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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

samedi 18 novembre 2023

La passion de Dodin Bouffant, le film de Tran Anh Hung

Par chance il me restait une portion … de pot-au-feu et j’ai pu satisfaire ma fringale en rentrant du cinéma. La passion de Dodin Bouffant ne m’a pas … passionnée, hélas.

Je ne comprends pas que ce film ait reçu le prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes. J’ai vu un documentaire, d’ailleurs bien fait, et je pourrais énumérer chacun des ustensiles, plats de cuisson (comme la si caractéristique turbotière en cuivre que j’avais vue chez Mauviel 1830, qui reste la seule entreprise française encore capable de produire aujourd’hui) ou de service (je me suis réjouie de voir à l’honneur un cul noir comme celui dont j’ai hérité de ma mère et qui est en photo ci-contre) avec de bons, voire très bons acteurs (en particulier évidemment Juliette Binoche et Benoit Magimel), mais pas un film.

On ne pourra pas dire que le duo n’est pas crédible. Juliette et Benoit furent considérés, il y a presque 25 ans, comme formant un couple magnifique. Ils étaient alors Georges et Alfred de Musset dans Les enfants du siècle de Diane Kurys (1999). Ils ont eu une fille, Hannah (née en 1999), mais ils se sont séparés en 2003. 

Ce qui est formidable, je le reconnais bien volontiers, c’est que pour une fois le tablier de la cuisinière ne sort pas du pressing. Ses mains sont en action et il faut admettre qu’elle s’y connait, au moins a minima. 

Mais quelle torture de voir tous ces plats nous passer sous le nez. J’espère que le jury des Oscars sera magnifiquement masochiste sinon c’est la statuette qui va passer sous le nez du réalisateur qui avoue volontiers ne pas savoir cuisiner. Si le contraire avait été vrai il n’aurait sans doute pas choisi d’adapter l’historie d’un cuisinier qui n’a jamais existé. C’est un personnage fictif, imaginé par l’historien Marcel Rouff en s’inspirant d’authentiques grands noms de la gastronomie française comme Brillat-Savarin, at qui a écrit le roman "La vie et la passion de Dodin Bouffant, gourmet",

La trame de l’histoire n’est d’ailleurs pas respectée car la cuisinière Eugénie disparait dès le premier chapitre, et est remplacée par une paysanne que le metteur en scène ne fait apparaitre que dans le dernier tiers du film, de manière à développer la relation amoureuse entre Dodin et Eugénie. C’est ce qu’on appelle en cuisine, une revisite.

Comble de l’affaire, je n’ai pas glané le moindre conseil culinaire. Pierre Gagnaire que je respecte infiniment, et qui a sans doute été un excellent auxiliaire sur le film, fait une apparition grotesque. On lui fait lire un menu, engoncé dans un ridicule costume de pâtissier et coiffé de la toque de Maurice Carême. Il ne fait aucun doute qu’il n’a aucun talent pour la lecture, et encore moins pour le métier d’acteur. Si encore il avait été devant un fourneau on aurait compris.

Bref, je me suis royalement ennuyée, pressée d’arriver au bout de ces ripailles qui me soulevaient le coeur. Lorsque la caméra a fait deux fois (oui deux fois, pulvérisant le record de Claude Lelouch) le tour de l’immense cuisine seigneuriale j’ai su que j’allais enfin être autorisée à me lever de table, malheureuse qu'au long de ces 2 heures 15 de belles images je n’ai pas ressenti l’émotion qui m’avait gagnée avec L’odeur de la papaye verte, du même réalisateur Tran Anh Hung.

Le comité de sélection des films présentés aux Oscars a écarté deux longs-métrages exceptionnels, Le Règne animal et Anatomie d’une chute, croyant sûrement donner davantage sa chance à la France avec cette Passion qui en rappelle une autre, celle d’une femme dans Le festin de Babette qui reçut l’Oscar du meilleur film étranger en 1987. Mais celui-là avait un scénario … écrit d’après une nouvelle de Karen Blixen.

Je me suis retenue de quitter la salle au moment de la scène de "dégustation" des ortolans, dont on ne voit pas les convives s’empiffrer, sans doute parce que Pierre Gagnaire a fait une mise en garde de l’interdiction de consommer ces oiseaux protégés. Je connais des chefs qui servent ce mets délicat dans le plus grand secret aux grands de ce monde, soit-disant garants du respect des lois.

Vous retiendrez malgré tout cette affirmation juste du cuisinier jouant au pédagogue : il faut de la culture, de la mémoire pour que le goût se forme. Je dirais qu’il faut surtout goûter et regoûter, suivant la recommandation que j’ai entendue d’un autre chef étoilé, Guy Martin, propriétaire du grand Véfour, il faut avoir gouté au moins seize fois avant d’affirmer qu’on n’aime pas (tel ou tel produit). 

Pour ceux qui voudraient une recette de pot-au-feu réaliste (car celui du chef étoilé exige une tranche de foie gras frais) suivez le lien. Et pour les autres, qui ont pu être choqués par mon emploi du terme de cul noir, il désigne un plat de service épais et par conséquent lourd, dont le fonds est recouvert d'un émail brun foncé obtenu grâce à l'oxyde de manganèse choisi pour la robustesse qu'il procure à la pièce mais aussi pour la modicité de son prix.

L’aspect de cette faïence est généralement grossier parce qu’on utilise de l’argile d'un blanc grisâtre qui se craquelle. Quant à la décoration, elle est souvent naïve, réduite à l’essentiel pour connoter un univers campagnard et humble, ce qui confère un charme rustique à ce plat qui s’accorde très bien avec un pot-au-feu.

La passion de Dodin Bouffant de Tran Anh Hung
Avec Juliette Binoche, Benoît Magimel, Pierre Gagnaire …
D'après le roman de Marcel Rouff, paru en 1924, La Vie et la Passion de Dodin-Bouffant, gourmet, aux éditions Menu Fretin
En salles le 8 novembre
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Article illustré par la photographie d’un pot-au-feu associé en toute modération avec la cuvée anniversaire d’un Pessac Leognan Rouge Chateau de France 2021.

Les vignes de Cabernet Sauvignon puisent leurs ressources dans un terroir de Graves très profondes, parfois sur un sous-sol argilo calcaire. Les raisons sont récoltés manuellement. La vinification s'effectue pendant 7 à 10 jours de fermentation, puis 3 à 4 semaines de macération en cuves de 130 hl et 85 hl. La fermentation malo-lactique a lieu en cuves et l’élevage se poursuit en Barriques neuves (30%) et de un vin pendant 12 mois. Une légère filtration est réalisée avant la mise en bouteille.
La robe est rubis profond. Le nez intense fait immédiatement penser à des fruits rouges (cassis, myrtilles, cerises) et au pain d’épices. En bouche, le vin est sans surprise épicé et réglissé. Ses tanins sont élégants. Les arômes boisés sont très fins, avec une note fumée en finale et une très belle longueur.
C’est un vin de grande garde que les connaisseurs dégustent sur des viandes grillées ou rôties, au cours d’un repas qui se termine avec une poire au vin et aux épices.
Pourtant il confère une noblesse certaine à un plat rustique comme le pot-au-feu, pourvu que les viandes soient savoureuses et que les légumes ne soient pas surcuits.

Pour ce faire je place la viande dans une grand cocotte. Je couvre d'eau à hauteur et porte à ébullition rapidement. J'écume régulièrement pendant 5 min, puis je baisse le feu pour conserver un léger frémissement. J'ajoute le gros sel, les grains de poivre, l'oignon, la tête d'ail et le bouquet garni. Je laisse cuire pendant 1 h 30.
J'ajoute ensuite les légumes (à l'exception des pommes de terre) ainsi que les os à moelle et je poursuis la cuisson durant 1 h.
Je finis en ajoutant les pommes de terre et je laisse se terminer la cuisson (30 min).

Je prélève un peu de jus au terme de la cuisson : s'il n'est pas assez goûteux, j'en retire 1 litre que je fais réduire de moitié. 

Château de France, 98 avenue de Mont de Marsan, 33850 Léognan-Gironde,
contact@chateau-de-france.com

vendredi 17 novembre 2023

Allosaurus (même rue, même cabine) de Jean-Christophe Dollé

(article mis à jour le 3 avril 2024)
Je ne sais pas si on peut dire qu’on a tous un souvenir très fort lié à un épisode de notre vie dans lequel une cabine téléphonique (ou son absence) aura joué un rôle essentiel, un de ces trucs où on sait que notre avenir est en bascule. En tout cas j’en ai, très précis, et je pourrais les raconter en détail, jusqu’à la température qui régnait à ce moment là ou le vêtement que je portais.

Alors, forcément, un spectacle qui se déroule sur une placette où se dresse une cabine téléphonique, ça me parle. Mais, même si vous avez moins de trente ans vous comprendrez immédiatement les limites et paradoxalement l’espace de liberté que cet endroit clos de moins de un mètre carré a pu apporter à ses usagers, mot qu’on employait alors pour désigner les clients d’un service public, donc accessible à tous, pourvu que la cabine soit en état de fonctionnement évidemment, mais ceci est une autre histoire.

Que vous ayez donc utilisé ou pas cet objet vous saisirez très vite les enjeux d’Allosaurus. Le titre est une double allusion à la préhistoire par le suffixe (saurus) qui connote l’époque des dinosaures et le préfixe (allo) qui théoriquement signifie ce qui est étranger (allopathie, allophone, qui parle une autre langue). Ce n’est qu’au moment d’écrire cette chronique que je réalise que cela renvoie aussi, et sans doute de manière évidente pour les concepteurs du spectacle à ce petit mot chargé d’instaurer la fonction pratique de la conversation : allo, j’écoute …

D’ailleurs ne croyez pas que c'est une déformation du hello que les anglais emploient pour se saluer, ou du allo qu'utilisent les allemands et les québécois en guise de bonjour, au-revoir et salut. On fait "allo" en décrochant le combiné tandis que les Italiens disent "pronto", les Japonais "moshi moshi" et les Espagnols "diga".

Cela signifie j'écoute en hongrois (plus précisément Hallo) ce qui nous renvoie à l'invention du entral téléphonique par le hongrois Tivadar Puskas en avril 1877.

Ce spectacle est intéressant à plusieurs titres, et au-delà du sien, de titre. Il porte tout ce qui fait le tissu des relations humaines et des émotions. On en parle comme d’un spectacle immersif mais je n’irai pas jusque là parce que les spectateurs qui entrent en scène ont été retenus avant et qu’ils savent parfaitement ce qu’ils ont à faire. L’effet de surprise n’est pas de leur côté mais du nôtre. Dans un véritable théâtre immersif on laisse une part au hasard alors qu’ici tout est sous contrôle, mais sans le montrer.
Lou, Had et Tadz ne se connaissent pas. Nous découvrirons leurs histoires, ce qui les anime et leur soif d’absolu au gré des coups de fil qu’ils passeront dans la cabine téléphonique. Se dévoilant dans la solitude de ce confessionnal à ciel ouvert, hermétique aux oreilles du monde, ils vont pouvoir à leur manière aimer jusqu’à en devenir fous. Les trois fil de leurs confessions se dérouleront en un conte moderne, poétique et surréaliste. qui les fera cheminer les uns vers les autres sans qu'ils l'aient prévu. 
Les existences des trois personnages principaux, bien distincts au départ, vont se croiser et se recroiser. La cabine qui est un sas de solitude va devenir un lieu de réparation et de construction d’un avenir commun, On assiste à cette évolution de la même manière que l’on voit la musique s’élaborer sous nos yeux.

Il ne s’agit pas d’un spectacle historique sur une étape de l’évolution des télécommunications mais bien d’une interrogation sur l'essence même de la communication, ses difficultés à être partagée malgré l’apparente facilité de la technologie, Il y a bien entendu quelques anciens trucs et astuces qui seront révélés ou rappelés comme l’opportunité de rappeler le dernier numéro en composant *0 (n’essayez pas avec un portable, vous aurez un échec d’appel).

La cabine était un lieu de rendez-vous, pas forcément programmés, mais il est vrai que les habitués finissaient par se reconnaître et parfois engager la conversation. C’était l’endroit de situations insolites, quiproquos … mais aussi et surtout de fortes émotions. On n’y venait pas juste pour bavarder, raconter sa journée, passer le temps comme on le fait de nos jours avec nos smartphones. Téléphoner n’était un acte anodin, et rarement quotidien. C’est cela que Allosaurus restitue très bien.

Le fil téléphonique relie les gens, parfois les étrangle, et n’est pas magique. On croit obtenir l’amour des autres en essayant de leur faire plaisir mais ça n’a rien à voir.

Allosaurus n’est pas un spectacle immersif dans le sens où je l’entends mais il ne laisse pas indifférent, loin de là. La dramaturgie est très élaborée avec un sens de la répétition qui prend un élan poétique et un final qui nous laisse sans voix.

jeudi 16 novembre 2023

Black Legends, le musical

Black Legends est une revue musicale destinée à tous les publics, regroupant 20 chanteurs, danseurs et musiciens sur un plateau où les instruments résonnent live : guitare, basse, batterie et cuivres. Si la musique est jouée en direct au moins certaines chansons sont interprétées en play-back, cela se voit à la manière d’articuler les paroles. Cela étant la performance physique est telle que je comprends tout à fait qu’il soit impossible de tenir aussi longtemps en dansant et en chantant, même en étant sonorisé.

Le spectacle est une grande fresque musicale qui est organisée de manière chronologique. Ce choix de mise en scène facilite la progression en se voulant historique même si parfois on devine quelques tentatives d’analyse.

Sur ce point, il me semble que la soirée aurait gagné en densité avec une dramaturgie qui aurait fait office d’analyse de la condition noire et de la manière dont la musique a participé à son émancipation. Elle aurait aussi permis d’instiller un peu de suspens. Une fois qu’on a compris qu’on va avancer dans le temps l’arrivée de chaque séquence ne présente pas de surprise puisqu’on connait l’évolution historique.

Néanmoins les danseurs sont exceptionnels et il faut complimenter les concepteurs des chorégraphies ainsi que les interprètes. La centaine de costumes et les accessoires ajoutent une dimension réaliste qui situe immédiatement la scène dans sa période de référence. Quant aux lumières elles sont également superbes avec des pinceaux qui dessinent des espaces précis. L’énergie de la troupe est remarquable et leur incursion parmi le public a déchainé les applaudissements. A plusieurs reprises leur dynamisme a entrainé les spectateurs à se lever et à danser, à chanter aussi et c’était très joyeux. Pour toutes ces raisons il a bien mérité leTrophée 2023 de la revue ou du spectacle musical et le Trophée 2023 du collectif de spectacle musical.

Il ne faut pas pour autant oublier le propos. Certes la musique afro-américaine est rythmée et enlevée mais elle s’appuie sur des faits qui sont très souvent tragiques, comme l’esclavage, les atrocités du Ku Klux Klan, l’application rigide et inhumaine de la ségrégation, la lutte pour les droits civiques, le rôle de Rosa Park, d’Angela Davis, de Malcom X, de Martin Luther King (dont il est bon d’entendre la propre voix s’élever pour dire qu’il a un rêve), l’assassinat de Kennedy, la bouffée d’espoir qui accompagna l’élection de Barack Obama à la Maison-Blanche … mais comment oublier la succession avec Trump et le racisme systémique américain ?

Certes on voit dans le dernier quart d'heure un groupe de femmes et d’hommes décliner leur profession (avocate, banquier, médecin, assistante sociale, astrophysicienne, patron de restaurant …) et le message est positif mais la condition des Noirs n’est pas brillante aux Etats-Unis, et beaucoup vivent encore dans des ghettos.

Si on considère Black Legends uniquement sous l’aspect musical alors par contre on peut dire que le résultat est à la hauteur de nos attentes. Quel plaisir de deviner dès les premières notes les morceaux qu’on aime tant (dommage malgré tout que les intitulés ne s’affichent pas sur un banc-titre) et de réentendre de grands standards comme (impossible de tous les citer) :

mercredi 15 novembre 2023

Le théorème de Marguerite, un film de Anna Novion

Ce n’est pas un des blockbusters du moment mais la sensibilité et l’intelligence avec laquelle Anna Novion a tourné ce film est à pointer et je ne suis pas étonnée qu’il ait été remarqué dans plusieurs festivals, Angoulême, Cannes bien sûr et en sélection offficielle, et Cabourg où il a obtenu le Grand prix du public. J’ai adoré, preuve que je peux encore m’enthousiasmer au cinéma malgré quelques récents coups de griffe.

C’est le troisième long-métrage de la réalisatrice franco-suédoise dont je me souviens parfaitement du premier, Les grandes personnes, avec Jean-Pierre Darroussin et Anaïs Demoustier, que j’avais découvert en 2007, juste avant la création du blog. Plus récemment, elle a réalisé plusieurs épisodes des saisons 4 et 5 de la série de Canal +, le Bureau des légendes.

L’avenir de Marguerite, brillante élève en Mathématiques à l’ENS, semble tout tracé. Seule fille de sa promo, elle termine une thèse qu’elle doit exposer devant un parterre de chercheurs. Le jour J, une erreur bouscule toutes ses certitudes et l’édifice s’effondre. Marguerite décide de tout quitter pour tout recommencer.

Ce qui est intéressant, c’est qu’en tant que spectateur, on ne connait pas beaucoup le milieu des mathématiques et on n’irait pas vraiment spontanément voir un film qui traite de ce sujet. Il est a minima abordé dans À beautiful mind, peut-être aussi La machine de Turing, voilà tout.

La réalisatrice -qui n’est pas mathématicienne ni d’ailleurs joueuse de maj-jong- démontre qu’il peut y avoir de la poésie dans cet univers pourvu de le traiter avec sérieux mais sous l’angle de la comédie romantique, sans occulter le plaisir lié à l’activité de recherche en mathématiques, l’exigence scientifique, le dépassement de soi, la liberté de création, la confrontation aux autres, l’épanouissement personnel et humain, qui sont d’ailleurs des caractéristiques applicables aussi à son métier de réalisatrice.

Le film n’aurait pas pu se faire sans le concours d’Ariane Mézard, une brillante mathématicienne française, qui a coaché sa huitième doctorante, d’abord imaginaire. Il a donc fallu trouver un sujet de thèse, travailler la bibliographie, trouver un cheminement, défendre et présenter le théorème obtenu. C’est Anna Novion qui a suggéré la pyramide de Goldbach et elles ont travaillé trois ou quatre ans, le temps d’un doctorat. Anna a produit des idées de scénario qu’il fallait mettre "en mathématiques" un peu comme "en musique"  y compris instiller une erreur, ce qui fut très difficile à imaginer.

Ceci permit que les plans sur les écritures mathématiques soient tous exacts. On peut y reconnaître les intensités de blanc des craies, leur réflexion de la lumière, certaines formules ayant été "maquillées" pour devenir fluorescentes. Les équations que l’on voit dans le film sont belles comme des hiéroglyphes mais toutes authentiques, c’est Ariane Mézard qui s’y est engagée. La conjecture de Goldbach, que veut prouver Marguerite, est un problème qui n’a pas encore été résolu. Et ce qui est fou, c’est qu’Ariane a fait de vraies avancées sur le sujet en amont du tournage. Les mathématiciens qui, dans le futur, voudront démontrer Goldbach pourront voir le film et y trouver des éléments clé.

mardi 14 novembre 2023

Comment préparer le chou chinois

Je n’avais pas du tout l’habitude de consommer du chou chinois et je n’y pensais jamais.

Un jour je me suis retrouvée avec une brassée de feuilles destinées à être jetées et qui me semblaient tout à fait consommables.

Alors je me suis renseignée.

On peut bien entendu faire du kimchi avec ce chou. C’en est l’ingrédient indispensable. Mais je laisse aux spécialistes le soin de le préparer.

Sans aller jusque là, on peut déjà s’en régaler cru et en salade, avec de la vinaigrette … pourvu de l’avoir laissé tremper une quarantaine de minutes dans l’eau froide. Franchement on aurait tort de s’en priver car il ne réclame quasi aucun épluchage, juste d’être taillé au couteau en fines lamelles.
Il est également très bon cuit avec (beaucoup) d’ail et servi avec un hachis de fines herbes.
Si on veut « faire exotique » on peut l’associer à des travers de porc caramélisés et pourquoi pas ajouter quelques pommes de terre rôties.

lundi 13 novembre 2023

L’ abbé Pierre, une vie de combats, un film de Frédéric Tellier

Retracer l’essentiel de la vie de l’Abbé Pierre méritait bien un film de plus de deux heures. Ce que j’ai entre autres apprécié c’est qu’il ne se focalise pas seulement sur sa personne mais bien sur ses combats et qu’il n’oublie pas ceux sans qui il n’aurait pas pu réussir.
Né dans une famille aisée, Henri Grouès a été à la fois résistant, député, défenseur des sans-abris, révolutionnaire et iconoclaste. Des bancs de l’Assemblée Nationale aux bidonvilles de la banlieue parisienne, son engagement auprès des plus faibles lui a valu une renommée internationale. La création d’Emmaüs et le raz de marée de son inoubliable appel de l’hiver 54 ont fait de lui une icône. Pourtant, chaque jour, il a douté de son action. Ses fragilités, ses souffrances, sa vie intime à peine crédibles sont restées inconnues du grand public. Révolté par la misère et les injustices, souvent critiqué, parfois trahi, Henri Grouès a eu mille vies et a mené mille combats. Il a marqué l’Histoire sous le nom qu’il s’était choisi : l’Abbé Pierre.
Je croyais bien connaitre cette histoire et pourtant comme beaucoup j'ignorais le rôle si fondamental joué par une femme, Lucie Coutaz et il était plus qu'important qu'on lui rende enfin hommage.

J'ai beaucoup apprécié que le réalisateur ne fasse pas un biopic à la distribution prestigieuse. Je n'ai pas reconnu d'emblée Benjamin Lavernhe de la Comédie-Française. Il est vraiment l'abbé avant d'être lui-même et c'est une prestation formidable de le voir si bien vieillir sur plusieurs décennies. A la fin je voyais "vraiment" l'abbé Pierre, étant même persuadée d'assister à des images d'archives. Dans la séquence correspondant à l'année 2004 on ne reconnaît pas le comédien tant le maquillage (et le jeu aussi) est très bien réalisé. Nul doute qu'un tel exploit devrait être salué aux prochains Césars.

Pareillement pour Emmanuelle Bercot que je n'avais pas davantage reconnue. Elle est époustouflante de naturel. Du coup il est très agréable de voir un film d’époque qui permet d’y croire et non d'assister à la performance d'acteurs qui occupent l'écran.

Le film est très sombre au début, en toute logique car la France traverse la guerre. Les images seront dans cette même gamme chromatique à chaque fois que la situation dramatique le justifie. Le réalisateur n'hésite pas à flouter certains plans, ce qui nous oblige parfois à cligner des yeux. On sentirait presque le froid percer nos vêtements. Il y a très peu de musiques additionnelles, à part quelques morceaux comme La java bleue. Bref, vous aurez compris que Frédéric Tellier nous propose un objet dans lequel on pénètre comme dans un documentaire.

D'une part il porte à notre connaissance des éléments de biographie de cet homme que l'on ignore, comme ses origines sociales (que l'on pensait modestes même si ce n'est évidemment pas un défaut d'être né dans la richesse), le fait qu'il ne réussit pas à s'imposer chez les Capucins, comme son rôle pendant la Seconde Guerre Mondiale et notamment en Maurienne, consistant essentiellement à apporter du cyanure à des personnes qui vont mourir, son changement d'identité, ses difficultés à assumer sa position de député,  sa surconsommation d’amphétamines et les problèmes de santé liés aussi au manque de sommeil, son accident en Juillet 63 dans un naufrage (et qui faillit lui couter la vie) …

Il nous présente ses traits de caractères qui eux ont davantage été médiatisés mais qui restent indispensables pour comprendre son cheminement.

dimanche 12 novembre 2023

Alfred et Violetta par le Théâtre Gabriadze à La Scala

Je n’ai pas voulu manquer le retour en France de la merveilleuse troupe de théâtre de marionnettes fondée en 1981 par Rezo Gabriadze, scénariste, réalisateur, peintre et sculpteur.

Bien que de taille modeste (la salle ne peut accueillir que 80 personnes), le Gabriadze Theater de Tbilissi (Géorgie) fait partie des institutions culturelles les plus importantes au monde. 

Rezo Gabriadze est donc une des figures majeures du théâtre européen. Avant de disparaître en 2021, il a entièrement renouvelé la forme de son premier spectacle, Alfred et Violetta, librement inspiré de La Traviata.
C'est son fils Leo,  producteur créatif du Gabriadze Theater depuis plus de quinze ans qui introduit le spectacle. Sur son impulsion, quatre spectacles ont été montés, des dizaines de tournées ont été organisées et le théâtre a participé à des festivals de premier plan. En 2012, il a organisé l'exposition de Rezo Gabriadze au Musée Pouchkine, puis est devenu directeur artistique du Théâtre Gabriadze en 2019. C'est lui qui a mis en scène Alfredo et Violetta en 2021 (et Le Diamant du maréchal de Pant'e en 2023) selon une nouvelle adaptation dont la première mondiale a eu lieu au théâtre Goldoni de Venise, en février 2022. Et depuis, le spectacle tourne en Europe.

Nouveaux décors, nouveaux personnages, nouvelles musiques, nouvelles lumières, c’est une pièce aussi émouvante que saisissante que le fils livre en héritage de son père avec une émotion visible. Il a respecté la trame de la fameuse histoire imaginée par Alexandre Dumas et orchestrée par Verdi en suivant la transposition imaginée par son père pour situer l'action à Tbilissi, la capitale géorgienne, en 1991, donc en pleine guerre civile, puis ensuite à Milan, Venise, Rome, Khashuri, Abastumani et Dighomi.

Tout est beau, extrêmement minutieux, à commencer par le rideau de scène, et la manipulation est d'une précision et d'une harmonie exemplaires qui permettent aux marionnettes de prendre vie. Mon seul regret, bien que j'étais assise dans les premiers rangs, fut de m'apercevoir après le spectacle que l'on pouvait disposer de jumelles. J'aurais adoré percevoir les détails qui, déjà de loin, semblait d'une grande précision. Vous voilà prévenus.

samedi 11 novembre 2023

Le jour et l'heure de Carole Fives

J’ai choisi ce livre à la bibliothèque uniquement sur le nom de l’auteure sans rien savoir du sujet. Je n’ai pas lu la quatrième de couverture et pour une fois ma chronique ne dira rien du sujet, si ce n’est que ce matin, alors que je commençais mon petit déjeuner, j’avais compris dès la première ligne de la page 13 (seulement la cinquième page de texte) où Carole Fives allait m’emmener. 

J’aurais pu interrompre ma lecture. J’avais des urgences à régler et pas besoin d'un prétexte fallacieux pour arrêter. Mais je n’ai pas lâché, me disant que si je n’étais pas distraite ou dérangée par un coup de fil intempestif j’aurais achevé le voyage avant midi. Pas question de remettre la fin à ce soir. 

Le jour et l'heure est un roman choral qui permet de suivre la même scène en changeant de focale. Le thème (dont je ne dirais rien) est admettons "difficile" mais il y a tant d'humour que j'ai franchement souvent éclaté de rire, notamment au moment de la scène de photographie au Polaroïd, quoique la partie de pitch and putt en Ecosse ne soit pas triste non plus.

Je ne vous donnerai qu'une citation, universelle : J’ai compris qu’on n’arrive à rien tout seul (p. 31).

L'éditeur aurait pu choisir le vert de l'espérance pour la couverture mais je ne vois rien d'autre à reprocher à ce roman dont l'écriture était nécessaire, tout autant d'ailleurs que Tenir jusqu'à l'aube que je recommande également.

Le jour et l'heure de Carole Fives, Editions Jean-Claude Lattès, en librairie depuis le 23 août 2023

vendredi 10 novembre 2023

Commémoration au Musée de la Grande Guerre

Se rendre au Musée de la Grande Guerre à l’approche du 11 novembre est un geste positif si on considère que l’issue d’une guerre, quelle qu’elle soit, est de conduire à la paix.

Certes le chemin est horrible, surtout quand on considère le nombre de morts (10 millions de morts et disparus pour la Première Guerre Mondiale, auxquels s’ajoutent plus de 21 millions de blessés et mutilés, même si ce n’est pas la plus meurtrière puisque la Seconde aura le triste record de 61 millions de morts) mais il appartient à ce qu’on appelle le devoir de mémoire de rendre honneur à ceux qui ont souffert et/ou péri en espérant que de tels faits ne se reproduiront plus jamais. On sait combien, en ce moment, c’est hélas une utopie.

Mon arrière-grand-père est mort à Verdun. Mon grand-père y a combattu et est revenu très marqué. Il a refusé la médaille militaire parce qu’il estimait qu’elle n’effacerait rien du malheur que ce conflit avait causé. Il n’en parlait jamais. Ce n’était pas lui qui reprochait "on voit bien que tu n’as pas fait la guerre" … Il restait muet sur ces quatre années et c’est en voyant le film Un long dimanche de fiançailles que j’ai compris, un peu, ce qu’il avait enduré. 

Ce qui m’a décidée à venir à l’occasion de cette journée de commémoration, et à faire une plongée dans ces souvenirs, ce sont les nombreux éloges que j’avais entendus à propos de ce musée qui existe depuis maintenant 12 ans, et la perspective d’en suivre une visite théâtralisée par la compagnie Barefoot dont je connais la qualité du travail. J’avais vu il y a quelques mois Braconniers au mois Molière et je n’avais aucun doute sur la qualité de la mise en scène qu’Eric Bouvron aurait faite. Et puis je restais dans la reconstitution poétique de Maya une voix au festival des Nuits de la Mayenne.

Et c'est pour souligner l'aspect humain que j'ai choisi comme première illustration une série de photos de visages comme on en voit beaucoup au musée, composant d'interminables frises.

La visite se mérite car le lieu choisi, proche de la bataille de la Marne et du monument américain dont la restauration a été inaugurée le 10 novembre 2023 est situé sur le plateau, à l’écart de la ville de Meaux et donc éloigné de la gare. Il faut savoir qu’une navette (gratuite et faisant aussi une halte à la cathédrale) est à la disposition des visiteurs le week-end et pendant les vacances scolaires de la zone C.
Le bâtiment est donc isolé, situé dans un parc qui l’est tout autant. Une multitude de drapeaux jettent des lignes de couleur dans le ciel gris. La porte d’entrée évoque la fermeture sécurisée d’un abris et dès son franchissement on croit percevoir le bruit des bombes au lointain. Ce n’est pas une illusion et cet environnement sonore est très bien fait, subtilement mesuré. Le sol est chaotique, assez dangereux si on n’y prend pas garde, sans doute pour évoquer la difficulté qu’eurent les soldats à progresser. L’architecte a prévu un espace immense pour accueillir l’énorme collection donnée par le collectionneur Jean-Pierre Verney qui compte aujourd’hui 70 000 pièces, preuve ultime que tout est démesuré dans ce conflit, et qui vaut une renommée internationale au musée qui est le plus grand européen sur ce sujet, avant Verdun, Péroire, Ypres, et outre-Atlantique Kansas city.

L’équipe ne se satisfait pas de ce succès et travaille constamment à de nouveau projets, notamment la création d’une tranchée pédagogique à ciel ouvert. Le dernier en date vient de se concrétiser avec l’installation de deux wagons mis en dépôt par le musée du Génie d’Angers (mais qui devraient demeurer là à long terme comme la moitié des wagons de ce musée qui sont déposés dans divers endroits). Ils semblent être arrivés naturellement mais il a fallu les transporter, les restaurer (pendant six mois à Joigny dans l‘Yonne), les ramener, les installer après avoir aménagé une plateforme dans le parc.

Il y a tant à dire sur ce moment passé dans le musée que j'aborderai successivement trois thèmes :
  1. L'hommage aux Sapeurs de Chemins de Fer 
  2. La visite théâtralisée
  3. Quelques pièces du musée
  4. Un moment convivial et gourmand avec les 2 Fourmis
1 - Le rail pendant la Première Guerre Mondiale :
L’implantation dans le parc de deux wagons de la Première Guerre mondiale restaurés par la Communauté d’agglomération du Pays de Meaux sera inaugurée ce soir. A droite, nous avons la chance d'être face à un spécimen unique. Audrey Chaix, directrice du musée de la Grande Guerre, nous a expliqué la directrice du musée du Génie d’Angers, l'essentiel sur ces engins. Le premier wagon est blindé, en acier riveté. Il était destiné à acheminer des munitions au plus près du front. Ce spécimen unique était autrefois couplé avec un autre wagon destiné aux engins de longue portée ll était tracté par une locomotive capable de tirer de gros tonnages.

jeudi 9 novembre 2023

Le gâteau invisible de Cyril Lignac

On le crédite en ce moment à Cyril Lignac, et cela va propulser de nouveau la recette du gâteau invisible sur le devant de la scène pâtissière mais en réalité son intervention aura "juste" consisté à ajouter un nuage de cannelle aux tranches de pommes.

Mon propre "truc" est d’ajouter une cuillère à café de vanille liquide de Vera Cruz.

C’est la bloggeuse Erin Folle Cuisine qui en a imaginé la composition il y a quinze ans déjà, en 2008, mais ce n’est pas une raison pour l’oublier, et si son blog n’est plus en activité il reste accessible. La recette a considérablement circulé depuis.

Mais pourquoi l’avoir appelé ainsi ? 
Parce qu’il est composé d'une pâte assez liquide proche de la pâte à crêpe ou de celle d’un clafoutis qui enrobe d’ultra fines tranches de fruits (ou de légumes car il existe aussi en version salée).

Bien entendu l’usage d’une mandoline Microplane sera précieuse. Et c’est la première étape de la recette (avec 4 pommes que l’on peut sauver de la poubelle comme on le ferait pour réaliser une compote, ce qui justifie le label "cuisine de la récup").

Les fruits absorberont la pâte au cours de la cuisson, la rendant par conséquent invisible. La réalisation de la pâte est sans difficulté. Il sera important de respecter la durée et la température de la cuisson qui devra permettre aux fruits de confire lentement à température moyenne.

La texture sera  très fondante, car la cuisson lente permet aux fruits de confire en quelque sorte dans la pâte. Au goût, on se rapproche un peu du clafoutis, mais sans les gros morceaux.

mercredi 8 novembre 2023

Marie Stuart dans la mise en scène de Maryse Estier

Je suis allée à Versailles voir Marie Stuart, d’après Friedrich Schiller, dans l'adaptation et la mise en scène de Maryse Estier.
Marie Stuart est une tragédie écrite en vers, en 1800. La pièce raconte les derniers jours et l'exécution de la reine d'Écosse en Angleterre, en 1587 après 19 ans d'enfermement. Dès la première scène, deux personnages de comédie se disputent et nous livrent deux récits opposés du personnage éponyme. Nous apprenons ensuite que Marie a été jugée coupable de haute trahison par le tribunal de Westminster composé de 40 hommes. Il revient à Elizabeth lère, alors reine d'Angleterre, de signer l'arrêt de mort. Marie est-elle véritablement coupable des complots qui lui sont reprochés? Peut-on lire dans le cœur des gens sans se laisser piéger par des récits subjectifs, parfois intéressés ? Sa cousine Elizabeth lui fera-t-elle grâce ? L'enjeu de cette histoire est-il la vérité, la liberté ou le pouvoir 
J'étais très intéressée de découvrir le travail de Maryse Estier. Qu'une femme, jeune de surcroit, s'empare de cette histoire de rivalité entre deux reines à une époque où les hommes dominaient le monde (même si cela n'a pas tant que ça évolué aujourd'hui) ne pouvait que me donner envie de voir ce spectacle qui, et c'est à mettre aussi à son crédit, était conçu pour être joué sans entracte en moins de heures.

Le résultat est résolument moderne à tous points de vue. L’équipe artistique ose des choix audacieux, donc forcément segmentants. Les costumes ne feront probablement l'unanimité. Ils sont audacieux pour les femmes, mais évoquent surtout l'univers de la course automobile pour les hommes.
J’imagine que les deux rôles féminins principaux sont intentionnellement les plus forts afin d’appuyer la thèse du refus d’allégeance des femmes aux hommes. De fait, j'ai été moins sensible au jeu de leurs partenaires qui parfois sont interprétés de manière caricaturale, quoique ce soit probablement voulu pour distiller de l'humour dans cette tragédie.
L'absence de décor rend souvent l'audition difficile parce que les dialogues se perdent dans l'espace sans trouver de mur pour les réfléchir vers la salle. C'est regrettable car on perd l'essentiel de l'affrontement qui est en premier lieu dialectique. L'usage du socle rouge, symbolisant sans doute l'écrin d'une boite à bijoux, est complexe pour les comédiens chargés d'en modifier régulièrement l'inclinaison.
Tout se passe essentiellement en noir et rouge, dans une nuit profonde qui offre peu de relâchement au spectateur … malgré des instants d'humour. Chaque changement d'acte est cependant précédé par une chorégraphie soignée et marqué par un arrêt sur image qui est d'une grande beauté.
Si la focalisation sur le face-à-face entre Marie et Elisabeth est facile à approuver par contre il m'a été totalement impossible d’adhérer à la manipulation de la reine Élisabeth bien que les subtilités de comportement soient fort admirablement jouées par Clémence Longy (Elisabeth Tudor).
Elisabeth nous est montrée si féministe (on remarquera qu'elle porte le pantalon pendant presque toute la pièce et que sa démarche est souvent masculine) que l'on comprend mal qu'elle ait pu se faire duper par son entourage. Je sais bien pourtant qu'il s'agit là d'une vérité historique.

Outre le dilemme juridique puisque la majorité des voix condamnant Marie Stuart n'a pas valeur de loi. et le conflit d’intérêt on observe un atermoiement lié à la parenté entre les deux femmes et à la soririté jusqu’à la scène finale où Elisabeth nous revient en robe et ceinte d’un diadème signalant sa toute puissance. Mais exercer son pouvoir est-il une preuve de liberté ? 
Marie suit une évolution comparable, mais inverse, passant de la combinaison de cuir noir à la robe de soie couleur ciel. Alors qui de Marie ou d’Élisabeth sort réellement grandie de ce duel ? Le spectateur conservera son libre arbitre et c'est peut-être ce conflit que Maryse Estier a cherché à nous faire percevoir.
Marie Stuart, d’après Friedrich Schiller, dans l'adaptation et la mise en scène de Maryse Estier.
Avec Margaux Le Mignan (Marie Stuart), Clémence Longy (Elisabeth Tudor), Pierre Cuq, Axel Mandron, Daniel Léocadie, Nicolas Avinée, Dylan Ferreux
Traduction Hippolyte Loiseau
Scénographie Marlène Berkane
Lumière Lucien Valle
Musiques originales et son David Hess 
Costumes Clément Vachelard
Du 7 au 11 novembre à 20 h 30 au Théâtre Montansier - 13 Rue des Réservoirs - 78000 Versailles
Du 12 au 15 décembre 2023 à la Manufacture - CDN de Nancy
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Christophe Raynaud de Lage

lundi 6 novembre 2023

Simple comme Sylvain, un film de Monia Chokri

(Mise à jour février 2024)
Une fois par mois, un lundi soir, et sous l’égide de l’AFCAE qui invite à se laisser chavirer, les cinémas d’art et d’essai proposent à leur public le défi de venir voir un film dont le titre n’est pas révélé. Bien sûr c’est une avant-première de façon à être certain que personne ne l’aura vu auparavant.

J’adore le concept et j’ai joué le jeu de la surprise jusqu’au bout en ne regardant pas ce qui était inscrit sur mon ticket. Je crois que je n’étais jamais allée voir un film sans savoir à quoi m’attendre. D'habitude je vais même jusqu’à visionner la bande-annonce auparavant. Mais je ne vais pas jusqu'à lire les critiques.

Les premières images m'indiquent que le film a été présenté à Cannes en mai dernier mais je ne sais pas encore son titre. Le film commence largement avant l’envoi du générique si bien que j’ai mis longtemps avant de savoir qu’il s’agissait de Simple comme Sylvain, un film dont je savais qu’il serait à l’affiche dans deux semaines et vers lequel je ne me serais pas dirigée spontanément (mais dont je n’avais pas encore eu la curiosité de regarder la bande annonce).

J’ai été conquise. Je peux recommander ce film en connaissance de cause ! Et je ne manquerai pas la future projection d’une avant-première le prochain premier lundi du mois. 

Ce qui est dépaysant de prime abord c’est la langue canadienne qui, quoique très française, est ponctuée évidemment d’expressions made in Québec. Comme Faut pas niaiser (faut pas rigoler), Es-tu (pour t’es), Fin de semaine (week-end), des bébels (des trucs), Je suis pas douée pour (je n’ai pas beaucoup de talent), Mou du jugement (ramolli du cerveau), Es-tu correct (tout va bien ?), Allo (Il y a quelqu’un ? Bonjour), Fuck (merde), Chialer (brailler), idiote (innocente), Chaud (bourré, saoul), gaz (essence), Ma blonde (ma passion) et chaque mot chante avec l'accent …

La bande-son est géniale. Elle nous donne l'immense plaisir de réentendre le sublime Still loving you de Scorpions (1984), Heartbeats Accelerating de Linda Ronstadt (1990), le si beau poème écrit par Arthur Rimbaud en 1870 et chanté par Robert Charlebois (1969) Sensation, et puis une musique de flûte d’inspiration moyennnageuse pour accompagner une scène romantique se déroulant sous la pluie devant le bar La Voie Lactée. (Drôle de nom pour un tel établissement). On entendra aussi La prochaine fois qu’on s’aimera que Michel Sardou a chantée avec Sylvie Vartan en 1983 dont Sylvain reprendra une phrase pour interroger la femme dont il vient de tomber amoureux : Pourquoi tu te bats contre ce que tu es ?
Sophia est professeure de philosophie à Montréal et vit en couple avec Xavier depuis 10 ans. Sylvain est charpentier dans les Laurentides et doit rénover leur maison de campagne. Quand Sophia rencontre Sylvain pour la première fois, c’est le coup de foudre. Les opposés s'attirent, mais cela peut-il durer ?
Chez nous autres, en France, on dit Simple comme bonjour pour désigner une évidence. Et pas de doute, entre Sophia et Sylvain l’amour est un cadeau tombé du ciel qui ne se refuse pas.

On ne prendra cependant pas les images au pied de la lettre. Sophia, au prénom symbole de sagesse, est professeur de philosophie. Sylvain, au prénom synonyme de forêt, est un homme branché sur la nature. La première enseigne les points de vue des grands philosophes sur l’amour. Le second est travailleur manuel. C'est une femme de la ville et lui un homme des champs. Qu’on ne s’y trompe pas, le film nous fait la démonstration que chaque point de vue est possible, qu'aucun n'est unique ni définitif.

De scène en scène, on assiste à l'affrontement de deux mondes sociaux, de deux visions intellectuelles radicalement différentes, et qui ont un rapport différent à la nature et à leurs émotions, et à l'image qu'ils donnent à voir d'eux-mêmes, ce qui leur fait commencer leur argumentation par "dans ton monde …" …

Il serait facile de catégoriser en concluant que Sylvain vit sans filtre et que Sophia cherche à tout maitriser. Sans doute est-elle influencée par les enseignements qu'elle dispense et qu'elle cherche à mettre en pratique successivement les points de vue de tous de ses mentors qui chacun font une analyse différente des rapports humains : Platon (pour qui l'amour est lié au désir), Spinozza (on n'aime que ce qu'on connait), Jankélevitch (On aime parce qu’on aime, sous-entendu sans raison),  ou à l'inverse la militante américaine bell hooks (On n'est pas obligé d'aimer, on le décide) …

Mona Chokri à une drôle de façon de cadrer, d’employer les miroirs, de faire se dérouler la majorité des scènes dans un halo de lumières automnales, sauf la séquence finale sous la neige, si belle, si onirique quand on voit Sophia marcher sous une pluie de flocons. Et qui fait écho à une des premières du film, celle de la panne d’essence …

La réalisatrice nous offre de superbes images de nature et d’animaux, nous surprenant à chaque plan, avec des mises au point inhabituelles nous amenant à regarder différemment. Le scénario est conçu tout autant pour nous faire réfléchir. A propos des intellos qui se disputent à propos de l’âge de la planète, en estimant qu'on est dans le déni de notre extinction, mais sans rien engager pour faire changer les choses. A propos du mari de Sophia qui exprime une détresse émouvante : je veux pas que tu nous quittes (en employant le nous de majesté) alors qu’on a deviné qu’il la quittera plus durablement qu’elle en le fera. A propos des sentiments, de leur naissance, de leur valeur aussi. Et enfin à propos du langage car comme le souligne Sophia, employer un langage développé offre l’assurance d’avoir une pensée précise … même si Sophia ne sait pas trop où elle en est.

Nous irons d'accord que certaines situations sont excessives mais il ne faut pas oublier que derrière la fiction se profile en réalité une fable sur l'amour, autour de la question récurrente de savoir si le milieu social détermine nos choix ou s'il y a place à l'imprévu et au coup de foudre, en quelque sorte irrationnel.

Il faut suivre le déroulement de cette histoire pour savoir si, parce qu'il la fait rire il parviendra à la garder près de lui, si de son côté elle saura durablement lui donner envie de vivre, et s'il gardera toujours le coeur à la bonne place. Quoiqu'il arrive, gardons en mémoire le conseil de Sylvain à Sophia de crier pour libérer ses tensions et son anxiété. Il est vrai que chez eux, il y a de grands espaces où l'on peut s'époumoner sans déranger le voisinage.

Le film n'est pas aussi simple que le titre ne le laisse entendre mais il est formidablement réussi.

Simple comme Sylvain, un film de Monia Chokri
Avec Magalie Lépine-Blondeau, Pierre-Yves Cardinal, Francis-William Rhéaume, Monia Chokri
César du meilleur film étranger 2024

La sublime soupe de cresson

Cela faisait des années que je n'en avais pas mangé. Et je ne me souvenais pas combien cet ingrédient, une fois mijoté en soupe, peut donner l'illusion que l'on a mis des cèpes dans la marmite.

Alors pour réaliser une sublime soupe de cresson il suffira de laver une botte de cresson sous l'eau courante sans retirer le lien qui retient les feuilles.

De trancher ensuite les feuilles au ras du lien.


De  faire fondre du beurre dans une grande casserole, et d'y ajouter le cresson.

De faire "fondre" la verdure quelques instants puis de verser un litre d’eau et de saler.

On aura auparavant épluché 2 pommes de terre à purée ou  soupe, qui auront été taillées en petits cubes. Il est temps de les ajouter dans l'eau de cuisson.
Il suffit de laisser cuire environ 15 min. On mixe (je préfère le velouté obtenu en employant un blender). On sert accompagné d'un peu de crème fraîche et de persil haché.
Cette recette est classée dans la catégorie "Cuisine de la récupération" parce que je l'ai réalisée avec du cresson destiné à être jeté. Les photos avant-après montrent qu'effectivement il y avait du travail d'épluchage et qu'il est impressionnant de constater qu'on jette plus qu'on ne récupère (mais on récupère malgré tout … et on se régale aussi). Je crois que la quantité mise utilisée dans la soupe est de volume très peu supérieure à ce qui a dû être composté et qui repose sur la planchette.

dimanche 5 novembre 2023

Un dimanche au Musée Picasso

J'ai voulu poursuivre l'expérience de la gratuité du premier dimanche du mois pour, après Orsay, revenir au Musée national Picasso-Paris. Je me réjouissais à la perspective de revoir les pauvres majeures de cet artiste et que j'avais vu es il y a une vingtaine d'années.

J'avais simplement oublié qu'en avril 2023 on a célébré le cinquantième anniversaire de sa mort, le 8 avril 1973, à l’âge de 91 ans, laissant derrière lui plusieurs milliers d’œuvres. De nombreux musées de par le monde ont fait la demande de prêts exceptionnels pour célébrer l'événement et c'est logique.

Si bien qu'à Paris il ne reste pas grand chose, même si la collection d'oeuvres choisies qui est présentée en ce moment demeure très intéressante. Elle occupe une partie du sous-sol tandis que la totalité des quatre étages de l’hôtel Salé est investi par une artiste contemporaine, Sophie Calle, qui célèbre à sa manière les 50 ans de la mort de Pablo Picasso.

Et même la cour puisqu'on y voit son Autobianchi Lutèce, toute petite voiture de 1968 surnommée par elle Ma Jolie.

Intitulée A toi de faire, ma mignonne, et organisée en quatre temps correspondant aux quatre étages du musée, cette exposition prend le contre-pied des multiples évènements de la "Célébration Picasso 1973-2023" qui mettent à l’honneur l’artiste espagnol. Cette exposition porte un regard curieux et décalé sur un choix d’œuvres emblématiques de Picasso dont l’artiste convoque les images ou la mémoire au travers d’un récit personnel qui se déroule au rez-de-chaussée du musée.
Je n'ai aucunement été surprise de revoir Le cénotaphe de Sophie (oeuvre en faïence émaillée réalisée en 2017 par Serena Carone, née en 1958) que j'avais déjà vu au Musée de la Chasse et de la Nature il y a 4 ou 5 ans. Elle est ici placée devant un Loup blanc naturalisé appartenant à la collection personnelle de Sophie Calle.

Cette artiste fait l’objet de nombreuses expositions à travers le monde depuis la fin des années 70. Tour à tour décrite comme artiste conceptuelle, photographe, vidéaste et même détective, elle a développé une pratique immédiatement reconnaissable, alliant le texte à la photographie pour nourrir une narration qui lui est propre. Ses travaux forment un vaste système d’échos et de références internes, connectés entre eux comme les chapitres d’une œuvre globale dans laquelle Sophie Calle brouille quelquefois les frontières entre l’intime et le public, la réalité et la fiction, l’art et la vie. 

Dans cette exposition-carte blanche elle explore largement certaines des thématiques qui lui sont centrales telles que la privation du regard (c'est ainsi que la célèbre sculpture de Picasso La chèvre est présentée recouverte d'un drap) ou la disparition en ayant recours à l’archive et à l’écriture comme sources et matières premières de sa création. Elle comporte tant de textes à lire et qui font partie intégrante de son œuvre qu'il est recommandé de visiter cette partie en deux fois voire plus. Autant vous dire que j'ai vite renoncé à m'immerger dans cet univers foisonnant. J'ai pris au pied de la lettre (et je parie que je ferais sourire Sophie Calle si elle l'apprenait) deux messages. Celui du titre du roman policier en équilibre sur une chaise accrochée au mur : Game over (Fin de partie) et le salut de la reine d'Angleterre dont l'orientation de la main est strictement inverse à notre manière de dire bonjour. A ce propos je signalerai qu'au Mexique on fait ainsi pour remercier la courtoisie d'un automobiliste alors que notre façon de faire est équivalente à une insulte.
J'étais venue voir Picasso. Je me suis donc focalisée sur ce qui préfigure l’accrochage permanent qui occupera, à partir de mars 2024, trois étages de l’Hôtel Salé, autour d'une sélection de chefs d’œuvres réunissant peintures, sculptures, dessins et céramiques parmi les plus emblématiques.

J'avais déjà vu certaines oeuvres dans de précédentes expositions, comme Picasso devant la nature au Chateau de Sceaux (en 2017) qui présentait notamment L'arbre (Paris, été 1907, huile sur toile), et Nu dans un jardin (Boisgeloup, 4 aout 1934, huile sur toile) où Marie-Thérèse fut modèle.
On est un peu égotiste, mais si heureux que la Nature morte à la chaise cannée (Paris, printemps 2012, huile et toile cirée sur toile encadrée de corde) soit restée à Paris. Ce tondo (tableau de forme circulaire) étiré en largeur est le premier collage de l'histoire de l'art moderne. Il est caractéristique du cubisme de synthèse, qui cherche à représenter les objets à travers leurs traits essentiels, de façon synthétique. L'oeuvre combine diverses manières de représenter le réel. Le signe pictural dans la partie supérieure et droite de la toile figure une nature morte au verre. L'écriture avec les lettres JOU signifient journal. Le trompe-l'oeil est reconnaissable au morceau de toile cirée qui donne l'illusion d'une assise de chaise sur laquelle reposerait la composition. Enfin le cordage fait office de cadre. 
C'est toujours une émotion de revoir ces deux tableaux associés à l'enfance : Paul en Arlequin (Paris 1924, huile sur toile) et Claude dessinant Françoise et Paloma, (Vallauris, 1954, huile sur toile) représentant les deux enfants qu'il a eu avec Françoise Gilot.
Et puis on prend toujours plaisir à plonger le regard dans ces portraits de Dora Maar (Paris 1er octobre 1937, huile et pastel sur toile), Marie-Thérèse (Paris 6 janvier 1937, huile sur toile) ou Jacqueline aux mains croisées (Vallauris, 3 juin 1954, huile sur toile).
Ou encore celui de cette Femme aux cheveux verts (Paris, 18 avril 1949, lavis sur papier lithographique décalqué sur quatre zincs).

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