lundi 8 avril 2019

Les actes de Cécile Guidot

Quel roman étonnant que Les actes de Cécile Guidot ! Je dois dire que j'ai patienté presque un an pour le lire après avoir fait la connaissance de l'auteure dont le projet m'avait vraiment séduit.

J'ai été accrochée dès le début. Je connais un peu ce monde du notariat pour avoir été contrainte de le côtoyer, notamment au décès de mes parents. Leur étude est un passage obligé au même titre que le cimetière et ce ne sont pas des moments faciles à vivre. On est donc très attentif à la manière dont ces professionnels vous conseillent bien ... ou mal, et qui sont -eux aussi- sujets aux erreurs de calcul.

Cécile Guidot ne résume pas les dossiers. On plonge avec ses personnages dont on suit les raisonnements. On pourrait presque, en refermant le livre, se sentir prêts à faire nos armes dans le domaine même si les arcanes d'indivision, d'usufruit, de quotité disponible et de réserve héréditaire (pour les enfants puisque j'ai appris qu''il n'y a pas de garantie minimale pour le conjoint survivant), et de dédommagement d'une succession demeurent encore un peu complexes.

L'objectif n'est pas de susciter une vocation ni sans doute de vulgariser la profession. C'est un vrai roman qui - et ce n'est pas une critique- m'a fait penser à la série Dix pour cent. Comme je verrais bien Les actes adaptés pour la télévision ! Je devais constamment chasser cette envie de faire le casting tant les personnages prennent vie et nous deviennent familiers au fil des pages, qu'il s'agisse de Claire Castaigne, la jeune clerc, de ses collègues, des clients et bien entendu des trois associés de l'étude.

Après une école de théâtre et des études de droit, Cécile Guidot est devenue notaire, spécialisée en droit de la famille, dans tout ce qui touche aux successions, reconnaissances d'enfant, contrats de mariage et divorces. Son premier roman, qui est un premier, et sans nul doute pas le dernier, est extrêmement documenté, d'une précision probablement infaillible. On le lit d'une traite, en débobinant le fil des intrigues amoureuses et financières tout en se familiarisant avec les règles et le fonctionnement d'un monde très codifié, qui n'est pas exempt de planches savonnées, de jalousie, et d'intrigues pour accélérer sa promotion. Elle ne masque rien de la tension qui règne dans les bureaux de l’étude, l’afflux des dossiers, le rythme, les délais, l’effacement de soi pour être au service des autres ... et on peut penser qu'elle aima cela.

Si vous avez du notaire la vision d’un bonhomme austère et bedonnant avec une mèche grasse sur le front, des souliers pas cirés, dans un bureau qui sent le vieux (p. 211) vous serez touché par la personnalité de Claire Castaigne qui avec ses tatouages et sa moto, sa pratique de fait de la boxe française, sa passion pour l'oeuvre de Marguerite Duras (l'auteure quant à elle aime sans doute Henry Bauchau dont elle donneur extrait du Boulevard périphérique p.63), son addiction au téléphone et sa consultation récurrente des sites de rencontre, est plutôt éloignée de ce qu'on imagine d'une notaire (à l'exception d'un professionnalisme hors pair). L'auteure a voulu son personnage "moderne" et le moins qu'on puisse dire est qu'elle dépoussière le métier.

Elle respecte la loi de la société PRF de laisser ses sentiments à la porte de l’étude (p.81) mais elle ne perd pas une once d'humanité : il faut aider le client. C’est notre rôle de notaire! C’est le service public! On n’est pas qu’une caisse d’enregistrement (p. 96 ).

Claire s’engage, apaise, essaye de dénouer les nœuds. On découvre l'ampleur de ses tâches. On partage son quotidien dont on comprend qu'il ne correspond pas à ce qu'elle pensait faire de sa vie. On vibre à ses cotés. Elle nous fait rencontrer des gens touchants. On l’accompagne en rendez-vous et on prend parti. Cécile Guidot donne (par exemple p. 101) un moment très touchant, forcément authentique, de "bonne action" que son personnage aida à formaliser, jusqu’à l’organisation d’un enterrement. Des choses comme ça ne s’inventent pas même si les noms ont sans nul doute été modifiés.

Baroudeuse, bricoleuse, vivant à cent à l’heure, jamais mièvre ni donneuse de leçons, indépendante, moderne, Claire est prête à tomber amoureuse (p. 283) d’un homme qui l’aime pour ce que qu'elle est, sans se demander si elle atteint sa virilité par sa liberté ou ses activités.

On réalise la polysémie du titre en lisant son credo ( p. 103) : Je m’efforce d’agir avec empathie et bienveillance en luttant contre les mauvaises  pensées. Au cœur de l’intimité des autres ne rend pas meilleur mais donne la responsabilité de les engager dans des actes justes et positifs.

L'éditeur promet un livre violent, cruel, tragique, poétique ... et comique. Tout y est. Bravo. A quand la suite ?

Les actes de Cécile Guidot, JC Lattès, en librairie depuis le 3 avril 2019

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