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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 11 décembre 2023

Une pizza et un panettone chez Baldoria

J’y suis allée par hasard, parce que j'avais faim et que cela faisait un moment que je ne m'étais pas risquée à découvrir un nouveau lieu avec l'application Too good to go, qui, soit dit en passant devient de plus en plus aléatoire en terme de surprise. Il faudrait que je mette mon article à jour mais ce sera une autre fois.

Je ne songeais pas à écrire une publication, encore moins à faire un test genre client-mystère mais j'ai été si bien accueillie chez Baldoria que franchement le lieu mérite qu'on s'y arrête.

On valide toujours le "panier" à l'aveugle. C'est le jeu. Et on sait qu'il faudra discrètement repartir avec sans se "mélanger" à la clientèle habituelle qui, elle, a réglé plein tarif. C'est vrai qu'il n'y avait pas grand monde quand je suis arrivée en milieu d'après-midi mais qu'on me décrive les quatre parts de pizza, qu'on me propose de me les réchauffer ET de m'asseoir à une table pour déjeuner, c'était de l'inédit.

Comme je l'ai précisé plus haut je n'avais pas songé un instant écrire donc je n'ai pas fait de photo de ce que j'ai mangé. Mais les clichés pris postérieurement donnent une idée assez juste.
Comme vous le voyez, il s'agit d'une pizza "al taglio", romaine et coupée au carré (alors que la napolitaine est ronde). Les quatre morceaux reçus étaient équivalents à la superficie d'une pizza classique, à ceci près que j'ai eu quatre saveurs différentes. Et chacun coupé en deux pour que je puisse les déguster en alternant les goûts.
J'étais certes affamée mais vous conviendrez qu'il y a pizza et pizza. La pâte est légère, croustillante et néanmoins encore moelleuse. La garniture est épaisse. Le jambon goûteux, s'accordant à la perfection avec le romarin. La truffe pas trop forte, exactement comme on l'aime. Le tout pas trop salé. Il n'y a que des compliments à faire au chef, Gregorio Di Agostini.

C'est autant bon que c'est beau. La carte (mais elle se renouvellera en fonction de la saison) se compose de 9 recettes dont 5 végétariennes à +/- 4 € la part. La Margherita, l’Amatriciana, l’Orto autunnale, La Bufala alici e broccoli (base blanche, mozzarella di bufala campana, anchois de la mer Adriatique et crème de brocoli). La Pizza bianca mortadella (base blanche, mortadella, huile d’olive au romarin, vinaigrette au citron). La Funghi e tartufo (base blanche, crème de champignons de Paris, champignons cardoncelli sautés et sauce à la truffe). 
La pizza existe aussi en version dessert avec  la Pizza alla nocciola ou Gianduja (base blanche, crème à tartiner au gianduja et noisettes du Piémont concassées), sans oublier le tiramisu ou encore les Gelati.

La musique était évidement italienne. Au fond de la salle un grand écran permet de projeter un film (en noir et blanc, gentiment rétro).

Une fois rassasiée, je me suis intéressée à l'empilement de bidons. Si la décoration du restaurant est très colorée, reprenant les codes typiques italiens, interprétés par l’artiste de street-art marseillais Zics avec un logo qui évoque l'univers automobile de Pirelli, ces bidons ne sont pas destinés à repeindre les murs mais servent à conserver … des panettones, autre spécialité italienne.

J'aurais volontiers fait un jeu de mots avec le terme de pantone pour rester dans le même univers mais il n'y a aucun point commun à chercher avec la petite société, fondée en 1866, qui fabriquait des nuanciers pour les fabricants de cosmétiques et qui est devenue plus tard une référence mondiale.

Autant le dire tout de suite. Je n'ai jamais mangé un aussi bon panettone de toute ma vie. Pour ceux qui ne connaitraient pas, c'est une brioche incorporant des raisins secs, des fruits confits et des zestes d'agrumes. C'est le gâteau traditionnel des Italiens de la Lombardie et du Piémont ainsi que des Suisses du Tessin. Sa dégustation fait partie des traditions de Noël.

Depuis, j'ai cherché à connaitre l'origine de ce dessert qui fait l'objet de plusieurs légendes. Parmi elles, on raconte que le cuisinier au service de Ludovic Sforza, duc de Milan, fut chargé de préparer un somptueux dîner de Noël auquel étaient invités de nombreuses personnalités. Débordé par le travail, il oublia son dessert dans le four où il se carbonisa.

Il servit en désespoir de cause une sorte de brioche faite par son jeune commis de cuisine, prénommé Toni, avec ce qui restait dans le garde-manger – un peu de farine, du beurre, des œufs, de l'écorce de cédrat et quelques raisins. Aux invités enthousiastes il fallut donner un nom à cette délicatesse. Ce fut le pain de Toni (l'è 'l pan del Toni), autrement dit "panettone".

On peut aussi penser au pain des seigneurs (pan di scior), un pain de luxe (pan de ton), fait de froment pur, au beurre, au miel et garni de muscat d'Alexandrie qui à partir de 1599 fut associé à la fête de Noël après l'avoir distribué à des écoliers. Il semblerait que la coutume soit ancienne de rompre "un grand pain" pour en donner un morceau à chacun des hôtes en signe de communion le soir de Noël. mais ce n'est qu'au XIX° siècle, durant l'occupation autrichienne, que le panettone devint l'élément irremplaçable d'une offrande annuelle par le gouverneur de Milan, Ficquelmont, au prince Klemens Wenzel von Metternich.

Baldoria en a fait venir une série et vous pourrez honorer cette tradition qui, attention, est saisonnière.

C'est un italien du nom de Piero Ceschia qui a choisi de proposer les pizzas romaines depuis seulement un an au coeur de Paris, pour le moment dans trois adresses. Ce fut d'abord Rue Bachaumont, en novembre 2022, puis à Lorette, et depuis juin ici Boulevard de Sébastopol.

Sa volonté est de privilégier la qualité et l’authenticité des produits, sourcés en Italie avec le plus grand soin, en faisant appel à des producteurs qui sont, pour la plupart, ses amis. Tout est cuisiné au jour le jour, de la pâte aux garnitures, dans le laboratoire voisin par le chef Gregorio Di Agostini et sa brigade.

Côté boissons, Baldoria propose une carte de cocktails artisanaux conçus par la barmaid Valeria, ainsi que des vins issus de producteurs indépendants.

Baldoria 2 Rue Bachaumont 75002 Paris
51 Rue Notre Dame de Lorette, 75009 Paris 
115 Boulevard de Sébastopol, 75002 Paris
Sur place ou à emporter

dimanche 10 décembre 2023

Posy Simmonds, Dessiner la littérature à la BPI

Je suis venue il y a quelques jours à Beaubourg pour découvrir l’exposition mettant en valeur le travail de Posy Simmonds, née en 1945, et qui depuis près de soixante ans a entrepris de Dessiner la littérature, car elle lui voue un véritable culte, en particulier à celle du XIX° siècle.

Elle est célèbre en Grande Bretagne pour ses dessins en noir et blanc publiés dans la presse anglaise, notamment le Gardian. Le public international et français l'a vraiment découverte au tournant des années 2000 avec "Gemma Bovery", qui est  une variation sur l'oeuvre de Gustave Flaubert sous la forme d'un roman graphique. En effet cette francophile qui parle parfaitement notre langue affirme : J’aime autant écrire que dessiner.

Je signale qu'à deux exceptions près toutes les œuvres présentées sont des originaux qui appartiennent à l'artiste. L'exposition est visible, en accès libre, aux horaires de la BPI, jusqu’au 1er avril 2024 avant que le mois suivant tout le centre soit dédié à la BD autour d’une exposition de Corto Maltese. Dessiner la littérature n’usurpe pas son nom tant elle est dense et qu’il y a beaucoup à lire, pas tant sur les cartels qui se limitent à l’essentiel mais sur les planches elles-mêmes. 

Posy a suivi un cours de civilisation à la Sorbonne et c’est naturellement qu’on a choisi d’agrandir un toit d’immeuble parisien (dessin à l'encre de 1963) pour inviter le public à entrer dans l'espace qui lui est consacré. Le contraste fut très fort avec la campagne où elle avait jusque là vécu, chez ses parents fermiers avec ses cinq frères et soeurs, mais très instruits, acceptant de mettre tous les livres de leurs bibliothèques à sa disposition, si bien qu’elle découvre le dessin satirique à 3 ans et dessine sa première BD à 10 ans.
L’exposition démarre avec une frise chronologique retraçant les étapes principales de sa carrière, validée par elle-même et son éditeur français Denoël. Elle s’ouvre ensuite sur trois autoportraits réalisés au début des années 60. Arrivant seule à Paris à 17 ans d'un village anglais tranquille, Posy Simmons prend goût à la vie citadine. En plus de son cursus à la Sorbonne et de ses leçons de peinture, elle découvre la mode, le jazz, les musées et les dessinateurs français, notamment Sempé, Siné et Reiser … et même l'art de porter le foulard. Ses autoportraits montrent une confiance en soi grandissante. "J'étais une jeune fille anglaise convenable. Je suis repartie au bot d'un an transformée en Juliette Gréco, en noir de la tête aux pieds, jupe de cuir, col roulé et eye-liner".
Elle aime beaucoup dessinateur britannique Ronald Searle (1910-2011) envers qui elle reconnait une immense dette d'inspiration dans la conception de son premier album Fred. Ici elle se représente petite fille tendant une lettre d'amour à un jeuneNigel Molesworth indifférent. Searle avait dessiné cet écolier incorrigible entre 1953 et 59 dans quatre livres. J.K. Rowling, créatrice de Harry Potter, est aussi une admiratrice de cette série qui lui a servi pour concevoir Poudlard. (fac-similé de 2010).
Première rémunération en 1966 pour la jaquette du livre The Grass Beneath the Wire de John Pollock sur un militaire britannique homosexuel lors de la Grande Guerre. L’homosexualité n'a été partiellement décriminalisées au Royaume-Uni qu'en 1967. Elle reçut un chèque de 25 livres pour ce travail qui lui permet d'ouvrir son premier compte en banque.

samedi 9 décembre 2023

Désintégration d'Ahmed Djouder, mis en scène par Kheireddine Lardjam

Je suis venue à l'Epée de bois pour assister à la Première de l'Enfant de verre et j'en ai profité pour arriver plus tôt dans ce si beau théâtre, sans nul doute un des plus inspirants, pour voir Désintégration d'Ahmed Djouder, adapté et mis en scène par Kheireddine Lardjam.

Le metteur en scène présentait d'ailleurs sa nouvelle création le même soir, Nulle autre voix, d’après le roman de Maïssa Bey, interprété par l'excellente comédienne Linda Chaïb, mais je ne pouvais pas me dédoubler.

N'hésitez en tout cas pas à venir dans ce cadre quasi magique. Une navette (en accès libre) fait des aller-retours toutes les dix minutes entre la station de métro Château de Vincennes et la Cartoucherie à partir de 17 h 30 et jusqu'à la sortie du dernier spectacle. Il faut juste se rappeler que le retour s'effectue à la porte numéro 2, située juste à gauche du manège et pas par l'entrée principale à laquelle on accède en voiture.

Désintégration est le premier livre d'Ahmed Djouder, pour pointer les carences de l'intégration et a été publié en 2006. La mention a son importance aujourd'hui alors que la question ne cesse ne faire la une des journaux. La pièce a été créée en 2019 et demeure d'actualité. Elle exprime la colère de la génération qu'on qualifie catégoriquement comme "issue de l’immigration", vivant mal son écartèlement entre deux cultures. Kheireddine Lardjam en assume totalement la frontalité du propos et comprend qu'il puisse heurter.

De fait, lorsque j'ai entendu, au tout début de la pièce, Nos parents ne joueront jamais au tennis, au badminton, au golf. Ils n’iront jamais au ski. Ils ne mangeront jamais dans un restaurant gastronomique. Ils n’achèteront jamais un bureau Louis Philippe, une bergère Louis XV, des assiettes Guy Degrenne, des verres Baccarat, ni même un store Habitat. Ils n’assisteront jamais à un concert de musique classique, je me suis demandé si cette "jeunesse" avait conscience que cette situation était très largement partagée par un grand nombre de français, dits de souche.

Mais il faut accepter de continuer d'écouter leur protestation : Ils (leurs parents) ne posséderont jamais de leur vie un appartement ou une jolie propriété quelque part en France où finir leurs jours tranquillement. Non, ils ont préféré investir dans des maisons au bled, en ciment, au prix de plusieurs décennies de sacrifices, qui ressemblent vaguement à des cubes et qu’ils appellent des villas.

A ce stade, on se dit que les nôtres de parents ne possèderont pas de quoi finir leurs jours tranquillement et on se demande si cette "jeunesse" qui doit désormais avoir dépassé les 40 ans a une idée des origines du public quia posé les fesses sur les (très beaux) coussins des chaises de la salle qu'on croirait faire partie du décor. Mais il ne faudrait pas se fier aux apparences. La question de la place est universelle, c'est tout ce que je voudrais dire, même si elle est peut-être plus cruciale pour certains.

Et si l'identité des personnages fait figure de puzzle ils ne sont pas uniques à le ressentir. Quant au statut de double nationalité qui leur fait dire qu'ils sont (aussi) d'origine étrangère il faut effectivement le considérer comme un piège.

Une fois passée ce cap de la projection, on peut goûter les dialogues qui ont la saveur douce-amère d'un humour très vif. On voit très bien de quoi il s'agit quand ils raillent leurs mères hypocondriaques. Quand ils imitent leur accent et qu'ils surjouent  un épisode de la série-culte Dallas.

Nous sommes prêts pour entendre la suite des reproches reposant sur des vérités historiques que -bien entendu- on n'apprécie pas de revenir : la confiscation des terres, les internements, les pillages, la déculturation … qui laissent des traces indélébiles.
La véritable ignorance est de ne pas vouloir savoir. Mais savoir pourrait-il suffire à ce que les choses changent . Car oui, on comprend le refus de ce terme "moche" d'intégration dont ils ne veulent pas, souhaitant être "acceptés comme n'importe quel français". A condition que les mentalités changent, de part et d'autre sans doute.

La création sonore (de Pascal Brenot) est parfois à la limite supérieure supportable. C'est sans doute voulu. Mais il y a de très beaux moments comme l'interprétation de la chanson de France Gall, Si maman si … On voudrait tant que l'avenir ne reste pas gris !

Alors on respire à la fin d'entendre cette musique du Calumet de la paix de Jean-Philippe Rameau qui fut interprétée par des artistes de krump à l'Opéra de Paris. Sauf que, et Kheireddine Lardjam a eu grandement raison de me le rappeler dans la conversation que nous avons eue après la représentation, cette harmonie singulière ne représentait qu'un moment infime dans la représentation des Indes Galantes que Philippe Béziat a magnifiée dans son documentaire.

L'interprétation de Désintégration est menée tambour battant par trois comédiens formidables, Linda Chaïb, Azeddine Benamara, Cédric Veschambre. La mise en scène se renouvelle d'une séquence à une autre.

Outre que c'est, de mon point de vue, le type même de spectacle qui nécessite de se prolonger par un bord de scène, il est artistiquement de haut vol et mérite d'être vu plusieurs fois, pour percevoir de nouvelles résonances.
Désintégration d'Ahmed Djouder
Adaptation et mise en scène par Kheireddine Lardjam
Scénographie Estelle Gautier
Avec Linda Chaïb, Azeddine Benamara, Cédric Veschambre
Au Théâtre de l'Épée de Bois - Cartoucherie (Salle en bois), 75012 Paris
Du 7 décembre 2023 au 23 décembre 2023
Du jeudi au samedi à 19h
Samedi et dimanche à 14h30

vendredi 8 décembre 2023

Le Musée national de la Marine de Paris rouvre après six ans de travaux avec l'exposition "Objectif mer : l’océan filmé"

J’ai visité Objectif mer : l’océan filméexposition inaugurale du "nouveau" Musée national de la Marine à Paris (qui rouvre le 17 novembre 2023) conçue par le musée avec la Cinémathèque française.

On verra, et c'est logique, des caméras sous-marines, beaucoup d'affiches de film, des extraits sur très grand écran … et notamment Océans de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud, en passant par Marey, les frères Lumière, Méliès, Windjammer, Le Crabe-Tambour ou encore Titanic … mais les conservateurs sont remontés le plus loin possible dans le temps, jusqu'aux premières lanternes magiques du XVIIIe siècle.

Une des plus anciennes est celle-ci (ci-contre) en métal et verre, avec sculpture représentant un marin datant de la fin du XIX° siècle, de fabricant inconnu mais provenant d'Allemagne.
Je consacrerai un article complet au musée rénové. Il le mérite amplement. Je signale juste qu’il existe un programme très fourni d’animations et que beaucoup de facilités ont été imaginées pour faciliter la visite. Profitez-en pour vous y rendre en famille. Par exemple en janvier un dimanche après un brunch au restaurant.

Il faut traverser un moment les collections permanentes pour accéder à l’exposition temporaire et c'est une très bonne idée pour donner envie de revenir. Juste après le portique d’entrée, un bref film de 2 minutes 30 intitulé Immersion est projeté dans une demi-bulle pour placer chaque spectateur en condition. L'exposition se trouve quelques mètres plus loin sur la gauche.

Je dois signaler que le montage n'était pas achevé le jour de ma venue et que les éclairages étaient en cours de réglage, ce qui explique la mauvaise qualité de certaines photos. Enfin j'ignore s'ils seront repérables mais des tissus très fins stoppent net le visiteur qui voudrait s'approcher trop près des oeuvres (par exemple pour les photographier) et je me suis plusieurs fois fait surprendre.

Objectif mer : l’océan filmé est un excellent thème car associer la mer et le cinéma est une évidence qui s’est imposeé dès l’origine du nouveau projet muséographique. Parce que les liens entre l’histoire de la photographie, l’évolution des techniques de prises de vue cinématographiques et la mer sont évidents.

Elle se déroule en quatre grandes parties:

1 - La mer en lumière

La mer est l’un des thèmes favoris abordés par les arts, notamment en peinture et en littérature, ainsi que par la presse. À une période ou encore peu de personnes peuvent se rendre sur les littoraux, ces représentations et récits connaissent un véritable engouement populaire.
Ombres peintes et ajourées, vers 1790, carton découpé, coutures en fil, bois, métal
De gauche à droite Vue plongeante sur un voilier et étude de mât, vers 1856 
26 mai 1856. Hauteville, de ma fenêtre, 1856
Ces deux lavis d’encre brune, exécutés à la plume sont tous deux de Victor Hugo (1802-1885), alors profondément marqué par son exil à Jersey et Guernesey entre 1852 et 1870. Ses dessins, dans lesquels les ténèbres sont omniprésentes, ont une dimension fantastique indéniable. Sa technique lui permet d'intégrer le mouvement à son oeuvre : ici, une vague vient lécher la coque du navire, là, une nappe de brume obscurcit l'horizon et se confond avec la mer.

La mer sera encore la première source d’inspiration des cinéastes avant même son invention officielle. Les spectacles de lanterne magique, dès le XVIIe siècle, regorgent de vues maritimes avec tempêtes et batailles.
Boîte d’optique Mondo Nuovo, Milan, vers 1790, de fabricant inconnu mais italien (Milan)
Bois peint, verre, papier peint, métal, textile. H. 8-, l. 92, L. 125 cm.
Paris, Collection La Cinémathèque française, Fonds Ministère de la Culture et de la Communication, Centre national du cinéma et de l’image animée, inv. CNC-AP-19-3347 
Quinze vues différentes sont visibles dans cette boite d'optique; Des volets mobiles font apparaitre la lumière devant ou derrière chaque vue permettant ainsi une succession d'images diurnes et nocturnes en fondus enchainés.

Au XIXe siècle, les premiers chercheurs en photographie rêvent de capter «les vagues qui se brisent» (Henry Cook, 1867). Le photographe Gustave Le Gray réalise des chefs-d’œuvre dans ce domaine, même si ses images sont encore fixes. Pendant ce temps, Gustave Courbet peint La Vague (1869-1870) qui devient sujet pour la première fois dans son oeuvre et non plus élément du décor :
La Vague, 1869, huile sur toile de Gustave Courbet (1819-1877)
en provenance du Musée d'art moderne du Havre
Courbet abandonne le pittoresque traditionnel des marines où les scènes de naufrage, de pêche ou de bataille navale pour préférer une approche directe de l'océan. Le mouvement continuel et rapide de la mer, les ondulations de la houle et la puissance des vagues le fascinent. Il réalise une série de toiles sur le même thème, où la force sauvage des éléments s'exprime à travers une matière épaisse et un cordage serré.

Les Français du XIX° siècle qui résidaient à l'intérieur des terres ne connaissaient que peu la mer. C'est le chemin de fer qui a permis d'accéder aux côtes. Les premiers bains de mer ont modifié une perception jusque là synonyme de drames, de naufrages et de piraterie.

Étienne-Jules Marey, né le 5 mars 1830 à Beaune et mort le 15 mai 1904 à Paris, est un scientifique, un médecin, un physiologiste et l'inventeur de la chronophotographie en 1882, procédé encore utilisé de nos jours. La technique consiste à prendre en rafale des instantanés sur une même plaque fixe de verre enduite de gélatinobromure, avec un appareil de prise de vues muni d'un seul objectif, placé dans une chambre photographique mobile, qui opère sur des sujets clairs disposés devant un fond noir afin de pouvoir analyser avec précision les différentes positions des corps au cours d'un mouvement.

Il a aussi mis au point quelques mois plus tôt, à Naples où il réside une partie de l’année, le fusil photographique qui peut photographier en douze poses d'1/720e de seconde chacune un sujet "sur nature" en épaulant comme avec un vrai fusil, permettant ainsi de suivre un mouvement particulièrement rapide. Il a ainsi saisi "La vague" en 1891, se brisant sur les rochers de la baie de Naples.

jeudi 7 décembre 2023

L'enfant de verre de Léonore Confino

C’est toujours un plaisir -malgré la distance- d’aller au Théâtre de l’épée de bois dont l’atmosphère si particulière m’évoque systématiquement l’ambiance du Théâtre du Peuple de Bussang. Le dépaysement est immédiat.

Ce soir, c’était la première de L'enfant de verre, une fable poétique autour des silences familiaux. Le spectacle est né d’une amitié entre le metteur en scène Alain Batis et l’autrice Léonore Confino, rejointe par Géraldine Martineau, autrice, metteuse en scène et comédienne pour collaborer à l’écriture et par conséquent enrichir l’aventure.

De Léonore Confino je me souvenais de Ring, vu il y a dix ans. De Géraldine Martineau, sans doute chacune des pièces dans lesquelles elle a joué.

La scénographie situe la pièce dans un bord de mer, bordé d’une falaise rocheuse, cerné d’une succession de sept miroirs sans tain derrière lesquels prennent place sept personnages qui lancent des appels au secours en nous donnant l’illusion de se trouver sous une cloche de verre.

C’est ici que vit la famille Kilvik qui travaille dans le verre depuis des générations  : Liv (15 ans), sa soeur Hella (18 ans), Frederik, le père, la mère, Anja, la grand-mère maternelle… Nino, le mari d'Hella, et un autre être, à la présence énigmatique, l’enfant de verre tandis que plus loin travaille Pio, le souffleur de verre. Bientôt une fête aura lieu sur le sable blanc qui recouvre l’essentiel du plateau.

"Tout ce qui ne se dit pas se répète" écrit le psychanalyste Bruno Clavier, en formulant l’hypothèse qu’on peut être "assiégé" dans son inconscient par ses ancêtres. À ceux qui seraient tentés d’enfouir les traumatismes pour permettre à la génération suivante d’être heureuse, il semble que l’effacement total soit un projet impossible.

Mais alors comment rompre le cycle infernal sans tout détruire ? Car le secret ne se fomente pas sans qu’il ne serve l’intérêt de quelqu’un ou d’une cause.

La parole n’est pas aisée à prendre. Quand bien même elle serait posée, serait-elle entendue ? Il est terrible de se rendre compte que ceux qui sont sensés vous protéger peuvent préférer le silence, parce qu’il leur permet de vivre dignement, en s’épargnant d’être éclaboussés par la douleur de la victime, et en quelque sorte de conserver un écosystème familial et social respirable. Comme si le bruit de la parole était bien plus violent que l’agression perpétrée en secret. On aura pourtant prévenu les protagonistes : attention ! Tout est en verre ici.

Aux cris de détresse succèdent les cris de joie du préparatif du mariage d'Hella. Le spectacle est très visuel et très chorégraphique. Une folle tarantelle se danse sur le sable. Tout irait pour le mieux si la grand-mère n'était pas si fragile, avec son besoin de saisir la moindre main à sa portée, et si la mère, dont on devinait les fragilités, ne craquait pas inopinément, envoyant tout le monde se coucher.

Parallèlement, la jeune soeur s'apprête à dépasser l'âge de 15 ans. Elle va recevoir, c'est le rituel, la mésange de verre que sa soeur ainée a reçue de leur grand-mère. Dans la nuit, allons savoir pourquoi, la jeune fille la sert trop fort, la brise et montre ses paumes en sang.

La grand-mère croit en la solidité des femmes et ne dit pas ce qui pourrait sauver l'enfant. Rien de grave ne serait donc arrivé. Les hommes sont contrastés. Le père s'égare dans l'alcool. Le mari d'Hella semble trop bien sous tous rapports pour être tout à fait honnête.

Frederik, le père, se ressource en pêchant et se noie dans l’alcool ; Nino, le mari d’Hella, bien sous tous rapports, est un gendre un peu trop parfait pour être honnête. Pio, le souffleur de verre, joue un peu un rôle comparable à celui du chasseur dans les contes de Grimm. Mais, chut … j'en ai déjà trop dit. Même si la folie est un secret qui n'en peut plus de se taire.

Il va de soi que puisqu'il s'agit d'une fable la vérité finira par se faire connaitre. Après les dérobades, les faux-semblants, et au fil des flash-backs on nous soufflera ce que nous devons comprendre sous ce lustre qui n'en finit pas de monter et descendre comme la poulie d'un mécanisme infernal.

L’enfant de verre de Léonore Confino, Géraldine Martineau
Mise en scène Alain Batis
Avec Sylvia Amato, Delphine Cogniard, Anthony Davy, Laurent Desponds, Julie Piednoir, Mathieu Saccucci, Blanche Sottou.
Au Théâtre de l'Épée de Bois - Cartoucherie (Salle en pierre) - 75012 Paris
Du 7 au 23 décembre 2023
Les jeudi, vendredi, samedi et dimanche à 21 h, samedi supplémentaire à 16 h 30
Le texte de la pièce a été publiée aux éditions Actes Sud-Papiers.

mercredi 6 décembre 2023

L’effet papillon de Taha Mansour

Taha Mansour fait l’hypothèse que nos choix ne sont pas vraiment libres et imprévisibles, mais plutôt le fruit d'un effet papillon.

J’aurais du mal à prétendre le contraire puisque je ne me suis pas véritablement retrouvée à suivre son spectacle, L’effet papillon, complètement de mon plein gré. Je dois avouer que si ne m’était pas engagée ce soir là à venir voir une représentation qui ne commençait qu’à 21 heures et si je n’avais pas eu deux heures de libre je n’aurais sans doute pas songé à découvrir sa performance.

Deux conditons qui me font d’ailleurs penser par association d’idées à l’excellent prix Goncourt de l’an dernier (Vivre vite de Brigitte Giraud que je suis "seulement" en train de lire).

Quand on dit mentaliste on pense qu’il y a un truc, un complice, tant la performance est, à minima troublante, parfois époustouflante. 

J’avais été bluffée par Viktor Vincent (dont le nouveau spectacle Fantastik se joue en ce moment au Théâtre de la Tour Eiffel). Tahar m’a subjuguée, par son naturel, son empathie (qui d’ailleurs est une qualité essentielle pour exercer son art), l’analyse de ses actions. 
Il appelle sur scène une vingtaine de personnes. Impossible qu’ils soient tous de mèche. Lorsqu’il commence une séance d’hypnose il est stupéfiant. J’ai remarqué une autre femme dans la salle qui s’est brutalement endormie au même moment et faisait exactement les mêmes gestes que la spectatrice assise sur la scène. Il faut le voir pour le croire. Du grand art.

Bref, il aurait été dommage que je ne sois pas dans ce théâtre aujourd’hui car j’ai adoré cette première partie de soirée et je vous recommande d’en faire vous-même l’expérience. On sait bien que les mentalistes ont des trucs mais comme on ne les perçoit pas l’effet de surprise est total, papillon ou pas.

Auteur, metteur en scène, interprète, Taha Mansour est ingénieur de formation (Centrale Paris), et il a toujours eu une âme artistique. Il se produisait sur scène en parallèle de ses études dans des comédies musicales, des concerts, des spectacles d’improvisation et surtout en tant que mentaliste. Cette pluralité artistique et scientifique le pousse à vouloir lier le mentalisme, la science et le théâtre. Aujourd’hui, Taha consulte pour diverses troupes de théâtre, artistes et mentalistes internationaux, et son spectacle est l’un des spectacles les mieux notés et critiqués à Paris. Il en interprète un autre, La Mystérieuse histoire de Thomas Polgarast, qui se joue à 19 heures, le vendredi au Théo Théâtre jusqu’au 26 avril 2024. Et il a aussi une chaîne You tube à laquelle on peut s’abonner.

L’effet papillon de Taha Mansour
Les mercredis et dimanches à 19h.
Relâches les 28 janvier, 14 février et 17 mars
Jusqu’au 31 mars 2024
Au Studio Hébertot - 78 bis boulevard des Batignolles - 75017 Paris

mardi 5 décembre 2023

Thelma de Caroline Bouffault

Il y a une semaine, Caroline Bouffault devenait lauréate de la Mention du public pour son roman Thelma, paru aux éditions Fugue. J’avais beaucoup aimé ce roman qui figurait dans les cinq préférés que -comme 500 autres votants- j’avais transmis au Prix Hors concours, que je suis depuis sa création en 2016 et dont j’apprécie tant qu’il puisse révéler aussi bien (c’est son propos mais il est pleinement atteint) des maisons d’édition qui n’ont pas suffisamment de visibilité et aussi des primo écrivains.

Lire n’est pas qu’une activité intellectuelle disait fort à propos Gaëlle Bohé, la fondatrice du prix. On lit aussi avec son corps et il est important d’apprendre à respirer en même temps pour prétendre savoir lire.

Pour ce qui est du corps, Caroline Bouffault en parle avec beaucoup de finesse. Nous avons eu entre les mains plusieurs ouvrages qui traitent de l’anorexie. Ce qui fait la différence avec le sien, c’est que la maladie n’est pas niée par la jeune fille, pleinement consciente de dysfonctionner mais ne pouvant opposer de résistance efficace à la voix intérieure qui lui impose de maitriser son corps et qui est traitée comme un vrai personnage, prenant le nom de l’Entraineur, avec un E majuscule.

Il est évidemment très bien vu que ce soit précisément dans le sport que Thelma envisage une porte de sortie. D’où cette photo de couverture la montrant dans les starting-blocks. J’ai beaucoup apprécié aussi que l’entourage familial, certes imparfait, et même très imparfait, soit aimant et bienveillant, même s’ils ne sont pas toujours de bons conseils. Il était sans doute important pour l’auteure que cette anorexie ait démarré sans raison apparente, et donc sans offrir le moindre levier pour la résoudre.

Les parents en premier lieu sont persuadés que cette anorexie a forcément une cause. Qui plus est une cause rationnelle et le père va jusqu’à dresser une longue liste d’hypothèses qu’il soumet au psychiatre. L’absence de cause signifierait qu’il n’y aurait sûrement pas de solution. Leur faudrait-il attendre les bras croisés que le pire, ou le meilleur, advienne tout seul ?

Ce sera effectivement à Thelma de déterminer seule quelle voie suivre pour s’en sortir … ou sombrer plus bas. Toute la famille et l’entourage vont jouer un rôle positif ou négatif et c’est ensemble qu’ils gagneront ou perdront la bataille, un peu à l’instar de ces nouveaux jeux de société où tous les participants composent une seule équipe.

Du coup le roman embrasse des thèmes bien plus larges que celui de la santé mentale. Il reste un récit intimiste en nous plaçant régulièrement dans le cerveau de la jeune fille mais il n’occulte pas les états d’âme des autres protagonistes. Des notes d’humour ponctuent un récit qui, parfois, s’accélère comme un roman policier.

Le lecteur est pleinement aux côtés de Thelma, espérant une issue heureuse puisque Ce qu’entreprend Thelma Thelma le réussitCombative et lucide, fragile et sarcastique, la jeune fille va tenter de s’inventer un chemin parmi des adultes aussi désorientés que leurs cadets.

La trajectoire de la jeune fille s’entrechoque à celle de ses proches, et le roman nous plonge tour à tour dans les aléas de la vie de couple, les soucis scolaires, les amitiés adolescentes, les paradoxes des fratries … et les conflits de loyauté entre les uns et les autres, sans oublier la problématique très contemporaine de la responsabilité des enseignants.

Caroline Bouffault a grandi près de Grenoble et vit actuellement à Paris. Thelma est son premier roman. Elle écrit si bien sur la famille qu’on peut prendre le pari que ce premier sera suivi par plusieurs autres. En tout cas, on a hâte.

Fugue est une maison d’édition indépendante créée il y a tout juste un an par deux éditrices, transfuges de Buchet-Chastel. Gaëlle Belot est éditrice depuis 20 ans et y a dirigé les collections "Musique " et "Les Auteurs de ma vie". Éditrice depuis 15 ans, Sophie Bogaert (ci-contre à côté de l’auteure) a dirigé la collection de littérature "Qui Vive".

Thelma de Caroline Bouffault, aux éditions Fugue, en librairie le 6 janvier 2023

lundi 4 décembre 2023

Voyage au pôle Sud de Luc Jacquet

Après Simple comme Sylvain, je décide de réitérer l’expérience de la projection-surprise. Cette fois ce sera encore plus mystérieux puisque le titre du film n’apparaîtra sur l’écran qu’à la toute fin de la projection.

Bien entendu, je ne peux pas maintenir un suspense comparable dans cette publication et vous allez tout de suite savoir que le réalisateur est Luc Jacquet, qui nous a tant enchanté avec La marche de l’empereur qui a été récompensé de l’Oscar du meilleur documentaire en 2006.

Mais, franchement, je vous incite à cette expérience de l’inconnu, toujours pour un long métrage d’art et essai, en général trois semaines au moins avant sa sortie en salle. Le plaisir de découvrir ce film a été encore plus fort en raison de l’ignorance dans laquelle je me trouvais. Un peu comme lorsque, enfant, on nous mettait les mains sur les yeux en nous conduisant à travers la maison jusqu’à nous révéler le sapin de Noël.

Voilà pourquoi, malgré tout, ma chronique tient compte du fait que je ne savais rien de ce que j’étais venue voir.

J’ai d’abord cru percevoir un grouillement. J’ai cru que cela pouvait être des insectes. Les images s’enchaînaient, en noir et blanc, comme le seront tous les plans, à l’exception d’un moment où le noir deviendra presque bleu.

Je n’aurais jamais pensé qu’il pouvait exister autant de nuances de blanc, de noir et de gris. A tel point qu’il me semble injuste de dire que j’ai vu un film en noir et blanc. Le ciel est encombré de nuages qui emplissent l’espace et s’effilochent. J’imagine que le propos sera à visée écologique, et ce sera bien cela.

Le spectateur assiste à un atterrissage. Un navire glisse sur l’eau dans un plan étonnant, presque angoissant tandis qu’on devine une silhouette humaine. Nous sommes dans une totale absence de repères qui est forte intrigante.

Tu m’as demandé sur le quai, pourquoi je repartais là-bas. J’ai vu dans tes yeux que ma réponse ne t’a pas convaincue. Il faudra voir le film dans son entièreté pour reconstituer a posteriori le dialogue.

On comprend que nous sommes au-delà de la Cordillère des Andes et que nous allons atteindre la terra incognita en empruntant une des quatre portes possibles, celle de l’Amérique du Sud, le pays du vent … que l’on entendra mugir vigoureusement.

Quatre « portes » mènent effectivement à l’Antarctique, que le cinéaste a toutes pratiquées : la Nouvelle-Zélande, l’Australie, l’Afrique du Sud et celle de la Patagonie.

La voix off (dont on ne sait pas encore avec certitude que c’est celle du personnage et que celui-ci est le réalisateur, qui interprète son propre rôle) prévient que c’est la voie qu’il préfère et qu’elle est la porte de l’aventure, une fois qu’on se sera habitué à la lumière, la Terre de Feu, le Cap Horn, le détroit de Magellan sont des endroits mythiques restés sauvages, murmure-t-il, notre voyage est une ligne droite imaginaire qui démarre sous des tours mythiques et sauvages, les Torres del Paine en Patagonie chilienne jusqu’au pôle, « sommet » et but de ce voyage.

Viens, faisons la route ensemble jusqu’au continent Antarctique. Et si on se laisse aller comme l’oiseau, on ressentira presque le vertige. La caméra surprend alors le vol du condor, trois mètres d’envergure, à peine moins qu’un albatros, quand il glisse au-dessus de ta tête, écoute... le murmure de ses ailes... il est inoubliable.

dimanche 3 décembre 2023

La fontaine Stravisky a retrouvé son sourire

Je me souviens encore du choc émotionnel de la découverte de l’œuvre de Jean Tinguely et de Niki de Saint Phalle la première fois que je l’ai vue. Hélas, après quarante ans à avoir craché de l’eau et tournoyé sous toutes les météos, elle avait grandement besoin d’une rénovation complète.

C’est chose faite. La Fontaine Stravinsky a retrouvé ses couleurs d’origine, de jour comme de nuit.
Controversée à l’époque, comme tout ce qui émergea dans le quartier Beaubourg, elle en est devenue emblématique et ne cesse de fasciner les parisiens comme les touristes.

samedi 2 décembre 2023

Les Contemplées de Pauline Hillier

Comment ne pas avoir un coup de coeur pour Les Contemplées ? Tout y est formidable.

Le sujet est bouleversant parce qu'on n'imagine pas qu'en 2013 (à l'époque des faits racontés dans le roman) on pouvait emprisonner une femme quasiment à cause de son sexe qui ne suscite aucun respect de la part des hommes, et même parfois aussi des autres femmes.

Quand je dis « une femme » je ne pense pas particulièrement à l’auteure même si ce qu’on lui reproche ne peut que choquer (évidemment) les misogynes puisqu’elle manifestait à Tunis contre les violences faites aux femmes. Je pense particulièrement à celles qui furent ses compagnes de cellules et dont plusieurs ont été incarcérées parce que cela arrangeait bien leur bourreau de se débarasser d’une présence devenue encombrante pour tout un tas de raisons (futiles au demeurant). A ce titre le livre est un vrai choc, même si on se doute que ça existe, on ne pense jamais que c’est à ce point.

La jeune française est donc arrêtée et conduite à La Manouba, la prison pour femmes. Entre ces murs, c’est un nouvel ordre du monde qu’elle découvre, régi par des règles qui lui sont dictées dans une langue qu’elle ne comprend pas. Elle est contrainte de partager une cellule avec vingt-huit codétenues. L’immersion est brutale et nous la vivons avec elle qui s’exprime admirablement.

Elle aurait pu s’insurger et nous aurions pris son parti. Elle parvient au contraire à se placer à hauteur de ces femmes qui deviennent ses sœurs de captivité. Elle nous en fait des descriptions fines et intelligentes, parfois magnifique et magnifiée comme celle de Boutheina, une meurtrière de quatre-vingt ans dont la rétention est contre nature (p. 136 et svtes).

Assez vite, elle qui n’est pas chiromancienne mais qui est fascinée depuis des années par la paume des mains, va raviver une certaine compétence pour faire parler les lignes de celle qui, en lui faisant confiante, lui confiera sa main (p. 45). Surnommée la Voyante, elle sympathisera même avec une gardienne. Seule la directrice de la prison (pourtant une femme) restera imperméable, voire pire, maltraitante.

Elle nous brosse un monde rude, mais où la sororité prend tout son sens. A la fin elle s’avouera bouleversée par les histoires et les combats de toutes ces femmes. Une question obsédante (…) où sont les bourreaux, où sont les victimes ? (…) Les concepts de culpabilité et d’innocence me deviennent de plus en plus flous, poreux. (…) Toutes mes visions du bien, du mal, de la justice, de la morale, sont remises en question (p. 110).

Elle assistera sans rien comprendre à son procès que l’interprète traduit très approximativement. Mais une chose est sûre, cet épisode l’aura transformée à jamais.

Pauline Hillier est née en Vendée et écrit depuis l’adolescence. Après des études de gestion culturelle à Bordeaux et une expatriation à Barcelone, elle écrit son premier roman, À vivre couché, paru en 2014 chez Onlit éditions. Membre du mouvement international FEMEN de 2012 à 2018, elle participe à de nombreuses actions, en France comme à l’étranger. En 2013 elle est arrêtée à Tunis suite à une manifestation pour la libération d’une militante tunisienne.

Inspiré par ce séjour en prison, Les Contemplées, écrit des années plus tard, et revendiqué comme nourri d’ une part de fiction (ne serait-ce que pour protéger ses ex co-détenues) est sélectionné dans de nombreux prix littéraires. Il a reçu le Prix Louis Guillot 2023 et la mention spéciale du jury pour le Prix Alain Spiess 2023. Il figure parmi les titres retenus pour le Prix des Lecteurs de la Ville d’Antony (92).

Le titre est une référence aux Contemplations, le recueil de poèmes de Victor Hugo, qu’elle avait pu conserver en cellule et dans lequel elle a noté quelques phrases de certains témoignages et qui a miraculeusement échappé à la censure, Il est aussi un hommage à ces femmes admirables victimes de l’injustice des hommes et qu’elle a regardées avec humanité.
 
Les Contemplées de Pauline Hillier, La manufacture de livres, février 2023
Liste des livres sélectionnés pour le Prix des Lecteurs d'Antony :

vendredi 1 décembre 2023

Neige, la dernière création de Pauline Bureau

(article mis à jour le 6 mai 2024)  

Il y a des spectacles dont on garde longtemps les images en tête, particulièrement parce qu’elles sont belles, ou au contraire violentes, et surtout qu’elles bousculent durablement notre perception de la réalité et notre imaginaire. Je pourrai citer Denali, mais parmi les plus anciens c’est surtout à André Engel que je pense. Qui d’autre que lui est capable aujourd’hui de transformer la scène d’un théâtre en banquise, de vous faire vivre une tempête et surtout de ressentir dans vos tripes l’émotion de la mort d’une reine ?

Pauline Bureau ! Et elle s’y prend avec douceur et intelligence pour nous montrer que la transmission entre une mère et sa fille peut évoluer du conflit vers la paix.

Pour ce faire elle embarque un théâtre dans sa globalité dans l’univers des contes et nous installe au coeur d’une profonde forêt, la plus belle, où s’élancent de haut bouleaux noirs et blancs semblables à ceux que Klimt a immortalisés. Elle nous arrête dans notre promenade au pied d’une immense citerne pleine d’eau où chacun des adolescents fera un plongeon vivifiant, marquant leur naissance au monde. Cette immersion signe leur avènement à un univers nouveau, celui des adultes, dans lequel ils vont entrer sous nos yeux sans perdre pour autant leurs qualités enfantines.

J’ai vu beaucoup de spectacles de Pauline Bureau dont je trouve le talent immense. J’aime sa capacité à s’indigner, que ce soit à propos du scandale sanitaire du Mediator, avec Mon coeur, ou de la lutte pour le droit des femmes à disposer de leur corps, avec Hors-la-loi et Pour autrui. J’aime aussi sa capacité à convoquer le rêve pour lustrer les relations humaines, les dépouiller de leurs oripeaux colériques et les sublimer, les remettre debout. Comme l’écrivait le poète-chanteur-philosophe Julos Beaucarne dans sa lettre ouverte de février 1975,  Il faut reboiser l’âme humaine.

Le contexte est différent, bien sûr, mais c’est ce à quoi s’emploie très exactement cette metteuse en scène : Allume ma vie et éteins ma peine. Je lècherai tes larmes et tu répareras mon cœur. La vie est sauvage. On n’a rien à perdre. Même pas cinq minutes, dira le personnage du père.

Elle nous offre un moment de pur bien-être tout en nous montrant le combat d’une gamine qui devient femme et d’une mère qui change de statut, dans un mouvement symétrique et inverse. Est-ce la peur de grandir qui pousse Neige à s’évanouir à tout bout de champ, comme sa mère avant elle ? Sa mère qui voulait tout, sa carrière, et le conte de fées. Leur trajectoire va les séparer avant qu’elles ne se retrouvent, au cœur de cette forêt, magique pour qui croit au pouvoir de l’imagination et où la vie sauvage est réparatrice, à l’inverse par exemple du métier d’ingénieur agronome spécialiste de l’abattage des poulets industriels, exercé auparavant par le chasseur.

L’hiver venu, la neige recouvre les paysages, une métamorphose s’annonce. Neige, jeune adolescente, a hâte de grandir. Sa mère, elle, s’étonne de vieillir. Mais Neige a disparu, elle s’enfonçait dans la forêt la dernière fois qu’on l’a vue. Elle y croisera un prince moins charmant et un chasseur plus doux que ce que l’on nous raconte dans certaines histoires.
Après Alice au pays des merveilles qui lui avait inspiré Dormir cent ans, Pauline Bureau a repris plusieurs motifs de Blanche-Neige, là encore dans un univers de miroirs magiques et de forêt, qui traverse les âges comme les saisons. Ce n’est plus un tigre qui s’installe sur le plateau mais une biche, frémissante et sans crainte du chasseur, devenu personnage bienveillant, capable d’éloigner les mauvaises ondes. Foisonnante de fantasmes, de peurs et de désirs secrets, cette fable contemporaine qui fait la part belle au fantastique et au merveilleux, réserve bien des surprises sur la scène et dans le théâtre qui se trouvent métamorphosés en univers sylvestre.

Si on a raison d’indiquer que le spectacle est « tout public dès 10 ans » il ne faudrait surtout pas penser qu’il s’adresse prioritairement aux enfants. Même si plusieurs endroits dans le théâtre ont été aménagés pour eux. C’est un tel plaisir à tout âge de s’emparer d’un masque animalier que chacun y trouvera de quoi se réjouir. La meilleure preuve est que même les ouvreurs/euses s’y sont mis.
On aura envie de rester, de revenir et de s’installer dans ce boudoir pour y plonger dans son livre favori.
Et plus loin de dessiner sur un tronc d’arbre avant de suivre les empreintes de pattes de loup qui conduisent à la grande salle en passant devant la cartographie de Neige, reproduite en grand format sur le mur du théâtre. On n’y cherchera pas de représentation rationnelle puisque le personnage l’avouera tout à l’heure et cela nous fera rire : je suis nulle en géographie.
Contrairement aux scénographies précédentes, les évènements ne se déroulent pas dans de multiples temporalités à des niveaux de scènes différents, L’ensemble est cependant un cran au-dessus en terme de merveilleux. Et ce n’est pas seulement parce que le spectacle est « de saison », s’inscrivant à merveille dans le froid hivernal, légitimant le flocon en guise de point sur le i de neige ou sur celui du mot fin.
Evidemment que l’on sortira remué, mais dans le bons sens, remis debout. La musique est superbe, nous rappelant parfois des airs très connus comme le si beau titre de Nirvana, Viens comme tu es (dont le texte colle à la perfection au propos de la pièce). Et le texte n’est pas bavard mais si parlant que j’ai dû me contraindre pour ne pas noter chaque parole.

C’est logique puisque le texte est envisagé comme un des éléments du spectacle aussi important que l’interprétation (et il faut saluer chacun des acteurs) ou la beauté du décor (la scénographe Emmanuelle Roy et le magicien-vidéaste Clément Debailleul ont accompli un travail époustouflant). Il est essentiel pour Pauline Bureau (photo ci-dessous) que l’écrit soit, visible, lisible gratuitement et qu’il circule. Voilà pourquoi les textes de plusieurs de ses pièces sont en accès libre en suivant ce lien.
Comme nous sommes dans un conte initiatique, la fin sera heureuse. Neige demandera à sa mère : Apprends moi l’inutile. Ce qui ne sert à rien mais qui fait du bien. Apprends-moi à rêver, à marcher sur les mains, à aimer le temps qui passe. Et la mère promettra d’essayer.

Le printemps reviendra après l’hiver et la magie opèrera à plein. Mais, après tout, est-il défendu d’y croire ? C’est bien connu : les choses n’existent que par l’impression qu’on en a.

Neige, texte et mise en scène Pauline Bureau
Avec Yann Burlot, Camille Garcia, Régis Laroche, Marie Nicolle, Anthony Roullier, Claire Toubin
Scénographie et accessoires Emmanuelle Roy
Costumes Alice Touvet
Composition musicale et sonore Vincent Hulot
Dramaturgie Benoîte Bureau
Magie et vidéo Clément Debailleul
Lumières Jean-Luc Chanonat
Au Théâtre national de la Colline - 15 Rue Malte-Brun Paris - 75020 Paris
Du 1er au 22 décembre 2023 au Grand Théâtre
Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30
Mardis 5 et 12 décembre à 14h30 et 19h30, jeudis 7 et 14 décembre à 14h30 et 20h30
Spectacle tout public dès 10 ans, créé le 17 octobre 2023 à la Comédie de Saint-Etienne

La photo qui n’est pas logotypée A bride abattue est une photo de répétitions © Christophe Raynaud de Lage

Molière de la Création Visuelle et Sonore et Molière du Jeune public le 6 mai 2024

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