours de maths de nos années de collège. Soit enfin le premier est occulté car personne, pas même l’auteur, ne sait comment la mère biologique appela son enfant.
Belle Kaplan est une star de cinéma aussi vénérée qu'insaisissable. Tous ses films sont des succès planétaires, mais elle se préserve autant des médias que des réseaux sociaux, et reste extrêmement discrète sur son parcours.
C'est elle qui se raconte et nous dévoile peu à peu des années sulfureuses, tandis que des lettres anonymes lui parviennent faisant allusion à sa trajectoire d'autrefois.
Du présent à hier, nous suivons son histoire, à Paris, en Floride, à San Francisco, tandis qu'elle est sur le point de réaliser son plus grand rêve : tourner un film à Hollywood parmi un casting des plus prestigieux. Juste au moment où son grand amour réapparait, risquant de bouleverser encore une fois son destin.
L’éditeur nous la présente comme insaisissable mais elle n’aura pas grand secret pour le lecteur qui finira -évidemment- par savoir l’essentiel. Mais il lui faudra faire preuve de patience et accepter que les informations lui soient distillées au fil des pages jusqu’à la révélation finale d’un personnage qui avance masqué tout au long de l’histoire. Sans être un roman choral il s’approche de ce style en raison des diverses identités de Belle.

Comme je l’ai mentionné plus haut l’héroïne achèvera sa vie sous le prénom de Roxane mais son rôle préféré étant celui de Belle il justifie son emploi dans le titre. Et c’est, avec l’illustration de la couverture,  un clin d’œil supplémentaire au cinéma des années 50 qui a largement sa place dans l’enchaînement des évènements.

On supporte le rythme qui nous est imposé parce qu’il est dynamique, offrant de multiples rebondissements et parce que l’écriture est des plus agréables. Gilles a le sens de la formule. Je n’en donnerai qu’un exemple à propos de morts qu’on ne guette pas : ils ne sont pleurés que par la pluie.

Gilles a aussi l’âme d’un jardinier. Après l’odeur de café des bignognes dans un précédent livre il nous fait cette fois sentir le parfum de la rose Stanwell Perpetual qui a la capacité de changer de parfum à chaque heure du jour (p. 98). C’est un rosier pimprenelle originaire d’Ecosse et combinant la grâce d’un Damas. Il fleurit inlassablement de mai à novembre, est insensible au gel et résistant à la sécheresse, semblant renaître sans cesse et à l’instar de Belle.

Les changements d’identité sont toujours justifiés par un évènement. Ainsi Thalia devient Jade pour éloigner les mauvais esprits. Mais c’est le frère, Ben, qui donne au lecteur la clé de l’énigme de ces métamorphoses : sous prétexte que nous avons été abandonnés par nos mères, il nous faut plusieurs existences pour expier la seule qui nous a été refusée (p. 184).

Belle n’est pas sans défaut. Quoi que vous fassiez, il y a toujours un prix à payer (p. 16) reconnaît-elle avec philosophie, ce qui explique qu’elle soit constamment sur ses gardes. On pense d’abord que c’est pour se protéger du monde en raison de sa méfiance : Ma vie m’a appris à ne faire confiance à personne (p. 24). On apprendra qu’elle a des choses à se reprocher, façon de parler, car elle ne semble jamais avoir de regret pour quoi que ce soit.

Cette battante apprend de chaque expérience. Elle a ainsi retenu les leçons du Dim Mak, appelé aussi Touché Mortel, qui est un ancien art martial originaire de Chine enseignant la façon de frapper les points vitaux de son adversaire pour lui infliger KO, mort ou autres effets secondaires et qui sont utilisés également de façon positive pour soigner en l’acupuncture (p. 102).

Evidemment, elle est crainte : Une femme qui change autant d’identité n’inspire pas confiance (p. 171) préviendra Louise pour mettre son mari en garde, par sagesse ou par jalousie car il se pourrait que Belle soit amoureuse … et d’autant plus dangereuse. La réponse passe par une confrontation avec ce couple qui a beaucoup compté pour elle dans le passé. Ses pensées sont comme aimantées par le souvenir de Pierre Lepage qui revient sans cesse et de manière assez énigmatique. Il faudra pour le comprendre se plier au tempo imposé par Gilles qui ressemble en cela à son héroïne et qui doit lui aussi penser que L’amour affranchit des pires tracas (p. 180).

Quant à sa source de l’inspiration on sait que l’idée a germé dans son esprit pendant le confinement qui, d’une manière générale, fut propice à laisser remonter des souvenirs enfouis, comme celui de conversations avec une certaine Madame Claude.

Gilles Paris est l'auteur de onze livres. Autobiographie d'une Courgette est ce qu’on appelle un best-seller et a fait l'objet d'un film d'animation césarisé et multirécompensé en 2016. Il a ensuite été adapté au théâtre par Pamela Ravassard et a remporté un beau succès au festival d’Avignon 2022 puis 2023 avant d’être présenté à Paris au théâtre Tristan Bernard depuis le 25 août, jusqu'en janvier 2024 et sera en tournée jusqu'en 2025.

Et soyons rassurés, Gilles a déjà posé le point final au prochain dans lequel il sera question d’art et de psychologie. Le cru 2024 est donc assuré.

Les 7 vies de Mlle Belle Kaplan de Gilles Paris, Plon, en librairie depuis le 7 septembre 2023

vendredi 15 septembre 2023

Palmarès de la 21ème édition de Paysages de cinéastes 2023

Pour des raisons familiales, je n’ai pas pu suivre les compétitions des courts-métrages ni des films pour la jeunesse mais uniquement celle qui confrontait cinq longs-métrages, tous des premiers films. Ce choix intentionnel de Carline Diallo, la programmatrice du festival Paysages de cinéastes, et directrice du Rex de Chatenay-Malabry, fut une très bonne idée.

Ils étaient en effet en quelque sorte placés sur un pied d’égalité et leur qualité fut telle que le choix du jury était difficile. Pour preuve le Jury des Femmes n’a pas pu départager Inchallah un fils et Goodbye Julia tandis que le Grand Jury accorda son prix au premier et le public au second.

Ces deux films sont donc les grands gagnants de la compétition long métrage et je partage totalement ce palmarès, auquel j’ajouterais en troisième position Augure de Baloji, un film franco-belge-congolais de 2023.
Ce long métrage est empreint de magie où l’absent occupe tout l’espace, au détriment parfois des vivants comme en témoigne une terrible scène d’exorcisme :
Koffi est considéré comme un zabolo (sorcier), Koffi a été banni par sa mère. Après 15 ans d'absence, il revient à Lubumbashi pour s'acquitter de sa dot. Accompagné par sa future femme Alice, il va se confronter aux préjugés et à la suspicion des siens.
Le film commence sur une traversée onirique du désert. Il fait référence à la mythologie congolaise mais aussi aux contes que nous connaissons bien en Europe comme Hansel et Gretel.

Les colons de Felipe Gálvez Haberle avait été salué à la fin de la première projection. Ce film argentin-chilien de 2024 a reçu le Prix de la critique internationale au festival de Cannes mais la violence du sujet et l’interprétation, uniquement masculine, quoique très intéressante pour qui s’intéresse à l’histoire du Chili n’a sans doute pas fait le poids face aux propositions toutes en nuances de Amjad Al Rasheed et de Mohamed Kordofani.

Quant à Il pleut dans la maison de Paloma Sermon-Daï, venue le présenter à Châtenay, j’ai personnellement été dérangée par une prise de son rendant difficile la compréhension des dialogues et par son traitement du thème de la précarité. Je lui reconnais néanmoins de grandes qualités.
J’ai donc, moi aussi, été emportée par deux longs-métrages qui sont des plaidoyers en faveur de la condition de la femme, d’abord (dans l’ordre de projection) par Inchallah un fils remarquablement conçu par Amjad Al Rasheed :
Jordanie, de nos jours. Après la mort soudaine de son mari, Nawal, 30 ans, doit se battre pour sa part d'héritage, afin de sauver sa fille et sa maison, dans une société où avoir un fils changerait la donne.
Trois pays coproduisent ce film de 2024, la Jordanie, la France et le Qatar. C’est un vrai choc de le visionner. Je n’imaginais pas qu’une femme puisse se retrouver quasiment à la rue et dépossédée de tout après la mort de son mari (dont elle a honoré les dettes auparavant avec sa propre dot) à notre époque en Jordanie alors qu’elle vit dans un milieu plutôt favorisé, juste au motif qu’elle n’a pas de fils. J’ignorais aussi la contrainte du deuil de quatre mois et dix jours cloîtrée suivis de l’obligation de rentrer au foyer avant le coucher du soleil.

Le film est bouleversant et on a le sentiment d’assister à une course contre la montre avec moult rebondissements dignes d’un thriller. C’est très habile de l’avoir construit de cette manière car on dépasse le contexte du plaidoyer. Il y a aussi beaucoup de tendresse entre les femmes, notamment la mère et la fille et ce sentiment est mis en valeur avec humour : mange doucement, ton plat ne va pas s’enfuir

Certaines images sont d’une grande beauté, en particulier les scènes tournées au marché.

Mais il y a aussi une extrême violence dans certaines familles comme celle où travaille la jeune veuve. La fille de la maison paiera très cher son audace au nom de la liberté individuelle. Car ce pays subit des règles qui, pour nous, sont moyennageuses, avec en premier lieu l’interdiction de l’avortement que les femmes tentent de pratiquer en absorbant de la cannelle.

A cet égard,  n’oublions pas combien la condition féminine est compliquée dans beaucoup d’autres pays. Je me souviens avoir lu dans Une vie possible de Liane Papin il y a quelques mois qu’attendre une petite fille est une calamité pour les femmes afghanes et qu’au Salvador une fausse couche (naturelle) entraine la prison faute de savoir si elle ne résulte pas d’une tentative d’avortement, lequel est totalement prohibé.

On espère que la situation de Nawal va s’arranger. Être veuve et maman d’une fille est une véritable double peine car la loi permet à la famille du mari d’hériter de son patrimoine s’il n’a pas d’enfant mâle. Il faudrait un geste divin pour corriger le destin. Le premier signe est l’annonce d’une grossesse qui permet le report de l’indivision. Mais comment croire au miracle dans ce pays où tout est haram (interdit).

En contrastant avec le générique de début dont les images montrent une femme qui tente de récupérer un soutien-gorge tombé du fil à linge, la scène finale dans le pick-up est d’un humour encore une fois appréciable après l’horreur qu’on devine s’être passé dans la famille (riche) où travaille Nawal. Bref, un film plein de sens qui traite avec finesse de beaucoup de sujets graves.

Enfin, Goodbye Julia, de Mohamed Kordofani, est un superbe film soudanais de 2023 qui est un vrai plaidoyer porté par deux femmes en faveur de la réconciliation des soudanais opposés par des tensions ethniques et économiques. Le Nord et le Sud sont à couteaux tirés depuis le départ des britanniques qui a déclenché 50 ans de guerre civile et la création de deux Etats en 2012 n’a fait que renforcer le conflit.
À la veille de la division du Soudan, Mona, ex-chanteuse nord-soudanaise, cherche à se racheter d'avoir accidentellement causé la mort d'un homme sud-soudanais, en engageant sa femme comme domestique.
Comme dans le film précédent la loi n’est pas synonyme de justice et on voit bien de quel côté se trouve la police. Le spectateur est bien entendu horrifié par la situation. Un crime est camouflé par une fausse déclaration. Un inconnu a été tué par des inconnus. Point final. Ainsi disparaît au sens propre comme au figuré le mari de Julia.

Le réalisateur soulève énormément de questions. L’amitié entre une soudanaise musulmane et une soudanaise chrétienne est-elle possible ? Et par voie de conséquence la réconciliation entre les peuples est-elle envisageable ou le prix du sang est-il plus fort que tout ? Faire des excuses peut-il suffire à gommer l’offense ? A l’instar du film précédent on sent combien les différences de milieu social sont prégnantes. Il interroge aussi sur la notion de profit et de mensonge.

A signaler que le titre fait référence à la mère du réalisateur qui s’appelle Julia et que le film est dédié à la mémoire de son père. On peut donc y voir une autobiographie, ce qui est encore plus touchant.

jeudi 14 septembre 2023

Cake à la banane en version simplifiée

Je n’ose vous dire depuis combien de jours ces bananes me faisaient de l’œil dans le réfrigérateur. J’avais interdit qu’on les jette parce que je voulais démontrer que même noires-noires (comme aurait dit Muriel Robin) elles restaient tout à fait consommables.

Bien sûr, je les ai goûtées avant de les écraser pour en faire la base d’un gâteau.

Je n’en étais pas à ma première tentative de Banana Bread. J’en ai même une sans gluten. Mais je voulais en faire une version simplifiée. J’aime bien celle-ci, très anglaise, qui se réalise avec de la farine d’épeautre, des noix de pécan et des graines de pavot.

Finalement j’ai opté pour un peu moins de beurre, (100 au lieu de 125), moins de farine aussi (160 au lieu de 280, mais en ajoutant 70 grammes de poudre d’amande) et un peu plus de sucre (150 grammes mais en prenant du sucre blanc et non de la cassonade).

Voici les proportions recommandées :
200 g de bananes mûres (environ 1,5 banane)
100 g de beurre
150 g de cassonade (la prochaine fois je descendrai à 100)
2 œufs (ça ne bouge jamais d’une cette à une autre)
160 g de farine + 70 de poudre d’amandes, ou de noisettes hachées, ou de noix (il me semble que la combinaison farine/amande pourrait s’équilibrer à 200 en tout, par contre si on opte pour les noix on garde la quantité de farine préconisée)
1 sachet de levure chimique
Deux cuillères à soupe de rhum ambré (j’ai pris du cognac mais le rhum est préférable)
Cyril Lignac en propose une version plus élaborée, plus gourmande mais nettement plus calorique. C’est assez drôle de voir ces chefs chipoter un grammage de beurre ou de sucre et ne pas hésiter à ajouter un caramel ou un glaçage, lequel est toujours fait à base de sucre glace (dont le pouvoir sucrant est très élevé).

Bref libre à vous de cuire la préparation sur un lit de bananes (ce qui portera à 5 le nombre de fruits nécessaires à la réalisation de la recette) coupées en deux, posées dans le fond du moule et recouvertes d’un caramel au beurre salé.

Dans ce cas je vous donne les proportions à respecter : 100 grammes de sucre, puis 50 grammes de crème liquide entière (attention aux projections brûlantes) et pour finir 15 grammes de beurre et 2 g de fleur de sel.

Je trouve que la version sobre que j’ai adoptée est tout à fait suffisante pour se régaler. Si besoin on titillera les papilles avec un filet de sirop d’érable. Une autre fois je me risquerai à une autre modification en utilisant un œuf entier et un jaune et en incorporant à la fin le second blanc battu en neige. Bien entendu je descendrai à 100 grammes de sucre et à 200 de farine/poudre d’amande.

mercredi 13 septembre 2023

Les jardins de Versailles

A Versailles il faut distinguer le Château, la Galerie des Carrosses, le Parc et les Jardins ainsi que le Petit et le Grand Trianon. Bref, il y a beaucoup à voir et une journée entière n’y suffit évidemment pas.

Je dois à Antony M. et à Florence C. de m’avoir entraînée dans le Parc et les Jardins, un après-midi d’eaux musicales et je les en remercie. Je suis bien entendu loin d’avoir tout vu mais j’espère que ces photos un peu différentes de celles qui sont souvent publiées vont donneront envie de vous y promener.

Dès 1661, Louis XIV lance le vaste chantier de la création de son domaine de Versailles. L’aménagement des jardins se fait de manière concomitante à la transformation et aux agrandissements du Château, pendant plus de quarante ans. Le Roi-Soleil est très impliqué dans la création de ses jardins et suit de près les projets de son jardinier, André Le Nôtre. Ce dernier, en charge d’un chantier pharaonique, dompte les bois et les marécages environnants, et nivèle les terrains pour faire du petit jardin de Louis XIII un immense jardin à la française.

Ce style, très prisé au XVIIe siècle, découle de la mode du jardin à l’italienne. La symétrie traduit la domestication de la nature par l’homme. L’architecture végétale comme le programme sculptural et les agencements hydrauliques concourent à faire de ces écrins de fêtes et lieux de promenade, le reflet du pouvoir royal. Louis XIV aimait beaucoup ses jardins et ses promenades ont fait l’objet de nombreuses représentations, comme celle peinte par Étienne Allegrain en 1688.

Les guérites qui marquent les entrées de la Porte Saint-Antoine et de l’Allée des Matelots ont dû être utilisées mais elles sont aujourd’hui vides. Je leur trouve malgré tout un charme certain et j’aime accéder aux jardins par ces endroits. 

Mais si on arrive par le château et la cour des Princeson peut observer en contrebas les motifs du parterre du Midi, et au loin la pièce d’eau des Suisses, qui s’étend de l’autre côté de la Route de Saint-Cyr.
Le parterre Sud offre un nouveau point de vue, cette fois sur le parterre de l’Orangerie et ses motifs tout en volutes. L’art de la taille des topiaires (buissons), ifs aux formes géométriques, s’y déploie encore aujourd’hui comme sous Louis XIV. Il en existe 700 dans les jardins de Versailles, de 67 formes différentes !
Composé de quatre pièces de gazon et d’un bassin circulaire, le parterre de l’Orangerie s’étend sur pas moins de trois hectares. Sous Louis XIV, il était orné de quelques sculptures aujourd’hui au musée du Louvre.

mardi 12 septembre 2023

Anatomie d’une chute, film de Justine Triet

On m’avait prévenue qu’Anatomie d'une chute était un chef d’œuvre et on a eu raison car ce n’est pas l’affiche qui m’aurait incitée à aller le voir. J’en suis sortie éblouie par la maitrise de l’équipe technique et de l’équipe artistique ainsi que par la qualité de l’interprétation. La palme d’or du festival de Cannes est amplement méritée.

Justine Triet place constamment le spectateur dans un double doute, celui de penser qu’il a devant lui un film documentaire sur un procès alors que c’est une totale fiction et sur l’origine du scénario qu’on pense être inspiré de faits réels. Le résultat est extrêmement surprenant et pourtant totalement naturel. Ce doit être cela le talent.

On retrouve avec grand plaisir Swann Arlaud, très à l’aise pour s’exprimer dans plusieurs langues. Il assume la double position délicate d’ami de l’accusée et d’avocat, sachant qu’on dit qu’on ne devrait jamais assurer La Défense d’une amie, surtout si on éprouve encore des sentiments pour elle. L’un comme l’autre devraient recevoir les confidences de Sandra Voyter, une écrivaine reconnue donc publique (Sandra Hüller) sans que le moindre mensonge puisse faire barrage à la compréhension des faits, après qu’elle ait fait taudis) des confidences à une journaliste venue l’interviewer sur son métier dans son chalet.
Et c’est là que le film est particulièrement réussi car jusqu’au la fin le spectateur s’interrogera sur la culpabilité de cette femme à propos de la mort du mari. Et le plus étonnant sera le témoignage du fils, malvoyant de 11 ans (donc censé ne pas avoir assisté à la mort de son père), dont l’avis perturbera les jurés.
Sandra, Samuel (Samuel Theis) et leur fils malvoyant de 11 ans, Daniel (Milo Machado Graner), vivent depuis un an loin de tout, à la montagne. Un jour, Samuel est retrouvé mort au pied de leur maison. Une enquête pour mort suspecte est ouverte. Sandra est bientôt inculpée malgré le doute : suicide ou homicide ? Un an plus tard, Daniel assiste au procès de sa mère, véritable dissection du couple.
S’il s’agissait « juste » d’un procès ce serait déjà très intéressant car l’analyse scientifique ne permet pas vraiment de trancher entre suicide et homicide. Du coup, la bataille entre procureur (Antoine Reinartz) et avocat est très fine et pourrait faire basculer l’issue du procès si la présumée innocente (mais tellement soupçonnée en réalité …) passait aux aveux, ce qu’elle ne fait pas. Mais le film va plus loin en autopsiant la relation de couple. La réalisatrice convient avoir écrit en sachant qu’elle confierait le rôle à Sandra Hüller et on comprend pourquoi en la regardant jouer.
Impossible d’en dire beaucoup plus faute de vous gâcher la saveur de la découverte. Dès le premier plan, qui montre une balle rebondisssant dans un escalier et jusqu’au bout on est sans cesse surpris par ce qui arrive, par la nature des plans.

La musique est familière, sans qu'on la connaisse directement. Il s'agit de la Variation sur un prélude de Chopin qui évoque -et pour cause car Gainsbourg s'en était fortement inspirée- une chanson de Jane Birkin intitulée Jane B.

Le recours à plusieurs langues - le français, l’anglais, l’accent allemand - déplace la focale et complexifie le jeu avec, encore une fois, un naturel confondant. On ne sent pas passer les deux heures et demi du film. C’est remarquable et on ne peut que regretter qu’il ne représente pas la France aux Oscars.

Anatomie d’une chute, film de Justine Triet
Avec Sandra Hüller, Swann Arlaud, Milo Machado Graner, Antoine Reinartz, Samuel Theis, Sophie Fillières …
Sur les écrans depuis le 23 août 2023

lundi 11 septembre 2023

REŸS le glacier roi

Ma réputation n’est plus à faire. Pendant tout le festival d’Avignon on ne me demande pas que des titres de spectacle. On sait que je connais les meilleurs glaciers de la cité des papes et chez lequel on trouvera le parfum le plus subtil.

Il m’est arrivé souvent de déguster des produits tout juste sorti des turbines comme ici chez Alperel dans leur laboratoire de Trappes.

Alors si je vous dis que les glaces de REŸS sont exceptionnelles, vous pouvez me croire les yeux fermés, la bouche ouverte. Et, coup de chance, il est installé dans la plus grande ville de France, à Paris, donc vous allez être nombreux à pouvoir en profiter.

C’est le week-end du 11 Juin 2022 que la Maison REŸS a ouvert sa première boutique en plein coeur du Marais, sur la charmante place du Bourg Tibourg, dans le 4ème arrondissement. Tout s’est vite accéléré à partir d’une promenade en famille dans le quartier quand la pancarte signalant que le local était libre attira les yeux de Jean-Pierre Braun qui, n’osant y croire prit rendez-vous pour visiter dès le lendemain.

L’affaire fut conclue aussitôt et l’ouverture a vite suivi mais je ne l’ai découverte qu’un an plus tard. Pourtant le succès ne s’était pas fait attendre. Parce que l’été était là, beau et chaud, et que les touristes commençaient à revoyager après des mois de restriction dus à la crise sanitaire.

L’originalité des parfums, la couleur attractive rose fuschia de Baiser du dragon, et surtout la qualité, ont accéléré un bouche-à-oreille positif. Une longue file d’attente a vite marqué les esprits des habitués du quartier. Et ce n’est plus un scoop aujourd’hui puisque REŸS figure en bonne place dans les listes des meilleurs glaciers parisiens. Ils sont 14 personnes, dont 3 en production pendant tout l’été, chaque matin de 8 à 14 heures. Ils peuvent être jusqu’à 12 en boutique pour éviter que la file d’attente ne déborde sur la rue voisine comme en août 2022.

Ce sont deux rêves prémonitoires qui ont poussé Jean-Pierre Braun à se lancer dans l’aventure. Ils font l’objet d’une affiche qu’on peut lire dans la boutique. Étant un homme de méthode, il a commencé par un apprentissage en Toscane, auprès d’un italien qui lui a enseigné l’art de travailler dans le respect de la tradition du gelato artisanal. Car même si le glacier a de puissants souvenirs de glaces indiennes c’est le procédé italien qui a sa préférence. Toute l’Italie en fait puisqu’il a aussi comme spécialité la Granita dont il aime raconter qu’elle a été imaginée au Moyen-âge par les Siciliens après avoir modifié la recette du sorbet arabe « sherbet » parfumé à l’eau de rose. Il faut savoir en effet que pendant plus de 3000 ans on a dégusté des glaces à partir du moment où on a découvert qu’on pouvait utiliser de la neige mélangée à du sel marin comme moyen de réfrigération.

Ce procédé est d’ailleurs à l’origine du logo de la marque qui évoque un sommet recouvert de neiges éternelles. Et sans doute aussi, même si ce n’est pas complètement conscient, de la manière de positionner les boules de glace sur un cornet comme s’il s’agissait de plusieurs pics.

Ils composent aussi une couronne royale qui a quelque chose de la joaillerie (un domaine que le créateur connait bien) et rappellent les sommets sur lesquels on envoyait les valeureux guerriers gratter les neiges éternelles pour les ramener au cuisinier du roi qui composait alors un dessert glacé. Comble du hasard ou magie des signes, la silhouette du glacier correspond trait pour trait à « La Combe des Reys » situé en Haute-Savoie.

Tout autour de la Méditerranée, REŸS signifie « les Rois » ou « Celui qui dirige ». Dans les langues d’Europe centrale, il est « la Route », « le Voyage » ou parfois « La Lumière ».

La signature de glaces éternelles est pleine de sens en référence aux neiges éternelles, à l’origine des premiers sorbets et en hommage également à la source divine par laquelle le fondateur ressent avoir reçu cette vocation.

Cet homme cultive l’amour de l’artisanat et n’apprécie guère ce qui est industriel même s’il reconnaît volontiers le succès commercial de telle ou telle marque. Le credo de son enseigne est de n’avoir recours à aucun ingrédient industriel, de n’employer que des fruits souvent bios, achetés entiers et surtout pas en purée toute prête, des vanilles elles aussi entières, du gingembre frais et pas en poudre, du sucre bio non raffiné, Les glaces ne contiennent que du naturel, de À à Z et ce n’est pas ici qu’on utilisera du mix, c’est à dire ces sachets de poudre qui sont vendus par les industriels pour faciliter le travail des artisans. Même le stabilisateur qu’il emploie est naturel puisque c’est de la poudre de chicorée et pas un produit chimique.

Après avoir étudié à l’École Hôtelière de Paris dans les années 80, il a travaillé dans l’hostellerie de luxe, notamment au Plaza à Paris, à L’Auberge de la Vieille Tour en Guadeloupe alors qu’il était parallèlement musicien professionnel. Cet enchainement de jours et de nuits l’a conduit à s’interroger sur son rythme de vie. Il se reconvertit dans le marketing digital et travaille en agence à Toulouse avant de revenir dans le métier de l’hôtellerie en tant que directeur de la communication et du marketing d’une société d’hôtellerie de plein air.

Son parcours est tout sauf linéaire. En 35 ans de carrière, l’entrepreneur a exercé plus de 30 métiers parfois simultanément. de la formation au spectacle, du coaching à la joaillerie, dans lesquels il démontre toujours une grande créativité et une boulimie de travail, sans se penser infaillible, voilà pourquoi il a tenu à commencer cette nouvelle vie par un apprentissage auprès d’un maître glacier italien, avant d’accomplir ses derniers rêves. Il a retenu de chaque expérience plusieurs éléments qu’il met en application en les combinant avec des souvenirs d’enfance.

Jean-Pierre Braun est en production tous les matins de la semaine, sauf le week-end. Tout est produit sur place, de la préparation des fruits frais au turbinage définitif du produit, par bac de 7 kilos. Il explique sans chichi tout ce que ses glaces ont de particulier qui les distingue de la plupart de ses concurrents et on peut dire qu’ils sont nombreux, à Paris et dans le quartier.

Sa spécificité est de faire du gelato traditionnel, ce qui signifie qu’il n’y a aucun d’œuf dans la recette alors qu’en France il est de tradition de partir d’une crème anglaise que l’on descend en température. C’est ce qui a fait par xemple le succès de la glace Plombières dont j’ai appris le secret dans la ville du même nom. Il ne pourrait y avoir qu’un seul motif de transgression le jour où il voudra effectuer un sabayon puisque le jaune d’oeuf est un ingrédient alors incontournable.

La deuxième grande différence réside dans la légèreté du produit fini, qui résulte d’une proportion de sucre un peu réduite et d’une conservation, certes entre moins 18 et 22 degrés (en toute logique) mais d’un service entre moins 12 et moins 14 degrés. La quantité de sucre joue sur la dureté puisque cette matière a un pouvoir d’anti-congélation, comme le sel, c’est une question de physique.

La troisième différence avec ses concurrents est qu’il ajoute de la texture, alors que la crème glacée traditionnelle est souvent très lisse. On trouve dans ses glaces de la pistache concassée, des grains de riz, des morceaux de cacao ou de noix de cajou. Et si des graines craquantes sont en partie conservées dans Douceur Passion (ci-dessous) c’est tout à fait intentionnel.
Les serveurs distinguent crèmes et sorbets et c’est dans cet ordre là qu’on m’a suggéré de faire la dégustation mais, si on ne le précise pas, on ne se rend pas compte de véritable différence entre les deux en terme de texture.

dimanche 10 septembre 2023

Ama gloria, second film de Marie Amachoukeli

J’aurais pu ne pas songer à voir Ama gloria, le second long-métrage de Marie Amachoukeli, s’il n’avait pas été programmé pendant le festival Paysages de cinéastes.

Il ne figurait pas parmi les films en compétition mais il y aurait eu sa place, s’il n’était pas déjà sorti en salles.
Cléo a tout juste six ans. Elle aime follement Gloria, sa nounou qui l’élève depuis sa naissance. Mais Gloria doit retourner d'urgence au Cap-Vert, auprès de ses enfants. Avant son départ, Cléo lui demande de tenir une promesse: la revoir au plus vite. Gloria l’invite à venir dans sa famille et sur son île, passer un dernier été ensemble...
C’est un film délicat qui aborde le déchirement d’un enfant brutalement séparée de sa mère de substitution. Ce qui est très réussi, c’est que la réalisatrice a exorcisé son propre drame quand à six ans, donc au même âge que Cléo, la concierge de l'immeuble où elle vivait est retournée au Portugal s'occuper de sa famille.

Bien sûr elle l’a transformé en inventant une fiction mais sans trahir les émotions d’une petite fille qui avait grandi dans le regard et dans les bras d’une femme et qui soudain la perd. Il n’y a rien de pathologique dans la relation entre l’adulte et l’enfant. La nounou ne cherche d’ailleurs jamais à s’approprier la gamine. C’est de l’amour pur et vrai. Voilà sans doute pourquoi le père n’hésite pas à autoriser sa fille à la retrouver un été.

Chacune sait que ce sera temporaire mais elles vont le vivre pleinement et permettre l’installation du processus de deuil qui n’avait pas pu se mettre en place du fait de la brutalité de la rupture.

Même si la caméra ne se focalise pas constamment sur Cléo, la focale employée place le spectateur en situation de regarder chaque scène en gros plan, ce qui est métaphoriquement annoncé par la première scène, quand Cléo répond aux sollicitations d’un ophtalmologiste chargé de vérifier sa vue.

Pour accentuer encore cet aspect, la réalisatrice a inséré des plans réalisés en images d’animation (de Pierre-Emmanuel Lyetqui apportent une dimension poétique et qui soulagent la tension narrative. Chaque peinture a été faite à la main, image par image, sur une table lumineuse. Le résultat est très beau, un peu long peut-être puisqu’il occupe 12 minutes du film.
Les deux actrices principales, Louise Mauroy-Panzani (Cléo) et Ilça Moreno Zego (Gloria) sont méconnues et exceptionnelles. On adhère totalement à leur histoire, un peu moins cependant à toutes les facettes de la vie de Gloria qui rencontre bien des soucis, que ce soit dans sa reconversion professionnelle comme patronne d’un hôtel touristique, qu’avec ses deux enfants, une fille bientôt mère (peu désireuse de le devenir, peut-être parce qu’elle est célibataire) et un fils en pleine crise d’adolescence, exprimant une jalousie maladive à l’égard de Cléo.

Mais là n’est pas l’essentiel et il est agréable de découvrir l’île du Cap-Vert, si peu filmée, et son créole particulier dans lequel ont été écrit les dialogues. Cet aspect est loin d’être anecdotique car il va servir à Cléo de tremplin pour comprendre qu’il existe un autre monde que le sien et pour grandir.

Le récit aurait pu être donneur de leçon ou plaintif. Tout est pudeur et retenue, ce qui rend très intenses les moments de bonheur entre l’adulte et l’enfant comme la transmission du pendentif avec la tortue porte-bonheur ou les diverses cérémonies capverdiennes qui sont plus ou moins effleurées. Et si Gloria a elle aussi des bleus à l’âme la caméra ne nous le montre pas directement, comme ce plan où elle apparaît floue derrière des roseaux. Le message final sera sans ambiguïté : il va falloir se quitter et être heureuses (j’ignore si l’adjectif est au pluriel dans le script mais il me semble que l’injonction vaut pour l’une comme pour l’autre).
Le scénario s’appuie sur l’obligation de Gloria de revenir au pays sans trancher sur la moralité de l’histoire. Car si la période de travail en France a éloigné Gloria de ses propres enfants (dont on voit bien qu’elle a eu de lourdes conséquences) elle lui aura permis de mettre de côté la somme nécessaire à l’ouverture de l’hôtel qui lui permettra de faire vivre sa famille. Cependant tel n’est pas le sujet principal du film.

Enfin comment ne pas signaler l’emploi de la si touchante chanson de l’artiste franco-espagnol Nilda Fernandez, Mes yeux dans ton regard qui lui vaudra le trophée de Meilleur espoir masculin en 1992 aux Victoires de la musique.

Ama gloria, premier film de Marie Amachoukeli
Avec Louise Mauroy-Panzani, Ilça Moreno Zego … en salles depuis le 30 août 2023

samedi 9 septembre 2023

La bibliothèque des rêves secrets de Michiko Aoyama

Une nouvelle maison d'édition a vu le jour en ce mois de mai 2022, Nami, créée au sein du groupe Leduc, en faisant le pari que la littérature de l’intime pouvait avoir sa place en France, avec un premier titre écrit par une japonaise, Michiko Aoyama, La bibliothèque des rêves secrets.

Ce choix est tout à fait pertinent. Le roman a été finaliste du Prix des Libraires au Japon en 2020-2021 et a vite grimpé en tête des ventes japonaises à sa sortie, en novembre 2020, avant d’obtenir son propre succès à l’international.

Bien sûr, on pourrait penser qu’il est audacieux de s’appuyer sur des résultats qui ont été obtenus auprès d’un lectorat qui a sans doute peu de points communs avec le public français. Mais il suffit de se rappeler le plébiscite obtenu parTant que le café est encore chaudde Toshikazu Kawaguchi(trad. Miyako Slocombe, chez Albin Michel,d’ailleurs propriétaire de Leduc) pour comprendre que la littérature japonaise feel-good a de quoi séduire la France. Les auteurs y cultivent l’art des légendes urbaines et je dois dire que dès les premières pages deLa bibliothèque des rêves secrets j’ai cru que les deux romans émanaient de la même plume.

Ils ont chacun quelque chose de typiquement oriental dans la manière de concevoir l’importance du détour pour aborder les sujets existentiels comme -dans celui-ci- le sens à donner à sa vie et la notion de « seconde chance » pourvu qu’on ait le déclic pour la saisir.

Ici c’est par le biais d’un conseil de lecture, apparemment incongru, que chacun des personnages parvient à mobiliser des ressources pour changer de métier et trouver sa voie. Les chapitres sont presque indépendants comme le seraient des nouvelles même si les protagonistes se croisent parfois. La lecture est donc très fluide et toujours surprenante.

Bien entendu, le fait qu’un livre puisse changer une vie n’est pas un thème original. On le sait depuis longtemps, en littérature générale comme en littérature jeunesse. Mais cette fois le sujet est traité de manière détournée puisque les conseils de lecture sont prodigués quasi par hasard à l’initiative d’une bibliothécaire (donc de quelqu’un qui n’a rien à vendre) hors normes qui, sur son lieu de travail, s’adonne à un hobby assez original.

Chacun des douze ouvrages recommandés est mentionné à la fin dans une bibliographie très détaillée. Le premier d’entre eux est un épisode des aventures de Guri et Gura - la galette géante, de Yuriko Yamakayi et Rieko Nakagawa, édité par Autrement Junior en avril 2008.

Les principes philosophiques sont simples mais pertinents.Michiko Aoyama a sa propre version du verre à moitié vide ou plein : elle suggère de changer de pays ou de saison pour percevoir un même élément de manière opposée (p. 214). Et quand elle écrit qu’il est formidable de savoir ce que nous voulons faire, nous sommes proches du principe de Sénèque : il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va … et réciproquement.
Le ton est très japonais. J’ai retrouvé la dévotion de ce peuple à l’égard des cerisiers en fleur qui les fête en avril. Même le Parc de Sceaux (92) est envahi pour l’Hanami (photo ci-dessus). J’ai reconnu leur manière particulière d’organiser le foyer, quelques particularités régissant les rapports familiaux, la faculté de certains plats typiques à procurer des effets bien spécifiques. Plusieurs autres éléments de cette culture m’ont probablement échappé mais il se dégage dans ce livre une douceur indéniable qui le place dans la grande catégorie des feel-good.

Et surtout beaucoup de bonté et de bienveillance derrière des situations de prime abord étranges et décalées.

Après avoir été diplômée de l’université, Michiko Aoyama a travaillé pendant deux ans comme journaliste en Australie. A son retour au Japon, elle a été un moment rédacteur en chef d’un magazine tokyoïte puis s’est lancée comme écrivain indépendant. Ce n’est qu’à quarante-sept ans qu’elle a enfin réalisé son rêve de devenir romancière, un peu comme l’un des personnages de ce livre qui est son premier roman publié. Sa propre expérience de libraire a été courte mais elle lui a permis de parler de cette profession avec crédibilité et chacun des cinq chapitres est inspiré de son vécu. Voilà sans doute pourquoi les mots sonnent si juste.

Depuis, elle a écrit un second ouvrage qui est lui aussi publié en juin dernier chez Nami, Un jeudi couleur chocolat. Il se déroule dans un café et nous embarque aussi à Sidney, une ville que l’auteure connait bien.

Si vous aimez ce genre de livre, dans la lignée des réel-Good et de l’intime, vous apprécierez sans doute aussi Le restaurant des recettes oubliées, d’Hisahi Kashiwai, traduit lui aussi par Alice Hureau et publié bien entendu également chez le même éditeur.

La bibliothèque des rêves secretsde Michiko Aoyama, traduit du japonais par Alice Hureau, éditions Nami, en librairie depuis le 17 mai 2022, publié chez J’ai lu le 24 mai 2023

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