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samedi 15 janvier 2022

Sur le divan de mes patients de Jérémy Gallen

J'ai trouvé Sur le divan de mes patients à mon retour du Mexique et je dois dire que ce fut un premier plaisir que de retrouver le livre "papier" après avoir parfois peiné à apprécier des écritures numériques.

Jérémy Gallen s'adresse à un lecteur comme vous et moi, sachant lire, mais n'ayant pas de connaissances pointues en psychologie. Il relate avec des mots simples, néanmoins précis, des instants de cures ayant vertu d'exemples et qu'il a menées avec des patients.

Certains patients prononcent dans son cabinet (et c'est normal en l'occurrence), des phrases très révélatrices, parfois presque sans s’en rendre compte. Tout en étant un thérapeute peu conventionnel cet homme s’appuie avant tout sur les ressources des gens pour les rendre véritablement acteurs de leur reprise en main.

Il pointe des concepts qu'il est utile de comprendre comme la plasticité psychique (p. 30), ou la dissonance cognitive (p. 51). C'est surtout la difficulté de la reconnaissance de l'altérité qu'il nous rappelle à plusieurs moments.

Il met le doigt sur ce qui, après coup, peut sembler être une évidence: la profusion des écrans est un carburant pour la procrastination et il encourage par ailleurs à pratiquer régulièrement une diète médiatique (p. 153) afin de préserver notre intégrité psychique et j'ajouterai notre moral aussi.

Il écrit avec sérieux mais aussi avec humour, étant même capable d'assumer avec honnêteté ses propres travers narcissiques (p. 163). Il explore le piège de la perfection et nous encourage à consentir à n'être "que" suffisamment bien en soulignant que pour y parvenir il faut réussir à se satisfaire de ce qu'on a ou nous donne (p. 67). Si quelqu'un ne change pas un comportement dont pourtant il se plaint c'est sans doute qu'il n'est pas prêt à renoncer aux bénéfices secondaires qu'il en retire (p. 20).

Il y a du bon sens dans ses constats. Il est vrai qu'au lieu de viser à améliorer une stratégie pour tenter de faire mieux il peut être judicieux d'opter pour une autre … stratégie. Autre exemple en nous démontrant qu'il ne suffit pas de considérer un verre moitié plein "ou" à moitié vide car il est en fait les deux à la fois (p. 102).

En résumé voilà un ouvrage bien utile pour celles et ceux qui traversent une étape difficile (deuil, licenciement, rupture ou toute autre détresse existentielle). Il peut également inspirer les thérapeutes puisque l’auteur a souhaité, en exemplifiant certains cas rendus anonymes, remercier ceux qui l’ont fait avancer dans sa pratique, grâce aux progrès réalisés en thérapie. On en tirera profit en le lisant, … et en le reprenant régulièrement.

Jérémie Gallen est psychologue clinicien et psychothérapeute. En 2015, il a lancé sa chaîne Youtube de vulgarisation psychologique et de psychanalyse Va te faire suivre qui compte aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers d’abonnés. Il a été Professeur vacataire à l’université et il est également co-fondateur de l’application de psychothérapie "FeelGood" qui permet d’offrir en tout temps et à distance une écoute professionnelle aux gens qui souffrent.

Sur le divan de mes patients de Jérémy Gallen, Editions Favre, en librairie depuis el 15 janvier 2022

dimanche 14 janvier 2018

Patients de Grand Corps Malade

On pourrait s'attendre à ce que je parle du film. Je ne l'ai pas vu. Il n'était pas programmé près de chez moi. Plus exactement je n'en ai vu que la bande-annonce. Et j'ai retrouvé exactement l'atmosphère que j'ai imaginée en lisant le livre.

Car Patients fut d'abord un livre. Fabien Marsaud y offre un témoignage où les prénoms des protagonistes ont été changé pour préserver l'anonymat ... et éviter les ennuis.

On le connait sous son nom de scène, Grand Corps Malade, mais au moment de l'accident il était Fabien, un tout jeune homme d'à peine vingt ans qui se rêvait un avenir de basketteur plutôt légitime au regard de sa taille.

Je savais qu'il avait eu un accident en plongeant dans une piscine où il n'y avait pas suffisamment d'eau et qu'il s'était endommagé les vertèbres cervicales. Et qu'à force de volonté il avait réussi à remarcher après avoir connu un épisode tétraplégique.

J'avais découvert ses textes dès 2006, à la sortie de son premier album, Midi 20 (l'heure de son accident) et ces textes m'ont immédiatement parlé, quels que soient les sujets abordés, souvent des faits de société. Grand Corps Malade a le chic pour slammer haut et fort ce qu'on bougonne tout bas sans parvenir à trouver les mots pour exprimer notre rage, notre colère pu notre peine.

Il dénonce ce qui ne va pas et son nom de scène lui allait comme un gant, sorte de métaphore du mal être sociétal. Je n'avais pas noté qu'il n'abandonnait jamais sa béquille. Que d'aide temporaire elle est devenu outil définitivement indispensable.

Je viens de lire son livre et j'ai appris beaucoup de choses. D'abord que son accident, qu'il qualifie de très con, est très courant. C'est la deuxième cause de tétraplégie après les accidents de la route. Un tétra c'était pour moi un mec en fauteuil roulant qui ne peut pas marcher. J'étais loin de me douter de tous les inconvénients de cette situation, l'absence d'abdominaux qui empêche de pouvoir crier, l'impossibilité de maitriser ses sphincters, et beaucoup d'autres ennuis. Je ne me doutais pas que certains paraplégiques pouvaient avoir perdu la conscience des convenances sociales et du du paraître bien, ce qui se traduit par l'incapacité de censurer les injures.

Et pourtant je connaissais la vie d'une personne contrainte à la position couchée et dépendante des autres pour tout puisque j'avais lu (et beaucoup aimé) en 1997 Le scaphandre et le papillon, dans lequel Jean-Dominique Bauby raconte sa vie après son attaque cérébrale et son expérience du locked-in syndrome. Je me souvenais parfaitement de souffrances terribles quand un aide-soignant ouvre les rideaux et lui souhaite une bonne journée sans remarquer qu'un rayon de soleil va lui bruler la rétine et qu'il devra supporter la douleur jusqu'à l'arrivée de quelqu'un dans sa chambre puisqu'il est incapable de manipuler une sonnette. Je sais aussi combien l'escarre est une misère.

Fabien relate des anecdotes semblables. Comme lorsque son fauteuil roulant tombe en panne de batterie au milieu de sa chambre, à l'heure du déjeuner et qu'il ne peut rien faire, qu'attendre, en pensant à Michel Blanc coupé du monde sur le télésiège dans Les bronzés font du ski.

Attendre est un mot-clé, d'où le terme de patients avec toute la polysémie qu'il recèle. Pas facile de s'occuper, de niquer une heure comme l'écrit Fabien en reprenant l'expression de son pote Farid.

Il écrit sans tabou, sur les misères quotidiennes, comme sur les relations handicapés-soignants, et aussi sur la dépression et le suicide. Il raconte aussi de "vieilles" blagues témoignant d'un solide sens de l'humour et va jusqu'à relater des escapades dignes de collégiens (p. 110). Il appelle un chat un chat et un homme sur un fauteuil roulant un handicapé. Ce faisant il lui redonne sa dignité.

L'histoire de Fabien est en quelque sorte heureuse car un mois après l'accident il sent qu'il peut bouger un orteil, ce qui autorise le diagnostic de "tétraplégique incomplet", avec quelque espoir de récupération supplémentaire, sans savoir de quel ordre, car personne dans ce bateau ne sait quand le voyage s'arrêtera et jusqu'où il va nous mener (p. 73).

Il parvient à remarcher dans un délai inférieur à deux ans mais quinze ans plus tard il ne peut  toujours pas se passer de la béquille pour soutenir son coté gauche. Il a conservé des séquelles importantes, mais le combat de l'autonomie est gagné et c'est le respect qu'il a pour ceux qu'il a croisés et qui sont encore face au combat qu'il ne gagneront pas qu'il a voulu écrire le livre (il aura mis 15 ans avant de l'entreprendre), et plus tard le scénario d'un film, puis en fin de compte s'engager dans la réalisation.

Ce témoignage n'est pas une thérapie. On pourrait regretter, mais il n'est pas non plus une autobiographie (ni le film un biopic) sur Grand Corps Malade. Il ne dit pas pourquoi ni comment il est devenu l'artiste musicien que l'on connait. C'est à peine si de temps en temps il exprime son regret de ne plus faire de sport de haut niveau, même si la rééducation est une forme de sport.

On remarque une sensibilité à la musique, la façon dont il parle de Farid jouant de la guitare pour tromper l'ennui le dimanche, son admiration pour ce garçon n'ayant jamais étudié la musique et chantant juste a pu agir comme un modèle. Plus tard c'est Eddy, son nouveau compagnon de chambrée avec qui il partage le goût du rap.

Fabien Marsaud est devenu slameur et poète auteur-compositeur-interprète dès 2005. Il a proposé, entre autres, plusieurs représentations, seul face au public du Réservoir, assuré la première partie du concert de Cheb Mami sur le parvis du Stade de France et celle de Mouss et Hakim à la Boule Noire. L'année suivante, il publie son premier album, Midi 20, classé 10ᵉ sur 200 parmi les meilleures ventes d'albums. En 2008, il sort un nouvel album, Enfant de la ville. Ses mots sonnent juste, dans un français parfait et néanmoins accessible. Le succès a été immédiat, et mérité.

Je vous encourage autant à lire le livre qu'à voir le film. Le deux sont complémentaires. Ce qui est certain c'est que le film ne dessert pas le livre. Ils sont tous les deux de nature à changer notre regard sur la population en fauteuil et c'est important.

J'ai vu le film ensuite et je l'ai apprécié également.

Patients de Grand Corps Malade, chez Don Quichotte 18 octobre 2012

vendredi 23 novembre 2012

Au pays des kangourous couronné par un Prix littéraire


Le Prix Littéraire Folire a été créé en 2011 d’un partenariat original entre le Centre Hospitalier de Thuir (Etablissement Public de Santé Mentale des Pyrénées-Orientales), la Caisse d’Epargne Languedoc-Roussillon et le Centre Méditerranéen de Littérature (CML).

Il a pour objectif de permettre aux personnes souffrant de troubles psychiques de couronner la qualité littéraire d’un récit ou d’un roman d’un jeune auteur francophone. Composé de 58 patients de l’établissement de santé, le jury avait la lourde tâche de départager les trois finalistes de l’édition 2012 :
  • Gilles Paris, Au pays des kangourous (Don Quichotte)
  • Julie de La Patellière, Notre nuit tombée (Denoël)
  • et Martin Belskis, Dans le square (Buchet Chastel). 
Réuni aujourd'hui le jury a réparti ses votes entre Gilles Paris, qui obtint 36 voix,  Julie de La Patellière 12 et Martin Belskis 10. Le Prix Folire 2012 a donc été attribué à Gilles Paris au premier tour du scrutin. Il y a des partis politiques qui ne sont pas capables de faire aussi bien !

Après Patrick Poivre d'Arvor en 2011, le parrainage de la manifestation sera assuré cette année par Bernard Pivot de l’Académie Goncourt. Cette annonce fut très appréciée parce qu'elle signe un encouragement pour les jurés-patients et une forme très nette de reconnaissance.

De son côté Gilles Paris a déclaré son émotion, en particulier parce que son livre a été choisi par des patients qui comme lui, connaissent la dépression, qui est aussi le sujet de son roman. Peut-être me trompais-je en relevant dans la chronique que j'avais écrite à propos du livre en janvier dernier cette phrase de l'auteur : La dépression est un miroir devant lequel personne n’a envie de s’arrêter.

Le roman abordait en tout cas cette maladie du point de vue d'un enfant et avec une bonne dose d'humour, sans concéder à la gravité du sujet, ce qui était une des qualités du livre. Sans connaitre les deux autres finalistes je me réjouis du couronnement de Gilles Paris.

L'an dernier le jury, qui se réunissait pour la première fois avait attribué le Prix Folire le vendredi 25 novembre 2011 à Alain Llense pour son premier roman  «Elle fut longue la route » (Ed. Talaïa).
Gilles Paris Au pays des kangourous Editions Don Quichotte 18€30, 256 pages

jeudi 4 mai 2017

Sauveur saison 2 puis 3 (et bientôt 4)

Les fidèles lecteurs de Marie-Aude Murail ont de quoi se réjouir : le troisième tome de Sauveur & Fils est sorti en mars dernier, toujours à l'Ecole des loisirs.

On avait quitté la famille Saint-Yves à la fin du premier après la terrible confidence de Sauveur à son fils sur sa naissance. Lazare avait pris les choses avec la philosophie qu'on lui connaît, exprimant très jeune son souhait de marcher dans les pas de son père en devenant psychologue plus tard. Sauveur l'avait mis en garde (page 115) : n'oublie pas même si tu es très malin que tu n'es pas tout-puissant.

Le conseil aurait valu à lui-même car dans le troisième opus on a confirmation que personne n'est parfait, même un psy. Chacun peut déraper ...

Si quelques mois s'étaient écoulés entre le 1 et le 2, ce qui a laissé en quelque sorte aux personnages le temps de "vivre leur vie", les suivants s'enchaînent sans rupture et le lecteur a encore plus envie de connaitre la suite de leur parcours. On referme le dernier le 25 décembre 2015, ce qui laisse à Marie-Aude une belle marge pour poursuivre.

Les consultations du psychologue clinicien atypique (il me semble) reprennent avec des patients connus mais d'autres se présentent. De livre en livre l'auteur décrypte les évolutions sociétales avec une écriture accessible. Elle puise ses "munitions", selon ses propres termes, dans son entourage, mais surtout dans les journaux car la réalité se charge de lui fournir matière à réflexions.

Par exemple les dégâts que les réseaux sociaux peuvent faire sur les adolescents. Un iPhone à 700 boules (p. 70) peut se révéler être une arme de guerre. Tous ceux qui pensent que le harcèlement scolaire ou la théorie du complot chez les ados sont des mythes feraient bien de la lire.

Les enfants vont mal ! J'ai entendu Marie-Aude le déplorer au cours d'une rencontre organisée par son éditeur. Elle ne fait pas que le dire. Elle démontre les effets des changements de mode de vie. Par exemple en pointant (saison 3) une petite Ysé, au bord du burn-out à trois ans parce qu'elle se fade du 7 h 30-19 heures à l'école. Sa grande soeur, qui ne peut dormir qu'avec des somnifères, ne se porte guère mieux. Et un autre des patients de Sauveur n'a pas le droit de se rêver  plombier parce que ce n'est pas le métier rêvé par ses parents.

Ce qui est très chouette c'est que toutes les générations soient présentes. Le vieux de service (Jovo, si attachant), les familles explosées en attente de recomposition, le père absent, ou trop présent et débordé, dépassé, la cinquantenaire qui scrute Meetic ... sans tomber dans le travers de la happy-end systématique en littérature jeunesse. Ni pour le nouveau couple "Sauveur et Louise", ni pour Gabin et sa mère, ou Camille et sa fille. 

La famille traditionnelle n'existant plus, on devait inventer du nouveau pense Sauveur (p. 59). Mais ce n'est pas une mince affaire. Parce que (et c'est moi qui le dit) l'école traditionnelle n'existe plus, non plus et l'entreprise traditionnelle pas davantage. Y a plus que la baguette de pain qui soit ... tradi.

Marie-Aude ose quand c'est utile le langage SMS (encore que j'ai l'impression qu'il soit de moins en moins employé, en voie de remplacement par les vidéos, snapchat et autres joyeusetés éphémères)  . mais surtout elle nous explique (je dis nous car bien que publiés en littérature jeunesse ces romans sont tout à fait à la portée des adultes, voire même recommandés), avec des mots simples, des mécanismes tels que le B.A. BA du transfert et du contre-transfert.

Il ne faut pas croire pour autant que c'est un ouvrage de conseils au sens classique du terme. Part du principe que quoique tu fasses avec tes enfants tu as tort. Tu verras c'est très soulageant (p.90) dit Sauveur avec bon sens.

Nul doute que la série Sauveur fera date, pour sa vulgarisation de l'apport psychologique dans le bien-être des ados ... et des parents, mais aussi son panorama des évolutions sociétales.

Le troisième tome se prolonge avec des conseils de lecture pour approfondir certains sujets.  Ça sent la fin et pourtant le soir de la remise des Pépites 2016 au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil Marie-Aude, très heureuse, avait annoncé qu'elle portait dans son coeur le numéro 4.

On peut donc espérer que Sauveur ne prenne pas sa retraite et que Marie-Aude Murail continue longtemps encore de nous faire partager sa vie et son job avec beaucoup d'humanité.

Sauveur & Fils de Marie-Aude Murail à l'Ecole des loisirs, recommandé dès 13 ans
Saison 1 parue en avril 2016
Saison 2 parue en novembre 2016
Saison 3 parue en mars 2017

lundi 27 novembre 2017

La Folie en tête à la Maison de Victor Hugo

Les expositions programmées à la Maison de Victor Hugo se suivent et ne se ressemblent pas même si le grand écrivain en est forcément le fil rouge.  La folie succède aux costumes espagnols.

Cette exposition est organisée de façon chronologique à travers quatre grandes collections européennes, pour mettre en lumière près de 200 oeuvres parmi les plus anciennes et  qui ont été peu ou pas vues en France.

Clandestines, fragiles, jetées sur les murs de l’asile ou sur des matériaux de hasard récupérés en cachette, dessins ou peintures, broderies ou objets, chacune de ces oeuvres, nous ouvre un univers et nous plonge aux racines de l’Art brut, justifiant le sous-titre de l'exposition, Aux racines de l'art brut.

Cette exposition s'ancre bien évidemment dans la vie de Victor Hugo qui a été confronté à la folie de son frère Eugène puis de sa fille Adèle avec comme fil conducteur l'évolution du regard porté sur la folie au XIX° siècle. La folie est alors volontiers l'explication rationnelle de l'irrationnel auquel le siècle ne croit plus.

Philippe Pinel (1745-1826) fut précurseur de la psychiatrie en osant le premier retirer les chaines des malades mentaux dès 1792. Après la Révolution française, il bouleverse le regard sur les fous en affirmant qu'ils peuvent être compris et soignés.

C'est une chance que les aliénistes aient porté une attention soutenue aux productions de leurs malades et qu'ils les aient conservées. Beaucoup ont une âme de collectionneur, pour le plaisir, ou à des fins thérapeutiques car certains les suscitent parfois à des fins "d’art-thérapie".

lundi 30 janvier 2017

Le parfum de l'hellébore de Cathy Bonidan

Le parfum de l'hellébore appartient aux livres que l'on est heureux d'avoir débusqué. Son parcours est plutôt emblématique des nouvelles pratiques d'édition : il est passé par les ondes numériques où fort de son succès il a pu se projeter sur les rayons des libraires.

J'ignore si cet envol s'est accompagné de modifications. En tout cas, même si j'ai apprécié la fraicheur de l'écriture, il me semble qu'il aurait gagné à être retravaillé. Dans la forme surtout, et dans le déroulé de l'histoire qui s'articule en deux parties qui ne sont pas assez distinctes de mon point de vue.

On m'objectera que la critique est facile. Il n'empêche que la lecture souffre d'une progression dramatique qui se cherche et que le surgissement du personnage de Sophie est un peu artificiel, même si son parcours de vie est très touchant. Elle exprime avec des mots très justes le mal-être d'un enfant (quel que soit son âge) quand il réalise qu'il n'existe pas -ou plus- pour la personne qui lui a donné la vie. (p. 233)

Ce livre, qui est malgré tout remarquable pour un premier roman, mérite amplement son destin. On aimerait savoir pourquoi Cathy Bonidan a choisi de traiter l'anorexie mentale et l'autisme au travers de deux personnages ayant vécu il y a soixante ans. Peut-être pour mettre ces sujets encore si douloureux à distance et pouvoir les traiter avec une relative espérance.

Quand on est confronté à ces maladies (et en tant qu'institutrice elle l'est forcément) on se sent si démuni qu'on ne peut que rager du peu de progrès que la médecine fait. Il reste tellement à entreprendre pour améliorer la vie de ceux qui en sont atteints !
Derrière les grilles du centre psychiatrique Falret, s'épanouissent les hellébores, ces fleurs dont on pensait qu'elles soignaient la folie. Est-ce le secret de Serge, le jardinier taciturne qui veille sur les lieux, pour calmer les crises de Gilles ? Toujours est-il que le petit garçon, autiste de onze ans, s'ouvre au monde en sa présence.
Deux jeunes filles observent leur étrange et tendre manège, loin des grandes leçons des médecins du centre. Anne a dix-huit ans, c'est la nièce du directeur. Fuyant un passé compromettant, elle a coupé tout lien avec ses proches, si ce n'est sa meilleure amie, avec qui elle correspond en cachette.
Elle se lie d'amitié avec Béatrice, malicieuse jeune fille de treize ans, qui toise son anorexie d'un œil moqueur, pensant garder le contrôle des choses. Mais rien ne va se passer comme prévu.
La thérapie par les plantes, ce n'est pas nouveau. La méthode est connue sous le nom (peu élégant) d'hortithérapie. Elle a été fondée dès la fin du XVIII° siècle par le psychiatre américain Benjamin Rush, mais elle est encore très peu développée en France.

Jardiner présente de nombreuses vertus : les patients se trouvent en plein air, sont rendus actifs, apprennent de la nature à être patients, et aussi à jouir des résultats de leurs plantations. Les émotions qu'ils ressentent sont positives notamment dans l'accompagnement de l'autisme, de la maladie d'Alzheimer et de nombreuses dépressions.

Quand on connait un peu la botanique on sait que l'hellébore n'exhale aucun parfum. Mais ce qu'on sait aussi c'est la délicatesse de ces fleurs, également appelées roses de Noël car elles s'épanouissent au coeur de l'hiver et il n'est pas rare de voir leurs tiges percer un tapis de neige. Ma grand-mère en faisait pousser quelques pieds. Jamais nous ne coupions ces fleurs de manière à profiter de leurs corolles jusqu'au printemps. Et quand il m'arrive encore d'avoir ces renoncules à la maison, je les laisse en pot.

On pensait dans l'Antiquité que la plante pouvait guérir de la folie, ou du moins de ce qu'on désignait sous le terme de mélancolie. C'est donc une belle idée que de l'avoir choisi comme titre du roman. Par contre, même si la photo de la couverture est magnifique on se demande pourquoi avoir placé des variétés anciennes de carotte dans les mains de l'enfant ...

Il faudra garder le nom de Cathy Bonidan en mémoire et surveiller la parution de ses prochains romans. Il y a dans celui-ci des pépites très prometteuses et un ton positivement féministe. Elle pointe le lien qui pourrait exister entre l'activité intellectuelle (p. 69) et l'impossibilité de prendre du poids. Elle a raison de souligner (p. 282) qu'il est parfois difficile d'avoir le recul nécessaire pour décrypter le journal de quelqu'un comme s'il ne s'agissait pas de sa propre existence.

Elle a aussi le mérite de citer Leo Kanner (p. 33) considéré avec Hans Asperger, comme un des pères de l'autisme infantile. Et de nous donner quelques citations fort bien choisies. Comme celle-ci de Bruno Bettelheim, page 69, qui éclaire les freins de ces enfants à rentrer dans les apprentissages de manière classique : L'enfant pense que, s'il étudie la nature, il ne comprendra que la nature, tandis que, s'il apprend à lire, il craint d'apprendre à comprendre n'importe quoi, même ce dont il pense qu'il ne doit pas savoir le premier mot.

Celle-ci encore d'Emilio Rodrigué : Je pense que l'angoisse de l'enfant autistique est semblable à celle qui est engendrée par la mort imminente. (p. 97)

Le parfum de l'hellébore de Cathy Bonidan, éditions de la Martinière, en librairie depuis le 12 janvier 2017

lundi 22 septembre 2014

Hippocrate de Thomas Lilti

(le 21 février 2015)
Le jeune médecin refuse la blouse tachée que lui tend l'intendante. Pas de chichi, elle a été lavée. Ce sont des taches propres.

La réplique a son effet comique. Sauf pour les étudiants en médecine (ou en pharmacie) qui ont tous vécu cela. Hippocrate commence avec légèreté mais le film aborde l'hôpital sous un angle inhabituel, celui de la responsabilité (ou de l'impunité) des médecins en situation de faute professionnelle.
Benjamin (Vincent Lacoste) va devenir un grand médecin, il en est certain. Mais pour son premier stage d’interne dans le service de son père (Jacques Gamblin), rien ne se passe comme prévu. La pratique se révèle plus rude que la théorie. La responsabilité est écrasante, son père est aux abonnés absents et son co-interne, Abdel (Reda Kateb), est un médecin étranger plus expérimenté que lui. Benjamin va se confronter brutalement à ses limites, à ses peurs, celles de ses patients, des familles, des médecins, et du personnel. Son initiation commence.
Dire que le réalisateur a voulu dénoncer le féodalisme du système hospitalier français est exact mais j'ai trouvé que c'était avant tout une histoire d'amitié et de fidélité.

Thomas Lilti est médecin et fils et de médecin, comme Benjamin (second prénom du réalisateur). Il fut un étudiant brillant. La médecine lui a en quelque sorte été imposée mais il réussit à mener en parallèle une carrière de réalisateur, tout comme Martin Winckler qui est médecin et écrivain. Il a notamment publié La Maladie de Sachs, Le Chœur des femmes, En souvenir d’André ... qui tous abordent la médecine sous un angle critique, et très humain.

Tout ce qui figure dans son film est donc clairement inspiré de faits réels. Il a d'ailleurs tourné dans un hôpital où il a exercé. Malgré tout, il n'est pas dans une posture descriptive ni caricaturale. On sent que l'hôpital est un lieu de vie avec des ambiances différentes entre les chambres des malades et celles des internes de garde, les salle de soins ou de réunion.

Le service n'est pas gigantesque : 10 chambres, 18 patients, mais certains comptent double ou triple. Benjamin est là pour 6 mois. Il est immédiatement "cueilli" par la détresse d'une anorexique. Tu verras, on s'habitue, lui dit-on pour l'encourager.

Il va enchainer les vexations ou les désillusions. A commencer par une ponction lombaire qu'il ne parvient pas à faire. Suivra une séance de bizutage. Le spectateur est saisi lui aussi par la nature des graffitis à dominante vulgaire et sexiste.  Le contraste entre le bonjour joyeux et l'annonce d'un décès est déroutant. Et les entretiens avec les familles ont de quoi glacer le spectateur. La loi Leonetti ne semble pas réellement appliquée. Le film présente une situation très caractéristique de la médecine française : on ne tient pas compte de l’avis du patient ni de sa famille. Moi qui espérais qu'on avait progressé dans l'humanisation des hôpitaux et que l'annonce d'une grave maladie était désormais codifiée ...

Benjamin vit désormais dans un quasi huis-clos. C'est que lorsqu'on est interne, on passe presque la totalité de son temps à l’hôpital. Les loisirs y sont restreints. On se demande si regarder la série télévisée Dr House est un bon moyen de se changer les idées... A signaler que Martin Winckler en a fait une analyse passionnante.

Il ne fait aucun doute que le scénario est construit sur des faits réels, ou du moins totalement plausibles. Avoir sollicité de vraies infirmières pour interpréter "leurs" rôles fait gagner en authenticité. Le film peut davantage encore dénoncer une réalité assez caractéristique de la France en oscillant avec intelligence entre l'entraide et l'abandon, ce qui permet de dénoncer la violence institutionnelle qui renvoie à la solitude.

Il rend hommage aux internes étrangers (à propos desquels il confie qu'ils l'ont beaucoup aidé dans son parcours), en plaçant le personnage d’Abdel au centre du récit. Reda Kateb recevra un très mérité César du  Meilleur acteur dans un second rôle à la Cérémonie des César le 20 février 2015.

Certains vivent encore d'espoir : on n'est pas des surhommes, alors si on peut pas compter les uns sur les autres on est foutu. D'autres sont désabusés : c'est pas un métier, médecin, c'est une espèce de malédiction.

Thomas Litli interroge les questions de morale et de conscience par rapport à la loi et à l'éthique à sa manière. La rentabilité pèse aussi dans les prises de décisions. Hippocrate, s'il fait référence au serment, se révèle surtout être un film qui dénonce l'hypocrisie, celle de l'autorité.

Après Hippocrate, on se dit qu'on ne regardera plus un hôpital de la même manière.

dimanche 8 septembre 2013

Omar réalisé par Hany Abu-Assad, My sweet Pepperland de Hiner Saleem, Imagine de Andrzej Jakimowski, Layla Fourie de Pia Marais et Walkoda de Lucia Puenzo en compétition pour Paysages de cinéastes


(mise à jour 25 septembre 2013)

Puisque Mon âme par toi guérie de François Dupeyron était hors compétition ce sont 5 films "seulement" qui ont concouru. Tous remarquables et il faut saluer la programmation de Carline Diallo, la déléguée générale du festival.

Omar, un film palestinien, fut le premier projeté. Une tragédie sur fond politique soutenu par une très belle histoire d'amour. Le réalisateur exploite une situation plausible : des amis d'enfance veulent s'engager dans la résistance mais sans en avoir les moyens techniques. L'opération tourne mal. Omar est capturé par l'armée israélienne. Après un épisode de torture il est relâché contre la promesse d'une trahison.

Hany Abu-Assad fouille la question de la loyauté, de la fidélité et de l'amitié. il aborde le sujet sous différents angles selon un scénario qui fait penser à de multiples reprises au mythe de Cyrano qui se sacrifie par amitié et qui sacrifie du même coup un amour qui aurait pu être partagé.

Les scènes sont filmées avec une qualité si proche du documentaire que le spectateur oublie qu'il s'agit d'une fiction. La guerre des pierres est présente. Tout sonne juste. Les plans sont conçus de manière à donner le soupçon jusqu'à la révélation finale, faisant mentir l'adage qui voudrait que les secrets soient censés rester secrets.

Le film a saisi l'assistance qui avait le sentiment d'avoir vu d'emblée un long métrage digne de recevoir le premier prix.
My sweet Pepperland nous a transporté en Kurdistan, un pays laissé en ruines par Sadam Hussein. la démocratie peine à s'y installer du fait de l'incompétence magistrale des nouveaux responsables.

Un résistant rentre chez lui pour occuper un emploi de policier, au fond du fond du pays, croyant qu'il va y trouver la tranquillité parce qu'il ne s'y passe jamais rien.

Ce western moderne rythmés par les règlements de comptes et les trafics est tourné dans des paysages sauvages grandioses baignés d'une lumière irréelle. La musique et la poésie ont une place capitale. Il est encore une fois question d'honneur, de rapports de forces et des rapports entre homme et femme.

Layla Fourie a été tourné en Afrique du Sud et c'est là encore un film politiquement très fort. Les mêmes thèmes se retrouvent ici, sur cet autre continent où l'apartheid renforce les différences.

Les dialogues se concentrent souvent dans des échanges de regard. Le poids de celui de l'enfant qui sait pèsera-t-il plus lourd que celui de la mère impuissante ? On assiste à une forme de huis-clos en extérieur qui est un véritable thriller. Un cas de conscience insoluble où les mensonges appellent les mensonges comme une spirale.

Imagine est un film très touchant puisqu'il traite le sujet de la non voyance. Une nouvelle fois mensonges et faux-semblants sont au coeur du sujet. Mais cette fois avec un humour délicat et une grande poésie.
Ian est un instructeur en orientation spatiale qui arrive dans une clinique ophtalmologique réputée de Lisbonne où il doit piloter une thérapie. Parmi ses patients atteints de cécité, il rencontre Eva, une jeune femme qui cache son handicap. Ian pratique des méthodes suscitant des controverses au sein de l’équipe de la clinique, mais il gagne la confiance des ses patients, ce qui exacerbe la jalousie du directeur de l'établissement.
Les plans ont parfois quelque chose de surréaliste avec un travail de cadre très soigné. L'interprétation est exceptionnelle et troublante. On y croit. C'est mon coup de coeur.
Walkoda, enfin, nous transporte en Patagonie, à l'époque où c'était un refuge pour d'anciens nazis. Essais thérapeutiques, chantage, jeux de séduction troubles ... et très sombres malgré de belles images.

Palmarès ici

lundi 11 novembre 2013

Dr House, l'esprit du Shaman, une analyse de Martin Winckler, chez Boréal

Si je vous dis House... j'imagine que vous ferez le lien avec le fameux toubib, héros de la série phare de la Fox. Ce n'est pas que je sois une fan de cette série télévisée mais quand j'ai su que Martin Winckler en avait disséqué les 177 épisodes je n'ai eu que deux envies : visionner toutes les saisons que j'avais en retard et lire son analyse, Dr House, l'esprit du shaman.

Martin Winckler avait 3 bonnes raisons de s'atteler à l'analyse de House. Il adore les séries télévisées, il est médecin, et surtout il est passionné d'éthique.

Quant à moi j'aime l'oeil et la plume de Martin Winckler dont j'ai chroniqué plusieurs ouvrages, je connais l'univers médical et j'ai subi une tendinite calcifiante. Ne croyez pas que j'ai cherché à élucider le mystère de son apparition. Personne ne sait pas le pourquoi du comment de cette affection. J'avais simplement besoin d'un dérivatif pour supporter de rester des heures sur le canapé avec une poche de glace sur l'épaule.

J'ai donc visionné les épisodes que je n'avais pas suivi au moment de leur diffusion sur le petit écran.  Et j'ai lu le livre, passant parfois de l'un à l'autre. J'ai compris beaucoup de choses dans la façon qu'ont les médecins de considérer certaines situations, et j'applique depuis, non sans humour, la méthode du diagnostic différentiel à toutes sortes de situations.

Il ne s'agit pas d'aimer ou de ne pas aimer la série, ni même le personnage. Le recours quasi systématique à l'imagerie médicale, les effets spéciaux, l'absence d'anesthésie locale, l'abondance de fleurs dans les chambres (peu hygiénique) ... tout cela n'est guère réaliste et peut déranger. D'ailleurs l'hôpital est un décor de cinéma et tous les "patients" sont des personnages fictifs, faut-il le souligner ?

Santé mentale et folie sont des thèmes récurrents. L'enjeu est de comprendre comment fonctionne le cerveau humain, celui des médecins, celui des patients, et donc aussi le nôtre. Et de réfléchir sur des questions d'ordre éthique que l'on met en général de côté. Jusque là j'associais ce terme à "la non-assistance à personne en danger". Mais, et ce n'est qu'un exemple, quand ladite personne refuse les soins ... on se trouve dans un contexte que la déontologie occulte lâchement. Pour y avoir été confrontée l'été dernier je peux vous dire que rien n'est simple. Après cela on regarde autrement les séquences où l'on voit House soutenir le point de vue du patient chaque fois que celui-ci choisit en connaissance de cause, ce qui suppose au préalable de connaitre toute la vérité.

De la même façon mon point de vue sur l'emploi des analgésiques a évolué... après cette lecture et ... ces deux mois de tendinite calcifiante qui furent un vrai calvaire, jour et nuit. Je ne savais pas que ce type de douleur pouvait altérer la capacité à penser.

Martin Winckler a raison de le souligner : House est une série atypique, et Gregory House également. C'est un éternel patient, victime de médecins moins intelligents que lui, et qui met toujours tout en oeuvre pour éviter de reproduire ce qui lui est arrivé. Il le montre écorché vif, en pointant ses systèmes de défense, et en prouvant qu'il choisit toujours ce qui lui semble juste, même si c'est à ses propres dépends, ce qui au final nous le rend sympathique.

L'auteur fonde son analyse sur la version originale et alerte le lecteur sur les incohérences de certaines traductions qui ternissent les bijoux d'écriture que sont les dialogues. Dont acte. A commencer par les titres. Ainsi le dernier épisode, Everybody dies renvoie au premier Everybody lies.

Tout le monde ment. On verra que la vérité peut commencer dans un mensonge... que les souvenirs peuvent être erronés, que le mensonge n'est pas un problème de mauvaise foi. Son livre nous donne les clés de la psychologie intuitive, l'épreuve thérapeutique, la médecine empirique, rappelle que le placebo n'est pas un non-medicament (p.43), et que les interactions médicamenteuses peuvent causer des complications. Le tout dans un pays anglosaxon où les règles sont différentes, avec notamment l'obligation de recueillir le consentement signé avant telle ou telle intervention et la crainte constante d'une action en justice.

Martin Winckler n'analyse pas que l'angle médical. Il a repéré beaucoup d'analogies avec le film Casablanca de Michael Curtiz tourné en 1942 (p. 60 et svtes) et bien entendu avec Sherlock Holmes en comparant celui ci à House et John Watson à son grand ami Wilson. L'analyse ne prétend pas pour autant être exhaustive. Elle n'en est pas moins tout à fait passionnante. 

Dr House, l'esprit du Shaman, de Martin Winckler, Editions Boréales, octobre 2013
ISBN-13 : 9782764622018

Martin Winckler a aussi écrit En souvenir d'André, chez P.O.L. en 2012
Et le Choeur des femmes en 2009

mardi 20 juin 2023

Notre santé est en jeu de Florence Boulenger et David Ghesquières

Je suis peu coutumière des essais et si j’ai eu envie de lire lui-ci c’est en raison de son sujet.

L’idée de proposer des solutions concrètes pour réinventer notre système de santé en donnant la parole à 40 personnalités et acteurs du monde médical m’a séduite parce qu’il me semble que les solutions seront plus pertinentes si elles viennent des premiers concernés.

Florence Boulenger et David Ghesquières ont analysé le discours de professionnels - médecin, infirmier, aide-soignant, sage-femme mais également directeurs administratifs ou membres associatifs. On note des célébrité parmi les intervenants : Boris Cyrulnik, Michaël Dandrieux, Martin Winckler, Isabelle Derrendinger...

Les points essentiels sont repris sous forme de verbatims. Il en ressort des propositions d'amélioration d'un système aujourd’hui fortement menacé alors qu’il avait été classé en 2000 par l'OMS parmi les meilleurs du monde.

Les auteurs ont raison de souligner que s’il tient encore alors qu’il est aujourd'hui à bout de souffle c’est parce que les soignants ont en commun l’amour du métier (p. 22).

Notre santé est en jeu, il faudrait être sourd ou inconscient pour ne pas s’inquiéter de l’avenir de notre système de santé. Rien que l’expression présuppose une sorte d’échaudage qui présage un équilibre précaire. La crise du Covid aurait agit comme révélatrice d’une crise qui de toutes façons ne pouvait que se produire.

samedi 18 mars 2017

Le serment d'Hippocrate

Le Serment d'Hippocrate est une comédie grinçante, intelligente, dont on ressort galvanisé malgré l'acidité des propos, et leur pertinence aigüe.

Il ne fait pas de doute que chacune des répliques a été entendue par Louis Calaferte, dont je ne savais pas qu'il pouvait écrire dans ce registre.

Et voilà un des mérites, et non des moindres du metteur en scène, Patrick Pelloquet, que d'avoir modifié l'image que l'on a de cet auteur, resté dans les mémoires pour son coté sulfureux qui lui valut d'être censuré.

On ignore que, dans sa vie quotidienne, il a souffert mille martyres, imputables autant à la maladie qu'à l'incompétence des médecins entre les mains desquels il a transité. Il a réussi à passer outre ses états d'âme et à les transcender en nous offrant ce petit bijou que l'on suce avec délice comme un de ces bonbons acides qui pourtant abîment l'émail de nos dents.

La bande-son nous propulse dans les années 80 avec un extrait d'émission de Danièle Gilbert, et l'esthétique retenu nous renvoie dans cette même période, au moment de l'écriture de la pièce, avec un décor typique aux tapisseries surchargées de motifs, aux murs ornés d'assiettes peintes et de tableaux "home made" au point de croix.
Lampadaire, divan convertible, chaises et petite table semblent avoir été chinés le matin même juste à deux rues du théâtre, aux puces de Vanves.

Sandrine Pelloquet a eu une idée formidable en composant un décor évoquant une page de magazine, posée sur la scène, qui peut se monter en trente minutes sur n'importe quel plateau de théâtre. S'y débattent des personnages échappés d'une maison de poupée ... ou de fous, que l'on regarde à la loupe. La reconstitution est parfaite ... jusqu'aux ombres et lumières sur le papier peint. Cela donne visuellement une profondeur de champ inhabituelle au théâtre et souligne l'aspect documentaire du propos même si on est incontestablement dans le registre de la tragi-comédie. Pour peu qu'on l'écoute, le discours tend à éveiller les consciences.
Lucien et Madeleine hébergent chez eux "Papa", père de Lucien, qui ne se sent pas très bien, et "Bon Maman" 77 ans, mère de Madeleine. Nous pénétrons dans leur intimité le jour ou "Bon Maman" fait une syncope pendant le déjeuner. Le médecin de famille étant absent, on fait appel au docteur Blondeau choisi au hasard sur l’annuaire… Commence alors pour la patiente et sa famille une confrontation d’une justesse et d’une drôlerie irrésistible avec le monde médical…

Le spectateur est au bord de l'image et assiste impuissant aux chamailleries familiales qui, forcément, lui rappelleront des scènes vécues, fort heureusement peut-être pas en totalité. La mécanique du texte  masque des propos graves que le rire ne doit pas faire oublier. Ces petites gens sont en proie avec des choses qui les dépassent.
Oui les cimetières sont pleins de gens qui avaient une santé de fer.

On pensera plus tard aux romans de Martin Winckler. (dont le Choeur des femmes devrait figurer dans les programmes de médecine). Pour ce qui est du théâtre ce seront Molière, Labiche et Feydeau. Mais Calaferte était visionnaire en écrivant que le médecin d'aujourd'hui est avant tout un homme de recherche. Il est probable qu'à plus ou moins long terme on n'aura plus besoin de voir le malade. Plus de temps perdu en visites et à se laisser influencer par les états d'âme de la clientèle. (sic)

La chose est vraie désormais avec la percée de la e-santé, qui est tout à fait au point pour permettre d'établir des diagnostics ou d'affiner des prescriptions à distance. Et c'est un réel progrès dans le traitement de lourdes pathologies comme Parkinson ou la Sclérose en plaques.

Mais quand on a affaire à un "simple" malaise il semble que la médecine patine dans les grandes largeurs. Le proverbe qui peut le plus peut le moins n'est pas adéquat et on n'aimerait pas se trouver entre les mains d'aucun des deux toubibs de la pièce. Il n'y en a pas un pour racheter l'autre.

Le serment d'Hippocrate mérite d'être (re)lu. Qui en connait les termes ? Par exemple cette promesse d'informer les patients des décisions envisagées, de leurs raisons et de leurs conséquences; ou encore de s'interdire d'être volontairement une cause de tort ou de corruption.

On est dans le registre de la médecine "ordinaire", loin des scandales sanitaires qui secouent notre société.  On peut penser à l'affaire du Mediator qui a donné lieu à un film et à une pièce écrite par Pauline Bureau, Mon coeur, dont je parlerai bientôt. C'est presque pire car aucun des deux médecins ne cherche à s'enrichir sur le dos des patients. Aucun ne facture ses soins d'ailleurs. Et le patient est encore plus redevable de la charité qu'on lui consent.

Il n'empêche aussi que le discours du second, mettant tout sur le compte de l'intestin, s'inscrit aussi dans l'air du temps, le notre, quand on pense au succès en librairie du livre de Giulia Enders, Le charme discret de l'intestin : Tout sur un organe mal aimé, publié en 2015 chez Actes Sud.

Les situations sont cocasses, mais donc plausibles. La mise en scène de Patrick Pelloquet est aux petits oignons pour éviter les pièges de cette écriture dont le pouvoir comique est immédiat et qui pourrait verser dans le grotesque. Il a tenu à ce que le jeu des acteurs (ils sont tous excellents) permette d'entendre le dérisoire, le vide, le rien, la solitude et c'est très réussi. Tous les comédiens ont déjà travaillé avec lui et sur une pièce de Calaferte. Lui-même en est à la huitième et ce n'est pas fini puisqu'il va remonter les Mandibules en Belgique l'année prochaine.

Ce serment est un bijou. Dommage que sa programmation en intersaison l'ait écarté de l'éligibilité aux Molières.

Le Serment d'Hippocrate de Louis Calaferte
Mise en scène Patrick Pelloquet
Assistante à la mise en scène : Hélène Gay
Scénographie : Sandrine Pelloquet
Costumes : Anne-Claire Ricordeau
Lumière : Emmanuel Drouot
Maquillage : Carole Anquetil
Avec Gérard Darman, Pierre Gondard, Patrick Pelloquet, Christine Peyssens, Yvette Poirier, Georges Richardeau
Du 7 mars au 22 avril 2017
Les mardi,  vendredi et samedi à 20h 30
Mercredi et jeudi à 19h - matinée samedi à 16h
Au théâtre 14
20 avenue Marc Sangnier - 75014 Paris
01 45 45 49 77

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Laurencine Lot ou de Etienne Lizambard

vendredi 8 février 2013

En souvenir d'André de Martin Winckler chez P.O.L.


Le terme est inapproprié mais je suis une fan de Martin Winckler. J'apprécie sa manière très littéraire d'éclairer le malaise des médecins comme de dénoncer des pratiques scandaleuses, et toujours en respectant profondément les praticiens.

C'est à lui qu'on doit la Maladie de Sachs qu'il publia en 1998 et dont Michel Deville fit une très juste adaptation cinématographique. Jusque là personne ne songeait qu'un toubib puisse lui aussi être victime de burn-out.

J'avais lu le Choeur des femmes dans le cadre du Grand Prix des lectrices de ELLE et ce livre m'avait fortement impressionnée. Son inscription au programme des classes de Seconde ne serait pas un luxe. Il y a tant de choses essentielles qu'on cache aux filles ... Le corps des femmes est une terre qui leur est si souvent inconnue.

J'attendais le livre suivant depuis 2009. J'ai pourtant mis un moment avant de me décider à l'ouvrir. C'est que le thème de la fin de vie m'était devenu trop familier pour que je puisse l'aborder sans appréhension. J'avais pourtant été en quelque sorte par le magnifique ouvrage de Joyce Carole Oates, J'ai réussi à rester en vie, et puis aussi par le très beau film de Stéphane Brizé, Quelques heures de printemps, que j'estime très largement supérieur au très primé Amour de Haneke.

Quelques heures plus tard je le refermai en gardant en mémoire que les derniers moments d'un homme sont sublimes.

J'ai appris depuis que le père de Martin Winckler était médecin. Il disait que la douleur a raison contre le médecin. On doit soulager. Après on discute. Une posture que l'on retrouve dans son livre, bien évidemment.

On a toujours été très frileux en France sur le traitement de la douleur. L'auteur cite, dans des entretiens qu'il a menés avec des journalistes, l'exemple anglais car ce pays est selon lui bien en avance par rapport à nous. C'est que les Anglais n'ont pas du tout la même approche de la mort. Je me souviens de discussions passionnantes avec des amis anglais, expliquant combien il est essentiel de "voir" le corps d'un défunt pour en intégrer la perte. Ils ne s'étonnaient pas de la manie de femmes continuant des années durant à entretenir la chambre de leur bébé mort sans parvenir à en faire le deuil, tout simplement parce qu'on leur avait retiré le corps trop vite, croyant les épargner.

La France a pris au moins trente ans de retard sur l'Angleterre dans l'emploi de la morphine pour les cancéreux. On pourrait l'expliquer par la différence de religion. Les catholiques ont le sens du masochisme dont les protestants se sont dédouanés. Mais la faute en revient surtout au corps médical qui ne la prend pas en compte spontanément.

Là encore je me souviens de l'arrivée sur le marché de la crème Emla (je la cite sans lui faire de publicité) qui appliquée par exemple sur une verrue quelques minutes avant l'intervention permettait à mes enfants d'accepter l'acte sans broncher. Comme ce fut difficile de convaincre le médecin de "perdre" ce temps à attendre son effet. Ils en verront d'autres m'avait reproché ce dermato, estimant que je faisais un caprice. Je n'ai pas cédé. Qu'apporte la douleur dans ce cas si ce n'est le dégout de la médecine ?

Elle n'a d'intérêt que comme révélateur. Quand elle est signe d'alerte je l'entend volontiers. Sinon non ... mais le retard subsiste. Comme si un malade en fin de vie risquait de devenir toxico ... ! Martin Winckler démonte l'adage qui voudrait que nous sommes tous égaux devant la mort. Je vous épargnerai les scandales pour aller à l'essentiel, la question de la qualité de la survie, jusqu'à cette phrase terrible le jour où le soignant décide de jeter l'éponge : "De toute manière c'est cuit, qu'est-ce qu'on va faire de plus, le pauvre type, renvoyez-le chez lui." (p.66) Et qu'on ne me dise pas que l'auteur exagère ou romance, cette phrase là je l'ai entendue, moi aussi.

Je me suis demandé parfois si le corps médical n'en voulait pas au patient de son impuissance à le guérir. Cela n'intéresse pas les médecins de regarder cela. C'est pourtant faisable, facile sans doute pas, mais faisable oui (p. 117) et Martin Winckler prend sa plume d'écrivain pour raconter le monde comme il voudrait qu'il soit, en ayant le fantasme que ses romans soutiennent les gens qui les lisent, et peut-être les changent.

Et c'est vrai.

En souvenir d'André se greffe sur une histoire de famille (il est toujours question de filiation et de transmission dans les romans de Martin Winckler) où le personnage principal s'appelle curieusement Emmanuel Zacks, un patronyme très proche de Sachs, comme si le hasard était crédible.

Doté d'une mémoire exceptionnelle, il devient facilement médecin, c'est lui qui le dit (p. 36). On se tourne vers lui pour rappeler ce que le patient a dit. On se félicite de ses qualités d'écoute. On s'inquiète a contrario qu'il se souvienne aussi des instructions données sans réfléchir, des paroles désagréables ... "Je répondais que je ne retenais que les choses importantes. C'était faux. Je retenais tout, et il fallait que je me censure en permanence. C'était fatigant".

Ne pouvant pas s'empêcher d'entendre, il apprend à se taire. Bientôt il ne supporte plus son travail dans le service des avortements. "Ça te fait mal de leur faire mal" (p. 40). Il migre vers l'Unité anti-douleur dont, mine de rien, l'auteur dénonce les aberrations (p.61) : "pour chaque cancéreux que nous parvenions à soulager, dix étaient soumis à des chimiothérapies inutiles." Vous avez bien lu "inutiles".

Le traitement de la douleur l'amène à aider des patients qui le supplient : je voudrais dormir, rentrer chez moi. S'il-Vous-Plaît. (p. 44) 

Martin Winckler écrit aussi sur la relation amoureuse, non sans humour : Vous savez ce que font les amoureux, quand ils ont passé quarante ans ? La même chose qu'à vingt. (p. 165), sur la filiation qui se tisse entre un père et son fils, sur ce qui se joue avec les patients, expliquant au passage comment on peut agir.

Il n'élude pas la question de la légalité. Mais il ne censure pas d'effrayantes pages sur le fonctionnement des hôpitaux, la pression des laboratoires pharmaceutiques, les aberrations entre la capacité de soigner et les contraintes économiques, le droit de vie ou de mort des médecins.

On sait tout cela. On ne veut guère l'entendre. On croit qu'on passera le jour venu entre les gouttes. Illusion ... Combien de suicides bricolés pour respecter la crise de conscience du toubib qui lui, ne pèse pas très longtemps le pour et le contre en ordonnant une injection de potassium à de grands prématurés, ou en organisant un prélèvement d'organes sur des comateux ...

On a intérêt à se bien porter ... Je ne vais pas poursuivre ci en relatant un vécu personnel qui choquera en éclairant les dessous d'une médecine française peu glorieuse. J'en aurais le droit. J'ai fourni ma quote-part il y un an. Mais lisez Martin Winckler qui le fera mieux que moi.

J'allais oublier, un comble quand il s'agit de mémoire .... c'est un roman bien sur.

En souvenir d'André de Martin Winckler chez P.O.L, 2012

samedi 26 mars 2022

L’enfant parfaite de Vanessa Bamberger

L’enfant parfaite est de ces livres dont on dit qu’ils nous font l’effet d’une claque.

Roxane est une très bonne élève ramenant d’excellents carnets de notes et qui, a pratiqué le violon il y a quelques années. Elle est aimante, attentive aux autres, aux petits soins pour sa mère, une musicienne dont l’activité professionnelle est prenante mais peu rémunératrice, handicapée par des acouphènes, et qui a choisi de pratiquer l’alto parce que son registre est proche de la voix humaine.

Elle ne semble pas se rebeller face aux exigences de son père et s’entend parfaitement avec sa nouvelle femme dont elle considère la fille comme sa soeur. Elle a de bonnes amies dans un lycée prestigieux. Roxane est cette enfant parfaite dont rêvent tous les parents

A l’inverse, sa vie n'est pas idyllique. Les exigences de ses parents (eux aussi loin d’être parfaits) semblent sans limites. Celles des enseignants de sa classe de Première S à Sully sont démesurées. Si la devise du lycée est Festina lente (Hâte-toi lentement) cela reste tout de même une usine à fusées (p. 22). Cette lettre S devient synonyme de supplice sacrifice stupide, que l’auteure énumère sans placer de virgules, comme si tout était imbriqué. Son petit copain la trahit. Une épouvantable acné achève de fragiliser son estime de soi.

Elle pense avoir trouvé son salut dans la prescription d’isotrétitoïne. Alors elle refusera d’arrêter le traitement lorsque son dermatologue la mettra en garde contre de graves risques d’effets secondaires. La pression de l’excellence et de la performance seront plus fortes que tout.

Notre adolescence porte au paroxysme les maux de notre société déliquescente. Société de la perfection individuelle, société de la peur, de la comparaison, pas assez de place pour tout le monde, bientôt la fin du monde (…). On nous dit, choisissez votre avenir et on nous dit vous n’avez pas d’avenir (p. 48). Vous méconnaissez notre besoin d’en rajouter, pour évacuer, amplifier nos émotions (p. 80).

Tout en ayant construit un personnage fictif, Vanessa Bamberger s'est inspirée de la scolarité de sa propre fille, elle aussi en Première S, (mais sans acné) et de ses camarades pour imaginer comment les choses auraient pu mal tourner si elle n’avait pas été entourée. Elle donne la parole à Roxane pour exprimer elle-même la fatigue, le poids, les responsabilités et toutes ses émotions et poser un regard acéré sur le monde avec ses propres mots. Un lexique est ajouté à la fin (p. 249) et il est nécessaire, même pour moi qui connaissais presque la moitié des termes propres à cette jeunesse. Il est intéressant de constater d’ailleurs que ce vocabulaire n’est pas la propriété d’une certaine catégorie de jeunes mais qu’il est présent dans toutes les couches sociales.

Si on lit le texte à voix haute on remarquera que la parole de Roxane slame et rime, en dissonance avec celle de François qui est la langue de la narration. Les amateurs de langage ont de quoi se régaler puisqu’on remarquera aussi combien la musique et la cardiologie ont un vocabulaire commun (p. 101).

La cardiologie est la spécialité de François, un médecin scrupuleux et ami de la famille, dont l’auteure nous parle régulièrement, et dont on comprendra petit à petit quel rôle il joue dans l’histoire. La chronologie zigzague entre les années. Le lecteur passe de la jeune fille (qui s’exprime à la première personne) à cet homme (qui lui s’exprime du point de vue de l’auteure) en cherchant à saisir l’ampleur du drame, son véritable fondement et ses conséquences.

Par contre on ne peut pas caractériser l’ouvrage de roman choral car on n’entendra pas d’autres voix. 

Chaque chapitre, qu'il concerne la jeune fille ou le médecin, s’ouvre sur un extrait de musique de rap alors que le roman est construit comme une pièce orchestrale, peut-être une symphonie. Espérons que ce ne sera pas un requiem. Si j’ai un (petit) reproche à faire, c’est l’absence d’une play-list récapitulative. J’aurais bien aimé me plonger dans l’univers musical de Roxane mais il aurait fallu que je note les titres au fur et à mesure. Certains éditeurs ont mis en place un QR code qui conduit directement aux morceaux cités par leurs auteurs.

Elle (la mère) ne comprend pas que les mots des rappeurs sont, comme ceux des ados, à prendre hors contexte. Nos injures ont besoin de sous-texte (p. 25). Vanessa Bamberger éclaire les inclinaisons de la jeunesse en argumentant que c’est de ne pas pouvoir parler de nos problèmes qui nous fait suffoquer. Heureusement le rap et le slam nous permettent de les exorciser (p. 117). Il est difficile pour le lecteur, bien qu’il ait accès directement aux pensées de Roxane d’évaluer sa capacité à résister à la pression psychologique.

Ce n’est pas parce qu’elle garantit ne pas avoir de penchant suicidaire après le visionnaire de la série de Netflix 13 Reasons Why qu’on peut être rassuré. D’autant qu’elle reconnaît ne pas pouvoir aller mal, faute de quoi sa mère ne le supporterait pas (p. 118). La crise de panique (p. 132) qu’elle décrit alors qu‘elle est en plein examen fait froid dans le dos. Je sais ce qu’il en est pour en avoir traversé moi-même une semblable.

On est retenu de laisser aller notre empathie pour Roxane. En effet, l'auteure lui fait dire, à la fin du premier chapitre quelques mots qui instaurent d'emblée une distance : Une dernière chose : je vous parle mais je ne désire nullement vous connaître.

Elle montre aussi l’aveuglement des parents focalisés sur les résultats scolaires, perdus dans leurs propres soucis, comme la mère pourtant fort aimante, mais noyée dans ses propres soucis, l'embourbement dans un auto centrage chez les pères. François par négligence, et par sa peur viscérale de l’échec de son fils si celui-ci arrêtait les maths. Cyril, le père de Roxane installé loin dans le Sud de la France après son divorce, fait preuve d'un égoïsme abominable qui l’amène à un double jeu.

Sans en raconter trop je voudrais malgré tout souligner l’intérêt du procès qui n’occulte pas la question de la responsabilité de la prescription face aux exigences des patients. Le serment d’Hippocrate (qui nous est rappelé au début de l’ouvrage) n’est pas un garde-fou suffisant, même s'il est prêté avec  solennité (je l'ai entendu par ma fille avant sa soutenance de thèse) et que Alain Veil le dermatologue qui prescrit le premier l’isotrétitoïne est extrêmement prudent. On ne peux pas reprocher grand chose à l’un ou à l’autre des deux médecins.

Heureusement, depuis le 5 mai 2021 la loi a modifié les conditions de prescription de l'isotrétitoïne conformément aux recommandations de l'Agence du médicament. Il faut prévoir deux consultations avant toute initiation de traitement (une consultation d'information, suivie d'une consultation de prescription) ; en cas de contraception orale (oestro-progestative ou progestative) prescrire une contraception d'urgence et des préservatifs de façon systématique et assurer un suivi médical mensuel de tous les patients (y compris de sexe masculin).

Voilà un roman juste, terrible, brillant, bouleversant, sans concession sur les exigence de notre époque et les pressions qui pèsent sur les adolescents. Egalement sur la question de la responsabilité à la fois scolaire, parentale, amicale et médicale qui est constante sans apporter de réponse définitive ni de condamnation. Ce roman n'en est que plus nécessaire.

L’enfant parfaite de Vanessa Bamberger, chez Liana Lévi, en librairie depuis le 14 janvier 2021
Sélection rentrée littéraire d’hiver de la Fnac

jeudi 14 mai 2020

Entre Voix confiné avec Adrien Robineau

(mis à jour le 28 juin 2020)

Après hier, Muriel Réus, et dans le respect de l'alternance homme/femme si chère à cette femme d'exception Adrien Robineau va clôturer la série des Entre Voix confinés.

Le dernier, prévu demain, avec une chasseuse de têtes dans la haute-finance ne sera pas podcasté à sa demande. Rien de ce qu'elle a dit n'est choquant mais les américains sont devenus phobiques depuis quelquse temps.

Cette personne s'est exprimée depuis un Etat qui sortait du confinement et qui va sans doute y retourner ... alors disons que sa vision positive n'est plus guère de mise même si les recrutements dans la finance n'ont jamais ralenti.

Elle avait choisi par optimisme comme musique de fin What a Wonderful world de Louis Armstrong. Je la garde symboliquement en mémoire. Ce sera mon message de clap de fin de cette série que j'ai beaucoup aimé organiser, et dont vous retrouverez ici les 12 podcasts qui sont disponibles.

Adrien Robineau est acteur (dans le cinéma), et vous l'avez peut-être vu dans Les Gardiennes (réalisé par Xavier Beauvois avec Nathalie Baye et Laura Smet en 2016), Patients (réalisé par Grand Corps Malade et Mehdi Idir en 2016), Ami-ami réalisé par Victor Saint Macary (2017), Bêtes Blondes réalisé par Maxime Matray et Alexia Walther (2017), Inséparables réalisé par Varante Soudjian avec Ahmed Sylla (2018), Amoureux de ma femme réalisé par Daniel Auteuil avec Gérard Depardieu, Sandrine Kiberlain (2018)...

Ce sportif de haut niveau explique comment il s'inflige une certaine rigueur pour entretenir son corps dans l'espace restreint de son appartement. Il raconte comment il réussit à rester présent dans les milieux du cinéma et profiter de la période pour optimiser son temps. Vous pouvez écouter la totalité de l'émission en suivant ce lien.

Il s'est mis à la musique et avait choisi Lilac Wine de Jeff Buckley comme musique de fin.

Ce billet est illustré d'une photo prise pendant le tournage du film Les gardiennes.

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