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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

dimanche 22 avril 2012

La gentiane et le fromage aux artisous sont inscrits à l'Inventaire du patrimoine culinaire de la France

Voici comme promis deux autres spécialités auvergnates, la gentiane, plus particulièrement attachée au Cantal, et le fromage aux artisous, originaire de Haute-Loire. On dit parfois "artisous", du nom de ces acariens qui lui donnent un goût si particulier, mais qui ne pourra jamais lui permettre d'acquérir une reconnaissance européenne de type AOP. On imagine combien Bruxelles s'affolerait à la vue de ces bestioles pas microscopiques dévalant les 8 cm de haut de cette "vache" assez sec.

Laurent Wauquiez le connait bien. Le maire du Puy-en Velay, député de Haute-Loire et ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche (après avoir été deux ans ministre chargé des affaires européennes) est ravi qu'un coup de projecteur éclaire des produits peu connus, à l'exception peut-être de la gentiane.

Avec la pansettte de Gersat et le pâté aux pommes de terre, qui ont fait l'objet d'un billet publié il y a quelques jours, c'étaient les quatre spécialités que la région Auvergne avait choisi de mettre à l'honneur toute une soirée au salon de l'agriculture. On sent la fébrilité de la prochaine campagne électorale et l'envie qui taraude le ministre de s'approprier le terrain. On le voit à l'aise à coté de la confrérie de la pansette. D'autres élus ont pris de l'avance sur lui : ici tu écoutes, t'es pas au gouvernement !

L'homme est bien obligé d'entendre que la région Auvergne est la seule dont le Conseil Régional ne soutient pas l'action sur le Salon qui doit une fière chandelle au Conseil Général du Cantal ... qui semble s'annexer l'Auvergne entière.

Je rappellerais que l'inventaire du patrimoine culinaire de la France est né d'une initiative de Jean Ferniot qui dans les années 90 s'émouvait de voir disparaitre des produits qu'il fallait d'urgence sauver de l'oubli. Il souffle alors dans l'oreille de Jack Lang l'urgence de rédiger un grand inventaire national, région après région. L'Auvergne est le 23ème volume de la série des 25, la région Centre étant le 24 ème, la Réunion le dernier. Et once demande s'il ne faudrait pas prévoir un 26ème puisque Mayotte est désormais un département français d'outre-mer.

C'est Mary Hyman qui en a assuré la rédaction avec son mari Philipp. Elle nous a dit l'essentiel de ce qu'il fallait savoir sur les spécialités avant qu'on ne commence à les déguster.

Ainsi les artisous sont de fabuleux acariens dont la vie sexuelle est incomparable. Ils se reproduisent par millions en une nuit, colonisent la croute et donnent au fromage un petit parfum de terre que les invités apprécient largement. L'alcool de gentiane n'est peut-être pas étranger à l'affaire.

La production annuelle serait de l'ordre de 200 tonnes par an, ce qui est loin d'être confidentiel. Mais il n'y a pas longtemps c'était un produit fermier traditionnel, largement auto-consommé, assez emblématique du Velay basaltique.

L'affinage dure au moins trois semaines. Les puristes attendent deux mois. La croute est alors largement sculptée par les petites bêtes qui à première vue ressemblent à de la poussière vivante. Surnommé le petit bleu, parce que la présence d'un bleu apparait lorsque le fromage est entamé.

La gentiane a deux vertus, apéritive et digestive. Longtemps utilisée pour soigner les fièvres des petits veaux en estive elle est devenue mondialement connue depuis que l'amertume revient à la mode. On l'obtient par distillation de racines fraiches que l'on peut voir dans le bocal photographié en haut du billet.

Sa couleur jaune soutenu est magnifique. Elle se consomme pure, avec ou sans glace. Mary Hyman indique qu'elle peut accompagner la crème de châtaigne. Avec modération comme il se doit.

Il y a bien d'autres spécialités et recettes que vous trouverez dans cet inventaire. Comme par exemple la Vichyssoise, créé en 1917 au Ritz de New York par un cuisinier bourbonnais et dont la particularité est d'être consommée froide.

Personnellement je l'ai découverte ... en Espagne où il était servi alternativement avec un gaspacho. Je suis heureuse d'avoir la marche à suivre pour pouvoir réitérer ce plat assez simple : des blancs de poireaux émincés revenus dans du beurre, rejoints un peu plus tard par des pommes de terre coupées en touts petits cubes. De l'eau, sel, poivre et bouquet garni. On cuit 35 minutes à feu doux et à couvert une fois l'ébullition atteinte.

On mixe après avoir retiré le bouquet. Reste à incorporer de la crème fraiche. On réserve au réfrigérateur et on sert avec de la ciboulette ciselée.

Sur le même thème :
samedi 25 février : L'attraction la plus photographiée du Salon cette année
jeudi 8 mars : Pourquoi aller au Salon de l'agriculture, compte-rendu détaillé de l'édition 2012

Auvergne, produits du terroir et recettes traditionnelles, de Mary et Philipp Hyman, collection composant l'Inventaire du patrimoine culinaire de la France, éditions Albin Michel 2011

samedi 21 avril 2012

Le prénom d'Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte

Le sujet est universel. Qui n'a pas passé des heures à chercher un prénom pour son futur enfant, provoqué des commentaires en tous genres ? Et même ceux qui ne sont pas encore parents ont parfois des idées arrêtées sur la question. Si on ajoute enfin ceux qui sont ravis, ou fort mécontents du leur, de prénom, cela fait une cible énorme susceptible de s'intéresser  à la question.

J'avais vu la pièce l'an dernier au théâtre Edouard VII et malgré mes scrupules à rendre compte des spectacles, des films, des expositions, des livres ... j'avais renoncé à donner mon avis, trop mitigé. J'avais trouvé la performance de Patrick Bruel un peu forcée. Alors quand les télévisions se sont mises à faire la promo du film j'ai soupiré.

Je dois dire que je suis allée au cinéma parce que Charles Berling avait repris le rôle de Jean-Michel Dupuis. C'est un acteur que je connais et apprécie, et je ne me souvenais pas l'avoir vu dans le registre de la comédie. Je suis revenue emballée. Je prédis au prénom un succès comparable à celui qu'a connu Cuisines et dépendances avec le duo Bacri-Jaoui, c'est peu dire.

Le résumé s'il vous a échappé :

Vincent (Patrick Bruel), la quarantaine triomphante, va être père pour la première fois. Invité à dîner chez Élisabeth et Pierre, sa sœur et son beau-frère (Valérie Benguigui et Charles Berling), il y retrouve Claude (Guillaume De Tonquédec), un ami d’enfance. 
En attendant l’arrivée d’Anna, sa jeune épouse éternellement en retard (Judith El Zein), on le presse de questions sur sa future paternité dans la bonne humeur générale... Mais quand on demande à Vincent s’il a déjà choisi un prénom pour l’enfant à naître, sa réponse plonge la famille dans le chaos.

Le Prénom reprend les dialogues que j'avais entendus au théâtre. Mais le film comporte des scènes supplémentaires. Les premières images sont prétexte à nous montrer Paris un peu à la manière de Woody Allen dans Midnight in Paris. C'est une habile entrée en matière humoristique. Nous suivons un livreur de pizza emprunter la rue La Bruyère (dont Patrick Bruel en voix off nous apprend qu'il est mort d'apoplexie, dans d'atroces souffrances, pauvre et abandonné), la rue Lamartine (même destin), Hippolyte Lebas (pas mieux), rue des Martyrs (avec un nom pareil ...), place Saint Georges (et son dragon) puis rue Berthollet, à qui l'on doit l'eau de javel, mais dont le fils se suicida, que de références macabres, mauvais présage.

Le livreur sonne à la porte du 15 bis d'une jolie rue. C'est Charles Berling qui lui ouvre, horrifié par la facture réclamée pour trois pauvres pizzas, faisant la démonstration de la pingrerie de son personnage. Il interprète un intellectuel un peu bobo, plutôt suffisant, chargé de cours à la Sorbonne où on le voit, assis en tailleur sur le bureau, dans une posture semblable à Robin Williams dans le Cercle des poètes disparus.

La caméra nous montre sa femme, enseignante au collège Paul Valéry de Vincennes, vêtue toute la semaine d'un gilet unique qu'elle porte comme une armure. Il ne fait pas de doute que le couple n'est pas équilibré, même si le père et la fille semblent avoir une belle connivence. L'enfant cite Emma Bovary et le père se pâme.

Les présentations sont longues ... très longues mêmes ... mais extrêmement savoureuses. Nous pardonnerons aux réalisateurs de n'entrer dans le vif du sujet qu'au bout d'une demi-heure (j'ai vérifié, montre en main) avec la question tant attendue : est-ce que vous avez des idées de prénom ? D'autant qu'ils nous ont donné à voir un joli générique de début ... composé exclusivement de prénoms ... que des prénoms ... ce qui choque de prime abord, avant qu'on ne réalise que c'était intentionnel.

Le générique de fin répond au premier en nous montrant l'équipe comme en feuilletant un album de photos de famille, avec chacun en culottes courtes (Moustache Studio).

Le prénom est un vrai film. Il y a un réel intérêt à avoir transposé la pièce au cinéma. Voix off, musique, variété des plans et des mouvements de caméra, scènes additionnelles qui permettent de voir plusieurs fois Françoise Fabian, dans le rôle de la mère de Vincent et d'Elisabeth, et même Bernard Murat, le metteur en scène de la pièce (et producteur associé du film) qui interprète un surprenant médecin accoucheur.

Guillaume De Tonquédec est Claude, le timide ami d'enfance d'Elisabeth, connu pour ses apparitions dans la série télévisée Fais pas ci fais pas çà. Il est également à l'aise au théâtre comme au cinéma et son personnage provoquera une jolie scène de famille. 

Car le prénom est avant tout un jeu de pouvoirs et l'appartement devient vite un champ de bataille. Vincent est un frimeur, plutôt réactionnaire, très souvent franchement "beauf", incapable de mémoriser le code de la porte d'entrée de sa soeur. C'est pourtant simple Marignan-Austerlitz. 1515 - ? parce que 1805 il  oublié. Le "moi" tombe du piédestal où il s'est hissé tout seul. Et quand il enchaine les je, je, je on s'accorde à trouver que le choix musical de Tanhauser tombe à pic.

Des piles de livres s'entassent dans l'appartement. A tel point que je trouve mon logement quasi vide ... Les références littéraires émaillent le film. Benjamin Constant est un indice pour trouver le fameux prénom, commençant par un A. Pierre sèche et Vincent peut s'amuser à prendre le rôle de l'intello de service.

Ce sont les auteurs de la pièce de théâtre à succès éponyme, Mathieu Delaporte et Alexandre de La Patellière, qui se sont chargés de l'adaptation cinématographique et de la mise en scène. Ils figurent aussi parmi les coproducteurs. Ils en connaissent un rayon sur le sujet, ayant essuyé des remarques acerbes quant aux prénoms de leur progéniture, Bartholomée, Thadéo et Arthenus pour Mathieu, Neige et Cassiopée pour Alexandre. Ce n'est pas un des producteurs, Dimitri Rassam (le fils de Carole Bouquet et de Jean-Pierre Rassam, dont le beau-frère était Claude Berri) qui dirait le contraire avec une petite Datcha. Non plus que Valérie Benguigui dont les fils s'appellent César et Abraham.

On est loin du traitement boulevardier qu'on pourrait craindre, plus proche de l'intelligence de Carnage de Roman Polanski. Le repas entre amis vire au grand déballage et au règlement de comptes ... Tout le monde a des secrets. et de tabous, ou pour le moins des idées reçues. Ajoutez plusieurs retournements de situation, des scènes d'hystérie, autant de rires que d'émotion. Tout çà pour finir par une déclaration en forme d'excuse : j'ai juste voulu faire une blague ...

vendredi 20 avril 2012

La vie cachée des poupées de Gisèle Bienne


Je connais Gisèle depuis un an. Et c'est toujours avec plaisir que j'ouvre le dernier livre d'un auteur que j'ai rencontré. Autant le dernier qu'elle avait écrit pour la jeunesse,  On n'est pas des oiseaux, m'avait été difficile à lire (j'aurais préféré un sujet plus léger même si en fin de compte c'est un ouvrage que j'ai énormément apprécié) autant cette vie cachée s'est laissée avaler facilement, presque trop.

Vous allez penser que je critique toujours. Mais, très franchement, l'intrigue est un peu simpliste. Ingrid est une pré-ado qui chaparde des poupées à gauche, à droite avec toujours une "bonne" justification à ses rapts. On se demande quel est le jeune lecteur qui va se passionner pour une telle histoire. Vous me direz aussi que j'ai largement passé l'âge de la cible de la collection et que je ne peux pas juger. Si ! Depuis que j'ai adhéré au manifeste de Anne Fine (il n'y a pas d'âge pour un bon livre, comme le prône le nottoagebanding) je prétends que qui peut le plus doit le moins.

Par chance pour ces poupées je me trouvais en position captive, dans un train où je n'avais pas prévu de faire autre chose. J'ai donc poursuivi la lecture. Bien m'en a pris et je félicite Gisèle pour deux raisons. Le sujet qui est habilement traité, une fois qu'elle a fini de le tirer par les cheveux. On va dire, pour laisser un soupçon de suspense, qu'il tourne autour du thème de la maternité. L'auteur n'écrit précisément pas à la légère. Elle est même bien documentée, comme en témoigne la référence au grand festival de marionnettes de Charleville-Mézières (page 73).

Seconde raison, la fin ne rassasie pas le lecteur  qui a encore un effort d'imagination à faire. Et l'on apprécie que le livre ne soit pas donneur de leçon. Voici donc un ouvrage aussi précieux sur un sujet délicat, que celui d'Allen Say qui avec Allison parvient à émouvoir et expliquer avec économie de mots (Ecole de loisirs, 1998). Un album que je recommande à tous les parents qui ne sauraient pas comment aborder la question de la filiation avec leur progéniture, à partir de trois ans.

Et pour ceux que le thème intéresse, voici quelques autres références :

Chien bleu / Nadja - Ecole des Loisirs, 1989
Jujube / Anne Wilsdorf - Kaléïdoscope, 1998
Pistache / Christian Poslaniec - Sorbier, 1986
Une maman pour Choco / Keiko Kasza - Kaléidoscope, 1993
En attendant Timoun / Geneviève Casterman – Pastel, 1999

La vie cachée des poupées de Gisèle Bienne, collection Médium de l'Ecole des loisirs, mars 2012

jeudi 19 avril 2012

Auvergne, produits du terroir et recettes traditionnelles désormais dans l'Inventaire du patrimoine culinaire de la France

Auvergne, produits du terroir et recettes traditionnelles, voilà le dernier opus qu'Albin Michel a édité dans la collection composant l'Inventaire du patrimoine culinaire de la France. On a bien cru que l'Auvergne ne "sortirait" jamais. Et pourtant quelle richesse !

Je vais aujourd'hui faire un focus sur deux produits que j'ai eu le plaisir de déguster au Salon de l'agriculture il y a quelques semaines.

La pansette de Gersat précède le Paté aux pommes de terre dans cet ouvrage qui est une mine de renseignements, respectivement page 166 et 167. Je ne conseillerais pas de les inscrire tous les deux à la queue leu leu dans un même menu parce que l'un comme l'autre est copieux. Mais tout est question de goût. Et le second est une alternative intéressante pour ceux qui ne devaient pas consommer de viande, en particulier les vendredis.

J'ignorais tout de la pansette de Gerzat qui est une spécialité du Puy-de-Dôme. Son histoire remonte au Moyen-Âge, quand le paysage n'avait rien à voir avec les campagnes céréalières que l'on voit maintenant. La région était recouverte de marécages. Si les riches trouvaient à se nourrir correctement, pouvant s'offrir un gigot, les pauvres devaient pratiquer une économie de subsistance. Ailleurs le ventre du mouton était jeté aux chiens ou enterré. En Auvergne, il a toujours été nettoyé, préparé, cuisiné. Vous me direz qu'en Ecosse aussi on fait de la panse de brebis farcie ... le "fameux" haggis" tant raillé par l'humoriste Jacques Bodoin. Il paraitrait que là-bas on ne lave pas les ventres.

Tous les Gerzatois fabriquaient leurs pansettes, même s'ils n'élevaient que 2 ou 3 moutons. Le bonnet constituait une enveloppe d'une dizaine de centimètres de diamètre dans laquelle on mettait les autres parties de l'estomac de l'animal : le feuillet, la panse, la caillette, et puis aussi de l'oignon, du sel et du poivre. Quelquefois on ajoutait des chaudins de porc à la farce pour lui conférer davantage de moelleux. Mais faute de cet adjuvant on prenait simplement des légumes, pommes de terre, lentilles ou chou. Tout cela n'a plus cours.

La cheminée fonctionnait en continue et cela ne coutait pas plus chère d'y accrocher un chaudron. Le premier geste que l'on faisait en emménageant était de pendre la crémaillère dans la cheminée à cet effet. Le terme est resté.

La pansette cuisait entre 10 et 12 heures dans un bouillon aromatisé de thym et de laurier. Le problème aujourd'hui est de trouver ces panses qui sont des bas morceaux dont les abattoirs ne prennent aucun soin et dont le prix, paradoxalement devient élevé, de l'ordre de 13 € le kilo. Si bien que le producteur doit aller s'approvisionner jusque Millau, parfois plus loin.

C'est que, à la foire à la pansette, qui a lieu le 2ème week-end d'octobre, à Gerzat comme il se doit, il s'en vend une dizaine de tonnes. Imaginez le nombre de moutons qu'il aura fallu sachant qu'une pansette ne pèse que 300 grammes.
Une confrérie des paladins de la pansette a été créée pour défendre ce produit peu connu. A voir leur tenue on ne dirait pas que son origine ne remonte "qu'à" 1996. Avec une devise simple et percutante : la pansette, pensez-y ! A Gerzat, on en a !

Patrick Dumont est un artisan qui la fabrique de manière traditionnelle, sans conservateur ni colorant. Chez lui la cuisson des pansettes se fait toujours en marmites traditionnelles et dans leur propre bouillon afin de conserver leurs qualités gustatives. Il ne manque pas d'idées pour les consommer de diverses façons, au naturel, à la poêle, an sauce au vin blanc ou au bleu d'Auvergne.

Jacqueline, qui est une des palladiens que j'ai rencontrée au Salon de l'agriculture, recommande une moutarde produite dans l'Allier, la moutarde de Charroux.

L'inventaire du patrimoine culinaire de la France est né d'une initiative de Jean Ferniot qui dans les années 90 s'émouvait de voir disparaitre des produits qu'il fallait d'urgence sauver de l'oubli. Il souffle alors dans l'oreille de Jack Lang l'urgence de rédiger un grand inventaire national, région après région. L'Auvergne est le 23ème volume de la série des 25, la région Centre étant le 24 ème, la Réunion le dernier. Et on se demande s'il ne faudrait pas prévoir un 26ème puisque Mayotte est désormais un département français d'outre-mer.

C'est Mary Hyman qui en a assuré la rédaction avec son mari Philipp. Elle nous a dit l'essentiel de ce qu'il fallait savoir sur les spécialités avant qu'on ne commence à les déguster.

Le Paté aux pommes de terre est une spécialité de l'Allier depuis 1789. C'est là encore un plat de pauvres consommé les jours où la viande était interdite. Ils n'auraient pas eu l'argent pour acheter du poisson. Aujourd'hui c'est un accompagnement gargantuesque des gros appétit qui ne s'effraient pas de le manger avec un pavé de Charolais.

Il a l'aspect d'une tourte, recouverte d'un chapeau doré, légèrement bombé au centre. Une cheminée permet d'y glisser un ou deux verres de crème fraiche en fin de cuisson. Ne reste plus qu'à pencher le pâté dans tous les sens pour que la crème se répande. Voilà pourquoi il est moelleux. La recette traditionnelle n'emploie pas d'oignons ni de persil. Je le préfère chaud mais il reste excellent une fois refroidi, même sans pavé.

Dans quelques jours je vous parlerai de deux autres, la gentiane (à consommer avec modération) et le fromage aux artisous, et le week-end du 28 avril je reviendrai sur le sujet à travers les fromages de cette région qui est invitée d'honneur au Festival des AOC de Cambremer.

Sur le même thème :
samedi 25 février : L'attraction la plus photographiée du Salon cette année
jeudi 8 mars : Pourquoi aller au Salon de l'agriculture, compte-rendu détaillé de l'édition 2012

Auvergne, produits du terroir et recettes traditionnelles, de Mary et Philipp Hyman, collection composant l'Inventaire du patrimoine culinaire de la France, éditions Albin Michel 2011
Patrick Dumont, charcutier-traiteur, 29 rue Jean Jaurès, 63360 Gerzat 04 73 25 04 11

mercredi 18 avril 2012

My week with Marilyn de Simon Curtis

On parle beaucoup d'elle. Il n'y a pas que sa beauté pour inspirer autant de films ou de spectacles ... elle dégageait sans doute des sentiments très contradictoires et sa disparition si brutale ajoute au mythe.

Après Poupoupidou, la charmante comédie policière de Gérald Hustache-Mathieu et Norma Jean, l'adaptation que John Arnold a faite cet hiver pour le théâtre d'après Blonde de Joyce Carol Oates, voici un nouveau regard sur l'icône américaine.

Colin Clark, qui fut troisième assistant, autant dire le grouillot de service, sur le tournage de The Sleeping Prince, par et avec Laurence Olivier, va très vite s'intéresser à l'actrice principale, qui n'est autre que Marilyn Monroe herself. Le fond de l'histoire est vrai et le scénario a été écrit à partir du livre éponyme de Colin. C'est la première réalisation de Simon Curtis pour le grand écran et c'est un film très plaisant.

D'abord pour l'aspect reconstitution historique. Il est amusant de revoir l'Angleterre du milieu du siècle dernier, les bobbys et leurs drôle de casque, les jeux de fléchettes des pubs, la passerelle qu'on avance à la descente des avions, l'incandescentes des flashs des photographes, les claps et les sonneries annonçant le début et la fin des prises de vues, les chapeaux sur la tête des femmes, et même le foulard noué sur les cheveux de Marilyn.

Les décors sont pour la plupart authentiques. Ce sont les studios de Pinewood, les mêmes que ceux où, en 1957, fut réalisé Le Prince et la danseuse, qui servent de cadre aux principales scènes. Des séquences ont également été tournées à Hatfield House, au château de Windsor, à l’université d’Eton et sur les rives de la Tamise. Enfin on reconnaitra Parkside House, qui avait été la résidence de Marilyn Monroe pendant la durée du tournage du film de Laurence Olivier.

Plus fort encore, l'actrice Judi Dench, qui interprète le rôle de Dame Sybil Thorndike dans le film, a déjà eu l'occasion de rencontrer Marilyn, en 1958, au Old Vic Theatre de Londres. Elle dit en interview en avoir gardé le souvenir charmant de sa fragilité intime comme de son art exceptionnel pour jouer la comédie. Cela donne aux scènes où elle encourage la jeune femme une authenticité qui, autrement, aurait pu être artificielle.

Le titre original, The Sleeping Prince fait nécessairement penser au titre anglais de la Belle au Bois Dormant, The Sleeping Beauty, et on est tenté d'établir des ponts entre la réalité et le cinéma. Toujours est-il qu'à partir d'une histoire vraie (Colin a réellement passé une semaine auprès de l'actrice) le réalisateur nous fait un portrait assez nouveau de cette femme dont les fragilités sont intenses.

Les dialogues sont économes et parfaitement équilibrés. C'est un vrai plaisir que de l'entendre en version originale. Michelle Williams y est une Marilyn plus vraie que nature, sans doublage pour les scènes chantées ou dansées, interprétant avec justesse sa voix, sa démarche et ses attitudes, son sourire, ses clins d'oeil ... et son désespoir aussi. Elle apparait pétrie d'angoisse, et pourtant si naturellement fraiche. Elle se sent misérable quand son entourage la juge divine. La disproportion entre ce qu'elle ressent et ce qu'elle émet est constante, ce qui la place en décalage.

On sait depuis longtemps combien les artistes peuvent souffrir de leur célébrité. Brigitte Bardot, Sheila, Claude François ont suffisamment exprimé combien il leur était difficile d'avoir une vie "privée". Mais en 1956 personne ne se rend compte de ce que doit supporter une jeune femme comme Marilyn. Les bousculades pour obtenir un autographe sont incroyables. La scène tournée à Eton contraste judicieusement, montrant une jeune femme à l'aise en société, capable de s'imiter elle-même, pourvu que le nombre de ses admirateurs soit limité.

Elle est alors capable de faire preuve d'un charme fou ... parce qu'elle se sent en confiance. Et sa manière toute particulière d'apprivoiser la caméra est éclatante. Son aura est à ce moment là à son apogée. Dans toutes les autres situations c'est la petite fille perdue, en mal de mère et de père qui habite son légendaire peignoir blanc. Absolument inconsciente de la jalousie qu'elle suscite.

Sir Laurence Olivier, Larry pour les intimes, alterne la colère et l'agacement avec une admiration béate que Kenneth Branagh rend à la perfection.

L'actrice était arrivée à Londres au bras de son troisième mari, Arthur Miller, un intellectuel qu'elle admirait mais qui la dominait. Il part après une violente dispute et l'actrice perd toute sérénité. C'est le jeune Colin qui va éviter la catastrophe en comprenant qui elle est vraiment. Ils vont s'accorder réciproquement, comme deux instruments de musique.

Mais cette femme est une attraction permanente, dans tous les sens du terme. Sans pointer le caprice le film montre néanmoins en quoi elle avait un caractère dévorant. L'expression "la plus grande star, la plus petite fille" résume assez bien le paradoxe. Et son regard enchanté devant la (très grande) maison de poupée royale est assez magique.

Un mot sur la musique du film, par un compositeur français, qui n'hésite pas à reprendre le tube de Prévert est Kosma que l'on reconnait immédiatement alors que le couple file en voiture, à peine visible derrière les vitres :
The falling leaves drift by the window
(...) I miss you most of all my darling
When autumn leaves start to fall
Ces feuilles mortes annoncent la fin de l'histoire avec nostalgie. Bien que le film ne le soit pas. C'est un regard particulier, et plutôt amoureusement bienveillant sur une femme exceptionnelle, que l'on a le sentiment de comprendre maintenant un peu mieux.

mardi 17 avril 2012

Un thé pour fainéant

Je sais pas vous, mais moi, quand je fais le grand ménage ou un rangement d'enfer, ce qui me "prend" deux-trois fois par an, j'ai vite une soif digne de quelqu'un qui ferait la traversée de la vallée de la mort. J'accumule tant de dossiers de presse, ... au cas où, d'invitations, de documentations en tous genres qu'il arrive un moment où je me dis, basta, y'a sûrement dans tout cela des choses dont je ne me servirai jamais.

Le moment du grand tri peut commencer. Il peut prendre la journée. Vous me direz, ne te plains pas, y'a qu'à classer au fur et à mesure. Je répondrai fatale erreur : quand on classe on n'ouvre jamais ses classeurs pour déclasser, c'est-à-dire jeter l'inutile. Tout reste en place, poussière comprise. Et puis le jugement de Boileau me convient : Un beau désordre est un effet de l'art.

Je resterai adepte du rangement vertical, des piles si vous préférez, qui se stratent par ordre chronologique. Si bien que quand je cherche un papier il me suffit de me souvenir à quelle période je l'ai reçu pour le trouver quasi illico. L'inconvénient c'est que ce mode de classement n'en est pas vraiment un. Mais c'est très pratique quand on a beaucoup de sujets à traiter parallèlement.

Deux fois par an donc, grosso modo, j'élague. Les piles redescendent, se repositionnent dans un équilibre moins précaire. Mais cela donne soif. Je ne veux pas perdre de temps à aller faire chauffer de l'eau pour un café mais je commence à avoir envie de quelque chose de gourmand.

C'est à ce moment là que je "tombe" sur le dossier de presse de Lipton Sun Tea, lequel stationne tout de même depuis presque un an dans une de mes piles, très exactement depuis le Salon Oh my food.

Un sursaut de mauvaise conscience me pousse à l'ouvrir, le lire un peu. J'avais promis que je ferai une recette et puis la bonne idée n'est pas venue (j'avais tout de même employé un sachet dans une compotée). Page 5 je lis eau fraiche, eau fraiche, eau fraiche ... étrange ... quand je réalise qu'on peut, et même qu'on doit, infuser à température ambiante. Une révélation.

Je teste illico. Et çà marche. Regardez la couleur de la boisson après 3 minutes. Et c'est bon.  Moi qui mets tout le temps pléthore de sucre dans le thé je peux même le boire tel quel ... et me remettre au tri la bouche désaltérée.

Emballé, c'est pesé ! Le billet est vite rédigé, on dira au fil du thé. Une petite critique quand même, le parfum n'est pas mentionné sur le petit carré. J'ai choisi au hasard dans l'échantillonnage qu'on m'avait gentiment offert et je suis tombée sur zeste de citron jaune et vert. Enfin c'est ce que je peux dire après l'avoir bu. Voilà pourquoi je n'ai pas été si pressée de faire une recette ... quand on sait pas le parfum ....

L'enjeu n'était pas phénoménal sur le plan commercial mais l'attachée de presse a peut-être regretté de m'avoir donné cette dizaine de sachets .... Qu'elle sache que rien ne se perd, ni sur les blogs, ni comme partout. Le beau temps s'annonce ... et ce billet arrive me semble-t-il à point nommé.

C'est excellent aussi dans le lait, quitte à ajouter un trait d'un sirop pour en doper le parfum, comme ici un sirop de nougat. Et pourquoi pas dans de l'eau gazeuse ou une limonade ?


lundi 16 avril 2012

Roméo et Juliette adapté et mis en scène par Ned Grujic au Théâtre 14

On se croirait devant les ruines d'un théâtre antique marqué par l'impact des balles. Des personnages inquiétants apparaissent en hologramme derrière des fils rouges dont on comprendra vite que ce sont autant de vies que les Trois Parques vont briser.

On connait la pièce de Shakespeare qui s'acharne à démontrer que si l'amour n'a que faire des haines familiales ... la fatalité rattrapera toujours ceux qui se pensent plus fort qu'elle. C'est un thème cruellement universel.

La musique prend très vite une place déterminante dans le spectacle sans le transformer en comédie (tragédie) musicale. C'est un des éléments majeurs qui redope une histoire que l'on connait trop bien. La pièce y gagne en intérêt.

On sait combien la musique est présente dans la vie quotidienne des slaves. L'importance que lui accorde le metteur en scène est donc tout à fait naturelle. Ses racines lui permettent de nous faire entendre une musique authentique et des chants d'inspiration macédonienne, croate, serbe ou slovène. Avec des choeurs traditionnels chantés a capella, des chants liturgiques orthodoxes et des musiques enregistrées d'orchestres de cuivres, en particulier Goran Bregovic qui avait composé la musique du film le Temps des Gitans d'Emir Kusturica.

Les morceaux chantés et dansés apportent un rythme et une respiration à une pièce qui prend aussi des accents géopolitiques. Il est facile de voir dans la querelle entre les Montaigu et les Capulet une métaphore de la guerre qui opposa Serbes et Bosniaques. Ils étaient voisins et ils se sont entretués. Des familles ont été brisées.

Le traitement aurait pu être artificiel. Mais la compétence des comédiens en musique et en chant est un gage de qualité. Violon et accordéon sont joués en direct. Un instant on imagine que cela va bien se terminer. La fête joyeuse tourne hélas (évidemment) à la tragédie. Les jeunes gens n'y résisteront pas.

Il faut souligner aussi l'homogénéité de la distribution et de la mise en scène qui rend savoureux tous les rôles. Le Roméo et Juliette de Ned Grujic dépasse largement le cadre de l'histoire d'amour entre deux jeunes gens.

Il y a beaucoup d'énergie et aussi de jolis moments de joie. Il faut espérer que le spectacle partira en tournée car il serait dommage de le limiter au seul public parisien.

Roméo et Juliette adapté et mis en scène par Ned Grujic au Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier 75014 Paris 01 45 45 49 77 du 6 mars au 21 avril 2012
Direction musicale de Branislava Strizak, avec Joseph-Emmanuel Biscardi, Carole Deffit, Dario Ivkovic, Antoine Lelandais, Claire Mirande, Frantz Morel A L'Huissier, Magali Serra, Emmanuel Suarez, Franck Vincent et Valérie Zaccomer.

dimanche 15 avril 2012

Scones et shortbreads de Catherine Moreau

Une texture proche du sablé. Une forme qui copie le galet. Un nom qui ne dit rien aux français.

Si je devais traduire le mot "scone" je dirais "gablet".

Je ne crois pas qu'il en existe une recette "nature" sans au moins un adjuvant majeur, que ce soient les raisins secs, les dattes, la banane ou l'abricot ... 

Toujours au pluriel, les scones se dégustent à peine tièdes, le plus souvent coupés en deux et tartinés, là encore, de plusieurs façons.

Je n'aurais pas du tester la version à l'orange et aux cranberries (page 26). Les gouteurs l'ont plébiscitée et font pression pour que je réitère. 

Ma fille a réclamé la version chocolat avec insistance. Peu m'importe je les aime tous. Et à peine ai-je cuit une fournée que je suis tentée par une autre variante.

Catherine Moreau a rassemblé une palette de préparations très tentantes. 

Elle explique comment faire soi-même le pralin (page 10). Elle adapte les listes d'ingrédients, ajoutant parfois du lait, forçant plus ou moins sur la cassonade et la proportion de beurre mou.

Après les déclinaisons sucrées elle poursuit avec des versions salées au cheddar, à l'oignon, au cumin ou au pesto (voilà une idée pour terminer un pot de sauce après avoir relevé un plat de pâtes).

Traditionnellement les scones sont ronds et les shortbreads rectangulaires mais ce qui les différencie le plus c'est l'emploi de la cassonade pour les premiers et du sucre glace pour les seconds qui, en outre, n'ont pas besoin d'oeuf mais sont plus gourmands en beurre.


L'auteur conclut avec humilité en relativisant ses talents : elle a gouté les meilleurs sconse de sa vie au relais de la baie de Noyelles-sur-mer et ses enfants préfèrent ses "fishs and chips". Je me souviens des miens, petits répliquant avec un sourire en coin devant une de mes créations culinaires : c'est bon ... mais j'en veux pas.

Comme quoi que l'on soit célèbre ou pas, le jugement de notre progéniture est toujours le plus sévère ...

Scones et shortbreads de Catherine Moreau, collection 50 Best, Hachette cuisine, mars 2012

samedi 14 avril 2012

Le sang de l'hermine de Michèle Barrière chez Jean Claude lattes

Quand on aime, comme Michèle Barrière, l'histoire, la gastronomie et la Normandie ... on écrit un roman qui associe tous ces ingrédients et on le livre à déguster à son lectorat en lui promettant qu'il n'a encore qu'un amuse-bouche sur le plateau. En effet, le Sang de l'hermine est le premier opus d'une saga qui nous fera traverser un XVI° siècle haut en couleurs.

D'un chapitre à l'autre, nous sommes à Rome, au Mesnil-Jourdain, non loin de Louviers, à Mantoue, à Amboise, puis à Bourges ... et ce n'est pas fini. Les personnages principaux sont aussi différents que les décors. Qu'y a-t-il de commun, coté masculin, entre un roi fougueux rêvant de conquérir l'Europe, un maitre d'hôtel désireux d'étudier l'art culinaire, un grabataire criant vengeance et un vieux grincheux fuyant ses ennemis ? Sont-ils animés de bons ou de mauvais sentiments ?

Chez les femmes, et du coté italien, on rencontrera une vieille nourrice, cuisinière hors pair, une intrigante, une élégante au sourire énigmatique et une jeunette pleine de fougue. La femme française est passive ou elle est montrée sous des traits hystériques, presque garçon manqué. Le lecteur en tout cas découvre des inconnus ou des facettes insoupçonnées de personnages qu'il pensait connaitre.

François 1er est encore très jeune mais on sent combien son ambition est déjà affirmée. Il vient de remporter la célèbre bataille de Marignan, dont tout le monde connait la date (même le personnage de Patrick Bruel dans le Prénom). Il souhaite maintenant s'entourer des meilleurs et il veut à sa cour, comme d'autres exhiberaient des paons, cet homme de génie qu'il a vu lors de son séjour en Italie. De père notaire et de mère paysanne, Léonard de Vinci, car c'est de lui qu'il s'agit, est ce qu'on appelle un bâtard, et n'a donc pas accédé à l'université. C'est un homme sans lettres, totalement autodidacte, mais surdoué, il est certes très talentueux mais rebelle. Son sale caractère et sa manie de tout entreprendre sans rien achever lui vaut de collectionner les ennemis, et de fâcher ses protecteurs.

Quentin est maitre d'hôtel à la cour. Sa fonction ne consiste pas à placer les convives dans les banquets, ni à faire respecter le protocole mais à organiser les réceptions de sa majesté, en contrôlant la cuisine, le service des plats et les distractions destinées à impressionner les hôtes. Sa mission est claire : montrer que le roi de France est le plus grand du monde. Ceux qui pensent que l'évènementiel est pas une invention récente en seront pour leurs frais.

Pour l'heure Quentin est en quelque sorte en RTT, ce qui lui permet de pêcher la truite à main nue dans les eaux fraiches d'une petite vallée normande qu'on croirait anglaise. Ce n'est pas dans ses attributions, mais il est l'ami d'enfance de François 1er qui lui fait toute confiance. Ce sera donc à lui d'aller chercher le grand homme en Italie.

Cette mission ne sera pas purement touristique. Le voyage sera très mouvementé, avec moult rebondissements, aux sens propre comme au figuré. On découvrira un Léonard irasible, plutôt rocambolesque, aux multiples ressources, et qui ferait presque penser à Merlin l'enchanteur. Il buvait peu de vin. Son aversion pour la viande est rigoureusement exacte : je ne supporte pas que mon corps soit une sépulture pour d'autres animaux, une auberge de morts ... (page115). Cela ne lui rendait pas la vie facile. Il était mieux admis à l'époque d'être homosexuel que végétarien.

Le XVI° siècle est une période très riche sur le plan scientifique commua niveau culturel, ce qui se sent dans le livre de Michèle Barrière qui, tout en demeurant respectueuse des faits les chronique en les épiçant à souhait. On ne peut pas dire qu'elle déboulonne les mythes mais elle révèle habilement les faiblesses des uns et des autres. S'agissant de Léonard de Vinci on comprend que la plupart de ses machines étaient des prototypes inutilisables en l'état et que ses talents d'ingénieur auraient probablement mieux éclaté au XX°siècle. Par contre il était au-dessus de tout le monde quand il s'agissait d'organiser une fête, ce que j'ignorais.

L'auteure nous fait partager sa passion pour la cuisine. L'Italie avait une très grande longueur d'avance sur les autres pays. On commençait à y cuisiner les légumes. A Mantoue en particulier on avait la spécialité des recettes sucré-salé et on maitrisait l'art des épices. Le désir de nouveauté et la passion de Quentin pour les arts de la table est tout à fait crédible. Il retiendra qu'un banquet doit être céleste pour que les convives aient l'impression de festoyer avec les anges (page 228). Et que le sens du détail est essentiel.

Il faut savoir qu'à ce moment là on partage encore l'écuelle avec son voisin, comme au Moyen-Age. Nous mangeons la viande, prédécoupée, posée sur d'épaisses tranches de pain appelées tranchoirs (qui se trouvent en fin de repas imbibées de sauce et alors données aux pauvres, au moins rien ne se perd) tandis que les italiens emploient déjà des assiettes individuelles. On vit une période clé pour l'histoire culinaire avec l'arrivée de la fourchette, cette petite fourche qui mettra du temps à se faire adopter. C'est tellement plus agréable de manger avec les doigts !

Dans le livre on salive à l'énonciation des plats d'anguille, de calamars à la sauce bigarade, d'un risotto à la sicilienne et on sourit d'apprendre que Quentin va attirer Léonard à Amboise en lui promettant des carottes, des poireaux et surtout des artichauts et des asperges. Qui croirait que c'est grâce à ses primeurs que le Louvre peut aujourd'hui exhiber la Joconde ?

On s'étonne de tout ce qu'il est possible de faire avec des pommes ... jusqu'aux épluchures pour garnir des brûle-parfums en espérant se protéger des épidémies (page 101). On apprend des noms de variétés anciennes comme les pommes calville, rambour, fenouillet, louvière, girard, fraisquin qui vont s'ajouter à l'api. On comprend que l'orange du Portugal, le raisin d'Espagne et la figue de Malte sont des fruits exotiques et rares. On découvre la laine mohair. On mobilise tous ses sens. Les plats embaument tandis que le traitement de la laine empeste l'urine.

On attend en salivant les prochains tomes qui devraient nous embarquer au royaume d'Angleterre, près du fringuant Henri VIII avant de revenir en bordure de Loire pour une autre forme d'orgie puisque le personnage de rabelais est déjà annoncé.

D'ici là on pourra s'exercer avec les recettes qui sont à la fin du livre.

Le sang de l'hermine, de Michèle Barrière, éditions Jean-Claude Lattès, novembre 2011

vendredi 13 avril 2012

Histoires courtes mais vraies ... ou presque sur la Butte rouge de Chatenay-Malabry


(mise à jour le 19 septembre 2012)

J'ai été contactée par Diane Calma et Alain Grasset quand ils ont commencé à chercher des personnalités habitant la Butte Rouge de Chatenay-Malabry dans le but de réaliser huit chroniques. Je leur ai raconté bien volontiers les histoires "incroyables" dont j'avais connaissance, tout en sachant qu'ils ne pourraient pas les utiliser tels quelles. Mais cela donnait de la chair et une certaine pétillance à leur projet.

J'ai souvent eu Diane au téléphone et je sais qu'elle a rencontré avec intérêt plusieurs des personnes vers qui je l'ai orientée, et qui l'ont à leur tour menée vers d'autres. Au bout du chemin ce furent huit petits films qui ont été tournés, et qui témoignent de l'atmosphère particulière de la cité-jardin.

L'équipe n'a pas choisi Tito, le bédéiste qui a tant croqué la ville de Chatenay et ses alentours, Vincent Delerm qui a chanté la ville, le joueur de foot Habib Bamogo ou Vincent Cassel qui vient de temps en temps rencontrer un pote dans le quartier. Ils ont préféré des hommes et des femmes qu'on désigne sous le terme de héros ordinaires, comme on dit maintenant, certes connus ou populaires, mais pas célèbres.
Ce quartier est en fait un puzzle de rues qui tournicotent autour d'escaliers. Il est bordé par une avenue qui dévale de haut en bas, laissant apercevoir au lointain, et même par temps de brume, les tours de la défense. Mais à vol d'oiseau ce ne sont que des bâtiments roses sertis dans la verdure.

Trois représentations ont  été programmées, un peu confidentiellement, dans la salle de répétition de la Piscine, qui était un lieu de baignade avant d'être le théâtre que l'on connait aujourd'hui.

Sur scène un comédien ou une comédienne interprétait un personnage dont il n'avait eu connaissance qu'à travers le texte des séquences retenues au montage. Une fois l'artiste reparti dans les coulisses, l'écran descendait des cintres. Les spectateurs découvraient alors la "vraie" personne qui, bien entendu prononçait exactement les mêmes mots, mais qui prenaient alors une intensité différente.

La confrontation entre fiction et réalité était assez surprenante. Surtout quand on reconnaissait dès les premiers mots prononcés par un comédien (qui ne lui ressemble pas du tout physiquement) un proche dont on ignorait qu'il avait fait l'objet d'un tournage. J'ai moi-même été bluffée par une ou deux performances.
C'était assez étonnant de constater que les seconds étaient applaudis autant que les premiers. Il faut dire que certaines répliques sont savoureuses. On n'aurait pas pu inventer plus juste. Je cite au hasard :
Quand je voulais parler à ma voisine je tapais au tuyau .. Y avait à l'époque 9+5+7+6+ ... 29 enfants sur le palier. on fait plus des familles comme çà aujourd'hui (...) on se donnait, on faisait des échanges (...) le coeur dur c'est une image qu'on veut se donner, les jeunes des quartiers, on n'est pas assez forts dans nos têtes  (...)  je surveille les légumes comme un bébé dans un couffin  (...) je fais ce que mes parents n'ont pas pu faire  (...) la vie est-ce que c'est une chose sérieuse, un songe ou un rêve ?  (...)  les aléas c'est ce qui permet de construire votre vie sinon elle est plate  (...)  y'avait des champs partout, une ville-village, toutes nationalités, tous âges  (...) 
Le dernier soir il était prévu que comédiens et "modèles" fassent connaissance. J'imagine l'émotion réciproque. Si je vous en parle aujourd'hui ce n'est pas pour vous faire regretter de n'avoir pas été conviés mais pour vous annoncer qu'à la rentrée les mêmes seront cette fois sur la grande scène de la Piscine.

Ce sera le 29 novembre et attention l'horaire de la représentation est fixé à 20 heures.

Renseignements sur le site du théâtre

jeudi 12 avril 2012

Trio de poivrons, chipolatas aux herbes ... avec l'Actifry


(mise à jour 2 février 2013)

C'est si bon que j'ai mangé debout dans la cuisine. La recette n'a rien d'extraordinaire pourtant. Deux poivrons verts, deux jaunes, et puis deux rouges en lamelles, 1 oignon rouge émincé, 3 éclats d'ail, 1/2 cuillerée d'huile d'olive.

Le tout dans la cuve inférieure de l'ActiFry et c'est parti pour 20 minutes de cuisson alors que j'en programme d'avance 15 pour le plateau supérieur où les chipolatas seront mises à griller.

L'énorme avantage de l'appareil est qu'une fois les cuissons lancées on peut faire autre chose, la conscience tranquille. Aucun risque que cela ne brûle, attache, ou finisse carbonisé dans l'assiette. Enfin cela reste vrai si on ne met pas trop de légumes dans la partie inférieure parce qu'une autre fois, un chou en fines lanières a failli tourner en paille.


A la fin des cuissons les légumes sont cuits mais encore croquants. Je n'ai salé qu'à ce moment là. Les chipo ne sont pas noyées dans leur jus (elles étaient pourtant surgelées) mais j'avoue que je les ai quand même retournées à mi-cuisson. C'est agréable de les obtenir dorées sans être brûlées


Par contre on peut estimer que l'appareil est un peu bruyant et qu'il dégage tout de même de la vapeur, (attention à ce qu'on laisse donc dans son environnement proche ... comme éloigner le pot de basilic par exemple ...).

J'ai servi avec un pain de campagne, lui aussi sorti d'une machine (à pain cette fois) en employant, une fois n'est pas coutume, une préparation toute faite, Francine.

Et puis une moutarde originale, une spécialité Martin Pouret au ketchup, sans oublier quelques feuilles de basilic frais pour le décor et pour le goût.
On a beau être gourmand il y eut des restes qui furent "recyclé" dans un plat de lasagnes. Une couche de poivrons, des feuilles de lasagnes, des chipos (coupées en deux dans le sens de l'épaisseur), une couche de béchamel, des lasagnes ... etc ... en terminant par des lamelles de fromage de raclette.

Terrine Appolia collection Délices couleur kiwi de forme rectangulaire
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Je tiens à exprimer ma plus profonde désapprobation à la façon dont la marque SEB a pillé des blogs culinaires pour constituer le répertoire de recettes de la tablette Foodle qu'elle commercialise à presque 200 €, sans solliciter le moins du monde d'autorisation et sans même citer ses sources au mépris de la plus élémentaire déontologie. Cette opération a été découverte fin janvier 2013.

En conséquence je n'écrirai plus d'article à propos d'un produit commercialisé par cette marque.

mercredi 11 avril 2012

Rencontre avec Frédéric Videau, le réalisateur de A moi seule

Le film est directement inspiré des huit années de séquestration de Natascha Kampusch jeune autrichienne enlevée à l'âge de 10 ans par Wolfgang Priklopil, ingénieur électricien, et séquestrée jusqu'en août 2006, date à laquelle elle s'est échappée. Mais ce n'est pas cette histoire qui nous est racontée.

Ce que Frédéric Videau réussit à filmer, c'est une force de vie qui dépasse l'entendement sans être pour autant plus facile à vivre une fois dehors. Il a rejoint tout à l'heure les spectateurs du Rex de Chatenay-Malabry (92) après la projection pour répondre à leurs questions ... ou leur en renvoyer d'autres car l'homme a du caractère.

L'histoire est bouleversante, les acteurs sont tous excellents et la tension était palpable dans la salle, parce que nous étions en plein dedans. Nos interrogations n'avaient donc aucun recul. Si  nous n'avions pas été "cueillis" à chaud il est probable que nous aurions décodé nous-mêmes les réponses qui sont claires dans le film.

Très loin d'une démonstration comme celle de Faites entrer l'accusé, Frédéric Videau parvient à montrer la contradiction des sentiments à l'intérieur du "salaud," selon le propre terme dont il désigne le ravisseur car il ne fait aucun doute que son acte est criminel, d'un point de légal.

Vincent (dont le prénom et phonétiquement proche de Wolfgang) est à la fois bourreau et victime. Reda Kateb rend les contradictions du personnage, effrayant et détestable dans une des premières scènes où on le voit péter les plombs. "Encore un samedi de tiré", la petite phrase du collègue semble banale. Dite sur un ton qui se veut sympathique elle déclenche une fureur inouïe dont on comprendra la cause plus tard ... encore un samedi loin d'elle, donc un jour de perdu, définitivement.

Cette scène du début du film est essentielle pour qu'il n'y ait pas de doute sur la violence dont l'homme est capable. Il n'y aura plus besoin de la montrer par la suite. On sait qu'elle existe. 

Vincent est étonnamment touchant à d'autres moments quand il subit, il n'y a pas d'autres mots, la mauvaise humeur de Gaëlle (Tu me vouvoie pas, tu m'appelles Vincent !), quand on le sent vide loin d'elle, quand il quémande de l'empathie (On a été heureux ensemble, tu peux pas le nier) et plus encore quand on réalise que c'est sa décision à lui de l'avoir laissée partir. La complexité de la situation est parfaitement rendue sans que le film n'excuse jamais l'acte.
Frédéric Videau a écrit le scénario en pensant à Agathe Bonitzer, qui est une Gaëlle idéale, rousse, aux yeux noirs, insolente, très désobéissante. Là encore pour nous spectateur qui sommes "tombés" dans le panneau du cinéma on craint pour la santé mentale de l'actrice. Elle est tellement dans la peau du personnage qu'on oublie qu'elle joue un jeu et que donc elle ne sera pas "démolie" par le rôle qu'elle aura malgré tout habité. Le réalisateur nous rassure totalement. Elle en est sortie aussi facilement qu'elle y est entrée.

Ceux qui sont allés ou qui iront la voir dans Une bouteille à la mer le comprendront. C'est une grande actrice que l'on découvre en ce moment sur les écrans.

Les parents sont brisés. Leur couple a éclaté. Ni le père, ni la mère ne reconnaisse leur fille, malgré toute l'affection qu'ils voudraient lui témoigner. Le père est devenu alcoolique, au grand désespoir de Gaëlle :

- Tu peux pas arrêter de souffrir Papa ? 
- Toi tu peux ?
- Je suis vivante, Papa !

La culpabilité de la mère n'est pas moins lourde : j'ai rien pu empêcher ...

Et le spectateur s'imagine que la victime, elle aussi, a sa part de responsabilité dans l'affaire : Je me suis pas échappée.

La violence est sous-jacente souvent. L'angoisse de l'abandon est terrible. On a l'impression que cela finit mal alors que non, si on écoute bien les derniers mots : je suis neuve, toute neuve. Je commence par çà.

Ce n'est sans doute pas un hasard si une guitare est accrochée au-dessus de la trappe d'accès au sous-sol. L'instrument est très présent dans la musique du film qui n'est pas un "nappage" placé sur les images pour faire joli. Elle occupe des endroits bien particuliers pour ajouter autre chose que ce qui est alors montré ou dit. Les titres des morceaux correspondent aux séquences en question.

La corde à linge accompagne la joie de Vincent, heureux à l'idée de passer un week-end à deux ... Dans le parc donne une dimension dramatique à la sortie nocturne de Gaëlle. Le CD de Florent Marchet comprend 9 titres, dont Vincent la nuit qui a été retiré de la version finale, mais qui est si beau qu'il a été conservé dans le CD.

La littérature a également une place particulière en raison de l'enfermement de Gaëlle. A part lire, écrire, écouter de la musique et se teindre les cheveux, elle n'a pas grand chose à faire. Frédéric Videau se reconnait comme étant grand dévoreur de livres. Sans doute prendra-t-il le temps de lire le tout aussi intéressant travail que Delphine Bertholon a fait sur le sujet avec Twist ... et qui devait être adapté il y a trois ans pour France 2.

A moi seule est un film sensible, touchant, envers lequel j'avais néanmoins une petite appréhension, croyant connaitre cette histoire par coeur. Et, me croirez-vous j'ai déjà envie de retourner le voir.

mardi 10 avril 2012

Ce parfait ciel bleu de Xavier de Moulins au Diable Vauvert

Ce parfait ciel bleu est un roman, le second écrit par Xavier de Moulins au Diable Vauvert.  C'est la destination vers laquelle Mouna, 88 ans et une énergie à faire pâlir d'envie de plus jeunes qu'elle, va entrainer son petit-fils Antoine dans une belle et ultime leçon de vie.

Le discours pourrait être convenu. Mais pas du tout. Parce que la plume de Xavier est énergique, un peu grinçante, mais avec juste ce qu'il faut d'ironie pour que tout passe. Les phrases sont brèves, les chapitres courts, le lexique est fleuri. Les images se suivent comme dans un diaporama bien enchainé. C'est efficace et pourtant sensible.

Ce que je regrette ? Et ce n'est pas la première fois. Qu'un éditeur n'ait toujours pas eu l'idée d'inventer le livre-CD. Parce qu'on aimerait écouter une bande-son choisie pour la circonstance pour accompagner notre lecture, un peu comme au cinéma. Même si les chansons citées sont des standards. Les quadragénaires en tout cas se rappelleront The End que les Doors chantaient en 1967. Et presque tout le monde a dans la tête la jolie déclaration mélancolique (page 88) de Frank Sinatra à travers le célèbre Fly me to the Moon (1964) dont l'auteur a la délicatesse de nous recopier les paroles.

En d'autres termes, emmène-moi au bord de la mer, serre ma main, sois sincère, je t'aime.

La romance d'Elvis Presley est "belle à crever" comme il l'écrit page 113. Le crooner enregistra Can’t Help Falling In Love en 1961, cette célèbre version américaine de Plaisir d'amour, pour le film Blue Hawaii.

Xavier de Moulins n'a pas choisi ces références au petit bonheur. Elles s'accordent pile avec la révélation que Mouna fera à son petit fils dès qu'elle se tiendra à coté de lui, la bouche couleur rouge absolu, élégante et distinguée, sous ce parfait ciel bleu (page 183) qu'elle a envie de revoir avant de se faire la belle ou, si vous préférez, d'y grimper l'âme légère.

Avant cela on aura découvert une Mouna hystérique devant des machines à sous, et gourmande des plaisirs de la vie. Ce n'est pas le moment de se priver d'un excellent whisky pur malt, un Aberlour s'il vous plait, ni d'un énorme plateau de fruits de mer, cette fois avec un verre de vin blanc sec pour que l'instant soit franchement impeccable.

C'est que Mouna a un caractère de guerrière et qu'elle restera sur le pont jusqu'au terme qu'elle s'est fixé. Quand on imagine le couple devant les flots c'est la vision du Titanic de James Cameron qui se superpose, avec Leonardo DiCaprio et Kate Winslet les cheveux dans le vent, et bien sûr la voix de Céline Dion (qu'il ne faudra pas oublier sur le CD à la prochaine édition).

On mettra aussi Le vent nous portera de Noir Désir que je vois cité assez largement ces derniers temps. C'est là encore une si belle chanson ...

On pourrait disserter : qui emmène l'autre voir la mer ? A première vue Antoine cherche à faire plaisir à sa grand-mère, mais n'est-ce pas elle qui l'entraine pour mieux sentir la limite. La sienne en premier lieu, face à cet océan qui la sépare de l'Amérique. Mouna n'aura de cesse de faire entendre un message que l'on peut résumer en six mots : vis au présent, aime au présent !

Elle le lui dira sur tous les tons. Refuser de se souvenir d'hier pour mieux embrasser demain (...) La vie passe tellement vite qu'on n'a pas le choix, il faut la mordre à pleines dents en acceptant que les situations nous échappent, sans s'en faire. (page 142)

Mouna ne cherche pas à revivre des souvenirs. Elle ne veut pas (re)voir la mer. De la même manière qu'on ne refait pas sa vie. On continue son chemin. Des phrases à tiroirs comme celle là ponctuent le roman jusqu'à la recommandation finale : fais de ton mieux et ne regrette rien, qui résonne comme un pléonasme. Car pourquoi regretter si on a fait de son mieux ? Et réciproquement.

Une des forces du livre c'est l'équilibre entre les personnages. Le jeune homme, quoique sa jeunesse soit relative, se pose les questions que bien d'autres vivent aujourd'hui avec ce qu'on appelle l'éclatement de la cellule familiale et les pseudo facilités de communication, qu'il s'agisse du Mac Book, de l'I Pad, d'Internet ou des textos qu'on tape à longueur de temps.

Un des paradoxes de la famille recomposée est bien de risquer de passer plus de temps avec les enfants d'un type qu'on ne connait pas qu'avec les siens.(page 64)

Que le père (ou la mère) qui n'a jamais piraté en douce le login de son enfant pour l'espionner sur Facebook jette la première souris à Antoine pour avoir lorgné sur Alice. On suit avec amusement la cérémonie de mariage qu'il nous décrit avec une ironie douce-amère, et pour cause puisque la mariée est son ex-femme et que sa mère a choisi d'y briller. L'auteur fait preuve d'une mauvaise foi plutôt piquante dans une église, pour juger que l'orgue y sonne faux par deux fois (penser à ajouter les deux Marches nuptiales de Wagner et de Mendelssohn pour laisser le choix).

Il a le coeur entre deux histoires. La suivante est Laurence qu'il a gagnée comme seconde chance au jeu video de son existence et qu'il nous présente comme Che Guevara du couple, avec 2 mariages, 3 enfants ... pas d'enterrement. Ce type de cérémonie sera plutôt sa spécialité à lui en ouvrant et clôturant le livre.

Si la philosophie de vie de Mouna est facile à comprendre elle n'est applicable que si on a fait le deuil de ses illusions. Antoine le sait bien. Au début d'une histoire on prend facilement l'autre pour une Ferrari avant de lui en vouloir de n'avoir à offrir qu'un moteur de 2 CV (page 38). La confrontation au principe de réalité peut être brutale si on ne s'y est pas préparé. Tout comme le séjour dans une résidence du type des Lilas, qui propose aux familles un système de préinscription avant la chute dans l'escalier et la fracture du col du fémur. Car personne n'est prêt (ni préparé) à devenir un jour les parents de ses parents. Finalement on est sur liste d'attente toute sa vie, de la crèche à la dernière demeure.

Mouna poursuivra sa route avec l'obsession de rester digne. Ce qui n'empêche pas la peur. La grand-mère a la frousse de mourir. Le petit-fils a la trouille de vivre. Mouna ne jugera jamais les actes des autres. Sauf quand même pour conseiller "d'accepter et de tourner la page ... pour ne pas passer à coté de sa vie". Et là encore elle sait de quoi elle parle.

Laissez-moi ajouter un titre ultime pour le voyage : Dernier rendez-vous de Sammy de Coster (Album Tucumcari) qui excelle aussi dans l'interprétation de Love me tender ...

Ce parfait ciel bleu de Xavier de Moulins au Diable Vauvert, mars 2012

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