vendredi 8 janvier 2021

Chavirer de Lola Lafon, chez Actes Sud

Lola Lafon s’intéresse à l’ambivalence. Elle explore dans son dernier livre (je cite son éditeur) :  les systèmes de prédation à l’aune de la fracture sociale et raciale, Lola Lafon propose ici une ardente méditation sur les impasses du pardon, tout en rendant hommage au monde de la variété populaire où le sourire est contractuel et les faux cils obligatoires, entre corps érotisé et corps souffrant, magie de la scène et coulisses des douleurs.

J'ai le sentiment que le sujet est en ce moment au centre des préoccupations littéraires. Que de livres publiés sur ce thème du "consentement".

Chavirer promet de faire la mise au pont sur la trajectoire de Cléo qui, à  treize ans, vit entre ses parents une existence modeste en banlieue parisienne, avant de se voir un jour de l'année 1984 proposer d’obtenir une bourse, délivrée par une mystérieuse Fondation, pour réaliser son rêve : devenir danseuse de modern jazz. Mais c’est un piège, sexuel, monnayable, qui se referme sur elle et dans lequel elle va entraîner d’autres collégiennes.

La jeune femme réalisera pour partie son objectif. Elle deviendra danseuse, notamment sur les plateaux de Drucker dans les années 1990. Bien plus tard, en 2019, un fichier de photos est retrouvé sur le net. La police lance alors un appel à témoins à celles qui ont été victimes de la Fondation.

Cléo comprend alors seulement que son passé revient la saisir à la gorge et qu'il va lui falloir affronter son  double fardeau de victime et de coupable.

Chavirer suivra les diverses étapes de son destin à travers le regard de ceux qui l’ont connue tandis que son personnage se diffracte et se recompose à l’envi, à l’image de nos identités mutantes et des mystères qui les gouvernent. Son visage semble flotter sur la couverture, se noyer peut-être en évoquant le regard de Virginai Woolf, juste avant qu'elle ne remplisse ses poches de cailloux et avance dans l'eau sombre.

D'aucuns y surprendront l'image floutée d'une vérité qui se refuse à apparaitre nettement. Je me suis constamment demandé si l'auteure connaissait la chanson éponyme d'Evie. Tout au long de ma lecture résonnait la voix de la chanteuse qui me fredonnait Lola par ci, Lola par là …

Les faits sont racontés sur trente ans comme une énigme par les gens qui ont croisé Cléo. Le roman a l'intérêt de décortiquer comment quelqu'un peut se trouver sous emprise et cette fiction permet d'éclairer le mouvement meetoo. Il est utile de témoigner que ce ne sont pas que des vedettes qui ont fait l'objet de prédation. Ici c'est une jeune fille tout à fait modeste, qui s'exprime avec simplicité, sans savoir par exemple qu'on ne dit pas ramener du café mais rapporter.

A 13 ans, sept mois, Cléo était envahie de ce monologue connu d’elle seule dès lors que les bruits du quotidien cessaient, les volets fermés, ses parents couchés : le manège grinçant d’une ferraille de mots sans personne pour y mettre fin, personne pour reprendre le récit à zéro et examiner posément les faits, l’absoudre ou alors la condamner (p. 84).

Enfin, et ce n'est pas un de ses moindres intérêts, il lève le voile sur les coulisses de la danse dans les années 90, en l'occurrence du modern-jazz, qui apparait comme un art modeste et sans gloire, pourtant si exigeant à l'égard de corps sans arrêt évalués et jugés jusqu'à ce que résonne le verdict d'une date de péremption.

On comprend au fil des pages l’ampleur des souffrances et des renoncements, pour seulement quelques minutes de paillettes. L’auteur décrit les souffrance infligées au corps des danseuses, les ecchymoses, les articulations douloureuses, un vrai martyr avec des mots absolument terribles. On mesure le prix de ce que le personnage désigne sous l'expression de "sourire contractuel", une contrainte, ou une discipline, que je n'ai jamais réussi à m'imposer soit dit en passant.

J’ai beaucoup accroché au personnage de Lara et à celui de l’habilleuse Claude (chapitre 6), une profession dont on parle peu et je me suis passionnée pour ce travail. Egalement à Jonas qui est l’inverse de Cléo, en ce sens qu'il n’est pas "indiscutablement français". Et qui lui aussi ne veut pas parler de quelque chose, sa judaïté. Les pages 101 et suivantes sont bouleversantes.

Ce que l'auteur nous enseigne sur l'étymologie de pardonner à propos de la fête de Kippour est intéressant (p. 106). Cléo connaissait-t-elle l’origine du mot "pardonner" ? Il se composait de donner (donare) et de complètement (per), c’était un acte d’abnégation total que de pardonner. De renoncer à faire payer l’autre pour ce qu’il avait fait. Même si le passé, bien sûr reste irréversible.

Un peu plus loin, on comprend au final que rien ne sera pardonné mais tout sera oublié (p. 230).

La multiplicité des focales brouille cependant notre analyse. C'est peut-être intentionnel. S'exprimant à Lara, Cléo affirme : je ne souffre pas de ce qu’on m’a fait, je souffre de ce que je n’ai pas fait, je ne suis victime de rien (p. 196). Cette manière de procéder nuit cependant un peu à la chronologie. De même que la longueur des phrases, pleines de mots qui tombent comme des scalpels sur un corps qu’on autopsie. Lola Lafon assemble les pièces d’un puzzle fait d’un bois sec dont les échardes s’infiltraient partout, dans le moindre interstice de silence, de repos. Cleo baignait dans une peur liquide, elle s’y noyait (p. 85).

Si la variation des points de vue est intéressante elle a fini par me perdre dans le flot des 300 pages. En effet, et c’est tout à fait logique, la puissance avec laquelle chaque protagoniste relate les faits est inégale et varie en fonction de l'un ou de l'autre.

Chavirer de Lola Lafon, chez Actes Sud, en librairie depuis le 19 août 2020
Livre lu dans le cadre du Prix des lecteurs d'Antony 2021

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