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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 7 juillet 2021

Ouverture officielle du Festival Off 2021

 Après les avant-premières voici venu le temps des « vraies » représentations, même si au théâtre, vous le savez, tout est toujours vrai.

Bien que je sois rentrée à près de 2 heures ce matin (du spectacle de la cour d’honneur, La Cerisaie s’étant distancée dans le temps) j’étais à 10 h 30 pour cette toute première de Lorsque Françoise parait, au Théâtre du Balcon.

Je prends quelques secondes pour clamer haut et fort un enthousiasme sans limite. Il y a du Molière dans l’air, c’est une évidence. Le texte d’Eric Bu est un parfait mix d’éléments biographiques, d’anecdotes et de pensées pertinemment choisies pour illustrer l’immense apport de Dolto à la psychanalyse.

Les trois comédiens jouent une partition sans défaut et équilibrée comme rarement. Le décor évoque un confessionnal qui se cache dans un porte-manteaux du siècle dernier.
J’ai ri, beaucoup. J’ai pleuré, beaucoup aussi. C’est un spectacle accessible (évidemment !) aux petits comme aux grands, disons à partir de 10 ans.
Dans ce même théâtre, Coupables, confirme tout le bien que je pensais du travail de Frédéric Fage avec son équipe lorsque j’avais assisté à une lecture, bien avant la crise sanitaire. Le spectacle encourage à ne pas faire que subir. Encore une valeur sûre.
14 h 30, La maison du loup au Chêne noir, salle Lo Ferré, est un futur immense succès, lui aussi. Benoit Solès (rappelez vous de La Machine de Turing !) a écrit un texte très fort, encore un plaidoyer contre une injustice, qui éclaire la vie de Jack London. Cet acteur s’impose dans le théâtre, en toute modestie mais avec un talent sans faille. La mise en scène de son désormais compère Tristan Petitgirard est elle aussi remarquable.
17 h 05, au 11 Avignon, L’homme qui tua Mouammar Kadhafi, une sorte de théâtre de la réalité, savoureux malgré le thème qui pourrait refroidir. Allez-y pour (enfin) comprendre les ressorts de l’espionnage et du contre-espionnage comme si vous étiez au coeur d’un débat télévisé.

19 h 25 Avec, aux Lucioles. On reste quasiment dans le sujet mais cette fois à travers la vie et les mésaventures de personnes dites ordinaires. Les comédiens alternent les rôles dans un tourbillon de scènettes qui prouvent leurs capacités à provoquer une miriade d’émotions.
Retour à 21 h 30 au Chêne noir pour écouter Zabou Breitman partager sa passion pour Dorothy Parker dont elle raconte la rocambolesque aventure de ses cendres avant d’incarner quelques uns de ses textes, des nouvelles qui sont de mini-pièces de théâtre très savoureuses. Elle fait tout en véritable femme orchestre de la soirée, lumières, régie, … elle signe aussi les costumes. C’est une douce et savoureuse fin de soirée.
En vertu de l’adage selon lequel on ne peut pas être au four et au moulin je n’ai pas le temps d’écrire des critiques détaillées sur ces spectacles pour le moment. Ce sera fait avec forces détails. J’ai tenu néanmoins à pointer sans délai mes coups de cœur pour des valeurs sûres afin que vous les programmiez dans vos agendas. (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’autres spectacles formidables cette année).

La Cerisaie d’Anton Tchekhov mise en scène par Tiago Rodriguez dans la Cour d’honneur du Palais des papes

 J’aurais préféré que cette représentation du mardi 6 juillet soit annulée.
Non pas que je regrette d’avoir été mouillée jusqu’aux os pour avoir osé braver les intempéries. Mais parce que j’aurais évité une déception monumentale alors que j’aime beaucoup cette Cerisaie de Tchekhov. Je garde en mémoire  tant de belles images en tête de la mise en scène de Nicolas Liautard et Magali Nadaud que j’ai vue en mars 2019 … que je ne soupçonnais pas que je puisse être déçue par cette pièce que je connais bien.

Le matin même Olivier Py avait clamé sa joie de savoir que Tiago Rodriguez lui succèderait à la tête du festival. J’aurais parié ma chemise que je quitterais la cour d’honneur enthousiaste et j’ai enduré la pluie avec patience.

Elle tombait, fine ou drue, selon les instants, sur une queue qui descendait jusque l’hôtel de ville d’Avignon. Personne n’osait s’en extraire pour aller aux nouvelles. Les parapluies des plus chanceux s’égouttaient sur les épaules des imprévoyants, éternels optimistes rêvant d’un festival bravant tous les soucis.

Après une heure trente d’attente sans la moindre information de ce qui allait advenir, une jeune fille, pantalon noir, tee-shirt rouge, apparut dans la nuit pour motiver une partie de la foule à presser le pas vers une entrée supplémentaire qui venait d’être ouverte sans pouvoir affirmer que le spectacle aurait lieu. Certains partirent, dépités et inquiets à la perspective d’une attente indéterminée.

Vingt minutes plus tard, un personnel quasi débordé peinait à vérifier les preuves de passe sanitaire que beaucoup brandissaient en version papier, détrempée par l’eau du ciel. Il fallait ensuite ouvrir les sacs, soumettre son corps au détecteur de métaux, pour être de nouveau regroupés, cette fois devant la grande porte d’accès supérieur, ouverte mais infranchissable, et attendre encore, dans une sorte d’anxiété contagieuse.

A 22 h 35 une autre jeune fille, s’excusant de ne pas avoir de micro, retira son masque pour hurler du plus fort qu’elle le pouvait : Les comédiens ont décidé de jouer. Vous allez entrer. De fait, la queue s’ébranla et chacun se faufila sous les gradins pour gagner la place numérotée sur son billet (le mien était devenu de la charpie, quasi illisible) en se préservant de l’eau qui en dégoulinait et des nouvelles ondées.
Le dispositif scénique a été refait et c’est une chance. Les sièges sont basculants et les assises ne sont pas gorgées d’eau. Nous découvrons sur la scène une centaine de fauteuils positionnés à un mètre de distance l’un de l’autre (précaution inconsciente consécutive aux règles sanitaires ?) dont j’appris qu’ils étaient les anciens sièges de la cour. Cette récupération, au sens propre (une économie de moyens ?) comme au sens figuré (pour interroger probablement sur la place des spectateurs ?) est une figure de style. Certains sont beiges, d’autres sont rouges, alignés de telle manière qu’ils laissent apparaître  un triangle de couleur dont la pointe est dirigée vers le public.
C’est sur ce siège extrême que prendra place Isabelle Huppert, je veux dire Lioubov Andreevna Ranevskaïa. D’ailleurs depuis quelques jours on parle davantage de l’actrice, que l’on dit à l’origine du projet, que du personnage. Et quand à la toute fin elle jettera un dernier regard sur ces murs, sur ces fenêtres on pensera fugacement que le palais fut sa propriété avant d’être vendu … puisqu’elle n’aura pas réussi à le sauver.
Coté jardin, trois immenses arbres métalliques, des cerisiers peut-être, d’où pendent des lustres dépareillés, symboles des astres anciens, ne ne seront jamais allumés (alors qu’ils étincellent sur les photos du spectacle que vous pouvez voir pour illustrer les articles des magazines).
Dans une grotte, on devine une batterie et une guitare. L’entrée de Lopakhine (formidable Adama Diop) est encouragée.

Il y eut quelques instants où comédiens et spectateurs convergèrent sur un chemin ponctué de connivence. Quand Gaev annonce le train a eu deux heures de retard, quel désordre ! un fou rire gagne les gradins, et des applaudissements crépitent. Il faudra attendre les saluts pour que d’autres soient frappés, dans des mains refroidies qui ne se réchauffèrent pas vraiment.

Il y eut bien un petit frémissement pour accueillir la réplique affirmant que le climat est déréglé. Que dirait Tchekhov aujourd’hui ? 
Pour l’heure on suit les aller et venues des uns et des autres sur cet immense plateau où il suffit qu’une chaise tombe malencontreusement pour suggérer un baby-foot géant. La musique rock est plus puissante que tout à l’heure les célèbres trompettes de Maurice Jarre faisant office des trois coups.

Arrive un moment de pure beauté, celui dont je me souviendrai. Chacun chante, avec plus ou moins de justesse, mais c’est ce qui est beau, Nous sommes finalement arrivés ici pour toujours, oh de retour, de retour. La scène se prolonge, s’entend en écho, devient rengaine mais si jolie … et l’émotion se diffuse. 
Nous sommes sortis à 1 h 30 du matin, rincés et transis. Les comédiens ont voulu jouer quoiqu’il en coûte. Un tiers du public n’a pas tenu jusqu’au bout et a fui au fur et à mesure, profitant des moments où les éclairages diminuaient. Cette Cerisaie métaphore de l’obstination ? Figure évidente d’un déclin ? A voir ( peut-être) chez soi en captation en espérant que l’œil cinématographique du monteur fera un miracle et magnifiera un dispositif scénique qui n’a rien de magique.
La Cerisaie sera diffusée en direct sur France 5 le 9 juillet à 22h15. Tiago Rodriguez aura sans doute encore modifié quelques scènes. J’étais assise ce soir à côté de quelqu’un qui m’a dit : Ouf c’était mieux qu’hier, il y a moins de longueurs mais pourquoi avoir éteint les lustres ? L’avantage de la télévision sera sans doute aussi que la voix d’Isabelle Huppert sera plus nettement compréhensible, ce qui est tout de même essentiel pour les spectateurs francophiles qui ne connaissent pas le texte. Les autres peuvent toujours suivre le surtitrage en langue anglaise.

A signaler qu’en première partie de soirée, sera diffusé le nouveau spectacle d'Elodie Menant "Je ne cours pas je vole" qui est joué au Théâtre du Roi René et que je verrai dans quelques jours. Il faut saluer cette réconciliation symbolique entre le in et le off, réunis au cours d’une même soirée. Je précise, pour ceux qui ne feraient pas le rapprochement, qu’Elodie Menant a été couronnée aux derniers Molières, ceux de 2020, pour Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ? Je l’avais vu en 2018 et lui avait prédit ce succès, ainsi qu’au co-auteur du spectacle, Eric Bu (qui a écrit depuis l’exceptionnel Lorsque Françoise parait, qui se joue le matin au Théâtre du Balcon).

Je pense que les comédiens ont eu du mérite. Mais était-ce nécessaire ? Huppert aurait-elle dû choisir le festival de Cannes ?

Il est imaginable aussi que cette Cerisaie se sera bonifiée lorsqu’elle sera jouée à l’Odéon. Le metteur en scène va se ressaisir et apporter de nouvelles modifications, c’est évident, il m’a semblé, pendant sa conférence de presse, être un homme d’écoute. Mais il me restera toujours cette nostalgie de la Cour d’honneur du monde d’avant (ma première venue au festival remonte à 1981 …), même si j(étais impatiente qu’un monde d’après advienne,  mais meilleur, sinon non.

A 1 h 20 du matin mon téléphone affichait les conditions d’accès au spectacle avec l’ensemble du protocole sanitaire qu’on me demandait d’anticiper. Trop tard, je partais, aussi vite que le sol glissant le permettait, le coeur plein de doutes.
La Cerisaie d’Anton Tchekhov 
Mise en scène de Tiago Rodrigues assisté Ilyas Mettioui
Avec Isabelle Huppert, Isabel Abreu, Tom Adjibi, Nadim Ahmed, Suzanne Aubert, Marcel Bozonnet, Océane Cairaty, Alex Descas, Adama Diop, David Geselson, Grégoire Monsaingeon, Alison Valence 
Et Manuela Azevedo, Hélder Gonçalves (musiciens)
Traduction d’André Markowicz et de Françoise Morvan
Traduction en anglais pour le surtitrage – Panthéa
Collaboration artistique – Magda Bizarro
Scénographie de Fernando Ribeiro
Lumière de Nuno Meira
Costumes de José António Tenente
Maquillage, coiffure – Sylvie Cailler, Jocelyne Milazzo
Musique d’Hélder Goncalves (composition), Tiago Rodrigues (paroles)
Son de Pedro Costa
Cour d’Honneur du Palais des Papes - 84000 Avignon
Les 5, 6, 8, 9, 10 11, 12, 14, 15, 16, 17 juillet à 22h
(Outre les 2h 30 du spectacle, prévoir d’arriver 30 minutes avant le début et compter en plus 45 minutes de contrôles sanitaires et sécuritaires)
En tournée :
7 janvier au 20 févier 2022 Théâtre de l'Odéon-Théâtre de l'Europe
3 au 5 juin 2022 Comédie de Clermont-Ferrand
3 au 14 septembre 2022 Théâtre National Populaire de Villeurbanne
23 au 25 septembre 2022 La Coursive de La Rochelle

mardi 6 juillet 2021

Notre dernier voyage par Jean-Philippe Renaud au Transversal au Festival d’Avignon 2021

Hier, à 17 heures, avait lieu au Transversal une série d’avant-premières parmi lesquelles j’ai pu voir l’hommage à Bernard Giraudeau, comédien, écrivain, explorateur qu’interprète Jean-Philippe Renaud.

Intitulé Notre dernier voyage, le spectacle est construit d’après les romans Les dames de nage et Cher amour, enrichis de textes de Laure Renaud.

Bernard Giraudeau est décédé le 17 juillet 2010, et le spectacle a été créé dans ce même théâtre en 2020, pour le 10e anniversaire de la mort du comédien, mais il n'a pas été joué, et a été reporté à 2021. On peut donc parler de création, car il est joué cette année pour la première fois au Festival Off. Il y a uniquement eu quelques dates confidentielles en octobre pendant la semaine d'art au Transversal.

Le spectateur est invité à suivre l’acteur dans ses explorations géographiques là où le soleil se lève pour des hommes qui ont le même souci de vivre que lui. La mise en scène de Marc Tourneboeuf navigue entre l’hôpital, où le comédien doit régulièrement revenir et les continents qu’il continue de sillonner.

Il met l’accent sur la manière dont la maladie a exacerbé le désir d’écrire et de voyager différemment, le plus humainement possible, en s’appuyant sur un ultime amour, celui que Bernard Giraudeau partagera avec celle qui, pudiquement, n’est désigné que par la première lettre de son nom.
Jean-Philippe Renaud est complètement au service de ce travail de mémoire, jusqu’à la dernière très belle image qui libère l’âme du grand aventurier.

Cet article est un extrait de la publication intitulée « Avant-premières au festival Off d’Avignon vues le 6 juillet 2021 ».

Ce monde peut-il changer un jour de Lucas Andrieu en avant-première au Festival d’Avignon 2021 au Théâtre Notre Dame

 Ce monde peut-il changer un jour ? Telle est la question que Lucas Andrieu posera au public à 17 heures, au Théâtre Notre Dame.

Je l’ai vu aujourd’hui en profitant d’une avant-première. Ce jeune auteur a mis à profit les périodes de confinement pour explorer sa propre histoire familiale et les racines italiennes dont la part d’ombre lui avait été masquée sous une joie de vivre tournée vers l’avenir.

Il entraine dans cette nouvelle aventure Sandra Duca, comédienne et danseuse, qui surprend par sa capacité à faire revivre autant de personnages dans un décor ultra sobre.

C’est un spectacle auquel il faut aller en famille. Il rassurera les adolescents déroutés par une société du paradoxe permanent : on n’échoue pas, on apprend, nous dit l’auteur.

Après L’étrange affaire Emilie Artois, Lucas Andrieu confirme un talent prometteur de futures autres succès dans les années à venir.

Cet article est un extrait de la publication intitulée « Avant-premières au festival Off d’Avignon vues le 6 juillet 2021 ».

Jubiler de Denis Lachaud en avant-première au Festival d’Avignon le 6 juillet 2021 à La Luna

J’enchaine avec l’avant-première de Jubiler, à 13 h 45 à l‘Artéphile.

La pièce est le résultat d’une commande de Benoit Giros à Denis Lachaud.

Il joue avec Judith Rémy une partition riche d’émotions, mise en scène par Pierre Notte et résolument contemporaine.

Ce conte moderne démarre sur une application de rencontres et s’achève comme une tragédie grecque. 

Entre temps l’histoire d’amour se déroulera en empruntant tous les chemins possibles de la vie réelle. Émotions garanties.

Attention à la programmation, uniquement les jours pairs car l’Artéphile alterne deux programmations.

Cet article est un extrait de la publication intitulée « Avant-premières au festival Off d’Avignon vues le 6 juillet 2021 ».

Aussi audacieuses que leurs désirs, en avant-première au Festival d’Avignon le 6 juillet 2021

Avignon est une course de fond qui, pour cette édition, ne semble avoir réellement démarré qu’il y a trois mois. Du coup la précipitation affole des artistes qui ne se sentent pas prêts, malgré leur désir, à affronter l’œil d’un public dont ils sont tellement en manque que la crainte de décevoir devient palpable.

Beaucoup ont les nerfs à cran et se refusent à « jouer le jeu» des avant-premières auxquelles, traditionnellement, on invitait les « copains », assemblée bienveillante et encourageante dans une sorte de fonction de chauffeuse de festival.

Quand on a un planning chargé, cette pratique permet aussi de pouvoir chroniquer quelques spectacles sans patienter jusqu’à l’ouverture officielle et guider le choix des festivaliers en manque d’orientation face à un millier de propositions.

Quelques avant-premières ont malgré tout eu lieu, assez confidentielles, et je salue la confiance des compagnies qui ont accepté ce saut dans le vide avec leurs créations.

En premier lieu, à 9 h 50, à La Luna, avec Aussi audacieuses que leurs désirs, à partir de nouvelles de Tchekhov. Ce choix est excellent, et pas seulement parce que cet auteur est programmé dans la Cour d’honneur. Tchekhov préfigure le théâtre dit boulevardier et son potentiel comique est injustement sous-exploité.

J’ai beaucoup aimé le travail de Frédéric Jacquot (et de Gabriel Arout avec qui il a fait les adaptations) pour faire jouer pleinement, mais finement, les nuances suggérées par le dramaturge russe. le résultat est intelligent et drôle. Son choix convient tout à fait à l’horaire matinal du spectacle pour mettre le public de bonne humeur pour la journée. Je ne sais pas laquelle des trois nouvelles j’ai préféré. La marchandise vivante, Chronologie et Le pigeon se succèdent dans un crescendo témoignant de l’ascendant grandissant de la femme sur « ses » hommes, dans de magnifiques costumes conçus pour suggérer une atmosphère russe.
Lina Veyrenc est une délicieuse amoureuse ayant réponse à tout. Elle fait chavirer tous les cœurs et orchestre les retournements de situation à son avantage avec une naïveté qui n’est qu’apparente. Ses partenaires de jeu, Nicolas Georges comme Frédéric Jacquot en perdent la tête. Comme il est bon que, pour une fois, une femme ait le beau rôle ! 

La photo des saluts est de Julien Jacquot que je remercie.
Cet article est un extrait de la publication intitulée « Avant-premières au festival Off d’Avignon vues le 6 juillet 2021 »

Avant-premières au festival Off d’Avignon vues le 6 juillet 2021

 Avignon est une course de fond qui, pour cette édition, ne semble avoir réellement démarré qu’il y a trois mois. Du coup la précipitation affole des artistes qui ne se sentent pas prêts, malgré leur désir, à affronter l’œil d’un public dont ils sont tellement en manque que la crainte de décevoir devient palpable.

Beaucoup ont les nerfs à cran et se refusent à « jouer le jeu» des avant-premières auxquelles, traditionnellement, on invitait les « copains », assemblée bienveillante et encourageante dans une sorte de fonction de chauffeuse de festival.

Quand on a un planning chargé, cette pratique permet aussi de pouvoir chroniquer quelques spectacles sans patienter jusqu’à l’ouverture officielle et guider le choix des festivaliers en manque d’orientation face à un millier de propositions.

Quelques avant-premières ont malgré tout eu lieu, assez confidentielles, et je salue la confiance des compagnies qui ont accepté ce saut dans le vide avec leurs créations.

En premier lieu, à 9 h 50, à La Luna, avec Aussi audacieuses que leurs désirs, à partir de nouvelles de Tchekhov. Ce choix est excellent, et pas seulement parce que cet auteur est programmé dans la Cour d’honneur. Tchekhov préfigure le théâtre dit boulevardier et son potentiel comique est injustement sous-exploité.

J’ai beaucoup aimé le travail de Frédéric Jacquot (et de Gabriel Arout avec qui il a fait les adaptations) pour faire jouer pleinement, mais finement, les nuances suggérées par le dramaturge russe. le résultat est intelligent et drôle. Son choix convient tout à fait à l’horaire matinal du spectacle pour mettre le public de bonne humeur pour la journée. Je ne sais pas laquelle des trois nouvelles j’ai préféré. La marchandise vivante, Chronologie et Le pigeon se succèdent dans un crescendo témoignant de l’ascendant grandissant de la femme sur « ses » hommes, dans de magnifiques costumes conçus pour suggérer une atmosphère russe.

Lina Veyrenc est une délicieuse amoureuse ayant réponse à tout. Elle fait chavirer tous les cœurs et orchestre les retournements de situation à son avantage avec une naïveté qui n’est qu’apparente. Ses partenaires de jeu, Nicolas Georges comme Frédéric Jacquot en perdent la tête. Comme il est bon que, pour une fois, une femme ait le beau rôle ! 
A 13 h 45 je découvre Jubiler à l‘Artéphile. La pièce est le résultat d’une commande de Benoit Giros à Denis Lachaud. Il joue avec Judith Rémy une partition riche d’émotions, mise en scène par Pierre Notte et résolument contemporaine. Ce conte moderne démarre sur une application de rencontres et s’achève comme une tragédie grecque. Entre temps l’histoire d’amour se déroulera en empruntant tous les chemins possibles de la vie réelle. Émotions garanties mais attention à la programmation, uniquement les jours pairs.
Ce monde peut-il changer un jour ? Telle est la question que Lucas Andrieu pose au public à 17 heures, au Théâtre Notre Dame. Ce jeune auteur a mis à profit les périodes de confinement pour explorer sa propre histoire familiale et les racines italiennes dont la part d’ombre lui avait été masquée sous une joie de vivre tournée vers l’avenir.

Il entraine dans cette nouvelle aventure Sandra Duca, comédienne et danseuse, qui surprend par sa capacité à faire revivre autant de personnages dans un décor ultra sobre. C’est un spectacle auquel il faut aller en famille. Il rassurera les adolescents déroutés par une société du paradoxe permanent : on n’échoue pas, on apprend, nous dit l’auteur.

Après L’étrange affaire Emilie Artois, Lucas Andrieu confirme un talent prometteur de futures autres succès dans les années à venir.

 Enfin, hier, à ce même horaire de 17 heures, mais au Transversal Jean-Philippe Renaud interprète un hommage à Bernard Giraudeau, comédien, écrivain, explorateur. Intitulé Notre dernier voyage, le spectacle est construit d’après les romans Les dames de nage et Cher amour, enrichis de textes de Laure Renaud.

Bernard Giraudeau est décédé le 17 juillet 2010, et le spectacle a été créé au Transversal en 2020, pour le 10e anniversaire de la mort du comédien, mais il n'a pas été joué, et a été reporté à 2021. On peut donc parler de création, car il est joué cette année pour la première fois au Festival. Il y a uniquement eu quelques dates confidentielles en octobre pendant la semaine d'art au Transversal.

Le spectateur est invité à suivre l’acteur dans ses explorations géographiques là où le soleil se lève pour des hommes qui ont le même souci de vivre que lui. La mise en scène de Marc Tourneboeuf navigue entre l’hôpital, où le comédien doit régulièrement revenir et les continents qu’il continue de sillonner.

Il met l’accent sur la manière dont la maladie a exacerbé le désir d’écrire et de voyager différemment, le plus humainement possible, en s’appuyant sur un ultime amour, celui que Bernard Giraudeau partagera avec celle qui, pudiquement, n’est désigné que par la première lettre de son nom.
Jean-Philippe Renaud est complètement au service de ce travail de mémoire, jusqu’à la dernière très belle image qui libère l’âme du grand aventurier.

Toutes les photos sont © À bride abattue, à l’exception de la première, des saluts du Tchekhov qui est de Julien Jacquot.

lundi 5 juillet 2021

Mister Tambourine Man d'Eugène Durif, Mise en scène Karelle Prugnaud

J’ai connu Karelle Prugnaud en 2018 comme metteuse en scène, de Léonie et Noémie au festival d’Avignon.

Je l’ai revue comme comédienne l’année dernière au ParisOFFestival dans Le cas Julia J. Je la découvre performeuse ce matin pour la conférence de presse de présentation de Mister Tambourine Man, créé à Brive il y’a quelques mois.

Voyant deux personnes (inconnues d’elle) nues en exhibition entre la fontaine et l’estrade elle a aussitôt eu le bon réflexe pour recentrer les regards du public en les concurrençant sur le même terrain. Elle a présenté son spectacle dont la première officielle aura lieu demain et elle a captivé tout le monde par son sérieux et sa décontraction. Elle a été chaleureusement applaudie par un parterre qui a cru à un happening préparé d’avance. Pas du tout m’a-t-elle dit.

 De sa conception à sa réalisation NTM, puisque tel pourrait être son nom de code, est un spectacle totalement hors normes qui tient autant du théâtre que du cirque et qui est le fait d’un quatuor étonnant et détonant, composé d’Eugène Durif, Karelle Pruniaux, Nikolaus Holz et Denis Lavant et il est plus que probable que même si chacun a sa place ils ont fait œuvre de dialogue dans un perpétuel feu d’artifices de propositions.

Eugène Durif a écrit un texte très poétique, sans doute difficile à apprendre à s’approprier. Son objectif résume assez bien ce qui se passe chaque soir : Faire danser le réel de guingois, légèrement de travers et en le remettant, par le fait sur ses pieds, pour qu’il puisse mieux encore s’effondrer…

Il raconte une rencontre entre deux hommes qui voudraient pouvoir changer de rôles et qui sont l’un et l’autre des rescapés d’une catastrophe très ancienne, catastrophe de l’enfance à laquelle ils ont réagi de façons différentes (l’un dans un périple incessant, l’autre en demeurant dans une immobilité routinière).

J’ai vu Mister Tambourine Man le soir de la générale, au collège Anselme Mathieu, sous le plafond d’un préau aux allures d’années 50-60, aux hublots colorés. Sans être en vrai plein air on a le sentiment qu’un souffle de fraîcheur se fait sentir. L’endroit s’accorde tout à fait à bar aurait pu être là depuis des années. On est à Hamelin, quelque part à flanc de montagnes puisqu’on entend des bruits de cloches de vaches et que des trophées de cervidés sont accrochés.  Karelle veille, masquée .
Tout y est dans le moindre détail, avec une vraie pompe à bières, des casiers à bouteilles, quelques tables de bistrots, un panneau publicitaire offert par Orangina (quand il n’y aura plus de souci avec le Covid on associera même les fanfares locales) avec en plus un brin de fantaisie : des couronnes de galettes des rois, et cette drôle de forme qui s’agite sous une couverture devant le piano à bascule qui ne va plus tarder à se déglinguer. En attendant il joue, pour de vrai,… et bien.
Surgit Dan (Denis Lavant) à grands coups de tambour, faisant un bruit de crotale en se déplaçant, hurlant sur l’hymne de la Légion étrangère Tiens voilà de l’humain ! (Et non du boudin). Il exprime la colère de quelqu’un qui a envie de tout envoyer balader, qui voudrait des mots pour les gueuler et qui est là à bégayer les borborygmes de la colère, tout ce qu’il voudrait dire d’un trait et qui ferait trop mal :
Quand j’arrive parmi vous, vous attendez tous de moi, comme si j’étais cet être bienfaisant qui va vous sauver de tout ce dans quoi vous vous débattez. Vous me suppliez de vous débarrasser de cette calamité vous feriez n’importe quoi à ce moment-là.
Je suis plein de colère parce que à chaque fois, à chaque ville, j’arrive et je veux croire bêtement que vous n’allez pas me berner ! Et moi, à chaque fois, je me laisse avoir !
Moi l’homme au manteau noir ! Moi ! Le musicien des enfers ! Je n’en peux plus d’être ce prophète du malheur, toujours en colère… Et j’accepte encore et toujours parce que je suis peut-être un monstre, mais au moins je suis un monstre qui oublie le mal qu’on lui fait. Puis il ajoute comme s’il renonçait à sa colère : Il fait grand soif ! Un verre ce ne serait pas de refus ! Et paraphrasant Richard III de Shakespeare Mon kingdom for a glass !
Celui qui va le servir, ou du moins tenter, un tout petit ou bien très grand verre mais avec un peu d’eau, c‘est Niko (Nikolaus Holz) le musicien-garçon de café, obsessionnel du parcours parfait. Évidemment à la recherche de l’équilibre parfait. Mais ça tombe. Sans surprise pour moi qui ai déjà vu plusieurs de ses spectacles. Il est le spécialiste de ce type de prouesse.

Les catastrophes suivent les catastrophes. Les chaises valsent. Le garçon de café philosophe, cherchant un sourire juste, pas juste un sourire. Mais n’ayant aucune honte à d’abord repousser l’étranger : Ici on n’aime pas les gens d’ailleurs. Dan mime l’effroi, sautant sur le bar ou dans les bras d’une spectatrice.
Ils font bien la paire, tous deux comédiens, clowns, acrobates et musiciens. Denis est un souffleur de génie, tirant des sons des objets les plus incongrus qui semblent jusque là inertes, virtuose de flûtes en coquilles d’escargots de Bourgogne. Nikolaus est habile au piano. Le premier est une sorte de joueur de flûte de Hamelin. Le second a quelque chose à voir avec l’attrapeur de rats (poème de Goethe musique de Hugo Wolf) ou le roi des aulnes ( poème de Goethe mis en musique par Schubert) qui sont deux des morceaux qu’il interprète.

Tout au long du spectacle ils vont rivaliser d’inventions pour remporter la compétition du plus musicien, du plus drôle, du plus burlesque, du plus poétique, du plus audacieux… en toute complicité puisque ce sont au final deux amis et que les deux personnages échangent de manière burlesque, sa propre vie avec celle de l’autre. 

Ils s’invectivent. L’étranger aurait apporté un virus. Le serveur se souvient de la terre couverte de rats. Dan réplique qu’il n’y a qu’à faire venir des chats. L’un comme l’autre se lance dans un numéro d’équilibre avec un plateau de pommes rouges, comme celles des contes de fées.
 
Ils deviennent complice d’un feu d’artifices surprenant avant le total dérapage et l’envahissement du plateau par un chat démesuré alors que retentit le Duo des chats de Rossini.
Le conseil est de quitter l’enfance et d’apprendre à mentir, de remplacer l’ogre par le dictateur. Dan multiplie les acrobaties et se saisit d’un fusil.
Niko annonce la fermeture, au motif que c’est une maison respectable. Le spectacle s’achève dans un écroulement réglé comme sur du papier à musique car on le sait bien, l’accidentel est un travail de précision.
Denis Lavant est un grand marcheur et sa résistance est immense. Il a joué en Avignon dans le In comme dans le Off, dans et hors les murs. C’est un habitué de l’itinérance. Peu lui importe le cadre pourvu de jouer. Lui qui a fait du théâtre de rue à ses débuts a toujours été fasciné par la figure du clown, le cirque et les arts forains. C’est un saltimbanque dans l'âme. Il incarne avec naturel ce joueur de flûte et éternel Diogene insatisfait. 

Si Nikolaus est jongleur et clown il a énormément travaillé sur des scènes de théâtre. Il élève un couple de rats blancs, Pomme et Eva, qui sont des complices sensibles et affectueux. Les itinéraires des deux artistes ne pouvaient que se rejoindre. Mister Tambourine Man en est la démonstration et malgré l’épuisement la joie se lisait sur leurs visages.
Mister Tambourine Man d'Eugène Durif
Mise en scène Karelle Prugnaud
Collaboration artistique : Nikolaus Holz
Avec : Nikolaus Holz et Denis Lavant
Lumière / Régie générale : Emmanuel Pestre
Scénographie, constructions : Emmanuel Pestre, Eric Benoit 
Costumes : Antonin Boyot-Gellibert
Création sonore : Guillaume Mika
Conseiller musical : Pierre-Jules Billon
Spectacle itinérant du Festival d’Avignon du 6 au 24 juillet
Spectacle vu le 5 juillet au Collège Anselme Mathieu

 Depuis cinq ans, cet établissement (Réseau d'éducation prioritaire +) et le Festival d'Avignon font le pari de l'art et de la culture pour les élèves du quartier La Rocade. Leur engagement mutuel se traduit par une convention de jumelage signée en février 2014, autour de plusieurs axes : sensibilisation artistique et approche de la pratique de spectateur, découverte des métiers du spectacle, développement d'un esprit critique grâce à la réalisation de web-reportages pour la web-TV du Festival d'Avignon.

Jusqu'à aujourd'hui, ce sont plus de 1000 élèves, dont 100 élèves en SEGPA, qui ont assisté à des spectacles du Festival d'Avignon, spectacles itinérants, spectacles pour le jeune public ou spectacles de la programmation dans des lieux emblématiques du Festival. Depuis 2017, le collège récemment rénové accueille le spectacle itinérant.

Premier amour au Théâtre des Halles d’Avignon avec Jean-Quentin Châtelain

Premier amour est une nouvelle, écrite en français par Samuel Beckett, en 1945, mais publiée seulement en 1970. Elle présente déjà toutes les subtilités de son style, un mélange de second degré, d’absurde et de tendresse, d’angoisse de vivre aussi. 

Annoncé comme une création en Avignon, au Théâtre des Halles, il a été présenté sous chapiteau à Vidy-Lausanne en novembre 1999. C’est dire combien ce texte habite le comédien et son metteur en scène depuis plus d’une décennie.

Jean-Quentin Châtelain et Jean-Michel Meyer se sont pliés dès la création aux exigences de sobriété imposées par Jérôme Lindon, alors directeur des Editions de Minuit, et exécuteur testamentaire de Beckett, et les respectent à la lettre : pas de décor, pas de musique, pas de gesticulation.

Et pourtant, le cadre de la Chapelle du théâtre est un décor idéal, qui s’accorde avec le thème de la confession. La chaise de bureau, aujourd’hui vintage, et follement à la mode, deviendra instrument de musique au début et à la fin. Un vieux chapeau est autant un élément vestimentaire qu’un accessoire pour masquer discrètement une pulsion.

Si cette sobriété s’impose avec propos durant les deux tiers du spectacle (encore que ce mot soit presque excessif puisque cette nouvelle était plutôt destiné à être lue ; il fallut négocier pour qu’elle soit dite) l’atmosphère devient pesante, exigeant du spectateur un effort d’attention qui ne connaît aucun répit pendant 1h30.

Au tout début, l’œil est aveuglé par un noir absolu. L’oreille est titillée par une musique étrange, harmonique, dont je préfère vous taire l’origine. Je ne veux pas rompre le charme. Car c’est bien de cela qu’il est question. De l’attraction qu’un homme sobrement vêtu de noir, coiffé du chapeau que son père lui a transmis, ressent pour une femme tout autant que pour la langue française.

Ce qui surprend, c’est qu’on a le sentiment d’être face à un homme très âgé qui confesserait un épisode de sa jeunesse. C’est partiellement exact car lorsque Beckett a écrit ce texte il n’avait que 39 ans.

Samuel Beckett (1906–1989) est un romancier, poète et dramaturge irlandais originaire d’une famille bourgeoise protestante. On lui décernera le prix Nobel de littérature qu’il n’ira pas chercher. Son nom est attaché au théâtre de l’absurde et sa pièce la plus emblématique est En attendant Godot.

Ici c’est Loulou (comme il convient de prononcer son nom) que Samuel guette et redoute à la fois, comme s’il y avait un énorme risque à se laisser approcher par cette femme. Il renverse le mythe de Jack en faisant du spectateur le confident de ses souvenirs, réels ou fantasmés, qu’importe, on y croit.

C’est l’art de Jean-Quentin châtelain, qui est une des plus imposantes figures du théâtre romand. Et puis aussi la manière. Cet homme pour qui le texte est un sentier sur lequel on s’engage comme si on marchait dans les traces de quelqu’un nous entraine dans l’univers beckettien. Sa silhouette et sa voix évoquent aussi Léonard Cohen. Nous devenons Suzanne captivée par le questionnement, parfois très drôle, à propos de son père, désormais mort et enterré, et les conséquences en chaîne que subit le personnage précautionneux d’avoir déjà prévu son épitaphe : « Ci-gît qui y échappa tant / Qu’il n’en échappe que maintenant ».

On partage ses mouvements de balance entre attraction et rejet à l’égard de la femme en même temps que se déploie un langage extrêmement travaillé. On le devine solitaire, à tendance paranoïaque ou du moins agoraphobe : Le tort qu’on a c’est d’adresser la parole aux gens.

Il provoque le mouvement inverse chez le spectateur, prêt au contraire, à tout entendre, depuis son inclinaison pour des panais au goût de violette jusqu’à sa détresse à ressentir un amour qui ne se commande pas.
Premier Amour de Samuel Beckett, 
Mise en scène Jean-Michel Meyer 
Avec Jean-Quentin Châtelain
Festival d’Avignon OFF 2021
Du 7 au 30 juillet 2021 à 11h, relâches les mardis 13, 20 et 27 juillet. 
Théâtre des Halles – Scènes d’Avignon – Salle Chapelle –
7 rue du Roi René - 84000 Avignon
Tout public à partir de 15 ans

Mademoiselle Julie d’August Strindberg, mise en scène Christophe Lidon

 Mademoiselle Julie, d’August Strindberg, dans la mise en scène de Christophe Lidon est la première pièce que j’ai vue en Avignon pour le festival. C’est une vraie création et elle va être très appréciée, je n’avais aucun doute en sortant de la générale (une représentation sans véritable public, mais tout à fait finalisée).

Le metteur en scène a réuni de fidèles compagnons de route, comédiens, vidéaste, costumière, adaptateur scénique … avec qui il a l’habitude de travailler. On sent une cohésion d’équipe. Il a dirigé à de multiples reprises Sarah Biasini (Mademoiselle Julie) et Yanis Baraban (Jean).

Ils se livrent tous les deux à un jeu de séduction captivant dont on ne perd pas une réplique alors qu’on en connaît l’issue. Mais on y croit malgré tout. C’est la magie d’une interprétation maîtrisée. Le risque était de glisser dans unsur-jeu mais pas du tout.

Deborah Grall (Christine) est elle aussi absolument parfaite dans un rôle difficile, d’une part parce qu’elle a moins de scènes et peu de texte, d’autre part parce qu’interpréter une femme dépitée et jalouse, mais qui reste toujours dans la retenue, est un exercice d’équilibriste. Elle le maitrise parfaitement, jusqu’au moindre haussement de sourcil.

Ses deux partenaires s’entredévorent avec hystérie et désespoir, se laissant emporter par la folie d’une nuit de Saint-Jean, celle du solstice d’été, la plus courte de l’année, mais la plus dangereuse. Si chez Shakespeare les jeux amoureux trouvent une issue heureuse avec le concours des fées, le songe devient cauchemar chez Strindberg. Les échanges sont tragiques et les trolls qui « étaient de sortie cette nuit » ont bel et bien tiré le drap de dessous les pieds des héros pour les faire succomber.

Le spectacle commence avec un mapping de Leonard suggérant un bal. Les silhouettes tourbillonnent, se frôlent et poursuivent leur chorégraphie qu’on croirait réglée sur les mouvements d’un manège. Cette première scène qui se teinte brutalement d’un rouge incendiaire est une sorte d’introduction visuelle et musicale qui est peut-être un peu longue mais elle confère à installer le spectateur dans l’ambiance.

Julie séduit le valet de son père. Caprice, amour véritable, défi à l’autorité, aux contraintes sociales (nous sommes entre de 1888 à 1938 mais cela resterait plausible encore aujourd’hui) et à celles liées à son sexe ? C’est tout cela qui se joue chez l’une et chez l’autre. Ce n’est peut-être pas celle qui manipule qui est la plus à blâmer. Christophe Lidon le pointé dans sa note d’intention : Julie est tiraillée entre les deux éducations qu’elle a reçues : sa mère féministe, issue du peuple, lui a proposé toutes les armes d’une éducation masculine, alors que son père l’enferme dans le carcan d’une éducation féminine bourgeoise.


Mise en scène comme jeu des acteurs troublent la perception du spectateur qui, tel un juge impuissant, assiste à la reconstitution de la scène de crime dont il a la prémonition dès les premières secondes. Et qui en sortant hésite à condamner le coupable.

Démarrer le festival off 2021 par cette pièce est de bonne augure.

Mademoiselle Julie d’August Strindberg
Mise en scène : Christophe Lidon
Avec Yanis Baraban, Sarah Biasini et Deborah Grall
Du 7 au 30 juillet 2021 à 16h30 (Relâches les mardis 13, 20 et 27 juillet 2021)
Festival d’Avignon OFF 2021 au Théâtre des Halles – Scène d’Avignon 
Rue du Roi René - 84000 Avignon

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