Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

jeudi 7 décembre 2023

L'enfant de verre de Léonore Confino

C’est toujours un plaisir -malgré la distance- d’aller au Théâtre de l’épée de bois dont l’atmosphère si particulière m’évoque systématiquement l’ambiance du Théâtre du Peuple de Bussang. Le dépaysement est immédiat.

Ce soir, c’était la première de L'enfant de verre, une fable poétique autour des silences familiaux. Le spectacle est né d’une amitié entre le metteur en scène Alain Batis et l’autrice Léonore Confino, rejointe par Géraldine Martineau, autrice, metteuse en scène et comédienne pour collaborer à l’écriture et par conséquent enrichir l’aventure.

De Léonore Confino je me souvenais de Ring, vu il y a dix ans. De Géraldine Martineau, sans doute chacune des pièces dans lesquelles elle a joué.

La scénographie situe la pièce dans un bord de mer, bordé d’une falaise rocheuse, cerné d’une succession de sept miroirs sans tain derrière lesquels prennent place sept personnages qui lancent des appels au secours en nous donnant l’illusion de se trouver sous une cloche de verre.

C’est ici que vit la famille Kilvik qui travaille dans le verre depuis des générations  : Liv (15 ans), sa soeur Hella (18 ans), Frederik, le père, la mère, Anja, la grand-mère maternelle… Nino, le mari d'Hella, et un autre être, à la présence énigmatique, l’enfant de verre tandis que plus loin travaille Pio, le souffleur de verre. Bientôt une fête aura lieu sur le sable blanc qui recouvre l’essentiel du plateau.

"Tout ce qui ne se dit pas se répète" écrit le psychanalyste Bruno Clavier, en formulant l’hypothèse qu’on peut être "assiégé" dans son inconscient par ses ancêtres. À ceux qui seraient tentés d’enfouir les traumatismes pour permettre à la génération suivante d’être heureuse, il semble que l’effacement total soit un projet impossible.

Mais alors comment rompre le cycle infernal sans tout détruire ? Car le secret ne se fomente pas sans qu’il ne serve l’intérêt de quelqu’un ou d’une cause.

La parole n’est pas aisée à prendre. Quand bien même elle serait posée, serait-elle entendue ? Il est terrible de se rendre compte que ceux qui sont sensés vous protéger peuvent préférer le silence, parce qu’il leur permet de vivre dignement, en s’épargnant d’être éclaboussés par la douleur de la victime, et en quelque sorte de conserver un écosystème familial et social respirable. Comme si le bruit de la parole était bien plus violent que l’agression perpétrée en secret. On aura pourtant prévenu les protagonistes : attention ! Tout est en verre ici.

Aux cris de détresse succèdent les cris de joie du préparatif du mariage d'Hella. Le spectacle est très visuel et très chorégraphique. Une folle tarantelle se danse sur le sable. Tout irait pour le mieux si la grand-mère n'était pas si fragile, avec son besoin de saisir la moindre main à sa portée, et si la mère, dont on devinait les fragilités, ne craquait pas inopinément, envoyant tout le monde se coucher.

Parallèlement, la jeune soeur s'apprête à dépasser l'âge de 15 ans. Elle va recevoir, c'est le rituel, la mésange de verre que sa soeur ainée a reçue de leur grand-mère. Dans la nuit, allons savoir pourquoi, la jeune fille la sert trop fort, la brise et montre ses paumes en sang.

La grand-mère croit en la solidité des femmes et ne dit pas ce qui pourrait sauver l'enfant. Rien de grave ne serait donc arrivé. Les hommes sont contrastés. Le père s'égare dans l'alcool. Le mari d'Hella semble trop bien sous tous rapports pour être tout à fait honnête.

Frederik, le père, se ressource en pêchant et se noie dans l’alcool ; Nino, le mari d’Hella, bien sous tous rapports, est un gendre un peu trop parfait pour être honnête. Pio, le souffleur de verre, joue un peu un rôle comparable à celui du chasseur dans les contes de Grimm. Mais, chut … j'en ai déjà trop dit. Même si la folie est un secret qui n'en peut plus de se taire.

Il va de soi que puisqu'il s'agit d'une fable la vérité finira par se faire connaitre. Après les dérobades, les faux-semblants, et au fil des flash-backs on nous soufflera ce que nous devons comprendre sous ce lustre qui n'en finit pas de monter et descendre comme la poulie d'un mécanisme infernal.

L’enfant de verre de Léonore Confino, Géraldine Martineau
Mise en scène Alain Batis
Avec Sylvia Amato, Delphine Cogniard, Anthony Davy, Laurent Desponds, Julie Piednoir, Mathieu Saccucci, Blanche Sottou.
Au Théâtre de l'Épée de Bois - Cartoucherie (Salle en pierre) - 75012 Paris
Du 7 au 23 décembre 2023
Les jeudi, vendredi, samedi et dimanche à 21 h, samedi supplémentaire à 16 h 30
Le texte de la pièce a été publiée aux éditions Actes Sud-Papiers.

mercredi 6 décembre 2023

L’effet papillon de Taha Mansour

Taha Mansour fait l’hypothèse que nos choix ne sont pas vraiment libres et imprévisibles, mais plutôt le fruit d'un effet papillon.

J’aurais du mal à prétendre le contraire puisque je ne me suis pas véritablement retrouvée à suivre son spectacle, L’effet papillon, complètement de mon plein gré. Je dois avouer que si ne m’était pas engagée ce soir là à venir voir une représentation qui ne commençait qu’à 21 heures et si je n’avais pas eu deux heures de libre je n’aurais sans doute pas songé à découvrir sa performance.

Deux conditons qui me font d’ailleurs penser par association d’idées à l’excellent prix Goncourt de l’an dernier (Vivre vite de Brigitte Giraud que je suis "seulement" en train de lire).

Quand on dit mentaliste on pense qu’il y a un truc, un complice, tant la performance est, à minima troublante, parfois époustouflante. 

J’avais été bluffée par Viktor Vincent (dont le nouveau spectacle Fantastik se joue en ce moment au Théâtre de la Tour Eiffel). Tahar m’a subjuguée, par son naturel, son empathie (qui d’ailleurs est une qualité essentielle pour exercer son art), l’analyse de ses actions. 
Il appelle sur scène une vingtaine de personnes. Impossible qu’ils soient tous de mèche. Lorsqu’il commence une séance d’hypnose il est stupéfiant. J’ai remarqué une autre femme dans la salle qui s’est brutalement endormie au même moment et faisait exactement les mêmes gestes que la spectatrice assise sur la scène. Il faut le voir pour le croire. Du grand art.

Bref, il aurait été dommage que je ne sois pas dans ce théâtre aujourd’hui car j’ai adoré cette première partie de soirée et je vous recommande d’en faire vous-même l’expérience. On sait bien que les mentalistes ont des trucs mais comme on ne les perçoit pas l’effet de surprise est total, papillon ou pas.

Auteur, metteur en scène, interprète, Taha Mansour est ingénieur de formation (Centrale Paris), et il a toujours eu une âme artistique. Il se produisait sur scène en parallèle de ses études dans des comédies musicales, des concerts, des spectacles d’improvisation et surtout en tant que mentaliste. Cette pluralité artistique et scientifique le pousse à vouloir lier le mentalisme, la science et le théâtre. Aujourd’hui, Taha consulte pour diverses troupes de théâtre, artistes et mentalistes internationaux, et son spectacle est l’un des spectacles les mieux notés et critiqués à Paris. Il en interprète un autre, La Mystérieuse histoire de Thomas Polgarast, qui se joue à 19 heures, le vendredi au Théo Théâtre jusqu’au 26 avril 2024. Et il a aussi une chaîne You tube à laquelle on peut s’abonner.

L’effet papillon de Taha Mansour
Les mercredis et dimanches à 19h.
Relâches les 28 janvier, 14 février et 17 mars
Jusqu’au 31 mars 2024
Au Studio Hébertot - 78 bis boulevard des Batignolles - 75017 Paris

mardi 5 décembre 2023

Thelma de Caroline Bouffault

Il y a une semaine, Caroline Bouffault devenait lauréate de la Mention du public pour son roman Thelma, paru aux éditions Fugue. J’avais beaucoup aimé ce roman qui figurait dans les cinq préférés que -comme 500 autres votants- j’avais transmis au Prix Hors concours, que je suis depuis sa création en 2016 et dont j’apprécie tant qu’il puisse révéler aussi bien (c’est son propos mais il est pleinement atteint) des maisons d’édition qui n’ont pas suffisamment de visibilité et aussi des primo écrivains.

Lire n’est pas qu’une activité intellectuelle disait fort à propos Gaëlle Bohé, la fondatrice du prix. On lit aussi avec son corps et il est important d’apprendre à respirer en même temps pour prétendre savoir lire.

Pour ce qui est du corps, Caroline Bouffault en parle avec beaucoup de finesse. Nous avons eu entre les mains plusieurs ouvrages qui traitent de l’anorexie. Ce qui fait la différence avec le sien, c’est que la maladie n’est pas niée par la jeune fille, pleinement consciente de dysfonctionner mais ne pouvant opposer de résistance efficace à la voix intérieure qui lui impose de maitriser son corps et qui est traitée comme un vrai personnage, prenant le nom de l’Entraineur, avec un E majuscule.

Il est évidemment très bien vu que ce soit précisément dans le sport que Thelma envisage une porte de sortie. D’où cette photo de couverture la montrant dans les starting-blocks. J’ai beaucoup apprécié aussi que l’entourage familial, certes imparfait, et même très imparfait, soit aimant et bienveillant, même s’ils ne sont pas toujours de bons conseils. Il était sans doute important pour l’auteure que cette anorexie ait démarré sans raison apparente, et donc sans offrir le moindre levier pour la résoudre.

Les parents en premier lieu sont persuadés que cette anorexie a forcément une cause. Qui plus est une cause rationnelle et le père va jusqu’à dresser une longue liste d’hypothèses qu’il soumet au psychiatre. L’absence de cause signifierait qu’il n’y aurait sûrement pas de solution. Leur faudrait-il attendre les bras croisés que le pire, ou le meilleur, advienne tout seul ?

Ce sera effectivement à Thelma de déterminer seule quelle voie suivre pour s’en sortir … ou sombrer plus bas. Toute la famille et l’entourage vont jouer un rôle positif ou négatif et c’est ensemble qu’ils gagneront ou perdront la bataille, un peu à l’instar de ces nouveaux jeux de société où tous les participants composent une seule équipe.

Du coup le roman embrasse des thèmes bien plus larges que celui de la santé mentale. Il reste un récit intimiste en nous plaçant régulièrement dans le cerveau de la jeune fille mais il n’occulte pas les états d’âme des autres protagonistes. Des notes d’humour ponctuent un récit qui, parfois, s’accélère comme un roman policier.

Le lecteur est pleinement aux côtés de Thelma, espérant une issue heureuse puisque Ce qu’entreprend Thelma Thelma le réussit. Combative et lucide, fragile et sarcastique, la jeune fille va tenter de s’inventer un chemin parmi des adultes aussi désorientés que leurs cadets.

La trajectoire de la jeune fille s’entrechoque à celle de ses proches, et le roman nous plonge tour à tour dans les aléas de la vie de couple, les soucis scolaires, les amitiés adolescentes, les paradoxes des fratries … et les conflits de loyauté entre les uns et les autres, sans oublier la problématique très contemporaine de la responsabilité des enseignants.

Caroline Bouffault a grandi près de Grenoble et vit actuellement à Paris. Thelma est son premier roman. Elle écrit si bien sur la famille qu’on peut prendre le pari que ce premier sera suivi par plusieurs autres. En tout cas, on a hâte.

Fugue est une maison d’édition indépendante créée il y a tout juste un an par deux éditrices, transfuges de Buchet-Chastel. Gaëlle Belot est éditrice depuis 20 ans et y a dirigé les collections "Musique " et "Les Auteurs de ma vie". Éditrice depuis 15 ans, Sophie Bogaert (ci-contre à côté de l’auteure) a dirigé la collection de littérature "Qui Vive".

Thelma de Caroline Bouffault, aux éditions Fugue, en librairie le 6 janvier 2023

lundi 4 décembre 2023

Voyage au pôle Sud de Luc Jacquet

Après Simple comme Sylvain, je décide de réitérer l’expérience de la projection-surprise. Cette fois ce sera encore plus mystérieux puisque le titre du film n’apparaîtra sur l’écran qu’à la toute fin de la projection.

Bien entendu, je ne peux pas maintenir un suspense comparable dans cette publication et vous allez tout de suite savoir que le réalisateur est Luc Jacquet, qui nous a tant enchanté avec La marche de l’empereur qui a été récompensé de l’Oscar du meilleur documentaire en 2006.

Mais, franchement, je vous incite à cette expérience de l’inconnu, toujours pour un long métrage d’art et essai, en général trois semaines au moins avant sa sortie en salle. Le plaisir de découvrir ce film a été encore plus fort en raison de l’ignorance dans laquelle je me trouvais. Un peu comme lorsque, enfant, on nous mettait les mains sur les yeux en nous conduisant à travers la maison jusqu’à nous révéler le sapin de Noël.

Voilà pourquoi, malgré tout, ma chronique tient compte du fait que je ne savais rien de ce que j’étais venue voir.

J’ai d’abord cru percevoir un grouillement. J’ai cru que cela pouvait être des insectes. Les images s’enchaînaient, en noir et blanc, comme le seront tous les plans, à l’exception d’un moment où le noir deviendra presque bleu.

Je n’aurais jamais pensé qu’il pouvait exister autant de nuances de blanc, de noir et de gris. A tel point qu’il me semble injuste de dire que j’ai vu un film en noir et blanc. Le ciel est encombré de nuages qui emplissent l’espace et s’effilochent. J’imagine que le propos sera à visée écologique, et ce sera bien cela.

Le spectateur assiste à un atterrissage. Un navire glisse sur l’eau dans un plan étonnant, presque angoissant tandis qu’on devine une silhouette humaine. Nous sommes dans une totale absence de repères qui est forte intrigante.

Tu m’as demandé sur le quai, pourquoi je repartais là-bas. J’ai vu dans tes yeux que ma réponse ne t’a pas convaincue. Il faudra voir le film dans son entièreté pour reconstituer a posteriori le dialogue.

On comprend que nous sommes au-delà de la Cordillère des Andes et que nous allons atteindre la terra incognita en empruntant une des quatre portes possibles, celle de l’Amérique du Sud, le pays du vent … que l’on entendra mugir vigoureusement.

Quatre « portes » mènent effectivement à l’Antarctique, que le cinéaste a toutes pratiquées : la Nouvelle-Zélande, l’Australie, l’Afrique du Sud et celle de la Patagonie.

La voix off (dont on ne sait pas encore avec certitude que c’est celle du personnage et que celui-ci est le réalisateur, qui interprète son propre rôle) prévient que c’est la voie qu’il préfère et qu’elle est la porte de l’aventure, une fois qu’on se sera habitué à la lumière, la Terre de Feu, le Cap Horn, le détroit de Magellan sont des endroits mythiques restés sauvages, murmure-t-il, notre voyage est une ligne droite imaginaire qui démarre sous des tours mythiques et sauvages, les Torres del Paine en Patagonie chilienne jusqu’au pôle, « sommet » et but de ce voyage.

Viens, faisons la route ensemble jusqu’au continent Antarctique. Et si on se laisse aller comme l’oiseau, on ressentira presque le vertige. La caméra surprend alors le vol du condor, trois mètres d’envergure, à peine moins qu’un albatros, quand il glisse au-dessus de ta tête, écoute... le murmure de ses ailes... il est inoubliable.

dimanche 3 décembre 2023

La fontaine Stravisky a retrouvé son sourire

Je me souviens encore du choc émotionnel de la découverte de l’œuvre de Jean Tinguely et de Niki de Saint Phalle la première fois que je l’ai vue. Hélas, après quarante ans à avoir craché de l’eau et tournoyé sous toutes les météos, elle avait grandement besoin d’une rénovation complète.

C’est chose faite. La Fontaine Stravinsky a retrouvé ses couleurs d’origine, de jour comme de nuit.
Controversée à l’époque, comme tout ce qui émergea dans le quartier Beaubourg, elle en est devenue emblématique et ne cesse de fasciner les parisiens comme les touristes.

samedi 2 décembre 2023

Les Contemplées de Pauline Hillier

Comment ne pas avoir un coup de coeur pour Les Contemplées ? Tout y est formidable.

Le sujet est bouleversant parce qu'on n'imagine pas qu'en 2013 (à l'époque des faits racontés dans le roman) on pouvait emprisonner une femme quasiment à cause de son sexe qui ne suscite aucun respect de la part des hommes, et même parfois aussi des autres femmes.

Quand je dis « une femme » je ne pense pas particulièrement à l’auteure même si ce qu’on lui reproche ne peut que choquer (évidemment) les misogynes puisqu’elle manifestait à Tunis contre les violences faites aux femmes. Je pense particulièrement à celles qui furent ses compagnes de cellules et dont plusieurs ont été incarcérées parce que cela arrangeait bien leur bourreau de se débarasser d’une présence devenue encombrante pour tout un tas de raisons (futiles au demeurant). A ce titre le livre est un vrai choc, même si on se doute que ça existe, on ne pense jamais que c’est à ce point.

La jeune française est donc arrêtée et conduite à La Manouba, la prison pour femmes. Entre ces murs, c’est un nouvel ordre du monde qu’elle découvre, régi par des règles qui lui sont dictées dans une langue qu’elle ne comprend pas. Elle est contrainte de partager une cellule avec vingt-huit codétenues. L’immersion est brutale et nous la vivons avec elle qui s’exprime admirablement.

Elle aurait pu s’insurger et nous aurions pris son parti. Elle parvient au contraire à se placer à hauteur de ces femmes qui deviennent ses sœurs de captivité. Elle nous en fait des descriptions fines et intelligentes, parfois magnifique et magnifiée comme celle de Boutheina, une meurtrière de quatre-vingt ans dont la rétention est contre nature (p. 136 et svtes).

Assez vite, elle qui n’est pas chiromancienne mais qui est fascinée depuis des années par la paume des mains, va raviver une certaine compétence pour faire parler les lignes de celle qui, en lui faisant confiante, lui confiera sa main (p. 45). Surnommée la Voyante, elle sympathisera même avec une gardienne. Seule la directrice de la prison (pourtant une femme) restera imperméable, voire pire, maltraitante.

Elle nous brosse un monde rude, mais où la sororité prend tout son sens. A la fin elle s’avouera bouleversée par les histoires et les combats de toutes ces femmes. Une question obsédante (…) où sont les bourreaux, où sont les victimes ? (…) Les concepts de culpabilité et d’innocence me deviennent de plus en plus flous, poreux. (…) Toutes mes visions du bien, du mal, de la justice, de la morale, sont remises en question (p. 110).

Elle assistera sans rien comprendre à son procès que l’interprète traduit très approximativement. Mais une chose est sûre, cet épisode l’aura transformée à jamais.

Pauline Hillier est née en Vendée et écrit depuis l’adolescence. Après des études de gestion culturelle à Bordeaux et une expatriation à Barcelone, elle écrit son premier roman, À vivre couché, paru en 2014 chez Onlit éditions. Membre du mouvement international FEMEN de 2012 à 2018, elle participe à de nombreuses actions, en France comme à l’étranger. En 2013 elle est arrêtée à Tunis suite à une manifestation pour la libération d’une militante tunisienne.

Inspiré par ce séjour en prison, Les Contemplées, écrit des années plus tard, et revendiqué comme nourri d’ une part de fiction (ne serait-ce que pour protéger ses ex co-détenues) est sélectionné dans de nombreux prix littéraires. Il a reçu le Prix Louis Guillot 2023 et la mention spéciale du jury pour le Prix Alain Spiess 2023. Il figure parmi les titres retenus pour le Prix des Lecteurs de la Ville d’Antony (92).

Le titre est une référence aux Contemplations, le recueil de poèmes de Victor Hugo, qu’elle avait pu conserver en cellule et dans lequel elle a noté quelques phrases de certains témoignages et qui a miraculeusement échappé à la censure, Il est aussi un hommage à ces femmes admirables victimes de l’injustice des hommes et qu’elle a regardées avec humanité.
 
Les Contemplées de Pauline Hillier, La manufacture de livres, février 2023
Liste des livres sélectionnés pour le Prix des Lecteurs d'Antony :

vendredi 1 décembre 2023

Neige, la dernière création de Pauline Bureau

(article mis à jour le 6 mai 2024)  

Il y a des spectacles dont on garde longtemps les images en tête, particulièrement parce qu’elles sont belles, ou au contraire violentes, et surtout qu’elles bousculent durablement notre perception de la réalité et notre imaginaire. Je pourrai citer Denali, mais parmi les plus anciens c’est surtout à André Engel que je pense. Qui d’autre que lui est capable aujourd’hui de transformer la scène d’un théâtre en banquise, de vous faire vivre une tempête et surtout de ressentir dans vos tripes l’émotion de la mort d’une reine ?

Pauline Bureau ! Et elle s’y prend avec douceur et intelligence pour nous montrer que la transmission entre une mère et sa fille peut évoluer du conflit vers la paix.

Pour ce faire elle embarque un théâtre dans sa globalité dans l’univers des contes et nous installe au coeur d’une profonde forêt, la plus belle, où s’élancent de haut bouleaux noirs et blancs semblables à ceux que Klimt a immortalisés. Elle nous arrête dans notre promenade au pied d’une immense citerne pleine d’eau où chacun des adolescents fera un plongeon vivifiant, marquant leur naissance au monde. Cette immersion signe leur avènement à un univers nouveau, celui des adultes, dans lequel ils vont entrer sous nos yeux sans perdre pour autant leurs qualités enfantines.

J’ai vu beaucoup de spectacles de Pauline Bureau dont je trouve le talent immense. J’aime sa capacité à s’indigner, que ce soit à propos du scandale sanitaire du Mediator, avec Mon coeur, ou de la lutte pour le droit des femmes à disposer de leur corps, avec Hors-la-loi et Pour autrui. J’aime aussi sa capacité à convoquer le rêve pour lustrer les relations humaines, les dépouiller de leurs oripeaux colériques et les sublimer, les remettre debout. Comme l’écrivait le poète-chanteur-philosophe Julos Beaucarne dans sa lettre ouverte de février 1975,  Il faut reboiser l’âme humaine.

Le contexte est différent, bien sûr, mais c’est ce à quoi s’emploie très exactement cette metteuse en scène : Allume ma vie et éteins ma peine. Je lècherai tes larmes et tu répareras mon cœur. La vie est sauvage. On n’a rien à perdre. Même pas cinq minutes, dira le personnage du père.

Elle nous offre un moment de pur bien-être tout en nous montrant le combat d’une gamine qui devient femme et d’une mère qui change de statut, dans un mouvement symétrique et inverse. Est-ce la peur de grandir qui pousse Neige à s’évanouir à tout bout de champ, comme sa mère avant elle ? Sa mère qui voulait tout, sa carrière, et le conte de fées. Leur trajectoire va les séparer avant qu’elles ne se retrouvent, au cœur de cette forêt, magique pour qui croit au pouvoir de l’imagination et où la vie sauvage est réparatrice, à l’inverse par exemple du métier d’ingénieur agronome spécialiste de l’abattage des poulets industriels, exercé auparavant par le chasseur.

L’hiver venu, la neige recouvre les paysages, une métamorphose s’annonce. Neige, jeune adolescente, a hâte de grandir. Sa mère, elle, s’étonne de vieillir. Mais Neige a disparu, elle s’enfonçait dans la forêt la dernière fois qu’on l’a vue. Elle y croisera un prince moins charmant et un chasseur plus doux que ce que l’on nous raconte dans certaines histoires.
Après Alice au pays des merveilles qui lui avait inspiré Dormir cent ans, Pauline Bureau a repris plusieurs motifs de Blanche-Neige, là encore dans un univers de miroirs magiques et de forêt, qui traverse les âges comme les saisons. Ce n’est plus un tigre qui s’installe sur le plateau mais une biche, frémissante et sans crainte du chasseur, devenu personnage bienveillant, capable d’éloigner les mauvaises ondes. Foisonnante de fantasmes, de peurs et de désirs secrets, cette fable contemporaine qui fait la part belle au fantastique et au merveilleux, réserve bien des surprises sur la scène et dans le théâtre qui se trouvent métamorphosés en univers sylvestre.

Si on a raison d’indiquer que le spectacle est « tout public dès 10 ans » il ne faudrait surtout pas penser qu’il s’adresse prioritairement aux enfants. Même si plusieurs endroits dans le théâtre ont été aménagés pour eux. C’est un tel plaisir à tout âge de s’emparer d’un masque animalier que chacun y trouvera de quoi se réjouir. La meilleure preuve est que même les ouvreurs/euses s’y sont mis.
On aura envie de rester, de revenir et de s’installer dans ce boudoir pour y plonger dans son livre favori.
Et plus loin de dessiner sur un tronc d’arbre avant de suivre les empreintes de pattes de loup qui conduisent à la grande salle en passant devant la cartographie de Neige, reproduite en grand format sur le mur du théâtre. On n’y cherchera pas de représentation rationnelle puisque le personnage l’avouera tout à l’heure et cela nous fera rire : je suis nulle en géographie.
Contrairement aux scénographies précédentes, les évènements ne se déroulent pas dans de multiples temporalités à des niveaux de scènes différents, L’ensemble est cependant un cran au-dessus en terme de merveilleux. Et ce n’est pas seulement parce que le spectacle est « de saison », s’inscrivant à merveille dans le froid hivernal, légitimant le flocon en guise de point sur le i de neige ou sur celui du mot fin.
Evidemment que l’on sortira remué, mais dans le bons sens, remis debout. La musique est superbe, nous rappelant parfois des airs très connus comme le si beau titre de Nirvana, Viens comme tu es (dont le texte colle à la perfection au propos de la pièce). Et le texte n’est pas bavard mais si parlant que j’ai dû me contraindre pour ne pas noter chaque parole.

C’est logique puisque le texte est envisagé comme un des éléments du spectacle aussi important que l’interprétation (et il faut saluer chacun des acteurs) ou la beauté du décor (la scénographe Emmanuelle Roy et le magicien-vidéaste Clément Debailleul ont accompli un travail époustouflant). Il est essentiel pour Pauline Bureau (photo ci-dessous) que l’écrit soit, visible, lisible gratuitement et qu’il circule. Voilà pourquoi les textes de plusieurs de ses pièces sont en accès libre en suivant ce lien.
Comme nous sommes dans un conte initiatique, la fin sera heureuse. Neige demandera à sa mère : Apprends moi l’inutile. Ce qui ne sert à rien mais qui fait du bien. Apprends-moi à rêver, à marcher sur les mains, à aimer le temps qui passe. Et la mère promettra d’essayer.

Le printemps reviendra après l’hiver et la magie opèrera à plein. Mais, après tout, est-il défendu d’y croire ? C’est bien connu : les choses n’existent que par l’impression qu’on en a.

Neige, texte et mise en scène Pauline Bureau
Avec Yann Burlot, Camille Garcia, Régis Laroche, Marie Nicolle, Anthony Roullier, Claire Toubin
Scénographie et accessoires Emmanuelle Roy
Costumes Alice Touvet
Composition musicale et sonore Vincent Hulot
Dramaturgie Benoîte Bureau
Magie et vidéo Clément Debailleul
Lumières Jean-Luc Chanonat
Au Théâtre national de la Colline - 15 Rue Malte-Brun Paris - 75020 Paris
Du 1er au 22 décembre 2023 au Grand Théâtre
Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30
Mardis 5 et 12 décembre à 14h30 et 19h30, jeudis 7 et 14 décembre à 14h30 et 20h30
Spectacle tout public dès 10 ans, créé le 17 octobre 2023 à la Comédie de Saint-Etienne

La photo qui n’est pas logotypée A bride abattue est une photo de répétitions © Christophe Raynaud de Lage

Molière de la Création Visuelle et Sonore et Molière du Jeune public le 6 mai 2024

jeudi 30 novembre 2023

Dégustation de Crus de la Vallée du Rhône de la Maison Vidal-Fleury

(Mise à jour 3 décembre 2023)
Antoine Dupré, directeur depuis 2020 de la Maison Vidal-Fleury, avait donné rendez-vous à La Bonne Franquette à un petit groupe, pour découvrir les derniers millésimes, la veille de l’ouverture du Grand Tasting Paris 2023, organisé par Bettane + Desseauve au Carrousel du Louvre.

La tranquillité et l’authenticité d'un cadre comme ce bistrot emblématique de Montmartre où j’étais venue il n’y a pas longtemps, pour la remise des Prix Pudlo, convenait parfaitement pour approcher plusieurs crus de cette maison qui est la plus ancienne maison de la vallée du Rhône, encore en activité. Elle se dresse au cœur du prestigieux vignoble de Côte-Rôtie, à 30 km au sud de Lyon, sur les bords du Rhône.

Fondée en 1781, elle propose l’une des plus larges gammes de Crus de la Vallée du Rhône, dont elle est spécialiste, avec une vingtaine d’appellations parmi les plus prestigieuses de cette Vallée, aussi bien en Blancs qu’en Rouges et même Rosés. Tous se rassemblent derrière une unicité de design dans l’étiquetage, présentant systématiquement le blason comportant le bleu de la maison depuis sa création, l'ancre qui évoque le Rhône, l'outil avec lequel on déserte la Côte-rotie, et en bas, ce fameux vignoble stylisé et arrosé par un soleil ardent.

S’agissant des Blancs, quatre appellations étaient proposées :
- Un Crozes-Hermitage blanc 2021 (Marsanne 95% et Roussanne 5%), que je déguste en premier lieu et apprécie pour robe jaune pâle avec des éclats dorés, la fraicheur de son nez, son parfum, ses arômes de fleurs blanches avec des notes de melon blanc et de poire et sa finale citronnée. Je l’associerai dans quelques jours avec un saumon rôti aux épices.
- Un Saint-Joseph blanc 2022 (Marsanne 70% et Roussanne 30%), plus aromatique encore que le précédent. Cette appellation se développe sur une succession de terrasses granitiques qui surplombent le fleuve sur une cinquantaine de kilomètres. Elle aussi jaune pâle avec des reflets dorés. Le nez révèle des arômes de nectarines et d’écorces d’orange. L’élevage en fûts de chêne donne de la complexité au bouquet avec des notes de fruits secs et de noix de coco. Le milieu de bouche présente un bel équilibre et la finale est remarquable sur des notes fraiches et épicées.
- Un Condrieu 2021 (Viognier 100%) bien entendu exceptionnel, comme tous les vins réalisés avec ce cépage unique qui lui confère une belle acidité naturelle et une complexité aromatique intéressante. Son nez est frais et fruité mêlant touche florale et note de fruits à coque (noisette, amande). Sa bouche, vive puis structurée, est dominée par des arômes d’abricot et de pêche. La persistance aromatique garantit une belle longueur alors que la finale arrive tout en douceur.
Le Condrieu est l’un de ces vins qui est entré dans le Top Ten de mes préférences dès l’instant où je l’ai découvert pour la première fois. Je l’ai choisi ici pour accompagner l’entrée à cause de la présence du bleu, et sachant qu’il supporterait la vinaigrette.
- Un Saint-Péray 2022 (Marsanne 100%) que je n‘ai alors pas goûté, parce que je savais que plusieurs Rouges attendaient.

S’agissant des Rouges, sept appellations étaient proposées :
- Un Chateauneuf-du-pape 2020 (Grenache 85% , Syrah 10% et 5% Mourvèdre) que je n’ai pas dégusté
- Un Gigondas 2020 (Grenache 75%, Syrah 10% et Mourvèdre) aux superbes arômes de fruits noirs
- Un Crozes-Hermitage rouge 2022 (Syrah 100%), un peu moins puissant que le précédent
- Un Saint-Joseph rouge 2020 (Syrah 100%), pour qui aime les vins tanniques
- Un Cornas 2020 (Syrah 100%), qui est un vin que je ne connaissais pas. Les vignes poussent sur du granit et le vin exprime en conséquence une forte minéralisé. On peut dire qu'il a du mordant.
- Un Côte-Rotie Brune & Blonde 2020 (Syrah 95%, Viognier 5% pour lui conférer du soyeux)
- Un Côte-Rotie Côte Blonde La Chatillonne 2018 (Syrah 88%, Viognier complanté 12%)
Comme "toujours", nous avons procédé classiquement par cette dégustation à l’horizontale avant de dîner en nous focalisant sur une seule appellation, la plus noble, véritable étendard de la maison, la Cote-Rotie Côte Blonde La Chatillonne, dans trois millésimes 2017, 2007 et 2006 car ce vin a de très belles possibilités de garde.

mercredi 29 novembre 2023

Là personne de Geoffrey Rouge-Cassarat

Comme je suis heureuse d'avoir pu assister à la Première de Là personne de Geoffrey Rouge-Cassarat au théâtre de l'Etoile du Nord, à Paris.

Seulement deux représentations sont programmées ce soir et demain, suite à l'annulation de dernière minute d'un autre spectacle si j'ai bien compris. Alors, forcément, il n'y a pas eu une communication de grande ampleur ni de longue durée sur l'événement et c'est regrettable. mais ce n'est que partie remise et je le défendrai autant demain, dans un mois, dans un an, dans dix ans …

Si vous avez lu un peu vite, un peu distrait, le titre de cette dernière création, vous n’aurez pas remarqué cet accent grave qui change tout. L'artiste a une sensibilité à fleur de peau qui se manifeste par de tous petits détails d’une précision chirurgicale. 

Croyez-moi, passer plus d’une heure les yeux dans les yeux avec lui modifie votre perception. Les codes du théâtre sont inversés dans la première partie du spectacle : l’homme arrive sur la scène, avec son légendaire pull-over rouge, dans une totale décontraction et nous parle comme si nous étions ses bons copains. On pourrait presque jurer qu’on discute avec lui tant il encourage nos haussements de sourcils, nos rires. On est sur la même longueur d’ondes. On est d’accord pour reconnaître que vivre sa vie et ses rêves … Meryl Streep n’a pas osé le faire (dans le film Sur la route de Madison). Elle est restée dans sa maison à plier du linge. Et on attend de lui qu’il nous explique pourquoi on ne choisit pas ce qui nous rend heureux. 

La conversation amicale est suspendue sur cette question. Les différentes réponses possible vont alors nous être non pas données mais offertes et nous les comprendrons parce que, à l’instar d’un mentaliste, Geoffrey a réussi à mettre notre cerveau en condition de les entendre et de les voir. 

Au début, nous aurons la certitude d’être face à un mur. C’est oublier le pouvoir de l’imagination et nous passerons un long moment dans le jardin de la maison qu’il a construite lui-même de ses mains. Et quand nous serons invités à entrer ce sera pour partager le plus profond de ses pensées. 

Certains repéreront des accents de délire paranoïaque, typiques d’une schizophrénie, les signes d’une douloureuse dépression, des preuves de bouffées maniaques, une escalade dans les hypothèses surréalistes alors que la logique échappe à toute logique. 

Le travail sur les lumières est précis, élégant et de toute beauté. Le soin apporté à la sonorisation de la voix du comédien et aux bruits d’ambiance est absolument remarquable (et vous savez combien j’exècre les micros HF qui d’ailleurs ne sont pas utilisés ici). 

Le tableau final est époustouflant. Je ne vais rien dévoiler évidemment si ce n’est qu’il peut faire référence à l’univers de Stephen King. 
Après les saluts, on ne quitte pas tout de suite le théâtre. On a besoin de féliciter l’artiste (qui conjure son émotion en multipliant les grimaces parce que le sérieux n’est que dans son travail) et son équipe. De les remercier de nous avoir ouvert les yeux et affûté les oreilles sur ce qu’il y a de plus essentiel … rêver !

Ça tombe bien, le bar est ouvert et on reste longtemps à discuter les uns avec les autres. L'Étoile du Nord est une scène pour la jeune création danse-théâtre-littérature et Geoffrey Rouge-Cassarat y est en résidence.

D'abord formé au Conservatoire de Lyon, il est entré à 17 ans au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris, dans les classes de Daniel Mesguich, Xavier Gallais et Stuart Seide. Son premier texte, Y’a pire, faut pas s’plaindre !, a été primé par Artcena. En 2017, il fonde la Compagnie La Gueule Ouverte. Entre 2018 et 2021, il écrit, met en scène et interprète trois spectacles seul-en-scène : Conseil de classe, Roi du silence et Dépôt de bilan que j'ai tous vus au festival d'Avignon et qui m'ont bluffée tant il parvient à être lui-même et pourtant différent de l'un à l'autre en les enchainant dans un triptyque dont j'avais salué la performance en me jurant de ne jamais plus manquer une seule de ses créations. En 2022, il est auteur en résidence à La Chartreuse.

Titulaire du Diplôme d’État de professeur de théâtre et d’un Master de création littéraire, il est actuellement doctorant du programme SACRe (Sciences Arts Création Recherche) au CNSAD et travaille sur des dispositifs théâtraux ludiques qui offrent à l'acteur.trice une certaine jouabilité : Terrain Vague (2021), Gilgamesh Variations (2022) et Grand-Chose (2022).

Avec Là personne il a voulu travailler sur une expérience de suspense et comme c'est réussi !

Là personne de et avec Geoffrey Rouge-Cassarat
A 20 heures les Mercredi 29 et jeudi 30 novembre 2023
Théâtre de l'Etoile du Nord
16 rue Georgette Agutte 75018 - Paris 01 42 26 47 47
contact@etoiledunord-theatre.com

mardi 28 novembre 2023

Il est interdit de vieillir de Henri Gruvman

Il est interdit de vieillir annonce Henri Gruvman en nous démontrant l’exact inverse sur la scène du Studio Hébertot après avoir joué ce même spectacle fin septembre au théâtre de l’Epée de bois.

Vieillir oui, bien sûr, car nous sommes tous confrontés à cet inéluctable naufrage comme s’en plaignait le général de Gaulle.

Alors autant le faire avec panache et poésie, ce que cet auteur s’emploie à démontrer. C’est lui qui a concrétisé en france le concept de ciné-théâtre. Non seulement il assume ce qu’il a déjà fait mais il prend appui sur les films qu’il a tournés pour aller plus loin, poursuivre le chemin et continuer à nous faire rêver. 

Il danse joliment la salsa et s’adresse particulièrement aux amoureux du théâtre mais il convaincra aussi eux qui n’ont pas la culture ou le recul pour en apprécier toute la subtilité parce que cette problématique du vieillissement est universelle, et que la pièce bouscule cette idée en invitant le spectateur à revoir sa vie à l’aune de sa créativité et de son imagination en effectuant un voyage entre théâtre et cinéma.
Comédien, metteur en scène et auteur, Henri Gruvman combine depuis 50 ans ces différentes activités. Il a commencé sa carrière à la Cartoucherie de Vincennes avec le collectif du Théâtre de L’Aquarium dont il fut membre co-fondateur, Quittant le groupe, il va surtout se faire connaître par ses spectacles de Ciné-Théâtre. Il a ainsi créé "Grugru 1er" au Festival d’Avignon. Trois autres versions ont suivi qui lui ont permis de sillonner le monde et les plus grands Festivals de théâtre et de cinéma.

Ce personnage inspiré par Keaton, Tati et Chaplin était muet ... Il revient avec lui quelques 30 ans plus tard... Mais cette fois il parle… La combinaison magique du cinéma et du théâtre régénère l’homme âgé qui reprend les habits de sa jeunesse, joue avec les mots avant qu'ils ne se jouent de lui, et s’invente une nouvelle langue qui devient une sorte de grommelot russophone qu'il nous livre à qui vieux vieux.

Son cerceau fait office de loupe et il provoque les rires très souvent en jouant avec son ombre. L'homme est tour à tour sérieux et clown, persuadé qu'on peut arrêter le temps en racontant des histoires, souvent teintées de surréalisme, ce qui serait selon lui de la théatrothérapie.

Pour peu qu’on accepte de le suivre dans ses souvenirs on traversera le quatrième mur pour voyager en sa compagnie au bord de la mer. Il y a de la créativité, beaucoup de sensibilité, un soupçon d’humour pour démontrer qu'on n'est pas sérieux quand on a 77 ans. On y percevra aussi de la nostalgie. Si vous avez du mal à imaginer le résultat, c'est logique. Il se raconte mal, il faut en goûter un extrait :
Il est interdit de vieillir de et avec Henri Gruvman
Les mardis et mercredis à 21h 00 jusqu'au 7 Février 2024
Au studio Hébertot - 78 boulevard des Batignolles - 75017 Paris

lundi 27 novembre 2023

Valse russe de Nicolas Delesalle

Je n’avais pas lu un roman de Nicolas Delesalle depuis Le goût du large, publié en 2016. Et j’ignorais tout de ses origines russes.

Je ne m'étais pas arrêtée ni sur son prénom, qui évoque la Russie, ni sur cette phrase de Mme de Staël qu'il citait dans ce livre : les Russes n’atteignent jamais leur objectif : ils le dépassent (p. 68).

Valse russe est un récit à trois temps, celui d’un vieil Ukrainien qui doit surveiller un prisonnier russe, celui d’un Français (l'auteur) plongé au cœur du conflit sur la terre de ses ancêtres russes, celui enfin de l’enfant en lui qui cherche à comprendre cette terre à travers la mère qui en a fait la sienne. Il en résulte un texte aussi percutant qu’envoûtant, une quête des origines qui offre le monde.

L'auteur exprime avec honnêteté la dualité à laquelle il doit faire face. Il ne recule pas à fair une déclaration d’amour pour sa mère, pour la Russie telle qu’il aimerait qu’elle soit, mais pas comme elle est et enfin pour les ukrainiens car il prend des risques depuis le début de la guerre pour raconter leur histoire (pour Paris Match) et relater ce qu’ils traversent. Mais très vite il reconnait le paradoxe.
J’étais fier de mes origines. Je ne me suis pas rendu compte avec la guerre de l’Afghanistan, ni avec le conflit tchétchène, j’étais trop jeune. Mais en couvrant la guerre en Ukraine j’ai vu les résultats concrets de la politique russe, et pour la première fois j’ai eu honte de mes origines, et donc de ma mère car elle a passé sa vie à tenter de prouver combien les russes méritaient d'être salués et là ça s’effondrait. Il a fallu que j’écrive cette honte, pour la partager.
On sent combien il a le sentiment de se trouver dans une guerre dont il a honte, dont il se sent en partie coupable, alors qu'il ne veut pas pour autant étouffer les sentiments qu'ill ressent.

De sa mère, prof de russe, il avoue être son pire cauchemar, oubliant le vocabulaire plus vite qu’il ne l’apprend. Il nous la décrit "terriblement tête en l’air à tel point qu’elle est capable d’oublier qu’elle est en colère". L'épisode de l'oubli des bagues sur le toit de la voiture (p. 100) est désopilante.Elle est née à Paris de parents russes blancs émigrés de la révolutions de 1917. Elle croit que les Russes de Russie sont presque normaux, en tout cas juste assez normaux pour ne pas avoir envie de détruire le monde même s’ils ont beaucoup souffert après 70 ans de communisme (p. 27).

Nicolas Delesalle voudrait bien avoir les mêmes illusions mais en voyant un chauffeur russe dégeler le réservoir de son camion au chalumeau il a compris que les Russes avaient non seulement une autre manière de réfléchir que les Français mais aussi des notions de sécurité très relatives (p. 58).

En fait le Russe ignore les risques. Il nous le démontre à plusieurs reprises et c'est en partie ce qui rend "acceptable" l’équipement dérisoire des recrues Wagner parmi les prisonniers (p. 76) et qui alimente son dégoût : Ces soldats russes mal, si mal préparés, si mal commandés, et qui se font massacrer dans un terrible tir aux pigeons au nord de Kiev (p. 90) (…) dorénavant il me sera difficile d’être fier de mes origines.

A le lire on comprend que l'écriture de cet ouvrage était indispensable pour tenter de gagner une forme de paix, une fois acceptés le désenchantement et le renoncement. Cet ouvrage apporte un regard légèrement décalé sur ce conflit qui fait chaque soir la une des journaux télévisés et dont l'issue est incertaine.

A titre plus dérisoire, j'ai été amusée de lire l'anecdote de la confusion entre scotch et whisky (p. 124) qui me montre qu'il n'y a pas qu'à mon père que c'est arrivé, comme je le racontais dans cette nouvelle.

Valse russe de Nicolas Delesalle, Jean Claude Lattès, août 2023

dimanche 26 novembre 2023

Van Gogh à Auvers-sur-Oise, Les derniers mois, exposition au Musée d’Orsay

Quel bonheur de retourner au Musée d'Orsay, cette fois pour une exposition temporaire, sans repasser par les collections permanentes dont vous retrouverez un aperçu ici.

Elle est organisée par l’Établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie de Paris et le musée Van Gogh d’Amsterdam qui l'a présentée du 12 mai au 3 septembre 2023, pour marquer son 50e anniversaire. Elle s’appelle sobrement Van Gogh à Auvers-sur-Oise, Les derniers mois.

Aucune exposition n’avait encore été consacrée exclusivement à ce stade final, pourtant crucial, de la carrière de Van Gogh (1853-1890). Durant les deux derniers mois de sa vie, du 20 mai au 29 juillet 1890, à Auvers-sur-Oise, près de Paris, le peintre a produit le nombre phénoménal de 74 tableaux (soit plus d'un par jour) et 33 dessins, parmi lesquels des œuvres iconiques comme Le Docteur Paul Gachet, l'Eglise d'Avers-sur-Oise ou encore Champ de blé aux corbeaux.

Riche d’une quarantaine de tableaux et d’une vingtaine de dessins, l’exposition met en lumière cette période dans un propos thématique : premiers paysages figurant le village, portraits, natures mortes, paysages de la campagne environnante. Elle présente aussi une série, unique dans l’œuvre du peintre, des tableaux absolument éblouissants d’un format allongé en double carré.

Je veux insister sur la qualité des éclairages conçus par le studio 10–30, Léopold Mauger qui a effectué un travail remarquable, dépassant de loin tout ce que j'ai vu jusque là.

Arrivé à Auvers-sur-Oise le 20 mai 1890, Vincent Van Gogh y décède le 29 juillet à l’auberge Ravoux des suites de sa tentative de suicide deux jours plus tôt en se tirant une balle dans la tête en plein champ. Bien que le peintre n’ait passé qu’un peu plus de deux mois dans le village, cette période voit un renouveau artistique, avec un style et un développement propres, marqués par la tension psychique née de la nouvelle situation mais aussi par la création de quelques-uns de ses plus grands chefs-d’œuvre.

Tous les tableaux présentés ici étant de Van Gogh, je ne mentionnerai donc pas son nom dans chaque légende. Le premier est très connu. C'est le Portrait de l'artiste, 1889, huile sur toile, Don Paul et Marguerite Gachet, 1949, appartenant au Musée d’Orsay. Ce tableau, réalisé à Saint-Rémy en septembre 1989, est l’avant-dernier de ses 43 autoportraits, peints ou dessinés. Il fait pendant au fameux portrait du Docteur Gachet, peint en juin 90 (non photographié).

Cadré en buste, l'artiste se présente en veston, et non avec l'habituelle vareuse de travail. Tout concentre l'attention sur le visage. Ses traits sont durs et émaciés, son regard cerné de vert paraît intransigeant et anxieux. La teinte dominante, vert absinthe et turquoise clair, trouve son contrepoint dans sa couleur complémentaire, l'orangé feu, de la barbe et des cheveux. A l'immobilité du modèle s'opposent les courbes ondulantes de la chevelure et de la barbe, qui trouvent un écho amplifié dans les arabesques hallucinatoires du fond.

Durement éprouvé par les différentes crises subies à Arles puis dans l’asile de Saint-Rémy, Van Gogh se rapproche de Paris et de son frère Theo pour trouver un nouvel élan créatif. Le choix d’Auvers tient à la présence du Dr Gachet. Médecin homéopathe s'intéressant à la chiromancie, sa véritable passion le portait vers les arts. Il entretenait des relations avec une multitude d'artistes, parmi lesquels Manet, Monet, Renoir et Cézanne. C'est donc naturellement que Van Gogh se présenta chez cette personnalité originale au lendemain de son internement à Saint-Rémy-de-Provence, sur les conseils de son frère Théo. Spécialisé en psychiatrie, il aida de son mieux Vincent à vaincre ses angoisses tout en lui offrant un confort matériel propice à l'épanouissement. Malgré son dévouement, il ne pourra empêcher le geste irrémédiable de Van Gogh, qui devait bientôt se donner la mort.

Il aura été son médecin, un ami, un frère, et l’encouragea à travailler l’eau-forte. Lui-même était graveur, sous le pseudonyme de Paul Van Ryssel et ses gravures sont exposées dans la salle bleue. 

Van Gogh s’était installé au centre du bourg, dans l’auberge Ravoux. Il se jeta dans le travail pour oublier son mal être. On sent la nervosité et la rapidité des traits dans ses dernières toiles. On pourra admirer des tableaux peu connus, superbes, souvent étonnants, rarement signés. Comme celui-là :
Pieta d’après Delacroix, venue d’Amsterdam, peinte en septembre 89.
Les vaches (d'après Jordaens) 1890, huile sur toile, Lille, Palais des Beaux-Arts, dépôt du musée d'Orsay 
Ce tableau est un exercice d'inteprétation d'après une gravure du Dr Gachet de 1873, d'après des croquis dessinés dans les salles du musée de Lille devant "Etudes de vaches" de Jacob Jordaens (1593-1678)  Gravure donnée en même temps que la toile de Van Gogh)

samedi 25 novembre 2023

Quand Toyota s’appuie sur la notoriété d’un chef étoilé pour promouvoir son image de marque

Les plus âgés d’entre nous se souviennent sans doute de l’intérêt pour les spots publicitaires automobiles qui enthousiasmaient les téléspectateurs (et même les cinéphiles parce que dans les années 80 ils se montraient sur grands écrans).

On a connu les Chevrons Sauvages, l’AX sur la Muraille de Chine, la Visa GTi sur le porte-avions Clemenceau, la CX avec Grace Jones ...

Renault, en 1989, demandait à Sergio Leone d’imaginer un film à la gloire de la R19. On y voyait quatre de ces voitures arrimées aux piliers d’un pont pour le retenir de s’écrouler le temps de permettre à un troupeau d’éléphants de traverser la rivière.

Plus modestement, ce même constructeur communiquait sous forme de dessin animé pour la R5. Cette petite citadine d'entrée de gamme surnommée la sorcière allait devenir l'auto que tout le monde voulait avoir, talonnée par la Polo, capable de tout transporter avec l’opiniâtreté d’une fourmi.

Volkswagen visait elle aussi une population économe et modeste à travers la campagne "Think small". D’autres marques automobiles affichaient la démesure, comme la Peugeot 206 dans le spot intitulé "Le sculpteur" et se déroulant en Inde. Un jeune homme cassait ses pare-chocs en rentrant dans les murs en avant, puis en arrière. Il demandait ensuite à un éléphant de s’asseoir sur le toit de sa voiture. Sa conduite semblait absurde jusqu'à ce qu'on comprenne qu'il avait transformé et customisé son auto pour la faire ressembler le plus possible à la 206.

Les temps ont changé. Depuis le 1er mars 2022, les publicités des véhicules doivent inciter le grand public à privilégier le covoiturage, les transports en commun et les autres mobilités douces et actives, à l’instar des messages typiques "Mangez cinq fruits et légumes par jour", "Evitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé" ou encore "Pratiquez une activité physique régulière" qui figurent sur les publicités de l’industrie alimentaire.

Désormais, les publicités des véhicules devront intégrer les messages suivants :"Pensez à covoiturer", "Au quotidien, prenez les transports en commun", "Pour les trajets courts, privilégiez la marche et le vélo". La mention #SeDéplacerMoinsPolluer devra également figurer sur tous les supports (sauf la radio). Voilà pourquoi je la mentionne en fin de publication bien qu’il ne s’agisse aucunement d’une communication publicitaire. Tous les constructeurs automobiles qui ne suivront pas cette nouvelle règle, s’exposent à une mise en demeure, suivie d’une amende pouvant aller jusqu’à 50 000€ par diffusion, et même jusqu’à 100 000€ en cas de nouveau manquement.

Forcément, les codes changent et réussir à susciter l’attention sans se faire dénigrer est devenu très complexe. Comment alors rajeunir sa clientèle sans perdre pour autant les fidèles ? C’est l’objectif de Lexus d’être vue plus accessible financièrement avec son nouveau petit SUV compact hybride LBX.
Pour ceux qui ne le sauraient pas, Lexus est la division haut de gamme du japonais Toyota, créée en 1989, dont le siège mondial est situé à Aichi, au Japon et qui possède des quartiers généraux à Bruxelles en Belgique et à Plano au Texas.

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)