C’est la première rétrospective en France consacrée à Markus Rothkovitch, dit Mark Rothko (1903 en Lettonie-1970 à New-York) depuis celle du musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1999 et c’est encore) à la volonté de Bernard Arnault que l’on doit le bonheur de la voir à la Fondation Vuitton depuis avant-hier et jusqu’au 2 avril 2024.Son équipe est parvenue encore une fois à réussir une prouesse, celle de réunir quelque 115 œuvres provenant des plus grandes collections institutionnelles et privées internationales, notamment de la National Gallery of Art de Washington, de la Tate Gallery de Londres et de la famille de l’artiste.
Plus je progresserai dans l'exposition plus je comprendrai que la similarité n'est qu'apparente. Elles sont toutes radicalement différentes. L'accrochage répond au voeu de l'artiste de présenter ses toiles avec le moins de lumière possible. Il voulait que le spectateur se sente en immersion parmi elles. Ce qui est troublant c'est que dans les salles les plus sombres la lumière semble émaner des oeuvres si on se donne la peine d'y demeurer quelques minutes sans bouger, donnant raison à Rothko qui disait : Mon art n’est pas abstrait, il vit et respire (…) Dirait-on d'un sentiment qu'il est abstrait, ou réel ? (…) La couleur n’est pas ce qui m’intéresse. Ce que je recherche c’est la lumière.
Il privilégiait les grands formats, en les choisissant malgré tout à taille humaine, pour créer un état d'intimité. Il voulait aussi qu'on les regarde en se tenant à 46 cm, ce qui n'est pas possible ici pour des raisons de sécurité. Pourtant le visiteur comprend d'instinct combien il est essentiel d'être proche quitte à faire sonner le dispositif d'alarme.
Etant enseignant (il était professeur de dessin) il devait avoir le sens de la pédagogie et il parle très bien de ses oeuvres. De nombreuses citations sont reproduites au long du parcours. Par exemple :
Je suis devenu peintre parce que je voulais élever la peinture au même degré d’intensité que la musique et la poésie.
Mes tableaux peuvent avoir deux caractéristiques. Soit leur surface se dilate et s’ouvre dans toutes les directions, soit elle se contracte et se referme dans toutes les directions.
À ceux qui pensent que mes peintures sont sereines, j’aimerais dire [...] que j’ai emprisonné la violence la plus absolue dans chaque centimètre carré de leur surface.
Même sans bien connaître l’art contemporain on a surtout de cet artiste prolifique (il ara réalisé 834 oeuvres) la vision d’un tableau où se déploient d’immenses aplats de couleur éclatante. Mais, à ses débuts, le peintre était figuratif. Ce sont ses scènes urbaines, de métro et portraits que nous sommes donc invités à découvrir en tout premier lieu, au sous-sol.
A gauche Mark Rothko devant le N°7, 1960, photographié par Regina Bogat
A droite, autoportrait de 1936, huile sur toile, 81,9 x 65,4 cm
Bien que ressemblante, cet autoportrait (qui est le seul qu'il ait réalisé) nous en dit moins sur l'homme que la photographie qui semble avoir été saisie sur le vif. Les lèvres sont crispées sur des taches rouges, les mains s'apprêtent à se nouer, le regard fuit derrière des verres sombres, le décor est absent …
Street Scene, 1936-1937, huile sur toile
Les personnages sont le plus souvent anonymes. On ne saura pas qui est le couple en mouvement ci-dessous et on sent parfois l'influence d'Henri Matisse et de peintres cubistes car les corps sont anguleux. La gamme chromatique est ocre, dégageant une certaine tristesse. Le résultat est émouvant, propre à stimuler l'imagination comme le ferait une bande dessinée, en particulier les scènes dans le métro mais il fut croire que l'artiste en était mécontent puisqu'il abandonna la représentation de la figure humaine en se justifiant par ces mots : celle-ci ne convenait pas à mes besoins. Quiconque l'employait, la mutilait.
Un ensemble d'oeuvres réunies sous le nom de "Subways Paintings" ont le métro new-yorkais pour décor dont les particularités architecturale sont mises en valeur pour structurer les compositions en gommant la profondeur. On remarquera que les êtres deviennent eux-mêmes des éléments de décor avant de se fondre dedans. On notera également une proximité avec le mode de représentation de Giacometti (dont on ne sera pas surpris de découvrir une sculpture plus loin dans le parcours) notamment sur Underground Fantasy.
Entrance to Subway, 1938, huile sur toile
Underground Fantasy, 1940, huile sur toile, 87,3 × 118,2 cm
Dans le contexte tragique du début des années 40 Rothko puise dans les mythologies antiques et dans certaines formes totémiques des éléments qui répondraient à la barbarie.
Rites of Lilith, 1945, huile sur toile, 28.9 x 39.2 cm
A droite, The Omen of the Eagle, 1942, huile et graphite sur toile, 65,4 x 45,1 cm. Intitulé Le présage de l'aigle ce tableau fait référence à la Guerre de Troie mais aussi a postériori à la Seconde Guerre Mondiale. Il s'organise comme plusieurs autres autour de trois registres superposés : en haut des têtes répétées en frise, au milieu des ailes qui font écho au titre, lointaine évocation de la Renaissance italienne, en bas des formes organiques moins identifiables. Pour lui le thème dérive de la trilogie d'Agamemnon d'Eschyle. Il a voulu traiter l'esprit du mythe, générique de tous les mythes à toutes les époques.
Cette organisation en trois bandes, horizontales, et parfois verticales, se retrouvera tout au long de son oeuvre.
Hierachical Birds, 1944, huile sur toile 81 x 101 cm
On remarque que la signature est peu marquée, quoique en lettres capitales. Elle se diffuse presque dans la toile, effaçant quasiment le prénom et bientôt n'apparaitra même plus sur les oeuvres. Pour le moment certaines évoquent Vasarely.
Slow swirl at the Edge of the Sea, 1944, huile sur toile, 191,1 x 215,9 cm
La seconde galerie fait place aux multiformes et au début des oeuvres dites "classiques" à partir de fin 1946, d'abord denses et organiques puis composées de couches plus fines alors que les formats verticaux s'agrandissent. Dès 1949 apparait la composition caractéristique aux rectangles superposés, dans une palette lumineuse et translucide. Rothko abandonne alors les cadres (qui jusque là étaient cependant discrets, blancs ou noirs) ainsi que les titres descriptifs au profit d'une numérotation. Il me semble que c'est alors qu'il arrête aussi d'apposer une signature visible.
L'évolution est nette au fils des premières toiles numérotées. Jusqu'à parvenir au séries de trois bandes, de largeurs différentes sur un fond d'une autre couleur. On trouve toutes les teintes, mais beaucoup d'ocre, et des oppositions nettes entre blanc ou argent, et rouge ou rose, séparées par un noir.
N° 7, 1951, huile sur toile, 240,7 x 138,7 cm
Voici la N°5 où l'on prend plaisir à se perdre, tranquillement assis sur le banc qui se trouve opportunément en face. On comprend que cet artiste se soit réclamé être peintre de l'intime. Amateur d'opéra, surtout de Mozart dont il écoutait souvent La flute enchantée il voulait transmettre avec la peinture une émotion comparable à celle qu’on peut éprouver en écoutant de la musique.
Untitled (Red, Black, White on Yellow), 1955, huile sur toile




















































