Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.
Affichage des articles triés par date pour la requête Delacourt. Trier par pertinence Afficher tous les articles
Affichage des articles triés par date pour la requête Delacourt. Trier par pertinence Afficher tous les articles

dimanche 31 mai 2026

Du goût pour le bonheur de Lorraine Fouchet

Chez Lorraine Fouchet tout est bon, comme dans les salades que choisissait la mère de Georges Brassens. Il n’y a rien à jeter.

Si j’avais eu entre les mains Du goût pour le bonheur en version anonyme je lui en aurais sans hésiter attribué la maternité. Elle n’a pas sa pareille pour combiner le fond et la forme. On apprend énormément de choses dans ses romans où le moindre restaurant cité existe vraiment, tout autant que Chatou possède bien une librairie portant le nom d’un livre de Georges Pérec.

L’auteure est la précision incarnée et je la crois sur paroles. Elle n’aborde pas un sujet avant de l’avoir autopsié de la tête aux pieds. Je la lis munie d’un bloc-notes pour y inscrire ses bonnes adresses comme les mots nouveaux que je vais apprendre. Grégoire Delacourt m’a enseigné l’art de lire dans les nuages (la paréidolie). Sophie Prat, dans London 53, m'a appris ce qu'était l'adermatoglyphie qui ne concerne que 4 familles dans le monde entier. Elle m’a éclairé sur l'aphantasie (p. 139), une neuroatypie qui touche 2% de la population et qui n'a été découverte qu'en 2015 (p. 219). Sa méthode d’auto-hypnose (p. 215) pourrait être utile à appliquer  … Quant à la toque elle n’a rien de culinaire dans le lexique juridique (p. 208).

Au début du roman, je ne savais pas encore qui avait le goût du bonheur dans le trio d’enfants que l'on devine assis sur la plage de couverture, mais j’étais déjà saisie par leur vivacité et j’étais volontaire pour partir avec eux. Je me doutais bien que nous irions à Groix, l’île adorée de l’auteure, qui en est devenue la meilleure ambassadrice au monde. Mais c’était surtout le voyage de la vie que je m’apprêtais à entreprendre avec ses personnages.
Rose veut explorer le monde. Oscar souhaite devenir journaliste, Max psychiatre. Ils sont jeunes mais ils ont déjà des objectifs.
Pia, vingt ans, a grandi avec sa mère, Rose, à qui la vie n'a pas fait de cadeau, et son parrain, Max, qu'elle adore. Il est leur pilier et Groix leur port d'attache. Au cours d'un séjour sur l'île, Pia et Max, éternels complices, découvrent à l’occasion d’une fête des voisins qu'ils pourraient devenir fille et père. Cette révélation bouleverse toutes leurs certitudes. Parrain et filleule envisagent de se lancer alors dans une procédure d'adoption sans en parler à Rose, qui de son côté prépare une surprise que Pia n'appréciera guère. Le trio frise l'implosion sous le poids des non-dits lorsque Oscar, le père biologique de Pia, débarque dans l'équation.
Lorraine Fouchet a une autre qualité, celle de ciseler la formulation des expressions des sentiments. Ainsi le corps d’Oscar est secoué de larmes sèches avant de se vider des chagrins retenus (p. 21). Des hommes se posent chez Rose en oiseaux migrateurs (p. 49)

Je ne dirais pas que Lorraine Fouchet est moraliste mais je reçois volontiers ses conseils dont voici un exemple : oublier pour survivre (p. 23).

Elle n’a jamais quitté le stéthoscope et j’adore bénéficier de ses leçons. En matière de santé comme d’art de vivre. Il est utile d’avoir en tête de « se méfier d’une grossesse extra-utérine devant tout malaise d’une jeune fille ou femme non ménopausée. Et d’une rupture de rate devant tout malaise ou douleur abdominale de quelqu’un qui a eu un choc récent (p. 92). Qui sait si ce type de mise en garde ne sauvera pas une vie ? En ce sens je trouve que l’écriture de Lorraine Fouchet a quelque chose de militant. J’ignorais la tradition italienne du tradition du caffe suspeso. On commande un café en en payant un second qui sera plus tard offert à quelqu’un qui aura soif mais pas d’argent (p. 144).

Bien que Rose soit dotée d’une logique d’extraterrestre (p. 126) on distingue nettement la personnalité de Lorraine derrière elle, maternante sans excès. J’ai adoré la vengeance (double vengeance) des bandes plâtrées dont elle explique (p. 191) comment s’en dépêtrer sans appeler un spécialiste.

Dans ce roman, déjà le 27 ème, Lorraine Fouchet sonde les liens familiaux avec sensibilité et précision. La famille que l’on possède, celle qu’on se donne, celle qu’on gagne. Et en matière de droit c’est un roman sur la patience et la détermination. Elle a dû passer des heures à potasser le droit de la famille, qui est une branche du droit privé régissant les relations d'un ensemble d'individus unis par un lien de parenté ou d'alliance.

Elle nous amène à réfléchir sur cette forme de paternité particulière qui place l’adoption au-dessus au parrainage. Chacun des personnages va entreprendre une introspection afin d’en mesurer les enjeux et les changements que la relation risque de subir. Au final on a le sentiment d’assister, par l’enchaînement des témoignages, à la concrétisation d’un nouveau concept, celui de l’adoption réciproque.

Je ne pensais pas que l’obligation alimentaire régentée par l’article 205 du Code Civil était si "large" (p. 141). J’ignorais que la loi française autorisait d’avoir plusieurs pères (p. 55), et plusieurs mères d'ailleurs. Il est inutile de mentionner en note de bas de page l’article de loi correspondant. On peut accorder une confiance aveugle à tout ce qui est énoncé. Lorraine est incollable sur la reconnaissance et sur l’adoption, poussant le détail à nous expliquer la nuance entre gracieux et contentieux (p. 193). À la définition du parquet p. 212 j'aurais ajouté que c’est aussi le nom d’une latte de bois. Vous comprendrez pourquoi dès les premiers chapitres du roman.

Pneu est le mot fétiche d’Amélie Nothomb. Meunier est celui de Lorraine (qui a le goût du champagne en commun avec sa consoeur). On trouve depuis longtemps la playlist des oeuvres musicales citées à la fin de ses romans. Très franchement, elle pourrait aussi ajouter celle de ses recommandations gustatives (Mavrommatis que j’adore tout comme elle, Michocomigato qu’elle me donne envie de tester, Homer Lobster dont j’ai plusieurs fois hésité à franchir la porte …).

Lorraine reconnaît volontiers ne pas être une cuisinière aguerrie mais elle avoue aussi sa gourmandise. Il y a toujours quelque chose à déguster dans ses romans. On retrouve le tchumpot (p. 49) dont elle nous avait donné la recette de Lucette dans Entre ciel et Lou (p. 419). Aujourd'hui ce sera la salade d’Hélène Vanoni, la femme de Damien, le souffleur de verre (p. 245) qui sera partagée en bonus et dont je me suis inspirée pour composer cette assiette.

On prétend que Lorraine Fouchet publie dans la veine du Feel-good, ce qui est réducteur. Ce n’est pas parce que ça finira bien (on le suppose) que ce n’est pas intense et sérieux. Son ancien métier de médecin urgentiste lui a enseigné que la vie n’est pas juste (p. 129) et elle nous transmet cette philosophie, sans doute pour nous inciter à en apprécier le sel. Nous sommes bien d’accord : L’amour ne se découpe pas comme un gâteau, il se multiplie, il est inépuisable (p. 210).

Je me doutais bien que l’Oncle Maurice avait réellement existé et je le supposais membre de la famille de l’autrice. La postface me le confirma. Pour finir j'ajouterai que je ne savais rien des évènements personnels qui ont amené Lorraine à écrire sur le sujet de l'adoption et que, comble des hasards de la vie (que j'adore) j'ai commencé, et terminé, ce roman le jour de la fête des mères.

Du goût pour le bonheur de Lorraine Fouchet, éditions Héloïse d’Ormesson, en librairie depuis le 5 mars 2026

samedi 2 mai 2026

London 53 de Sophie Prat

J'ai rencontré Mathilde Bonte-Joseph, éditrice et fondatrice des éditions Quartier Libre, à l'occasion du Festival du Livre de Paris, juste après l'annonce des finalistes du Prix Hors concours 2026.

J'avais remarqué que London 53 figurait dans la liste et j'avais souhaité en savoir un peu plus sur ce livre qui se trouve être un premier roman, écrit par Sophie Prat.
L'histoire se passe à Audruicq, près de Calais dans les années 2010. Josiane, esthéticienne, y mène une vie aussi lisse que la peau qu’elle promet à ses clientes. Sa meilleure amie réussit à la convaincre de faire avec elle un grand voyage à l'étranger. Le jour où elle demande son passeport biométrique, elle fait une découverte qui la bouleverse… Administrativement tout se complique, mais c’est surtout Josiane qui vacille. Peu à peu, le quotidien se craquelle, les souvenirs refont surface, révélant la femme qu’elle n’a jamais cessé d’être.
Quartier libre est une maison d'édition indépendante de littérature générale, très jeune puisque créée en janvier 2025, par une femme de solide expérience comme éditrice en littérature jeunesse, et qui a vocation à publier de la littérature francophone contemporaine et à révéler de nouvelles plumes en accord avec la promesse de soutenir des "voix nouvelles qui ravivent le réel". La ligne éditoriale est donc construite autour de textes littéraires qui allient l'intime et l'universel.  La maison publie relativement peu de textes afin d'accompagner auteurs et autrices, souvent primo-romanciers, en amont de leur publication, et de défendre leurs livres au mieux.

Le tout premier roman publié par Quartier Libre fut un premier roman, écrit par une jeune scénariste de cinéma, Claire Griois, Le cœur quand il explose, un long monologue adressé à un amour disparu à la suite de violences policières. Il fut présent à la Première sélection du Prix Aznavour 2025, au Festival du premier roman et des littératures contemporaines 2026, et dans la Sélection du Prix Hors Concours 2025 où il se classa parmi les 5 finalistes des coups de coeur des clubs de lecture.

La présence de London 53 dans le catalogue de cette maison d'édition ne me surprend aucunement. J'éprouve énormément d’enthousiasme pour ce texte dont la qualité littéraire est immense. A tel point qu'il est difficile d'imaginer que c'est un premier roman. Commencer à plonger dans la lecture des auteurs sélectionnés pour Hors Concours avec ce livre place la barre très très très haut.
Il m’arrive de raconter (un peu) un roman dans le but de vous convaincre de l’ouvrir. Cette fois je me freine parce que je ne voudrais pas émousser votre envie de découvrir l'histoire extra-ordinaire qui nous est racontée et dont le titre porte celui d'un vernis à ongles que je croyais ne pas connaitre alors que j’avais simplement oublié que j’en avais un exemplaire.

Est-ce parce que l’action se déroule dans le Nord, parce que le personnage principal est une femme, et qu’elle aussi en quelque sorte tient boutique mais je me suis sentie immergée dans un univers proche de celui de la mercière de Grégoire Delacourt ?

En terme de contexte il y a en effet quelque chose de La liste de mes envies, ou de Vénus beauté … En terme de style on est proche de Marie-Hélène Lafon, de Florence Seyvos, de Joyce Maynard … d'auteurs/trices qui subliment le quotidien.

Toujours est-il que j’ai adoré ce livre qui est admirablement écrit, composé comme une oeuvre d’art. Sophie Prat a le talent d’une naturaliste.

London 53 ne dénonce pas un monde de violences, ne secoue pas les consciences, ne bouleverse pas nos préjugés, ne remet pas en cause notre mode de vie. Ce roman fait bien plus. Il nous invite à changer de peau.

Née en 1975 et vivant à Paris, Sophie Prat a fait des études d'histoire médiévale avant de s'engager pour la défense de la culture électronique et de participer à l'organisation de la première Techno Parade en 1998. Grande voyageuse, conceptrice-rédactrice free-lance depuis 10 ans, elle se forme aujourd'hui à la biographie hospitalière.

London 53 de Sophie Prat, Editions Quartier libre, en librairie depuis le 11 mars 2026

dimanche 22 mars 2026

L'exposition Révélation du sculpteur Thierry Benenati à Fontenay-aux-Roses (92)

La ville de Fontenay-aux-Roses présente une rétrospective en immersion dans l’univers singulier de Thierry Benenati, où les figures animales prennent une dimension symbolique et poétique.

L’artiste est né à Marseille. Après ses études aux Arts Appliqués, c’est à Paris qu’il entamera une brillante carrière de 20 ans comme directeur artistique dans de grandes agences de publicité parisiennes qu’il a définitivement quittées en 2007 pour se tourner vers une carrière où il pourrait exprimer sa créativité avec davantage de liberté, à l’instar du parcours de Grégoire Delacourt, lui aussi de la publicité mais aujourd’hui en littérature.

Cheval, lévrier, autruche, taureau, gorille ou éléphant deviennent sous ses mains des allégories du monde humain. Ses sculptures, souvent enrichies d’éléments mécaniques comme des engrenages ou des horloges, interrogent le temps, la tension et les paradoxes de notre époque.

Réalisées en bronze ou en acier, ses œuvres conjuguent puissance des formes, précision du modelage et imaginaire narratif. Du monumental aux pièces plus intimistes, le parcours invite à découvrir plusieurs décennies de création et à plonger dans une sculpture expressive, à la frontière du réel et du symbolique, toujours fantastique.

C’est Miss Bling Bling, une impressionnante autruche grandeur nature, de près de deux mètres de hauteur, qui vous accueillera au seuil de la salle d’exposition. Elle est en acier modelé, bronze et cristal. Son col est en mosaïque de bijoux et de verre de Bohème.

Un texte de Corinne Magne de Giacomoni accompagne chaque oeuvre. S’agissant de cet animal elle y voit une représentation de l’appât du gain et imagine le volatile défier l’humain, avec ses beaux atours comme avec son bec dont elle évoque la dangerosité.

Les oeuvres sont majoritairement des animaux mais il y a tout de même un Saint-Jacques Pélerin, en résine argentée, semblant avancer péniblement, les bras en croix, dans une position christique. C’est un projet de monument composé en un amalgame de crucifix.

On l’aperçoit ci-dessous derrière un Lévrier de compétition, une commande spéciale de Porsche.

Ce Greyhound argenté est représenté en course, dans l'action, dans une interprétation surréaliste, à la limite des écorchés étudiés en médecine et pourtant très évocatrice de la course de côte, faisant saillir les muscles dans un effort intense.
Rupture de ton avec L'écrit du corbeau qui est la sculpture figurant au début de cet article. L’artiste nous propose derrière ce jeu de mots, une métaphore des lettres anonymes avec un oiseau aux ailes de porte-plumes sur amalgame de lettres. Le bronze est astucieusement dans une autre couleur que le noir, nous faisant encore davantage réfléchir au sens de cette oeuvre.
L’Etat est célébré fièrement avec une Tête coq aux montres. L’emblème de la République est composé d’horloges de bronze. Cela signifierai-il une nouvelle mise en garde du sculpteur cette fois contre les menaces de disparition du service public ?

C’est lui qui a été retenu pour illustrer l’affiche de cette exposition organisée dans le cadre du Printemps de la Sculpture qui, du 21 au 29 mars, propose cette année dans les Hauts-de-Seine plus d’une centaine de rendez-vous culturels gratuits qui sont récapitulés ici. La seule ville de Fontenay-aux-Roses en propose trois. Pour ce qui est de Révélation il est conseillé de participer à une des visites commentées qui permettront d’échanger avec l’auteur autour de son travail.

J’aurai l’occasion de revenir sur cette manifestation à l’occasion de l’exposition de Medjid Houari qui travaille le métal avec rigueur et sensibilité en explorant les notions de tensions, d’équilibre … et de légèreté. Ses oeuvres sont exposées au Pavillon des Arts de Châtenay-Malabry jusqu’au 2 mai 2026

Révélation de Thierry Benenati du 10 mars au 25 avril 2026
Médiathèque de Fontenay-aux-Roses, 6 Place du Château Sainte-Barbe
92260 Fontenay-aux-Roses
Entrée libre tous les jours sauf les lundis de 10h à 19h 

samedi 29 novembre 2025

Soulages, une autre lumière

Avec Soulages, une autre lumière. Peintures sur papier, le musée du Luxembourg nous propose un accrochage exactement à l’opposé de ce que le musée Jacquemard-André expose avec Georges de la Tour.

Pierre Soulages, né à Rodez le 24 décembre 1919, aura été une figure majeure de la peinture contemporaine, optant pour l'abstraction dès ses débuts au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. 

Celui qui ne connaît pas l’œuvre de ce peintre singulier apprend qu’il a commencé en 1946 ou 47 avec des brous de noix et des pinceaux de peintre en bâtiment. Avec ce matériel il dit "je me suis jeté sur le papier". Il privilégiera ce médium dans les premières années, et reviendra souvent à cette matière qu'utilisent les ébénistes et dont il aime les qualités de transparence et d'opacité, de luminosité également en contraste avec le blanc du papier.

Il emploiera aussi pour certaines l'encre et la gouache,  souvent traitées en lavis, éclairant le blanc du papier par de larges traits ou des aplats noirs ou bruns, pour des oeuvres dont les formats seront en général restreints, sans cependant céder en rien à une puissance formelle et à la diversité.

Il privilégie ainsi l’encre dans les années soixante. Pourtant le résultat est encore dans une tonalité marron, comme en témoigne cette "Encre sur papier marouflé sur toile 66 × 50,2 cm, 1961"
D’emblée abstraites, ses premières oeuvres sur papier sont remarquées par Picabia ou Hartung et par des critiques. Elles constituent le véritable début de son oeuvre et on placera à part de très beaux fusains sur papier, exécutés quand il était étudiant aux beaux-arts de Montpellier en 1942 dont voici un exemple :
D'une certaine façon, on peut dire que son œuvre commence sur le papier avec, dès 1946, des peintures aux traces larges et affirmées, réalisées au brou de noix, qui vont véritablement voir son oeuvre se distinguer des autres démarches abstraites de l'époque.
Il en produira un ensemble considérable, quelque 800 oeuvres sur papier, entre 1946 et 2004, tout au long de son parcours pictural, avec malgré tout quelques interruptions. Néanmoins l'artiste a toujours refusé d'établir une hiérarchie entre les différentes techniques qu'il a utilisées. A côté des toiles ou des estampes, ses peintures sur papier, plus fragiles, ont été moins diffusées. Elles n'en constituent pas moins un domaine en soi.

En 1948, alors qu'il vient à peine de commencer à exposer, il est invité à "Französiche Abstrakte Malerei", une manifestation itinérante de dix peintres abstraits français dans les musées allemands, en compagnie d'artistes beaucoup plus âgés, à l'initiative du docteur Ottomar Domnick, amateur d'art abstrait qui choisit d'exposer à la fois des pionniers historiques de l'abstraction comme Frantisek Kupka ou César Domela … et témoins connus comme Pierre Soulages.

L'exposition  sera présentée successivement dans sept musées et constituera un évènement politique et culturel de grande importance. Soulages est de loin le plus jeune participant avec des œuvres sur toile mais aussi un ensemble de peintures sur papier qui seront remarquées pour leur puissance graphique. Sa présence dans l'exposition, alors qu'il est encore quasi inconnu, et le choix de l'un de ses brous de noix pour l'affiche, vont contribuer à sa notoriété qui dès lors ne cessera de s'affirmer.

L'ensemble de ces oeuvres sur papier fut longtemps conservé par l'artiste, et a donc été moins souvent montré que les peintures sur toile et rarement rassemblé dans des expositions à part entière. Considérant que cet ensemble est indispensable à la compréhension de sa peinture il faut saluer l'initiative du musée de présenter en ce moment 130 œuvres dont plus d'une trentaine sont inédites, en bénéficiant des prêts exceptionnels du Musée Soulages de Rodez, inauguré en 2014, et que cette exposition donne furieusement envie d'aller découvrir.

Déambuler d'une salle à l'autre procure au visiteur le sentiment d’une répétition, ou de la recherche de quelque chose, justifiant tous ces tableaux constituant un récit avec son propre langage. Étonnamment, et à l’opposé du fusain, il y a une part de polychromie dans le brou de noix, comme même dans la peinture noire.

Deux extraits vidéo sont diffusés dans l’espacée. Dans le premier, interrogé par Pierre Dumayet en août 1967. Il y dit avoir peint "depuis toujours" sans savoir alors qu’il avait la passion de la peinture. Tout petit, il trempait le pinceau dans un encrier et quand on lui demandait ce qu’il avait fait, au lieu d’expliquer la signification du noir il répondait qu’il faisait des paysages de neige.

La "passion", il l’a ressentie un jour, comme une évidence, peut-être dans une prise de conscience consécutive à la visite d’une abbatiale romaine dont l’architecture l’avait impressionné. Et il décida alors d’en faire toute sa vie. Il est âgé de 13-14 ans. Cette promesse à lui-même est sans doute concomitante de ce qu’il révèle le dans le second extrait vidéo.

Il y avoue avoir eu un rapport difficile avec l’école dont il a de mauvais souvenirs, ce qui explique sans doute en partie qu’il refusa de faire les Beaux-arts. Pourtant, c’est là qu’il eut sa première grande reconnaissance, par un professeur de technologie lui ayant demandé de représenter au tableau une partie très complexe d’une machine à vapeur.

Il faut rappeler que les tableaux des écoles étaient initialement en ardoise et donc de couleur noire. Au XX° siècle, ce matériau trop fragile sera remplacé par des planches de bois, là encore de couleur noire. Plus tard, pour gagner en légèreté et en longévité, le tableau sera constitué d’une planche recouverte d’une plaque d’acier émaillée et on choisira un vert foncé, parce que ce coloris sera considéré comme plus reposant pour les yeux.

Revenons au jeune Soulages, qui a spontanément l’idée, non pas de dessiner les tubes mais de les faire apparaître en réserve sur deux immenses rectangles blancs, tracés à la craie. Dans cet exercice, il n’appose pas du noir mais le fait surgir. Sa vie d'artiste aurait-elle été identique si les salles de classe avaient été équipées en tableaux blancs comme ce fut le cas à partir des années 1960 ?

Curieusement, et c'est une frustration, les extraits ne le montrent pas en action. Nous ne saurons pas comment il procède, ni à quelle vitesse. Un seul indice nous est fourni par une photographie (en tête de l'article) le montrant accroupi, devant la feuille posée sur le sol, les mains tachées tenant un pinceau. Il dira n'avoir jamais eu d’intention gestuelle … la toile se fait, ou pasOn pourra trouver quelque chose de mystique dans sa réalisation …

La plus grande oeuvre présentée est une encre sur papier marouflé sur toile de 201 x 149, 5 de 1963, presque figurative, dans laquelle j’ai vu un paysage urbain la nuit (sans doute suis-je influencée par mes lectures de Grégoire Delacourt qui emploie dans presque chacun de ses livres le mot paréidolie, phénomène fascinant se produisant lorsque notre cerveau transforme des stimuli visuels aléatoires ou ambigus en motifs familiers, souvent en voyant dans un paysage, un nuage, de la fumée, une tache d'encre, une voix humaine, des paroles ... des visages, des animaux ou d'autres objets reconnaissables).
Le peintre ne les désigne jamais par un titre. On a malgré tout envie d’interpréter. Surtout si comme moi on ressent des vibrations.

lundi 13 octobre 2025

Découverte de la maison du photographe mexicain Manuel Álvarez Bravo à Coyoacan

Il était tentant de retourner visiter la Casa Azul de Frida Kahlo, ou même la maison où Léon Trotsky mourut tragiquement.

Le hasard a voulu que, séjournant à quelques dizaines de mètres, j’avais remarqué un très discret musée, la Casa MAB, à l’ouverture hebdomadaire réduite, mais qui m’avait intriguée. Renseignement pris il s’agissait de la maison d’un des plus grands photographes mexicains, contemporain de Luis Bunel dont il fut photographe de plateau sur plusieurs de ses films, Manuel Álvarez Bravo (1902-2002).

Il faut être (un peu) spécialiste pour reconnaitre la grande reproduction qui signale sa trace sur le mur bleu extérieur avec un de ses motifs récurrents, les linges blancs. Il s'agit d'une oeuvre de 1932 intitulée Las lavanderas sobreentendidas, difficilement traduisibles comme Les lavandières sous-entendues qui a été choisie comme couverture d'un livre paru aux éditions de La Martinière en 2012, L'impalpable et l'imaginaire, présentant de manière thématique, environ 130 photos de Manuel Álvarez Bravo, en les mettant en regard d'une dizaine de photographies de Berenice Abbott, Lola Álvarez Bravo, Graciela Iturbide, Tina Modotti, Paul Strand, Edward Weston.

La visite fut très intéressante. D’abord parce que cette maison est out à fait représentative de l’architecture mexicaine des années 50-60 dont on voit encore de nombreuses traces, jusqu'aux blocs de verre insérés dans les plafonds pour laisser entrer une lumière naturelle zénitale.
On retrouve le même type de jardin à la Casa Azul, les mêmes plafonds de bois et de briques à la Cas Roja, les mêmes murs de pierres volcaniques un peu partout dans le quartier du Quadrant de San Francisco à Coyoacán, la division territoriale située au sud de Mexico où les grandes tours n’ont pas encore remplacées les maisons anciennes. C’est toujours une banlieue pittoresque où il et agréable de flâner. Je rappelle qu’y vécurent autrefois le conquistador Hemán Cortés (dont la maison est aujourd’hui un centre administratif) et de La Malinche, sa maîtresse indienne à qui un spectacle grandiose est actuellement consacré.

Outre l’intérêt architectural, on apprécie l’atmosphère de cette maison, grande mais simple, où l’empreinte des habitants semble être restée en l’état. On ne serait pas surprise d’entendre sa voix nous interpeler, ce qui en soit est assez saisissant. Cette maison a indéniablement une âme et est fascinante. D’ailleurs ce sont les airs préférés de Manuel Álvarez Bravo que l’on entend pendant notre déambulation. Sa passion pour la musique classique était familiale, et il ne manquait jamais d'écouter ses disques entre une courte sieste après le déjeuner et son travail en laboratoire.

Je pensais suivre une visite en français mais ce n’était pas possible ce jour là. Dommage parce que j’ai retenu peu d’informations. Certes de grands panneaux d’information fournissent l’essentiel de ce qu’il faut savoir mais ils ne sont pas traduits, ni en français ni même en anglais. Ce serait formidable que ces textes soient au moins lisibles sur petit livret qu'on aurait entre les mains en passant d’une pièce à une autre Du coup, à moins de très bien comprendre l’espagnol, je vous conseillerais plutôt d’opter pour une visite libre … après vous être documenté auparavant sur cet immense artiste.

Il y a beaucoup à voir. Enormément à lire. Alors forcément, on fait sans doute l’impasse sur l’essentiel.
Côté jardin, on admire les extérieurs sans se douter que l’énorme porte masque un premier patio où se dresse un cactus centenaire. La limite de la dernière éruption volcanique a été conservé et se remarque nettement sur le sol.
Si on contournait alors la demeure principale on pénétrerait dans un espace très vert, et on aurait envie de se poser autour de la table, à l’ombre et dans la fraîcheur des grands arbres.
Un atelier annexe du photographe a été construit au fond. La pièce est minuscule mais on y ressent encore sa présence. On remarquera au fronton de la porte une reproduction d’une fresque que j’avais vue dans le temple des peintures de la zone archéologique de Bonampak en août 2017. Cet ancien site maya de l’Etat du Chiapas dépendait d’un d’un site plus grand, celui de Yaxchilan, situé à une trentaine de kilomètres plus au sud, à la frontière du Guatemala.
De grandes reproductions de photographies ornent les murs. On y reconnaît notamment son célébrissime ami (ci-dessous), en action dans un cliché de 1930 intitulé "Diego Rivera Painting the Reservoir of the Lerma River", mais aussi Man Ray…
On y voit aussi un grand portrait en couleur de Colette datant de 1964 (ci-dessous  à gauche)
Les années ont passé mais la fenêtre à travers laquelle il a pris un célèbre selfie en 1980 est toujours là, sur le mur d'en face, en 2002.
On découvre au fil de la visite plusieurs clichés représentant l'artiste. Par ordre chronologique c'est d'abord Manuel Álvarez Bravo dans la chambre noire de son studio de photographie (Photo : Doris Heyden). Puis celle de María García et de Colette Urbajtel. 
Manuel Álvarez Bravo (1902-2002) fut l'un des artistes mexicains les plus marquants du XX° siècle et l'un des représentants les plus importants de l'histoire de la photographie mondiale. Il est né à Mexico et a vécu dans le centre historique jusque dans les années 1930. Il s'est ensuite installé dans le quartier de San Rafael, pendant la période 1940-1950. Puis dans cette maison, conçue en collaboration avec l'architecte José de la Vega et construite entre 1955 et 1962 qu'il habita de 1960 jusqu'à sa mort en 2002.

Elle a été rénovée par l'architecte Brígida Recamier de 2021 à 2023 pour abriter les Archives Manuel Álvarez Bravo, SC, fondées en 2005 dans le but de préserver la mémoire de la vie quotidienne et du lieu de travail de Don Manuel et de son épouse Colette. étudier et diffuser l'héritage du photographe.
Il y a bien entendu des photos que lui ont dédicacées ses amis, comme celle-ci d'Henri Matisse, prise en 1944 par Henri Cartier-Bresson. On devine combien la peinture était importante pour Manuel Álvarez Bravo qui, dans les années soixante réalise celle-ci en Hollande, en hommage à Claude Monet.
Entrons dans la maison. On est saisi par l'espace qui offre une vision très large sur les murs (couverts de photos et de quelques estampes européennes et mexicaines appartenant à l'importante collection personnelle de l'artiste) et sur l'immensité de sa collection d'objets d'art populaire et préhispaniques. Une série d'ouvrages est placée sur la table circulaire que nous aimerions avoir le temps de consulter.

dimanche 7 septembre 2025

On vous croit, le premier film de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys

On vous croit aurait bien mérité de figurer dans la compétition longs-métrages de Paysages de cinéastes mais le thème de cette année étant un cinéma de femmes la co-réalisation avec un homme le plaçait hors course.

Nous avons malgré tout eu la chance de le découvrir en avant-première et il a bouleversé le public.

Infirmière de formation, Charlotte Devillers s’est lancée dans la réalisation avec Arnaud Dufeys pour qui il s’agit aussi d’un premier long-métrage. Cinéaste et producteur, il a reçu des prix internationaux pour ses courts métrages, notamment Un invincible été (Berlinale 2024). Il travaille actuellement sur deux autres longs métrages : Faire surface et Les caniculaires.

Nous sommes en Belgique où certaines procédures sont légèrement différentes de ce qui se fait en France mais on en comprend l’essentiel, une fois que nous nous sommes habitués à l’accent de presque tous les personnages, ce qui ne devrait surtout pas instaurer la moindre distance car le sujet est gravissime. Personne ne peut l’ignorer, notamment depuis le si choquant Polisse de Maiwen, qui remonte tout de même à 2011. Et pourtant le public s’étonnait de la mention des statistiques à la fin du film, et qui, là, concerne directement nos enfants avec des chiffres qui sont, je le pense, en deçà de la réalité : En France chaque année 60 000 enfants sont victimes de violences sexuelles. Dans 81% des cas l’agresseur est un membre de la famille et c’est le père à 27%. Une plainte n’est déposée que dans 12% des cas d’inceste. Et seulement 1% fait l’objet de condamnation. (Source CIIVISE rapport novembre 2023).

Les familles protègent leur progéniture des rôdeurs et des prédateurs (qui font cependant la une des journaux) mais les mettent beaucoup moins à l’abri des désirs des proches. Il est donc évident que le danger est surtout intra-familial. Mais cette réalité est si dérangeante que même des professionnels de justice ont du mal à l’intégrer. Voilà pourquoi On vous croit est un film qui doit être largement distribué.

D’ailleurs la projection était synchrone d’une manifestation de femmes à Paris pour dénoncer que la garde des enfants maltraités soit quasi systématiquement accordée aux pères violeurs, au nom du sacro-saint principe de présomption d’innocence, ce que nous disait déjà Céline Salette, venue présenter l’année dernière au festival son premier film, Niki, dénonçant l’inceste que la peintre avait subi de son père, et surtout je dirais le déni du psychiatre qui va jusqu’à brûler la lettre d’aveu du violeur. La réalisatrice affirmait son intention de travailler le sujet en faisant un documentaire, afin d’avoir plus de poids dans la démonstration pour ébranler les consciences.

Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys ont à l’inverse estimé que la fiction serait plus forte. Il faut dire que leur méthode consistant à rassembler acteurs professionnels (pour incarner les membres de la famille) et des personnes dont c’est le métier d’être avocats apporte cette dimension de réel qui est utile pour faire entendre ce qu’on a tendance à nier, et que résume parfaitement Alice, la maman des deux enfants concernés : Je pensais que nous serions protégés par la justice mais on dit que mes enfants et moi nous mentons plutôt que croire en ce qu’on a vécu.

La réalisatrice s’est aussi appuyée sur son expérience de femme, de mère et d’infirmière travaillant avec des victimes de violences sexuelles. Elle a beaucoup observé et écouté des patients, ce qui a nourri l’écriture comme la mise en scène et a su saisir les aspects les plus intimes de la réalité du tribunal de protection de la jeunesse. On ne peut plus attendre encore des années que les choses bougent et on espère que le cinéma aura ce pouvoir. La littérature en tout cas s’y emploie activement. Je ne citerai que La familia grande de Camille Kouchner, My absolute darling de Gabriel Tallent, L’enfant réparé de Grégoire Delacourt ou Triste tigre de Neige Sinno …

Ça démarre avec une musique stressante comme des coups de poing. Hormis une première scène dans la rue, le temps de prendre un tramway pour se rendre au Tribunal de la jeunesse, et la dernière scène, tout se déroule dans une unité de temps et de lieu, dans le bureau de la juge. Ces scènes d’introduction et de conclusion sont construites de manière à nous immerger dans le parcours émotionnel de la maman, entre son sentiment initial de culpabilité et la réappropriation de son rôle de mère à la sortie de l’audience.

Le spectateur comprend qu’après quatre années de procédures, Alice va aujourd'hui jouer sa dernière carte devant une juge. La garde de ses enfants est remise en cause et elle doit les défendre pour les protéger de leur père avant qu’il ne soit trop tard. Il dispose d’un indice de taille, le titre du film On vous croit, mais sans avoir la certitude que ce "vous" inclut la mère et ses enfants. Ce pourrait tout aussi bien être le père. Les dialogues sont tellement bien écrits qu’on tremble jusqu’à la fin et que même à ce moment là on n’éprouve pas encore de soulagement.

Ce titre était là depuis l’origine du projet. C’était déjà un slogan qu’on pouvait lire dans la rue, tagué sur les murs en Belgique. Il est tout autant une marque de soutien et de reconnaissance à l’attention de toutes les victimes qu’une invitation pressante à considérer davantage la parole des enfants et des mères protectrices. Et ceci sans jugement de valeur puisque la mère elle-même reconnaît que dans un premier temps, elle a préféré ne pas y croire. "C’était trop violent. Trop inimaginable pour moi ".

Les enfants sont émouvants. La perception que nous avons du père est ambivalente. Laurent Capelluto (qui a hésité avant d’accepter ce rôle dans un contexte de prise de conscience collective en ce qui concerne les agressions sexuelles) parvient à nous faire douter, et sa détresse est palpable lorsqu’il réalise l’impact de ces actes par le fait qu’il ne peut plus offrir de cadeaux à ses enfants.

La mère est poignante. C’est un rôle sur mesure qui a été critique pour Myriem Akheddiou, avec laquelle Arnaud Dufeys avait déjà travaillé. Les avocats sont plus vrais que nature, terrifiants de rhétorique et d’éloquence. La juge doit constamment recadrer les interventions sans pour autant laisser paraître son opinion. Les dialogues sont très forts, alimentant une tension croissante au fur et à mesure des interventions, avec des révélations progressives. La caméra nous place en tant que témoin et juge de cette famille dont nous avons une seule certitude : elle est dysfonctionnelle. De très gros plans nous font ressentir la pression subie. Parfois le mari et son avocate sont flous, alors que madame est nette, mais muette. De longs silences nous font vivre une angoisse abyssale. On ressent tout à fait la peur de la mère. On est saisi par la scène centrale qui est une prise continue tournée en temps réel pendant 55 minutes, principalement en gros plan sur Alice qui subit la prise de parole des autres sans pouvoir intervenir. Et sa propre prise de parole dure tout de même environ 25 minutes. On est également perturbé par les conclusions de l’avocat des enfants qui semble caricatural tant il est dangereusement à côté de la plaque. On tremble que la juge ne le suive dans ses conclusions.

La solitude de cette magistrate est troublante. C’est néanmoins une figure féminine progressiste qui laisse la parole de manière prolongée et égalitaire à chacun, en empêchant les rapports de force et d’intimidation. Pour se préparer à ce rôle Natali Broods  a assisté à plusieurs audiences qui lui ont permis de s’imprégner de la gestuelle et des comportements caractéristiques, et elle a aussi rencontré une juge avec laquelle elle a pu échanger. Son jeu témoigne de la conscience de l’importance d’écouter la parole, de laisser s’exprimer les émotions et de recadrer les débordements de manière douce et respectueuse. Elle incarne l’importance de faire bouger les lignes dans une institution comme la Justice, où les évolutions se font souvent de manière lente et complexe. Et sans remettre en cause la présomption d’innocence il importait de montrer l’importance principe de précaution.

Il faut espérer que ce film puisse mettre en lumière la nécessité d’adapter les procédures judiciaires en matière d’abus sexuels sur mineurs, notamment en raccourcissant le processus. La longueur, la répétition et la multiplication des procédures judiciaires ne peuvent qu’amplifier les traumatismes. Les enfants n’ont pas le même rapport au temps que les adultes et les quatre ans qui sont mentionnés ici sont beaucoup trop longs. On en voit les conséquences médicales (Etienne est quasiment déscolarisé suite à une encoprésie majeure), l’ampleur du sentiment de révolte et surtout la fragilisation du lien entre la mère et ses enfants. Il est crucial d’admettre que pour protéger les enfants, il est essentiel d’épauler la personne qui les défend et les soutient.

Voici pour finir une suggestion de lecture avec le livre Défendre les enfants, écrit par le juge français Édouard Durand.

On vous croit, écrit et réalisé par Charlotte Devillers, Arnaud Dufeys
Avec Myriem Akheddiou (Alice, la mère), Laurent Capelluto (le père), Natali Broods (la juge), Etienne Ulysse Goffin (Etienne), Lila Adèle Pinckaers (Lila), Alisa Laub (avocate de la mère), Marion de Nanteuil (avocate du père), Mounir Bennaoum (avocat des enfants)
Festival de Berlin 2025 – Sélection Perspectives Mention Spéciale du Jury
Prix Sang Neuf, Prix Jury Jeune, Prix exceptionnel d’interprétation, Reims Polar 2025
Prix du Jury Pass Culture
Prix du Jury Jeune et Grand prix du Jury Festival Cinécitoyen de Vannes
Coup de coeur du Pass Culture
Prix du public Solveig Anspach, Ciné rencontres de Prades
Prix du public et Prix du jury 13 eme édition du festival Melies de Montreuil
En salles à partir du 12 novembre 2025

mercredi 2 juillet 2025

La liste 2 mes envies de Grégoire Delacourt

Je n'avais pas encore lu La liste 2 mes envies quand j'ai rencontré Grégoire Delacourt il y a quelques jours.

Il avait été principalement question au cours de cette soirée animée à la médiathèque d'Antony par Amandine Lochmazeur de son dernier livre, Polaroïds du frère, dont j'ai rendu compte ici.

Depuis, j'ai lu cette Deuxième liste et je suis heureuse de dire que cette lecture est vraiment réjouissante. D'ailleurs je note qu'il emploie deuxième et pas seconde, ce qui pour un puriste de la langue française de son niveau pourrait être signifiant. Cela voudrait-il dire qu’il ne s’interdit pas d’écrire un troisième opus ?

La Liste de mes envies avait connu un succès qu'on peut qualifier de phénoménal avec 1,5 million d'exemplaires vendus pour ce best-seller international traduit en trente-cinq langues, adapté au théâtre, puis au cinéma et qui sera de nouveau sur la scène … cet été en Avignon, à 13 h 30 à l'Ancien Carmel d'Avignon, dans la continuité du Mois Molière versaillais, cette fois dans une interprétation totalement féminine avec Gwénaël Ravaux (relâche les 11 et 18 juillet).

Ce deuxième roman avait véritablement propulsé la carrière de Grégoire Delacourt et il n’était pas question, ni nécessaire, d’écrire une suite. Mais les choses ne s’enclenchent pas forcément dans une logique prévisible … Sont arrivés le Covid et le confinement que l’écrivain estime avoir vécu dans une atmosphère étrange à New-York (où il réside la plupart du temps maintenant). Face à l'ampleur de la pandémie (près de 160 000 cas recensés et plus de 17 000 morts confirmés ou probables), Donald Trump envoya le "USNS" (United States Naval Ship), un navire hôpital de la U.S. Navy de 272 mètres de long pour 70.000 tonnes et d’une capacité de 1000 lits.

A son entrée à Manhattan, le 30 mars 2020, il était survolé par des hélicoptères de chaînes de télé, salué par de grands jets d’eau propulsés depuis les bateaux-pilote de la ville et accueilli dans un silence religieux par le maire de New-York et de nombreux curieux. Grégoire fut lui aussi impressionné par ce colosse marqué d'immenses croix rouges.

Sa mission était d’accueillir les malades non contaminés par le virus mais ayant besoin de soins urgents, donc de soulager les hôpitaux submergés par la crise. Il repartira sans avoir jamais tourné à plein régime et aura traité moins de 200 personnes. Mais on ne le sait pas encore.

L’atmosphère est sinistre. Grégoire avoue avoir besoin (comme beaucoup à l’époque) de légèreté. De plus, il vient d’achever L’enfant réparé et il aimerait préserver sa part joyeuse. Je le comprends pleinement car cet ouvrage m'a bouleversée encore bien davantage que Polaroïds

Il se souvient alors de Jocelyne, la mercière, dont régulièrement les lecteurs lui demandent des nouvelles. Il se dit que ce serait marrant d’aller voir comment elle a évolué. Il décide de repartir mentalement à Arras qui, soit dit en passant est une très jolie ville dont j'adore les grandes places.

Ce fut un exercice difficile de retrouver son phrasé mais palpitant, de nature à provoquer de la joie(car l'aventure est racontée à la première personne mais comme le souligne l’auteur On est qui on veut quand on écrit, donc on peut être une femme)Les phrases en italiques ocre sont celles que que je l’ai entendu dire lors de la rencontre, ou tirées du roman, et dans ce cas le numéro de la page figure entre parenthèses.

Dans La Liste de mes envies, Jocelyne avait gagné dix-huit millions qu'elle refusait d'encaisser. Dans La Liste 2 mes envies, il lui en reste quinze, et un seul désir : les dépenser.

Il est vrai que Grégoire Delacourt réussit, avec cette suite très attendue des lecteurs, son pari des retrouvailles avec cette femme plus surprenante, plus drôle et plus touchante que jamais. De ses années de publicitaire il a conservé l’amour des mots et le formidable talent de les faire surgir inopinément ou de les associer pour créer des métaphores, des oxymores, bref d’enrichir le récit. Pour première preuve le titre du roman qui résonne différemment selon que je l’écris ici ou qu’on le lit sur la couverture. On notera d’ailleurs que le changement d’éditeur (de JC Lattès à Albin Michel) ne se sent pas tant les visuels sont cohérents.

Je me suis dit que Grégoire Delacourt devait se porter mieux, que L’enfant réparé avait été une écriture bénéfique et qu’il pouvait continuer sa route d’écrivain du bon pied.

lundi 30 juin 2025

La rentrée littéraire automnale de l’Ecole des loisirs #2 Les romans et livres illustrés

Je fais suite à l'épisode précédent présentant quelques albums de la rentrée littéraire de l'Ecole des loisirs, principalement axé sur les albums.

J’avais signalé quelques aspects de la vie mouvementée de Susie Morgenstern, maîtresse de cérémonie pétillante, et très impliquée de cette matinée de présentation d’ouvrages qui vont encore une fois réjouir petits et grands, jusqu’aux adultes, parce qu’il n’y a pas d’âge limite pour la littérature jeunesse quand elle est de qualité.

Cette autrice était invitée pour l’ensemble de son œuvre et pour présenter Addictions anonymes (collection Médium), écrit avec Denis Baronnet, à paraître le 10 septembre 2025.

Elle a constaté elle aussi combien les jeunes sont accros aux jeux vidéo, à la nourriture, aux séries … les addictions touchent tout le monde. Son esprit inventif a imaginé l'ouverture d'une salle commune dans l’immeuble où ils vivent où s’installerait un nouveau club de nature à aider tous les habitants. Bien sûr il faut y voir une évocation des A.A. (Les Alcooliques Anonymes, dont la méthode a d’ailleurs également inspiré Grégoire Delacourt dans La liste 2 mes envies dont j’ai prévu de vous parler après-demain).
Lucia Perrucci était invitée pour La prodigieuse machine à capturer les âmes (collection Médium) et fut interviewée par Maya Michalon en présence de Marc Lesage, traducteur et interprète.
Le 13 octobre 1971, le facteur apporte un paquet pour le frère jumeau de René, Louis, qui est mort exactement deux ans plus tôt. En ouvrant ce drôle de cadeau René ne s'attendait pas à découvrir un portrait de Louis, la pièce manquante à la mystérieuse chambre noire conservée dans le garage. Les questions se bousculent pour le garçon et ses petits frères André et Yves. Quels secrets contient-elle ? Qui est cette Cassandra Apollinaire qui a expédié le colis ? Où ont disparu les parents à présent ?

C'est pour cette famille le début d'une quête haletante et surréaliste, à la frontière de ce que l'on voit, ce que l'on sait, et ce que l'on croit.

Les modèles du positif et du négatif sont centraux dans son ouvrage. Qu’il s’agisse de la transformation du corps, de la frontière entre René et son jumeau mort, entre le masculin et le féminin mais toujours de façon très naturelle. Le roman est composé à 90% de dialogues, de façon à ne pas décrire les personnages mais à donner à les entendre.

Je signale que le premier roman de Lucia Perrucci avait très bien marché en Italie où elle a donc une belle notoriété.

Charlotte Moundlic a présenté Porculus de Louison, d’après l’œuvre d’Arnold Lobel, à paraître chez Rue de Sèvres en septembre. Elle nous en a fait une lecture très animée.

Un sujet en entraine un autre et ce fut l’occasion de citer Coeur de cochon à paraître le 20 août prochain chez JC Lattès, un hymne à la vie et à la tolérance, écrit par Susie qui a dû s’intéresser à cet animal proscrit par sa religion mais dont elle s’est résolue à accepter le don quand son cardiologue lui annonça, à l’aube de ses 80 ans, qu’il fallait opérer son coeur, et remplacer sa valve aortique par celle d’un porc. Elle a interrogé les traditions juives, reçu un signe de son défunt mari sous la forme d’un manuscrit perdu, et décida finalement d’adresser au cochon une lettre… pour le remercier.
Enfin Sylvie Gaillard, autrice-illustratrice a été interviewée par Morgane Vasta pour Orso et le secret des étoiles (Margot). C'est un conte orienté sur la nuit qu’elle a conçu en réaction à la peur du noir qu’elle ressentait quand elle était petite et qu’elle était bercée par la voix de Gérard Philipe racontant le Petit Prince. Voilà un livre qui se lit, se joue, et peut se danser. A tel point qu’une version comédie musicale sera créée le 24 septembre sur la scène du Grand Rex avec Nach, la soeur de Matthieu Chédid.

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)