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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

vendredi 8 mars 2024

Elaha, un premier film très réussi de Milena Aboyan

Les bons films existent. Les très bons ne sont pas rares. Mais quand l’exceptionnel est sur les écrans il faut le saluer sans délai. J’ai vu Elaha, le premier film de Milena Aboyan et j'ai été conquise. Il est parfait pour célébrer le 8 mars qui est la journée internationale de lutte pour les droits des femmes.
Elaha, une jeune femme d’origine kurde de 22 ans, cherche par tous les moyens à faire reconstruire son hymen pensant ainsi rétablir son innocence avant son mariage. Malgré sa détermination, des doutes s'immiscent en elle. Pourquoi doit-elle paraître vierge, et pour qui ?
Alors qu’un dilemme semble inévitable, elle est tiraillée entre le respect de ses traditions et son désir d’indépendance.
Je ne sais pas si ce résumé va vous donner envie de prendre le risque de vous confronter à des images qui ne semblent pas vous concerner. Il est juste mais il ne dit pas la qualité de cette fiction qui est pourotant inspirée par une réalité d’aujourd’hui.

Car l’histoire ne se passe ni en Iran, ni en Syrie ou au fond de l’Afrique (ce qui ne serait pas pour autant acceptable) mais en Europe, en Allemagne où la communauté kurde est bien intégrée. Qui dit intégration ne signifie pas assimilation et ne s’accompagne pas d’un changement de valeurs.

Le poids de la tradition, exigeant que la jeune fille se présente vierge à son mariage est encore démesuré. Personne ne se demande pourquoi la règle ne s’applique pas aux garçons, libres de coucher avec qui leur plait, même si cela donne automatiquement à leur partenaire le statut de "pute".

Elaha (Bayan Laylaest vivante, juste vivante. Et pour son malheur elle a fauté alors que se profile le mariage (imposé, évidemment puisque ce sont les parents qui ont choisi son futur mari). Non seulement elle se sent obligée d’accepter cette union qui ne lui convient pas mais en plus elle va devoir cacher son absence de virginité.

Même si l'idée selon laquelle la "virginité" d'une femme peut être prouvée par un "hymen" qui se déchire et saigne lors de rapports sexuels avec pénétration, est une invention dangereuse. En réalité, aucun hymen ne ferme l'entrée du vagin. Il s'agit plutôt d'une membrane muqueuse qui encadre son ouverture comme un petit anneau, qui ne se déchire et ne saigne pas nécessairement pendant les rapports sexuels.

Quoiqu'il en soit de nombreuses jeunes filles ont recours à une intervention chirurgicale dans une hymenkliniken comme il en existe de nombreuses en Allemagne mais elle vaut 2500 à 3000 €, une somme dont Elaha ne dispose pas. Elle peut "juste" s’offrir une capsule de faux sang qui sera censé se répandre sur le drap au bon moment, en ignorant que c’est une arnaque vendue en pharmacie pour la somme de 50€.

Impossible pour elle de trouver de l’aide auprès de ses amies, confrontées à leurs propres désirs d’émancipation, et à leur déni du carcan traditionnel. Impossible d’être soutenue par sa jeune sœur, trop jalouse, encore moins par son petit frère, handicapé (même s’il exerce une action positive de cohésion au sein de la cellule familiale), ni par son père (Nazmi Kirik), trop faible pour changer quoi que ce soit, ou par sa mère, malheureuse mais rigide, pas davantage par la patronne du pressing (Homa Faghiri) conciliante sur le nombre de ses heures supplémentaires mais prête à la dénoncer à ses parents. Qu’elle s’avise de danser joyeusement au mariage d’une cousine et sa mère (Derya Durmaz), exigera d’elle "de se contrôler un peu".
C’est justement cela qui va faillir lui coûter la vie, le contrôle. La caméra enregistre, traduit, ne juge jamais. Aucun personnage n’est totalement bon ou mauvais. Il n’y a aucun radicalisme, mais juste la volonté de conquérir le droit d’être soi-même, quel que soit le chemin, même s’il est un détour.

Heureusement, il existe des rencontres qui changent le cours d’une vie. C’est son enseignante (Hadnet Tesfai), dont on suppose qu’elle n’est pas allemande d’origine, qui la soutiendra pour qu’elle puisse, seule, décider de sa vie.
Le film n’oppose pas monstres et des victimes. Il n'est pas donneur de leçon, et si la réalisatrice prend parti c’est en faveur de la réappropriation de soi sans jamais condamner. Que ce soit les parents ou le fiancé, Nasim (Armin Wahedique l'on voit constamment sous la pression de l'opinion familiale et des amis, l'amenant à un comportement excessif, dont d'ailleurs il s'excusera.

Milena Aboyan a réuni un casting d’exception où chacun est à la bonne place à tel point qu’on oublie qu’il s’agit d’une fiction. Elle n’est jamais impudique et pourtant ne masque rien. 

Pour interpréter Sami, le fils souffrant d'une lésion cérébrale, avec un handicap moteur, elle a choisi Réber Ibrahim qui est un petit garçon qui souffre réellement de ce handicap et qui interprète formidablement son rôle, ce qui prouve que l'inclusion peut fonctionner.
Depuis longtemps la réalisatrice s’intéresse à l’inégalité de traitement entre hommes et femmes et qui se manifeste dans la vie sociale, économique, au cinéma, à la télévision ou dans la publicité. Avec comme point d'orgue la question du corps des femmes soumis à d’autres règles que celui des hommes, en tout cas dans certains pays, faisant dire à Eleha qu’elle regrette de ne pas avoir un vagin allemand.

Bayan est née et a grandi en Syrie, elle n’est arrivée en Allemagne qu’à 19 ans. Milena est kurde et a grandi entre l’Arménie et l’Allemagne. Beaucoup de choses ont changé. L’émancipation progresse mais il subsiste sans doute des poches de résistance et ce film a la propriété d’attirer notre regard sur elles (comme sur les mariages forcés et comme il faudrait le faire sur l'excision).

On remarquera beaucoup de symboles, à commencer par le ruban carmin qu’elle porte autour du cou sur l’affiche où elle pose telle une madone, pour ne pas dire une Sainte Vierge (asexuée). Le dernier plan, alors que Eleha regarde son linge tourner dans la machine à laver vaut tous les discours.
La musique de Kilian Oser est à la mesure de l’ensemble. Le film s’achève sur Look at me, qu’Ebla a enregistré en 2022. Connue aussi sous le nom de Ebla Sadek cette germano-syrienne a pour spécialité l’interprétation de chansons engagées dans un style flamenco arabe. Elle a aussi fait une superbe reprise de Ederlezi.

Milena Aboyan est née kurde yézidie en Arménie en 1992. Elle a commencé en Allemagne, en 2010, une formation pour devenir actrice et a joué dans plusieurs pièces de théâtre. Après avoir obtenu son diplôme, elle change de discipline et commence à se concentrer sur l'écriture dramaturgique puis de scénarios. Elle remporte en 2019, le prix du scénario d'Emden. En tant que scénariste elle a écrit plusieurs courts métrage : Die Vertreibung der Elefanten (2016), Sonne s hein ûber August (2017), Was bleibt (2018). Elle passe ensuite à a réalisation de courts dont elle écrit aussi le scénario avec Der Greteltrick (2018) puis Elaha (2023 qui reçoit très vite le "Kaiju Cinema Diffusion Prize" au Festival du film de Locarno.

Bayan Layla (Elaha) est née et a grandi en Syrie, où elle a commencé à étudier l'architecture avant d'acquérir sa première expérience scénique à Leipzig, sa ville d'adoption, en 2015. Elle a joué de nombreux rôles importants au théâtre. Dans Elaha, elle interprète le rôle principal et est nommée pour le prix Perspektive Talent lors de la présentation du film en avant-première au Festival international du film de Berlin en 2023.

Elaha, de Milena Aboyan
Avec Bayan Layla, Derya Durmaz, Nazmi Kirik, Armin Wahedi, Derya Dilber, Cansu Leyan, Beritan Balci, Slavko Popadic, Hadnet Tesfai, Homa Faghiri et Réber Ibrahim …
Scénario de Milena Aboyan et Constantin Hatz
Compositeur Kilian Oser 
Récompenses & Festivals :
2022 Prix Kaiju Cinema Diffusion Prize (section First Look) au festival du film de Locarno 
2023 Festival international du film de Berlin
2023 Festival international du film d'Arras
2023 Festival du Cinéma Allemand de Paris
2023 Les Arcs Film Festival
2024 Festival Premiers Plans d'Angers
2024 Festival International du Film Politique de Carcassonne
2024 Festival international du premier film d'Annonay
En salles en France à partir du 7 février 2024

jeudi 7 mars 2024

J'ai expérimenté une balance connectée

Je donne souvent des recettes de bons petits plats. Plusieurs compte-rendus de repas pris au restaurant témoignent de ma gourmandise. Il ne faudrait pas en déduire que je peux manger tout ce que je veux sans aucune conséquence … même si je ne déguste pas tous ceux qui sont photographiés (heureusement).

J'ai lentement mais sûrement pris du poids au fil des ans, sans vraiment m'en rendre compte puisque je ne me pesais jamais et que je n'ai pas pour habitude de porter des vêtements moulants. Jusqu'à ce que ma fille, qui a l'oeil à tout, m'alerte sur l'urgence (selon elle) à reprendre les choses en main.

Pas question de me laisser impressionner par les chiffres mais j'ai dû concéder que oui, je devais entreprendre -je ne dirais pas un régime car on sait tous que ça ne marche pas- mais du moins adopter ce qu'on appelle une saine hygiène de vie.

Ne grignotant jamais ce n'était pas un axe d'action. Le conseil qui me sembla le plus facile à mettre en oeuvre fut de boire un demi-litre d'eau avant chaque repas, ce qui présente accessoirement l'avantage de s'hydrater, ce qu'on fait en général tous insuffisamment.

L'époque durant laquelle je marchais 10 000 pas chaque jour était révolue depuis la fin du "confinement" qui n'a pas eu tous les torts. Je m'y suis remise en surveillant le nombre sur l'enregistrement fait par mon smartphone. J'ai alterné avec le vélo d'appartement qui était réduit à la fonction de (piètre) décor. D'abord 5 minutes, puis 10 et Assez vite j'ai pu tenir jusque une heure, ce qui est soit disant le minimum pour commencer à brûler les graisses.

C'est alors que j'ai été invitée par Huawei qui organisait un événement pour fêter la rénovation de son espace de vente boulevard des Capucines et qui voulait mettre en avant quelques produits comme leurs écouteurs FreeClip que j'ai adoptés depuis.

Ce n'est pas le sujet de cet article mais ces écouteurs qui se portent en clip d'oreille, et qui fonctionnent sans fil, sont d'une discrétion exceptionnelle (on ne les devine pas sous mes cheveux contrairement aux concurrents qui sont de couleur blanche) et permettent une écoute ouverte subversive. C'est-à-dire qu'ils ne me privent pas d'entendre une conversation qui me serait destinée, ni le moteur d'une voiture en approche alors que j'ai le bénéfice d'écouter ma musique préférée sans déranger mon entourage. Et si un appel s'annonce sur mon téléphone, le son est immédiatement basculé de manière à pouvoir répondre sans avoir à les retirer. Bien entendu leur ergonomie est pensée de manière à ce qu'on ne les perde pas, même en secouant la tête et cela sans obstruer le canal auditif.

J'ai été séduite aussi par leur tablette dont la palette graphique est d'une réactivité exceptionnelle et par la qualité des photos prises avec leurs téléphones, à tel point qu'on dirait des peintures, même une fois reprise sur mon téléphone.
J'aurais adoré repartir de chez Huawei avec ces écouteurs (je les ai achetés depuis) mais c'est avec une grande boite carrée que j'ai quitté la boutique. Et cette boite contenait … une Scale 3 ! Exactement ce dont j'avais besoin pour m'aider dans ma perte de poids.

Il fallut tout de même de la patience car le modèle dont j'ai hérité (et qui n'est plus commercialisé, on comprend pourquoi) n'est pas fourni avec les piles. Or je n'avais pas chez moi le modèle adéquat, à savoir 4 petites piles AAA 1.5Volt et les magasins autour de moi … non plus.

Quelques jours plus tard, munies des piles idoines, j'ai pensé qu'il serait facile de connaitre le poids de mon corps. Que nenni ! Il fallait télécharger l'application Health sur mon téléphone, convenir d'un nom d'utilisateur, et appairer la balance, ce qui ne fut pas simple car les premiers messages me sont arrivés … en chinois.

A force de persévérance j'ai pu la mettre en relation avec mon smartphone car -et c'est un point très positif-  on peut l’associer avec n'importe quel téléphone portable, que son système d'exploitation soit Android ou iOS.

Dans l'idéal il est préférable que l'appareil envoie directement les données sur le téléphone (ce qui suppose qu'elle soit reliée en wi-fi) plutôt que de les stocker sur un cloud de Huawei. Car ce qui est intéressant ce n'est pas tellement de connaitre son poids à un instant T mais de pouvoir suivre son évolution dans le temps, sur une semaine, un mois, une année.

Je vous passe les étapes de configuration, pas si faciles que ça à faire, même en suivant des tutos (qui manquent vite de mise à jour et qui du coup sont obsolètes) mais une fois que vous y êtes arrivés ça fonctionne très bien, mais attention quand même à penser à lancer l'application sur votre téléphone avant de monter sur le plateau.

Vous êtes sans doute intrigués par la présence des 4 disques métalliques sur l'appareil qui ne sont pas là pour faire joli. Pourvu d'y poser correctement ses deux pieds nus, l'appareil prend plusieurs mesures complémentaire au poids comme le taux de graisse corporelle et le nombre de battements cardiaques. Il a en mémoire notre taille et peut donc calculer la fameuse IMC (ou Indice de Masse Corporelle) qui idéalement doit être comprise entre 1, 5 et 24, 9. En dessous on est anorexique, au-dessus en surpoids et obèse si on dépasse 30. J'en suis loin mais je suis malgré tout en surpoids, comme vous l'avez deviné.

Ce sont 11 mesures et calculs que l'application affiche automatiquement sur le téléphone : poids, IMC (même si sur l’application on lit IMG), taux de graisse corporelle, Masse maigre, Taux métabolique de base, masse hydrique, graisse viscérale, densité minérale osseuse, protéine, masse musculaire squelettique et rythme cardiaque.

Soyons réalistes, seuls la première et la dernière ont une utilité réelle. Et bien entendu une balance ne dispense pas de faire attention à sa nourriture. Il y a beaucoup à dire sur le sujet et la chanteuse Mentissa le fait avec émotion avec Balance.
En jumelant avec une montre connectée (et il en existe de très très belles, de surcroît féminines, ce qui est rare sur le marché) on pourrait aussi suivre son sommeil, le niveau de stress, la tension artérielle, la température cutanée. Et même se lancer des objectifs et des défis.

Reprenons. Revenons aux paroles de la chanteuse. J'ai cru que je m'étais libérée d'un joli nombre de kilos. la satisfaction fut de courte durée. Ma fille (encore elle) s'est offusquée que j'avais posé la balance sur un morceau de moquette … parce que pieds nus sur le carrelage froid, chaque matin à jeun, c'était un peu la punition.

Soit disant que pour bien mesurer toute balance doit être placée sur une surface dure. OK je la déplace et bing je prends 3 kilos de plus. L'appareil est intraitable. Etant dubitative je m'arme de trois litres de lait dans les bras pour vérifier si l'affichage se modifie. Le doute n'est pas permis et je me rends compte que 3 kilos représentent un poids signifiant. Je comprends que ce soit un handicap pour les articulations des genoux.

Pire, les données ne sont plus engrangées dans l'historique au motif que les mesures semblent "aberrantes" à la machine. Il a fallu user de patience pour la convaincre qu'il s'agissait bien de moi. Je suggère aux équipes de recherche de Huawei de mettre au point un système de reconnaissance à partir de la forme ou de l'empreinte des pieds.

Tout est rentré dans l'ordre au bout de quelques jours. Je continue à me peser chaque matin mais le coeur n'y est plus. C'est sans doute pour cela que par représailles le poids est désespérément constant.

Voire même que cette balance affiche 2 kilos supplémentaires alors que je n'ai pas mangé plus que d'habitude et que j'ai fait une heure de sport intensif. Ma fille (qui sait tout) a encore la réponse : la raison est à chercher dans l'heure du coucher. On grossit si on dépasse minuit. Serait-ce le syndrome de Cendrillon ?

Des études ont montré qu'il est capital de se coucher avant 23 heures et que chaque heure de sommeil perdue augmente notre IMC de 2,1 points à long terme (si on se couche tard régulièrement pendant cinq ans). Je vais devoir restreindre mon programme de sorties théâtrales, sinon je vais jamais récupérer un poids satisfaisant.

Veiller conduit à faire une autre erreur en dînant tardivement. Sans savoir que si par exemple tu manges un bout de pain avant d'aller te coucher, le taux de sucre augmente dans ton corps. Avec le pic d'insuline qui suit, il est possible que ton corps commence à stocker des graisses – qui ne sont pas brûlées directement puisque tu es en train de dormir. Dîner après 23h est très mauvais pour la prise de poids alors à quand la fermeture des restaurants à 22 h 45 ?
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A ceux qui seraient choqués par cette publication, à l'heure où il existe une certaine méfiance à l'égard des produits de haute technologie fabriqués en Chine je conseillerai, s'ils sont abonnés à la fibre avec Orange (opérateur national) de regarder le nom du fabricant de leur boitier. Il y a fort à parier que ce soit Huawei. Quant aux marques américaines … elles s'approvisionnent elles aussi en Chine, mais ne le clament pas sur les toits.
Et bien entendu, si j'ai eu la Scale 3 en cadeau, c'était sans aucune obligation de publication et aucun contrat ne me lie à Huawei, ni à aucune autre marque.

mercredi 6 mars 2024

Le rhum de Guyane La Belle Cabresse

Ma consommation est épisodique et modérée mais le rhum est un de mes alcools préférés quant il s'agit de l'associer à un dessert. Et jusqu'à présent j'appréciais particulièrement les rhums antillais.

Mais après avoir goûté le rhum de Guyane La Belle Cabresse, à la remise des Prix d'excellence du Concours général agricole mon avis a évolué.

La Belle Cabresse est un rhum agricole originaire de Guyane. Produit en bordure de forêt amazonienne, surnommée autrefois l'enfer vert, au sein de la distillerie des Rhums Saint-Maurice, dans ce qui serait la dernière et unique distillerie fumante de cette région d'outre-mer française.

Cette ancienne sucrerie-rhumerie dispose d'un vaste domaine, de plus d’une centaine d’hectares de champs de canne situés sur un terroir considéré comme étant l'un des meilleurs de Guyane. A ses propres champs de cannes à sucre, s'ajoutent les champs d'une soixantaine de petits planteurs dont la grande majorité cultivent les terres de Saint-Laurent. J'ai l'habitude de voir des champs de canne quand je suis encore au Mexique en février dans l'Etat de Morelos, un peu au sud de Mexico. Avec leurs cinq mètres de hauteur, ces végétaux composent de beaux paysages, surtout lorsque les cannes sont en fleur.

La récolte est toujours réalisée à la main en Guyane en faisant perdurer des valeurs à la fois traditionnelles et modernes. Cette façon de faire favorise une meilleure sélection de la canne à sucre (les mauvaises cannes ne sont pas récoltées) et permet aussi d’enlever une bonne partie des feuilles de la tige.

On y élève des rhums blancs, des vieux rhums et des éditions limitées. Le rhum blanc, agricole, est élaboré à partir du pur jus de canne frais. Si mon flacon est de 35 cl sachez qu'il existe en de multiples volumes, allant de la mignonette de 5cl au cubintainer de 4,5 litres, à consommer comme il se doit en toute modération, d'autant qu'il n'en a pas l'air mais il titre à 50 degrés.

Récompensé à juste titre pour un rhum d'exception le Président de la distillerie de Rhums St Maurice, Ernest Prévot, était venu au ministère. Pour lui, les Rhums Saint-Maurice c’est l’histoire de ma vie. Et bien plus encore : c’est l’histoire de ma famille, c’est l’histoire d’une industrie, et c’est l’histoire de la Guyane.

La distillerie Saint-Maurice élabore des rhums exclusivement de type traditionnel agricole depuis 1917 Les rhums blancs - comme La Belle Cabresse 50°- sont distillés dans un alambic à colonne. Le nez est frais et délicat, très agréable dès les premiers instants, très équilibré, pour moi tout à fait équivalent à un rhum antillais, voire supérieur (je parle de mémoire, sans avoir fait de comparaison).

Pour ceux qui l'ignoreraient, la canne à sucre est le principal composant d'un rhum agricole qui résulte de la fermentation directe du jus de canne, sans extraction préalable du sucre contenu, puis par distillation. Au XVII° siècle, le tafia, alcool de la fermentation des mélasses, était produit sur les habitations sucrières. Ce fut en 1652 que la Compagnie de la France équinoxiale inscrivit dans ses objectifs le sucre dans la colonie de la Guyane en installant les premiers moulins sur les terres hautes de Rémire.

Les fagots de canne sont pesés puis dépotés au pied d’un tapis roulant vers un broyeur mécanique. Le "hache-canne" va déchiqueter la tige en petites morceaux. Cette étape permet de réduire sa taille, de la défibrer et de faciliter l’extraction du sucre.

La canne est ensuite envoyée sur un tapis intermédiaire qui la conduira à 3 moulins constitués, chacun, de 3 cylindres entraînés par une machine à vapeur. Les fragments de canne seront successivement comprimés entre les différents cylindres pour assurer l’extraction d’un jus riche en sucre. Cette extraction sera amplifiée par l’ajout d’eau (arrosage des moulins), dite " d’imbibition". A ce stade on distinguera d'une part la "bagasse", qui sont les fibres de canne humides et d'autre part le jus de pressage dilué appelé "jus mélangé", qui est recueilli par une gouttière située en dessous des moulins.

La bagasse sera pour partie utilisée pour la production de vapeur qui alimentera la machine faisant fonctionner les moulins. Le surplus sera éliminé du circuit comme déchet.

Lorsque la concentration en sucre du jus mélangé est jugée suffisante, il est aspiré pour alimenter les cuves où la fermentation durera de 36 à 48 heures. Le moût fermenté obtenu porte alors le nom de vin et so^ degré d’alcool pur est environ de 4°. La préparation des mouuts est très importante avec deux objectifs :
– Permettre une production d’alcool avec des rendements élevés,
– Apporter au rhum des composés aromatiques secondaires issus de la fermentation, qui seront à l’origine de son bouquet.

Une fois pompé et filtré le "vin" est envoyé dans la colonne à distiller. L'opération est capitale dans la transformation de la canne à sucre en rhum car c’est principalement elle qui confère au rhum ses caractéristiques propres. Suivront plusieurs opérations de maturation, vieillissement, assemblage, coloration (éventuelle), réduction et conditionnement.

Le rhum blanc agricole Saint-Maurice porte un nom très joli, puisqu'une cabresse désigne une femme "noire" mais relativement claire de peau. Cependant le rhum La Belle Cabresse est d'une limpidité transparente, et il est extrêmement fruité. Il pourrait se déguster en cocktail de type Mojito, Ibis Fizz (avec un sirop d'hibiscus) ou façon Ti'Punch.

Chauffé dans une casserole est versé sur des bananes préalablement poêlées dans un peu de beurre et de sucre il s'enflamme facilement. Je conseille par sécurité d'utiliser un récipient qui supporte la haute température avant de servir le dessert en assiette, en posant alors les fruits sur une tanche de brioche toastée.
Les Rhums Saint-Maurice produisent aussi un rhum vieux La Cayennaise qui est vieilli en futs de chêne français usagés, d’une contenance de 270 litres durant un minimum de 3 années, le temps d'acquérir leur couleur. Le climat chaud et humide de la Guyane française doit lui conférer indéniablement une typicité particulière. Peut-être aurais-je un jour l'occasion de le vérifier.

Rhums Saint-Maurice
Lieu dit Saint-Maurice – BP 47 
97320 St. Laurent du Maroni
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de © Jean-Emmanuel Hay

mardi 5 mars 2024

Trust de Hernan Diaz

Au moment d'ouvrir Trust de Hernan Diaz je sais que c'est un Prix Pulitzer et que donc, si je n'aime pas, il va me falloir me justifier même s'il est loin de faire l'unanimité.
Wall Street traverse l’une des pires crises de son histoire. Nous sommes dans les années 1930, la Grande Dépression frappe l’Amérique de plein fouet. Un homme, néanmoins, a su faire fortune là où tous se sont effondrés. Héritier d’une famille d’industriels devenu magnat de la finance, il est l’époux aimant d’une fille d’aristocrates. Ils forment un couple que la haute société new-yorkaise rêve de côtoyer, mais préfèrent vivre à l’écart et se consacrer, lui à ses affaires, elle à sa maison et à ses oeuvres de bienfaisance.
Tout semble si parfait chez les heureux du monde…
L'éditeur promet au lecteur d'être pris dans un jeu de piste. Il suggère que l'illustre figure pourrait n’était qu’une fiction. Et que,  derrière les légendes américaines, se cacheraient d’autres destinées plus sombres et plus mystérieuses.

J'ai essayé.  J'ai soupiré. Le jeu de piste était-il trop lent à se mettre en place ? J'ai ouvert le livre en plusieurs endroits. par acquis de conscience. Et puis j'ai compris que la rencontre n'aurait pas lieu parce que pour moi le style est plus important que la construction. Mais pour vous peut-être …

Trust de Hernan Diaz, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, Editions de l'Olivier, en librairie depuis le 18 août 2023
Prix Pulitzer 2023
Article illustré par la couverture originale du roman

Liste des livres sélectionnés pour le Prix des Lecteurs d'Antony :

lundi 4 mars 2024

Un mari idéal mis en scène par Guillemette Regnault

L’affiche de Un mari idéal est assez charmante, plutôt réussie visuellement parlant, mais je ne sais pas si elle aurait suffi à me décider à me rendre à l’avant-première.

Et puis, même si c’est relatif pour chacun de nous, le théâtre dans lequel la pièce est programmée se trouve vraiment très loin de chez moi.

Je ne connaissais pas le Théâtre Clavel et j’ai été très agréablement surprise par son cadre qui fait oublier la distance. Cette statue antique, endossant la veste de Monsieur Loyal nous y accueille avec humour.

C’est essentiellement parce que j’ai déjà vu jouer Matthieu Le Goaster que je me suis déplacée. J’ai été conquise par le résultat et j’espère que je vous communiquerai mon enthousiasme. Tout est bon dans ce mari idéal depuis l’adaptation au jeu des comédiens, en passant par la mise en scène, les costumes (formidable travail de Claire Jacob), les décors y compris les lumières.
Justement côté décor, ce sont les accessoires qui font tout, avec d’élégants sofas et des lustres qui signalent dans quel monde on évolue.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas pris autant de plaisir à entendre les bons mots d’Oscar Wilde. J’ai découvert que c’était lui qui disait qu’il n’y avait jamais de questions indiscrètes, à la différence des réponses. Il est manifeste que l’auteur s’exprime dans le personnage de Lord Goring (Matthieu Le Goaster) qui se chamaille affectueusement avec son père (Matthieu de la Taille) : j’aime beaucoup parler de rien, père, c’est la seule chose où je connais quelque chose.

Les répliques sont incisives. Très savoureuses parce qu’elles sont servies par un jeu d’acteurs qui est sans défaut. C’est un jeu de ping pong incessant pimenté de battements de cils, de froncements de sourcils, exclamations, soupirs, regards fuyants, lèvres pincées et autres minauderies.

L’humour est souvent très britannique mais Oscar Wilde a réussi à en décliner de multiples facettes. Il peut être direct, pince sans rire, ironique, n’être là que pour le plaisir d’un bon mot, ou celui de traiter en dérision un sujet sérieux, s’affirmer au premier comme au second degré, voire au-delà.

On a envie de noter des répliques d’anthologies : lorsque les dieux veulent vous punir ils exhaussent vos prières. Ou encore : la seule personne fréquentable, c’est soi-même.

Ce ne serait rien s’il n’y avait un jeu de séduction fort bien tricoté et une intrigue économique qui permet d’aborder la question de la sincérité sous un autre angle que celui de la fidélité. Il y a du suspens quant à la résolution de la problématique. Bien malin est le spectateur qui démasque le mari idéal … Est-il Sir Robert Chiltern (Christophe Paris) comme en est persuadée son épouse, Lady Gertrude Chiltern (Céline Larmoyer), ou bien Lord Goring que la sœur de Sir Robert, Mabel Chiltern (Guillemette Regnault) rêve d’épouser ? A moins que ce ne soit le père après tout. On ne cesse de s’interroger à propos du couple idéal.
Quelles sont les qualités qui permettent d’en juger ? La fidélité ? L’honnêteté ? La puissance des sentiments ? Autant de thèmes qui seront fouillés par les agissements des uns et des autres, et surtout les révélations d’une invitée de dernière minute, Mrs Laura Cheveley (Margaux Wicart).

L’équipe sera sur la scène du Théâtre Clavel pour 9 représentations, mais je serais surprise qu’il n’y ait pas prolongation ou qu’un autre théâtre ne leur fasse pas d’alléchantes propositions.

Un mari idéal 
Mise en scène de Guillemette Regnault 
Avec Christophe Paris, Margaux Wicart, Matthieu de la Taille, Matthieu Le Goaster, Céline Larmoyer et Guillemette Regnault
Costumes de Claire Jacob 
Avant-première le lundi 4 Mars à 19h30 puis tous les mardis/mercredis à 19h30 du 23 avril  au 13 mai 2024. Les places sont déjà disponibles : https://www.billetreduc.com/338865/evt.htm

dimanche 3 mars 2024

Accords met-vin avec un Côte de Toul Cuvée du bâtisseur du Domaine Regina

On retrouve des traces du vignoble lorrain dès l'Antiquité, 3000 ans avant notre ère. En 1865, le vignoble toulois couvre encore près de 6 000 hectares (50 fois plus qu'aujourd'hui), mais il amorce son déclin avec l'industrialisation croissante de la Lorraine à la fin du XIX°, l'exode rural, la crise du phylloxéra et la Première Guerre Mondiale. Autant de facteurs qui réduisent considérablement la taille du vignoble… mais ne le font pas disparaître entièrement. Le XX° voit même sa timide renaissance, avant d'amplifier son développement et sa notoriété, via son classement en VDQS au milieu du siècle dernier. Aujourd'hui, l'AOC et ses vignerons ont à coeur de prolonger l'a belle histoire du vignoble des Côtes de Toul.

Et quand je dis vignerons je devrais employer le féminin car, après avoir effectué une reconversion en quittant le monde de l'industrie locale de pneumatiquesIsabelle Mangeot et son mari Jean-Michel ont repris avec autant de détermination que de passion les vignes et les bâtiments de Vincent Gorny lors de son départ en Champagne en 1997.

Ils lui ont donné le nom de Régina en hommage à la mémoire de l'illustre Suzanne Kricq, née à Pagney-derrière-Barine, dont le nom de résistante durant la Seconde Guerre Mondiale était Régina. Ensemble ils ont vite fait prospérer leur vigne de 1,7 ha à Bruley, un an avant la promotion du Côtes-de-Toul en AOC.

Leur domaine a connu depuis une réelle extension (15,6 ha aujourd'hui, dont 2 ha de jeunes plantations) et acquis une belle notoriété. Après le décès prématuré de son mari en 2015, Isabelle a confirmé ses qualités de battante, devenant l'unique vigneronne de l'appellation alors qu'elle poursuivait seule la conduite de son Domaine. Son courage a été distingué par les Insignes de l'Ordre National du Mérite à Paris en 2021.

Avec une quinzaine de cuvées différentes, le Domaine Régina offre une gamme très variée. Mais il possède surtout la particularité d'avoir fait isoler et cultiver ses propres levures indigènes, issues du jus de raisins des différentes parcelles de ce domaine. Elles sont conservées en laboratoire, ce qui nous permet de les réutiliser pour chaque millésime et d'obtenir une cuvée unique et surtout régulière : la cuvée du Bâtisseur. Celle-ci a été distinguée au dernier Concours général agricole qui lui a décerné le Prix d'excellence.

C'est dans ce cadre que j'ai dégusté la Cuvée du bâtisseur et que j'ai fait la rencontre de cette femme exceptionnelle. Cette cuvée est issue uniquement d’une vigne d’Auxerrois est destiné à être bu dans sa jeunesse (jusqu’à 4 ans). Cependant  il se conservera jusque 6 ans dans une bonne cave.

Ce blanc est élevé 6 mois en cuve sans "malo". Sa robe est claire et limpide, le nez est ouvert sur des senteurs fruitées (poire, coing) et mentholées. Riche, gras, ample, le palais est souligné par une fine fraîcheur qui lui confère beaucoup d'allonge. Ce vin remarquable d'équilibre est recommandé pour l'apéritif, les poissons grillés, ou encore une viande blanche à la crème. Mais c'est avec un plat végétarien que j'ai choisi de le servir, des falafels que j'avais envie de cuisiner depuis que j'avais trouvé des pois chiches bio.
Voici les ingrédients dont on a besoin pour une quinzaine ou une vingtaine de falafel (selon leur taille) :

350 g de pois chiches secs à tremper au moins 12 heures dans un saladier rempli d’eau froide
1 oignon jaune de taille moyenne
1 petite botte de persil
5 brins de menthe ou ciboulette ou aneth ou basilic (ce que vous avez dans le frigo)
1 petite botte de coriandre
1/2 cuillère à café de cardamome verte
1 cuillère à café de cumin en poudre
2 gousses d’ail hachées
1 cuillère à café de sel
2 tours de moulin de poivre
1 sachet de levure chimique
1,5 cuillère à soupe de farine de blé

Pour saupoudrer avant cuisson :
2 cuillères à soupe de grains de sésame
2 cuillères à soupe d’huile d’olive

La veille au soir j'ai mis à tremper les pois chiches dans un saladier rempli d’eau et pouvant contenir quatre fois plus de produit car j'avais été prévenue que le volume des légumes allait quasiment doubler.
Le matin suivant, j'ai égoutté et épongé les pois chiches, épluché et taillé grossièrement l'oignon, ainsi que les herbes fraîches. L'idée était ensuite de mettre le tout (y compris l'ail, le sel, les épices, la farine) dans un robot mixeur, et d'obtenir, après un certain temps (comme aurait dit l'humoriste Fernand Raynaud) une texture qui soit restée un peu sableuse. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu. Il m'a fallu procéder par petites quantités pour obtenir le résultat photographié ci-dessous. J'aurais dû préférer le bon vieux moulin à légumes manuel plutôt que le blender électrique. A savoir pour la fois prochaine.
A ce stade j'aurais pu faire des boules avec une cuillère à glace mais ayant opté pour une cuisson au four j'ai préféré utiliser un emporte-pièce rond que j'ai rempli de pâte en la tassant un peu.
J'ai travaillé directement sur la feuille de papier sulfurisé en déplaçant le cercle à chaque fois. Puis j'ai parsemé de graines de sésames et arrosé avec les 2 cuillères à soupe d’huile d’olive. Vous remarquerez en bas à droite 4 disques d'une allure différentes. J'ai ai placé un pois chiche pour les repérer après cuisson. J'avais ajouté à la pâte un mélange de curry et c'est cette version que tout le monde préféra.
La cuisson a duré 20 minutes dans un four préchauffé à 190° C (mais j'ai ensuite regretté de n'avoir pas procédé à une cuisson classique dans une sauteuse garnie d'huile dans laquelle j'aurais fait dorer les falafels).
J'ai servi avec une sauce de type tzatziki et une composée de tomate aux oignons. J'aurais pu aussi proposer une salade verte et une sauce au vahiné. Le vin était parfait pour ce plat simple, lui apportant des parfums qui s'accordaient bien entre eux.
Les gourmands ont ajouté dans l'assiette un filet d'huile d'olive supplémentaire. J'avais ramené ce flacon d'exception, très aromatique, de mon voyage en Crète au printemps dernier.

Domaine Régina - 350 rue de la République - 54200 Bruley- 03 83 64 49 52 ou 06 80 33 43 77

samedi 2 mars 2024

Désaxée de Kamas

Je suis parfois en retard, ici c’est en avance que je vous parle d’une sortie. Si vous connaissez déjà Anne Cammas, alias Kamas, vous vous demanderez juste pourquoi je ne lui ai pas consacré un article plus tôt. C’est qu’on ne sait pas tout et que je ne suis pas spécialiste musicales. Mais je suis prête à me rattraper.

Je vais être honnête. J’avais visionné son dernier clip, 6V d’Amour, dont on m'avait envoyé le lien, et je n’avais pas été convaincue, ni par sa tenue vestimentaire, ni par l’interprétation, si sophistiquée qu’elle m’avait distraite des paroles de cette chanson pourtant diantrement bien écrite.

Et puis j'ai reçu l'album que j'ai "distraitement" glissé dans le lecteur tout en travaillant. J'ai été cueillie dès le début.

Par les voix parlées de J'dérape (piste 1) dont je parierais que ces 17 secondes sont un extrait de film, mais lequel ? Par les paroles ensuite de la première chanson (Désaxée, piste 2) :
Toute penchée, désaxée, Pamela voudrait écrire aujourd'hui. Le ciel est si joyeux.
Dehors voilà le printemps qui appelle.

Aucun doute que cette Pamela est le sosie de Kamas : (…) elle écrira une autre lettre avec un ou deux mots … d'amour, peut-être …

J'aime les longues introductions, les finales qui prennent leur temps avant de se taire. Chaque chanson est soignée, tant du côté des textes, et il ne fait aucun doute que l'auteure sait choisir ses mots pour les assembler en bouquets, que du côté des musiques et des orchestrations.

Et puis, elle a le sens du swing. Ecoutez donc l'intro de L'inconnue de la Seine (piste 3) qui installe le suspens et qui tangue comme la barque qui oscille sur l'onde claire, légère tu files au fil de l'eau, ton plus beau sourire aux lèvres, une barque légère, ton teint de porcelaine, délicate passagère, ta longue robe en corolle est un liseron d'eau que visitent geais, fauvettes, mésanges, sitelles et pinsons.

On devrait savoir combien Kamas aime les oiseaux qui le lui rendent bien. C'est La Tangente du Corbeau qui produit l'album. Elle connait aussi les poissons, brèmes, chevesnes, gardons et ombles de fontaine qui se faufilent sous la robe d'Ophélie, la belle endormie. Pour quel amour, quel chagrin le bonheur a-t-il les yeux clos ?

La mélodie est romantique à souhait et pourtant l'issue est fatale, comme dans plusieurs de ses chansons. Pour celle-ci, le titre L'inconnue de la Seine fait référence à un fait divers qui n'a jamais été élucidé et qui a été traité en littérature comme au cinéma.

Le changement de rythme est brutal avec les suivantes (Les majorettes - pistes 4 et 5) qui démarrent tambour battant, et à grand renfort de cuivre, avec une voix rapide et scandée qui s'efface à la fin sur l'arrivée de la musique qu'on a l'habitude d'entendre jouer par les fanfares villageoises : où sont passées les majorettes qui longeaient le tour de ville alignées comme des sucettes (…) les mollets serrés, les belles épaulettes dorés, jolis petits poissons panés.

Elle évoque dans la seconde partie la joyeuse fête de la Saint-Jean, au rythme d'une marche ralentie, affirmant en écho et en canon, moi aussi un jour je serai majorette. Je tiens à la rassurer, les majorettes n'ont pas disparu de nos paysages. Je les ai vues défiler pour la fête du mimosa sur Oléron il y a quelques jours.

On retrouve avec l'allusion piscicole aux poissons panés l'humour acide (mais si juste) dont Kamas est capable. Elle nous montrera tout ce dont elle est capable dans 6V d'amour (piste 6) : J’ai pas dit oui, J’ai pas dit non, Re-précise moi ton prénom, Si oui c’est oui, Si non c’est non. Furax pas de pax aeterna… Cette chanson est une ode à l'amour fou, dévorateur, et elle y déploie une folie germanique tout en creusant le sillon du consentement qui est tant d'actualité.

On croit qu'elle confirme sa vision négative de l'amour avec Noir c'est noir (piste 7) que l'on connait par coeur. La batterie se déchaine, elle aussi et presque mutine, elle n'a qu'à atténuer certaines notes pour qu'on imagine qu'elle puisse garder l'espoir de sauver cet amour … avec fantaisie. C'était une bonne idée de nous offrir cette reprise, même si je crois qu'elle aurait bien aimé une chanson moins connue, Sur la place, de Jacques Brel, mais la Sacem lui a sans doute refusé les droits. Ce sera pour une prochaine fois.

La suivante commence avec des claquements de langue et des bruits de bouche. Elle s'achèvera par un sifflement. Les paroles évoquent encore le monde aviaire : Il lui a donné tous les noms d'oiseaux de la terre. Elle en a fait des colis-fichets, des bijoux, il a pris ses beaux yeux pour les faire valser. Le ton n'est pas joyeux et l'histoire va (encore) se terminer mal mais que c'est beau : sur son lit posé façon cimetière, avale un dernier mot, lui chante un requiem (…) elle a fait pan pan avec ses deux doigts tendus, et pan pan voilà son sourire par terre. La chanteuse ajoure des mots en anglais où j'ai cru entendre She's like Macbeth.

Elle a bien du culot de reprendre en une demi-minute la question lancinante Do You Love Me que chantait The contours en 1987 dans le film Dirty Dancing (Do U ? - piste 9). L'alternance entre morceaux longs et brefs procure d'heureux effets.

Elle m'a mordue, elle m'a croquée, (…) mon âme cuit au court-bouillon … décidément le lexique de la cuisine est autant présent que celui de la nature puisqu'après les oiseaux et les poissons, voici une redoutable tueuse, une araignée-loup du nom de tarentelle (piste 10). C'est aussi le nom d'une danse traditionnelle, justifiant que Kamas ait choisi le yukulélé et interroge à quoi bon danser le tango, danser jusqu'à la saint-Glinglin une funeste farandole

Avec la dernière (Des hivers et des printemps - piste 11) on bascule dans un côté baroque, où les battements de tambour ont toute leur place. Il se dégage quelque chose qui nous relie au monde ancien des troubadours. Le travail de la voix est très élégant, et se développe sur une orchestration fournie.

J'ai attendu des hivers et des printemps les yeux plus loin que l'horizon, j'ai décousu ma raison, (…) La folie est douce mais définitive : chagrin mortel, coeur tombé dans le sel … 

Ce troisième album marque le talent d'une grande dame qui maitrise si bien notre langue. Ça fait grandement du bien d'entendre un rock qui laisse la place à l'humour, à la tendresse et à tous les demi-tons possibles. Ceux qu'elle a plus que croisés comme Nino Ferrer ou Meredith Monk peuvent être fiers d'elle. On pourrait aussi citer des affinités avec les univers de Barbara, Catherine Ringer ou Brigitte Fontaine, alors que dans son adolescence c'étaient Véronique Sanson et Brigitte Bardot que la jeune Camille imitait dans la cour de son lycée.

Sait-elle que le Kama est une faucille, utilisée par paire (donc le pluriel s'impose), qui servait à couper les tiges des céréales et du riz ? C'est devenue une arme pratiquée dans certains arts martiaux chinois. C'est un bon patronyme pour une compositrice-interprète comme elle.

Et on continue d'espérer que le Grand Jacques fera ce qu'il faut de là haut pour qu'elle puisse glisser (au moins) un titre de lui dans son prochain album.

Désaxée de Kamas, dans les bacs le 29 mars 2024
Kamas, chant / Benjamin Blackstone, guitare / Gabriel Levasseur, claviers / Antoine Rault, basse / Aide Tafial, batterie / Julien Pouletaud, réalisation et arrangements / distribution Kuroneko

vendredi 1 mars 2024

Helena Noguerra est Frida Kahlo à La Scala Paris

La Scala présente en ce moment deux pièces qui sont des invitations au voyage. Après l'Irlande de Kelly Rivière, voici le Mexique avec Helena Noguerra qui a travaillé à partir de la correspondance de Frida Kahlo.

Je ne pouvais pas manquer ce moment. Je connais très bien ce personnage emblématique d'un pays où je vais souvent. J'ai encore en tête les mots du roman de Claire Berest Rien n'est noir (dont j'aurais juré, mais je me trompais, que la comédienne s'était inspirée). Je me souviens parfaitement de l'exposition des robes de l'artiste peintre au musée Galliera. Et j'ai bien entendu à l'esprit mes déambulations dans sa propriété de Coyoacan, la fameuse Casa Azul, cette maison bleue quasi magique encore fraiche de son empreinte.

On me demande souvent ce que Frida représente au Mexique. Elle symbolise tout le pays par sa seule évocation. Sa silhouette est partout, sur les murs, dans les boutiques, et elle demeure un modèle pour les femmes. Elle est sans doute plus représentée que ne l’est la Tour Eiffel en France. Elle a aussi popularisé une manière de s’habiller, de se coiffer, de s’orner de bijoux volumineux, en célébrant les costumes régionaux (qui sont toujours extrêmement portés dans les rues au quotidien) et l’artisanat, que ce soit les ex-voto sacrés en forme de coeur ou les calaveras, ces têtes de mort en perle fabriquées par les Huichols …

J'ai retrouvé l'essentiel de ce que je sais déjà. C'était ce que je souhaitais. Héléna n'imite pas Frida (ce serait d'ailleurs mission impossible) mais elle l'évoque avec tendresse et respect.

Elle commence le spectacle en nous parlant d'elle, confiant qu'elle a appris à lire avec Oui-Oui, un livre facile à lire parce qu'il est écrit en grosses lettres. Très vite un puzzle s'est mis en place, composé des écrits de Boris Vian, Marguerite Duras et Françoise Sagan. A 15 ans elle se plonge dans Milan Kundera. Elle dit de la lecture qu'elle lui a apporté la maturité qui manquait à son Bac moins 3, lui permettant de vivre des émotions et des expériences comme si c'était les siennes.

Et puis elle s'assoit à la table et entreprend la transformation qui va lui permettre de se glisser dans la peau de son personnage.

C'est une commande. La lecture a été créée à Biarritz dans le cadre du festival "L'invitation au voyage", dirigé par Anne Rotenberg et Claire Borotra. La mise en espace est signée de Catherine Schaub,.

Frida lui a fait l'effet d'une piqure mystique. S'il y a une part d'interprétation (et on peut supposer que celle-ci va s'amplifier au fur et à mesure des soirées) ce sont surtout des lectures que fait la comédienne. C'est ce qui est annoncé d'emblée t c'est aussi ce qui fait sa spontanéité.

On constate qu'elle s'est reconnue dans cette femme qui revendiquait de n'avoir aucune influence et de n'être d'aucune école. Le florilège qui a été retenu met en lumières la femme courageuse qui souffre et qui se rebelle : on s'excuse d'aller mal alors que l'autre n'a simplement pas les épaules pour le supporter. (…) Si je dois te demander quelque chose alors je n'en veux plus.

La femme immensément amoureuse d'un homme qui l'aime, la trompe, la renie, divorce, se remarie (avec elle) et avec qui les relations seront toujours explosives.

La femme engagée aussi qui n'avait comme objectif que d'oeuvrer pour la paix et la liberté. Qui s'est rajeunie de trois ans pour être née avec la révolution. Qui s'inscrit à 13 ans aux jeunesses communistes. Qui a conscience que le Mexique vit dans un désordre de tous les diables mais dont les Etats-unis chaque jour volent un morceau.

Enfin l'artiste comme son mari Diego l'a jugée du premier coup d'oeil qui n'a jamais peint ses rêves mais la réalité et qui s'utilisait comme modèle tout simplement parce qu'elle était dans une grande solitude.

Elle nous offre -c'était inévitable- ce très beau poème dont elle ne sait sans doue pas qu'il est à tort attribué à Frida (d'ailleurs personne n'en a jamais trouvé une trace datée dans ses écrits) intitulé Tu mérites un amour et qui est de Estefania Mitre. Mais il est si beau ! Il et évident que les paroles correspondent à Frida.
Tu mérites un amour décoiffant, qui te pousse à te lever rapidement le matin, et qui éloigne tous ces démons qui ne te laissent pas dormir. Tu mérites un amour qui te fasse sentir en sécurité, capable de décrocher la lune lorsqu’il marche à tes côtés, qui pense que tes bras sont parfaits pour sa peau. Tu mérites un amour qui veuille danser avec toi, qui trouve le paradis chaque fois qu’il regarde dans tes yeux, qui ne s’ennuie jamais de lire tes expressions. Tu mérites un amour qui t’écoute quand tu chantes, qui te soutiens lorsque tu es ridicule, qui respecte ta liberté, qui t’accompagne dans ton vol, qui n’a pas peur de tomber. Tu mérites un amour qui balaierait les mensonges et t’apporterait le rêve, le café et la poésie.
Hélène Noguerra lit, et chante aussi. D'une vois très jolie, qui ne craint pas les sanglots. Et l'accompagnement en direct à la guitare par Laurent Guillet ajoute au charme qui se dégage de ce moment.
Frida Kahlo
De Françoise Hamel, mise en espace Catherine Schaub, avec Helena Noguerra
Du 4 mars au 23 juin 2024
A La Scala Paris - 13, boulevard de Strasbourg - 75010 Paris
Le dimanche à 19 h 30, le lundi à 19 h
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de Thomas O'Brien

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