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Comme promis les 70 articles des spectacles vus aux festivals d'Avignon In, Off et If ont été publiés (mois de juillet). Ont suivies les critiques de la rentrée littéraire (mois d'août). Le rythme de publication a repris un rythme normal à partir de septembre avec l'alternance culturelle/culinaire habituelle.

mercredi 7 juillet 2021

La Cerisaie d’Anton Tchekhov mise en scène par Tiago Rodriguez dans la Cour d’honneur du Palais des papes

 J’aurais préféré que cette représentation du mardi 6 juillet soit annulée.
Non pas que je regrette d’avoir été mouillée jusqu’aux os pour avoir osé braver les intempéries. Mais parce que j’aurais évité une déception monumentale alors que j’aime beaucoup cette Cerisaie de Tchekhov. Je garde en mémoire  tant de belles images en tête de la mise en scène de Nicolas Liautard et Magali Nadaud que j’ai vue en mars 2019 … que je ne soupçonnais pas que je puisse être déçue par cette pièce que je connais bien.

Le matin même Olivier Py avait clamé sa joie de savoir que Tiago Rodriguez lui succèderait à la tête du festival. J’aurais parié ma chemise que je quitterais la cour d’honneur enthousiaste et j’ai enduré la pluie avec patience.

Elle tombait, fine ou drue, selon les instants, sur une queue qui descendait jusque l’hôtel de ville d’Avignon. Personne n’osait s’en extraire pour aller aux nouvelles. Les parapluies des plus chanceux s’égouttaient sur les épaules des imprévoyants, éternels optimistes rêvant d’un festival bravant tous les soucis.

Après une heure trente d’attente sans la moindre information de ce qui allait advenir, une jeune fille, pantalon noir, tee-shirt rouge, apparut dans la nuit pour motiver une partie de la foule à presser le pas vers une entrée supplémentaire qui venait d’être ouverte sans pouvoir affirmer que le spectacle aurait lieu. Certains partirent, dépités et inquiets à la perspective d’une attente indéterminée.

Vingt minutes plus tard, un personnel quasi débordé peinait à vérifier les preuves de passe sanitaire que beaucoup brandissaient en version papier, détrempée par l’eau du ciel. Il fallait ensuite ouvrir les sacs, soumettre son corps au détecteur de métaux, pour être de nouveau regroupés, cette fois devant la grande porte d’accès supérieur, ouverte mais infranchissable, et attendre encore, dans une sorte d’anxiété contagieuse.

A 22 h 35 une autre jeune fille, s’excusant de ne pas avoir de micro, retira son masque pour hurler du plus fort qu’elle le pouvait : Les comédiens ont décidé de jouer. Vous allez entrer. De fait, la queue s’ébranla et chacun se faufila sous les gradins pour gagner la place numérotée sur son billet (le mien était devenu de la charpie, quasi illisible) en se préservant de l’eau qui en dégoulinait et des nouvelles ondées.
Le dispositif scénique a été refait et c’est une chance. Les sièges sont basculants et les assises ne sont pas gorgées d’eau. Nous découvrons sur la scène une centaine de fauteuils positionnés à un mètre de distance l’un de l’autre (précaution inconsciente consécutive aux règles sanitaires ?) dont j’appris qu’ils étaient les anciens sièges de la cour. Cette récupération, au sens propre (une économie de moyens ?) comme au sens figuré (pour interroger probablement sur la place des spectateurs ?) est une figure de style. Certains sont beiges, d’autres sont rouges, alignés de telle manière qu’ils laissent apparaître  un triangle de couleur dont la pointe est dirigée vers le public.
C’est sur ce siège extrême que prendra place Isabelle Huppert, je veux dire Lioubov Andreevna Ranevskaïa. D’ailleurs depuis quelques jours on parle davantage de l’actrice, que l’on dit à l’origine du projet, que du personnage. Et quand à la toute fin elle jettera un dernier regard sur ces murs, sur ces fenêtres on pensera fugacement que le palais fut sa propriété avant d’être vendu … puisqu’elle n’aura pas réussi à le sauver.
Coté jardin, trois immenses arbres métalliques, des cerisiers peut-être, d’où pendent des lustres dépareillés, symboles des astres anciens, ne ne seront jamais allumés (alors qu’ils étincellent sur les photos du spectacle que vous pouvez voir pour illustrer les articles des magazines).
Dans une grotte, on devine une batterie et une guitare. L’entrée de Lopakhine (formidable Adama Diopest encouragée.

Il y eut quelques instants où comédiens et spectateurs convergèrent sur un chemin ponctué de connivence. Quand Gaev annonce le train a eu deux heures de retard, quel désordre ! un fou rire gagne les gradins, et des applaudissements crépitent. Il faudra attendre les saluts pour que d’autres soient frappés, dans des mains refroidies qui ne se réchauffèrent pas vraiment.

Il y eut bien un petit frémissement pour accueillir la réplique affirmant que le climat est déréglé. Que dirait Tchekhov aujourd’hui ? 
Pour l’heure on suit les aller et venues des uns et des autres sur cet immense plateau où il suffit qu’une chaise tombe malencontreusement pour suggérer un baby-foot géant. La musique rock est plus puissante que tout à l’heure les célèbres trompettes de Maurice Jarre faisant office des trois coups.

Arrive un moment de pure beauté, celui dont je me souviendrai. Chacun chante, avec plus ou moins de justesse, mais c’est ce qui est beau, Nous sommes finalement arrivés ici pour toujours, oh de retour, de retour. La scène se prolonge, s’entend en écho, devient rengaine mais si jolie … et l’émotion se diffuse. 
Nous sommes sortis à 1 h 30 du matin, rincés et transis. Les comédiens ont voulu jouer quoiqu’il en coûte. Un tiers du public n’a pas tenu jusqu’au bout et a fui au fur et à mesure, profitant des moments où les éclairages diminuaient. Cette Cerisaie métaphore de l’obstination ? Figure évidente d’un déclin ? A voir ( peut-être) chez soi en captation en espérant que l’œil cinématographique du monteur fera un miracle et magnifiera un dispositif scénique qui n’a rien de magique.
La Cerisaie sera diffusée en direct sur France 5 le 9 juillet à 22h15. Tiago Rodriguez aura sans doute encore modifié quelques scènes. J’étais assise ce soir à côté de quelqu’un qui m’a dit : Ouf c’était mieux qu’hier, il y a moins de longueurs mais pourquoi avoir éteint les lustres ? L’avantage de la télévision sera sans doute aussi que la voix d’Isabelle Huppert sera plus nettement compréhensible, ce qui est tout de même essentiel pour les spectateurs francophiles qui ne connaissent pas le texte. Les autres peuvent toujours suivre le surtitrage en langue anglaise.

A signaler qu’en première partie de soirée, sera diffusé le nouveau spectacle d'Elodie Menant "Je ne cours pas je vole" qui est joué au Théâtre du Roi René et que je verrai dans quelques jours. Il faut saluer cette réconciliation symbolique entre le in et le off, réunis au cours d’une même soirée. Je précise, pour ceux qui ne feraient pas le rapprochement, qu’Elodie Menant a été couronnée aux derniers Molières, ceux de 2020, pour Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ? Je l’avais vu en 2018 et lui avait prédit ce succès, ainsi qu’au co-auteur du spectacle, Eric Bu (qui a écrit depuis l’exceptionnel Lorsque Françoise parait, qui se joue le matin au Théâtre du Balcon).

Je pense que les comédiens ont eu du mérite. Mais était-ce nécessaire ? Huppert aurait-elle dû choisir le festival de Cannes ?

Il est imaginable aussi que cette Cerisaie se sera bonifiée lorsqu’elle sera jouée à l’Odéon. Le metteur en scène va se ressaisir et apporter de nouvelles modifications, c’est évident, il m’a semblé, pendant sa conférence de presse, être un homme d’écoute. Mais il me restera toujours cette nostalgie de la Cour d’honneur du monde d’avant (ma première venue au festival remonte à 1981 …), même si j(étais impatiente qu’un monde d’après advienne,  mais meilleur, sinon non.

A 1 h 20 du matin mon téléphone affichait les conditions d’accès au spectacle avec l’ensemble du protocole sanitaire qu’on me demandait d’anticiper. Trop tard, je partais, aussi vite que le sol glissant le permettait, le coeur plein de doutes.
La Cerisaie d’Anton Tchekhov 
Mise en scène de Tiago Rodrigues assisté Ilyas Mettioui
Avec Isabelle Huppert, Isabel Abreu, Tom Adjibi, Nadim Ahmed, Suzanne Aubert, Marcel Bozonnet, Océane Cairaty, Alex Descas, Adama Diop, David Geselson, Grégoire Monsaingeon, Alison Valence 
Et Manuela Azevedo, Hélder Gonçalves (musiciens)
Traduction d’André Markowicz et de Françoise Morvan
Traduction en anglais pour le surtitrage – Panthéa
Collaboration artistique – Magda Bizarro
Scénographie de Fernando Ribeiro
Lumière de Nuno Meira
Costumes de José António Tenente
Maquillage, coiffure – Sylvie Cailler, Jocelyne Milazzo
Musique d’Hélder Goncalves (composition), Tiago Rodrigues (paroles)
Son de Pedro Costa
Cour d’Honneur du Palais des Papes - 84000 Avignon
Les 5, 6, 8, 9, 10 11, 12, 14, 15, 16, 17 juillet à 22h
(Outre les 2h 30 du spectacle, prévoir d’arriver 30 minutes avant le début et compter en plus 45 minutes de contrôles sanitaires et sécuritaires)
En tournée :
7 janvier au 20 févier 2022 Théâtre de l'Odéon-Théâtre de l'Europe
3 au 5 juin 2022 Comédie de Clermont-Ferrand
3 au 14 septembre 2022 Théâtre National Populaire de Villeurbanne
23 au 25 septembre 2022 La Coursive de La Rochelle

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