lundi 18 janvier 2021

Face à la mère, mise en scène d’Alexandra Tobelaim au Théâtre de la Tempête

Je sais combien les temps sont durs pour les salles de spectacle alors je m'adapte pour me rendre à des représentations dites "professionnelles". Elles ne sont pas accessibles au public mais ce sont les seules autorisées en ces temps de crise sanitaire.

Evidemment les salles ont modifié les horaires pour se caler dans la fourchette imposée par le couvre-feu. Enfin, presque.

Je suis allée hier au Théâtre de la Tempête voir la première parisienne du magnifique Face à la mère dans la mise en scène d'Alexandra Tobelain.

La représentation devait commencer à 15 heures mais il y eut 15 minutes de retard et sa durée étant plus longue que ce qui avait été annoncé ce n'est qu'après 17 heures que j'ai quitté la Cartoucherie. Embouteillages monstrueux ... je suis rentrée à près de 19 heures. Croyez-vous après une telle expérience, même si j'ai eu la chance de ne pas être contrôlée par la police, que je vais retourner au théâtre l'après-midi ?

Il faudrait vraiment programmer les séances plus tôt en journée afin de prévoir une bonne heure trente de transports, hors affluence des heures de pointe qui génèrent un stress dont on se passerait volontiers.

Comme disait un ami attaché de presse : aidez-nous à vous aider !

Revenons au moment passé à La Tempête. Il y avait quelques chose de l’ordre d’un sentiment de clandestinité à être de nouveau assise dans les gradins d’un théâtre, face à des comédiens, pour assister à une tranche véritable de ce qui mérite tant la dénomination de "spectacle vivant".

Ça fait un bien immense de voir des gens non masqués. Je fais allusion aux artistes bien entendu car côté spectateurs nous étions tous parés au pire. Et puis, l’absence d’annonces nous enjoignant d’éteindre notre portable et de recommandations du type dispersez-vous rapidement et ne communiquez avec personne était rudement agréable. On redevenait des adultes.

La représentation a commencé par plusieurs minutes d’un noir absolu qui ont eu un effet totalement apaisant, achevant de nous permettre de quitter le monde de fous dans lequel nous sommes sous la contrainte pour entrer dans celui du théâtre où tout est possible. D’aucuns y verront la métaphore du passage entre la vie et la mort, ou l’inverse. Peu importe, ce fut salutaire comme mise en condition.

Dans le même ordre, nous bénéficiâmes d’un enveloppement musical qui nous embarquait dans l’intention de la metteuse en scène. C’est à peine si nous percevions quelques ombres.

Ils sont trois comédiens pour interpréter le rôle principal. Un nombre suffisant pour constituer un chœur qui va pulser comme un muscle cardiaque, dans une respiration ponctuée de soupirs. Trois comédiens, trois musiciens, une double trinité, une passion aussi.
Je m’offre à votre invisible regard. Il aura fallu trois années de parenthèse pour vous donner rendez-vous. De coma profond.
Les comédiens sont équipés de micros HF, quasi invisibles et subtilement réglés, de manière à moduler leur voix et à permettre des paroles dos au public. J’ai perçu quelques effets d’écho qui ont instauré un prolongement à des phrases qui nous atteignent avec une puissance poétique accrue.

Chacun de nous aura été saisi par l’une d’elle en particulier. Je sais que Alexandra Tobelain a été hantée par votre main sur mes yeux.  Pour moi ce fut Je voudrais une main sur mon épaule. Je ne saurais dire pourquoi, peut-être parce qu’il m’a semblé que le guitariste allait s’avancer pour poser la sienne sur le corps du comédien.

Vous me manquez maman. On pourrait juger cette affirmation banale, et pourtant elle résonne avec une intensité spéciale, accentuée par un vouvoiement qui me surprend.

Comme je comprends qu’Alexandra ait été séduite par l’écriture de Jean-René Lemoine, poétique et semblant parfois sortie d’un autre temps, d’une époque révolue qui s’échoue dans la nôtre pour réveiller des mythologies nouvelles. Elle s’affirme dans sa singularité. J’y ressens aussi une quête des sonorités sans jamais abandonner le sens, dit-elle dans sa note d’intention.

Elle précise qu’après avoir lu Face à la mère, une résonance particulière s’est opérée à son insu. Monter cette pièce, c’était, dans son travail, le prolongement de son questionnement sur les rituels de deuil, ce lien aigu qui relie les vivants et les morts. Elle a voulu, et elle a réussi, à instaurer (je la cite encore) une théâtralité qui nous rende intégralement sensibles et poreux. Une "communion" entre les acteurs et cette "assemblée silencieuse", comme la nomme Jean-René Lemoine

Cet homme de théâtre, qui est autant auteur, comédie, metteur en scène et formateur a écrit cette pièce quelques années après l’assassinat de sa mère à Haïti. Elle est donc bâtie sur une histoire vraie.

Les confidences arrivent, décousues, sans donner le nom des pays où l’action s’est déroulée -et c'est aussi bien comme ça- mais je devine qu’il s’agit d’Haiti. La citation de l'aéroport International portant autrefois le nom de François Duvalier, l'ancien président de ce pays, appelé maintenant aéroport Toussaint-Louverture, et puis celle des Tontons Macoute de la milice paramilitaire, et enfin Sainte-Rose-de-Lima m'auront mise sur la piste.

Tout comme je parierais que c’est ici-même dans ce lieu où Jean-René Lemoine a donné des cours de théâtre qu’il a appris la terrible nouvelle. La référence à la mezzanine est évidente pour qui connaît l’endroit et n’en est que plus émouvante. On devient l’ombre qui l’accompagne.

On mesure combien il faudra être fort et le parallèle avec la philosophie du malheur que ce pays connaît bien est complètement à propos. Je ne peux m'empêcher de songer à d'autres contrées où la violence a fait des ravages comparables, comme ce morceau d'Afrique où Gaël Faye a perdu des membres de sa famille et qu'il raconte dans Petit pays.

Oui, il faut juste laisser remonter les souvenirs et inventer ce qu’on ne sait pas (comme le dit le comédien, les pieds dans le sable, mains sur les hanches). Le fils dit être à deux doigts de demander pardon. C'est ce qu'il fera à la toute fin : Mère, je vous pardonne et je vous demande pardon.

La musique quitte le registre tragique pour devenir comme lumineuse. Je salue le travail du musicien Olivier Mellano, violoniste, guitariste, compositeur et improvisateur. Il a dosé savamment les rythmes et les tonalités, même si parfois le rock se durcit intensément. Tout est juste, que ce soit la distribution de la parole, celle qui est dite et celle qui est chantée, les répétitions, et les intentions tordant nos perceptions. Comme il est bon de voir la musique en direct, si je puis oser l’emploi de ce verbe car on fait bien davantage que l’entendre. Le musicien a oeuvré pour servir la mise en scène et réciproquement.

Moi qui ne suis pas très fan de mapping j'aurais cependant bien vu à la fin quelque chose évoquant un coucher de soleil sur le cyclo. Surtout pas une photographie de type carte postale exotique mais la suggestion d'un mouvement ou d'une atmosphère.

Je suis ressortie bouleversée et apaisée à la fois, extrêmement reconnaissante aux artistes et à l'équipe de nous avoir fait ce cadeau. Il y avait quelque chose de circassien dans leurs déplacements, parfois presque dansés. Rarement un spectacle parlant de la mort m'aura autant plongée dans le vivant.

L’auteur a respecté la dernière volonté de sa mère, entendue depuis l’au-delà : Dis-leur que je suis reposée. Invente de quelque chose de joli.
Face à la mère de Jean-René Lemoine
Mise en scène : Alexandra Tobelaim
Création musicale : Olivier Mellano
Avec Astérion (contrebasse et voix), Yoan Buffeteau (batterie et voix), Stéphane Brouleaux, Lionel Laquerrière (guitare et voix), Geoffrey Mandon et Olivier Veillon.
Création le 4 octobre 2018 au Jeu de Paume d’Aix en Provence
Dates et horaires des présentations professionnelles en région parisienne :
Lundi 18, mardi 19, mercredi 20, jeudi 21 et vendredi 22 janvier à 15h.
Au Théâtre de La Tempête, Cartoucherie, Route du Champ de manœuvre – 75012 ParisDurée : 1h30

La photo qui n’est pas logotypée A bride abattue est de Gabrielle Voinot 

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