jeudi 25 septembre 2008

CHAGRIN D'ECOLE

Voilà bien un livre que je n'avais pas envie de lire. Le titre racoleur m'avait exaspérée. On ne peut pas faire l'économie de la difficulté pour apprendre. Il me semblait normal que sur la quinzaine d'années que dure approximativement une scolarité moyenne on comptabilise des peines comme des joies.

Chagrin de vie, chagrin d'usine, chagrin d'hôpital, chagrin de mariage ... le jury du prix Renaudot aurait-il accordé la palme à un ouvrage intitulé Bonheur d'école ?

Et pourtant soyez honnête, Monsieur Pennac, vous devez énormément à l'institution scolaire ! Vous lui devez d'avoir surmonté des difficultés cognitives (d'apprentissage) qui sont probablement nées au sein du cocon familial. Vous dites vous-même que c'est la pension qui vous a sauvé. Vous devez à un enseignant d'être devenu écrivain puisque c'est lui qui le premier vous a passé commande d'un roman. Vous devez aussi à l'Education nationale de vous avoir nourri pendant toute la carrière de prof que vous y avez faite. Si vous avez été si malheureux que vous le prétendez comment avez-vous eu l'idée de prolonger le supplice en passant de l'autre coté du bureau ? C'est que vous êtes masochiste et dans ce cas on ne vous plaindra pas ! Et voilà qu'en prime vous avez le Prix Renaudot en consolation ! Je veux bien croire que cette distinction arrive par hasard sur ce livre là et qu'elle couronne toute votre œuvre qui le mérite bien davantage que ce dernier ouvrage malgré quelques passages intéressants.

Vous aurez compris que cette lecture m'a donné l'humeur chagrine. Et si je suis si acide aujourd'hui c'est aussi parce que c'est rudement à la mode de critiquer le monde enseignant. A croire que tout le monde s'est donné le mot. Même le ministre en exercice. Il oublie que les instituteurs sont devenus des professeurs des écoles, confond crèche et maternelle et reproche aux enseignants de faire ce qu'ils sont légalement obligés d'assumer (déléguer la surveillance de la sieste serait une faute professionnelle). Que penser aussi de cet ancien ministre qui reconnait sur une radio nationale que les heures de soutien imposées à la rentrée ne seront d'aucune utilité pour les élèves qui en auraient besoin mais que cela permettra de supprimer 8000 emplois (qui eux sont fort nécessaires) ?

Il est très à la mode de se vanter qu'on fut un cancre. Comme si c'était une garantie de réussite. C'est totalement idiot : aucun chanteur ne clamerait avoir débuté en fredonnant comme une casserole, et aucun comédien n'avouerait n'avoir jamais appris son texte. Mais confier qu'on a été toute sa jeunesse premier de sa classe, cela ne semble pas acceptable. Or s'il y a bien une chose dont on ne se débarrasse jamais c'est de la surdouance, que l'on traîne à vie comme un boulet, avec ce qu'elle engendre de jalousie injuste.

Monsieur Pennac se plaint. Tout en fustigeant tous les autres qui s'affichent comme d'anciens cancres. Il écrit que si on guérit parfois de la cancrerie on ne cicatrise jamais tout à fait de ses blessures. Et moi je n'arrive pas à voir en quoi sa situation serait pitoyable. Au mieux j'accepte d'entendre que son père était d'une exigence qui lui paraissait trop forte. Qui lui "paraissait" seulement car étant donné le succès qu'il a aujourd'hui on ne peut pas donner tort à ce père.

Je me souviens du mien à qui je demandais ce qu'il ferait de différent s'il avait la possibilité de reprendre à zéro l'éducation de ses enfants et qui me répondait : je ferais les mêmes erreurs parce que j'étais convaincu d'avoir raison.

Combien de pleurs engendrés parce que "c'est pour ton bien" ?

Que cherche donc Monsieur Pennac à nous faire croire ? Que parce qu'on est enseignant on n'aurait pas le droit à l'erreur ? Lui-même avoue au détour d'une page qu'il n'a sans doute pas toujours été parfait. Si tous les enseignants se devaient d'être excellents cela reviendrait à prétendre que tous les médecins doivent sauver toutes les vies. L'erreur médicale existe, hélas, comme l'erreur pédagogique, même si elles sont toutes deux regrettables.

J'ai malgré tout lu très attentivement chaque page de l'ouvrage et ai trouvé 4 à 5 bonnes idées que je vais vous résumer, ce qui va vous alléger d'une lecture exhaustive :
  • 1 ère bonne idée : La lecture est salvatrice, mais cela Monsieur Pennac nous l'avait déjà appris en long et en large (dans l'excellent ouvrage Comme un roman) même si elle ne lui permettait pas d'améliorer son orthographe. Je confirme personnellement. J'ai beaucoup lu tout en collectionnant les zéros à toutes les dictées, jusqu'à ce qu'un jour cela s'arrête. J'avais peut-être épuisé toutes les erreurs possibles, acquis une maturité suffisante, ou est-ce parce qu'on avait arrêté de me noter ?
  • 2 ème bonne idée : Soigner le mal par le mal, l'idée n'est pas nouvelle non plus. Monsieur Pennac préconise d'intensifier les leçons de grammaire pour ceux qui n'y arrivent pas. C'est le principe des cours de soutien mis en place cette année. Un certain nombre de pédagogues ne seront pas convaincus : ce n'est pas en entraînant à la course quelqu'un qui boite que sa claudication guérira ...
  • 3 ème bonne idée : Pratiquer des rituels. il y a quelque chose de rassurant à répéter et enchaîner des tâches selon un ordre immuable. On le pratique depuis toujours en maternelle. Rien de neuf.
  • 4 ème bonne idée : S'ennuyer, 20 minutes montre en main, sans RIEN faire au retour de l'école pour ensuite se jeter affamé sur le boulot. Un peu simpliste, non ? Je vais lui présenter un groupe d'ado qui au bout de 2 heures de vacuité totale ne ressent pas encore la moindre appétence pour l'activité scolaire.
  • 5 ème bonne idée : La promesse de la note minimum de 12 au bac, à condition de cesser d'avoir peur. C'est peut-être la piste la plus intéressante car tout ce qui permet de restaurer la confiance est bonne à prendre. Cela découle du précepte de Maria Montessori : aide-moi à faire tout seul ! C'est l'attitude qu'a tout parent envers le très jeune enfant. Regardez-le tremblotant sur des jambes incertaines. Il va tomber et pourtant sa mère lui promet avec un sourire charmeur : çà y est, mon cœur, tu marches ! Et lui ne marche déjà plus, il court, et se jette sain et sauf dans les bras maternels. D'accord : si les profs avaient la même foi en leurs élèves les résultats seraient meilleurs.
Tout est simple en fait : il suffirait d'y croire. Mais c'est là que le bât blesse encore. Les élèves n'ont pas davantage d'espoir dans la capacité de leurs enseignants à leur assurer un bel avenir que les profs dans celle de leurs élèves à sauver le monde. Ces paradoxes, Monsieur Pennac les analyse parfaitement et tente de leur tordre le cou à grands renforts d'analyse grammaticale, ce qu'on appelait dans l'ancien temps l'analyse logique. Avec de jolies métaphores aussi comme la comparaison de la journée de classe au shaker de Lewiss Caroll, le merveilleux en moins.

J'ai eu le sentiment qu'il avait écrit un peu vite, sans trop se relire. Sans corriger ses propres tics de langage comme l'emploi répétitif de l'adjectif "mollement" trois fois en quelques pages. Sans craindre de se contredire. Les chapitres s'enchainent et on passe sans transition de la critique aux compliments.

Pourtant il y a quelques fines analyses. Des pages savoureuses dénonçant la dictature des marques, démontrant qu'aux pieds le collégien pensent avoir des N... alors que ce sont des baskets. Ce sont les marques qui vous prennent la tête, pas les profs ! Elles vous prennent votre argent, vos mots, votre corps aussi comme un uniforme. (page 231) Un point de vue qu'on va retrouver dans le livre Entre les murs puisque l'auteur désigne ironiquement chacun de ses élèves du nom de la marque imprimée sur son sweat au lieu d'employer son prénom.

Il passe en revue tous les films qui ont eu la pédagogie pour sujet principal, avoue qu'il n'était pas chaud pour aller voir l'Esquive, film français réalisé par Abdellatif Kechiche, sorti en 2004. même si quelques lignes plus loin il en fera l'éloge. Admettant que c'était une excellente iniative que d'ambitionner monter la pièce de Marivaux, le Jeu de l'amour et du hasard. avec des collégiens. Pour Daniel Pennac, c'était, avant de l'avoir vu, un film sur l'école, encore, et qui se passait en banlieue une fois de plus (p. 206). Serait-il le seul à être habilité à écrire sur le sujet ? Que dira-t-il du film Entre les murs ????

Et voilà comment un Chagrin d'école est devenu plus populaire qu'un hypothétique bonheur. Et voilà pourquoi le jury du festival de Cannes a endossé la culpabilité ambiante et salué Entre les murs qui n'est en quelque sorte que la version optimiste de la même morosité.

1 commentaire:

Unknown a dit…

Je me demande ce que Marcel Pagnol penserait d'un tel ouvrage....

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