jeudi 25 avril 2019

Des hommes couleur de ciel de Anaïs Llobet

On garde toujours quelque chose de ses racines et Alice a beau tout faire pour s’intégrer aux Pays-Bas, elle va comprendre amèrement combien son passé s'impose encore. Des hommes couleur de ciel pose plusieurs autres questions difficiles mais Anaïs Llobet le fait avec sensibilité et conviction.

Réfugié à La Haye, Oumar, un jeune Tchétchène, se fait appeler Adam, passe son baccalauréat, boit des vodka-orange et embrasse des garçons dans l’obscurité des clubs. Mais il ne vit sa liberté que prudemment et dissimule un pan de sa vie à son jeune frère Kirem, à la colère muette. Par une journée de juin, Oumar est soudain mêlé à un attentat qui advient dans son ancien lycée. La police est formelle : il a été commis par un lycéen tchétchène. Alice, professeur de russe, sait parfaitement qu’il n’y a qu’un seul élève tchétchène dans l'établissement, c’est Kirem et c’est son élève.

Ce livre, qui est le second roman d'Anaïs Llobet, m'a fait penser à Grand Frère, que j'ai chroniqué en janvier dernier et à L'incertitude de l'aube de Sophie Van Der Linden qui relatait le massacre dans un gymnase en Ossétie du nord le 1er septembre 2004.

Elle situe l'action à La Haye en 2017 mais les évènements sont (hélas) comparables. Elle ajoute une dimension supplémentaire puisque le secret inavouable ne serait pas d’avoir posé une bombe mais d’être homosexuel. Les policiers chargés de l'enquête ignorent ce contexte et feront fausse route dans leur enquête, pensant que le frère aîné a radicalisé le petit frère alors que le problème est ailleurs, dans l’homosexualité du grand frère. Parce que dans le pays où est né Oumar, il n’existe pas de mot pour dire ce qu’il est, seulement des périphrases : stigal basakh vol stag, un "homme couleur de ciel".
Bien entendu le roman ne peut pas faire l'impasse sur les racines du terrorisme et esquisser une remise en cause. Ce sont nos enfants et l’éducation que nous leur donnons qui ont été pris pour cible par le terrorisme. Nous lui répondrons que nous n’avons pas peur. Nous lui répondrons par la fermeté dans le contexte de notre société tolérante, bienveillante, ouverte (p.28).

L'enseignante est bouleversée par les faits et par son éventuelle responsabilité, parce qu'elle "n'a rien vu venir". Ses collègues s’étonneront ultérieurement : comment était-ce possible de ne pas remarquer qu’il s’était radicalisé ? (p.75) Jusqu’à présent Alissa s’appelle pour tout le monde Alice. Elle a gardé son nom de famille Zoubaïeva mais pour justifier son accent elle a toujours dit qu’elle venait de Russie. Ce qui était vrai : la Tchétchénie faisait partie de la Russie. Moscou avait suffisamment versé de sang pour cela. Alissa est parfaitement intégrée. C’est sa collègue Maud qui lui avait présenté son cousin Hendrik, il aimait une Russie de pacotille et ne tarissait pas sur ces bulbes dorés il avait lu Tolstoï laissant de côté Dostoïevski il s’imaginait la Russie peinte avec une palette de couleurs pastel, avec de temps en temps une tache rouge sang pour réveiller le lecteur. Il se targuait de suivre la politique de près et qualifiait de visionnaire Vladimir Poutine. (...) Alissa se surprenait à acquiescer, à renchérir sur la beauté de Moscou et du Kremlin, comme si Grozny n’avait jamais été bombardé. Elle en oubliait la misère des années perdues dans la capitale, l’abandon de sa mère et cette multitude de vexations pour obtenir enfin un visa et partir pour toujours. En écoutant Hendrik elle avait l’impression d’appartenir à la Russie, et d’en être profondément heureuse.(...) Il avait un tropisme pour les Slaves et trouvait son accent charmant. (p. 109)

Pourtant il avait suffit d’un élève pour balayer 10 années d’intégration parfaitement réussie (p 31). Parce qu'il n’y avait qu’une seule voie d’intégration. Celle qu’Oumar et Alissa avaient choisie. Faire table rase, prétendre que rien n’avait existé. Donner à quelques souvenirs un accent folklorique et éteindre les autres, comme on étouffe un feu pour laisser les braises vivre plus longtemps, à l’abri des regards. Un simple subterfuge. C’est ce qui Kirem n’avait pas compris (p. 42).

La détresse d'Alissa est intense : Pouvait-on lui ôter la nationalité néerlandaise et la renvoyer là-bas ? (p.47) À propos de ses voisins Allissa dit qu'ils avaient grandi à l’abri, ces quadragénaires si pales, aux vies si réglées, au visage aussi insipides que la façade de leur immeuble, ils n’avaient jamais su ce que c’était de partir, oublier, effacer, reconstruire (p. 49). Elle comprend que la police a besoin d’elle, qu’elle s’assure de sa loyauté, qu’elle était un témoin. Elle est une des clés mais Elle n’était coupable de rien. Sauf de l’avoir condamné au silence (p. 50), sous-entendu cet élève.

Elle va sauver la vie d’Oumar en avertissant la police quand elle entend Makhmoud, son cousin, lui dire adieu. Car elle sait très bien ce que cela signifie. Et Oumar décode que l’interprète a renié son appartenance tchétchène sans doute depuis très longtemps. Il sait qu’il n’y a pas que le traître qui le guette, il y a aussi les policiers. Il pourrait leur dire qu’il a un alibi : cette main sous la table mais s’il parle de l’homme avec qui il a bu un café, il risque plus que des années perdues dans une cellule étouffante. La honte pour toujours, la mort à coup sûr (p.56).

Deux frères, c’est comme deux mains. Elles vivent leur vie, mais elles restent inséparables. Depuis que les bombes ont explosé, Oumar a l’impression d’être devenu manchot. (p. 84) À ce stade il espère encore que ce sera Makhmoud qui sera désigné coupable.

La mère estime que son fils a joué avec le feu et le sermonne : Oumar, tu ne peux pas comprendre Makhmoud. Tu n’as pas vécu la même chose que nous. Tu n’as pas connu l’injustice de l’occupation russe, la brutalité des milices du nouveau président tchétchène. Tu n’as pas vu nos mosquées pilonnées, tu ne vois pas les bombes qui continuent à tomber sur nos frères syriens. Tu n’entends pas leurs hurlements. Non, tu ne sais rien. Alors tais-toi et écoute Makhmoud (p.141).

Alissa tient à ne surtout pas attirer l’attention. Elle avait passé son enfance dans un pays où les portes ne protégeaient ni des soldats ni des obus (p.85). C'est à travers ses yeux qu'on suit une partie des événements, et de la tentative de récupération par un parti d'extrême-droite en venant à l’enterrement des victimes.

Qu’espère-t-il ? Convaincre les parents de Lucie de voter pour l’extrême droite afin que les mauvais immigrés ne viennent plus tuer les enfants des bons immigrés ? (p.121) Elle se répétera que les policiers néerlandais n’avaient rien à voir avec les soldats russes. Que les Pays-Bas sont son pays. Sa loyauté leur revenait. Elle aura peur que sa collègue dise à son ami qu’elle était une terroriste, et qu’elle passerait la nuit en prison. Des larmes d’humiliation lui montèrent aux yeux. Elle avait fait de son mieux pour avoir une vie normale (p.147).

Parallèlement elle ressent une grande compassion pour Oumar, se détestant d’être aussi consciente du "crime" commis par Oumar envers sa famille. Faites qu’Oumar reste là où embrasser des hommes est moins grave que de poser des bombes pense-t-elle. Tant qu’Alex (son alibi) ne parle pas il peut espérer vivre (p.165) sinon il sera condamné à mort, déclaré coupable du pire par les deux camps. Terroriste et homosexuel.

Des hommes couleur de ciel est l’histoire de deux frères en exil qui ont voulu reconstruire leur vie en Europe. C’est l’histoire de leurs failles et de leurs cicatrices. Une histoire d’intégration et de désintégration. On ne lit pas ce roman en gardant de la distance. C'est une lecture  engageante.

Des hommes couleur de ciel de Anaïs Llobet, Edition de l’Observatoire, en librairie depuis le 9 janvier 2019
Roman lu dans le cadre de la sélection des 68 premières fois.

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