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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 17 octobre 2016

Rencontres inattendues autour de Saint-Agur avec les produits sélectionnés par Juan Arbelaez

J'ai découvert l'originalité de la cuisine de Juan Arbelaez au Nubé où j'ai eu l'occasion de discuter avec lui sur les parti-pris qu'il aime développer. Peu m'importe qu'il ait participé à Top Chef. Ce qui compte c'est ce qu'on a dans l'assiette, et aussi, malgré tout, les qualités humaines dont on fait preuve.

Quelques jours plus tard le hasard m'installait à la table d'un jeune chef qui travaille en partageant son savoir-faire. C'était au MAYA à Ville d'Avray et je vous recommande cet établissement.

Jamais deux sans trois. Juan Arbelaez a imaginé pour le fromage Saint-Agur une Box gourmande orientée sur un moment de partage d'où le fromage est souvent écarté, l'apéritif.

Il a sélectionné sept produits susceptibles de s'allier parfaitement à la force et au fondant du Saint Agur : sucre galabé, noix de cajou grillées d’Inde, pain craquant norvégien, miel de pin du Péloponnèse, origan grec des montagnes, saucisse sèche de foie de porc de Lacaune et une bouteille de Condrieu Versant doré blanc en destination de la première génération éduquée par des mères qui ne font plus la cuisine. Chacun pourra à la maison jouer à l'apprenti-cuisinier avec cette box gourmande Apéro.
Saint-Agur existe sous deux formes, ce qui multiplie les combinaisons.

Pour être inattendu ça l'est et mes papilles ont été réjouies d'oser des associations auxquelles je n'aurais pas pensé. J'ai ajouté quelques fruits, parce qu'il n'y a aucun inconvénient à mettre non pas son grain de sel, mais sa touche personnelle.

Et croyez moi, prévoyez un (très) grand plateau et une large plage horaire, le temps de vous exercer à plusieurs combinaisons, pour tester l'alliance de la force et du fondant.

L'époque où on tartinait le pain de beurre avant d'y poser un morceau de fromage est révolue. Par contre on a osé le miel sous le Saint Agur. Et approuvé.

La saucisse sèche de Lacaune est un autre excellent partenaire. Les noix de cajou ont disparu comme neige au soleil.

Seul le Condrieu ne m'a pas convaincue. J'ai trouvé qu'il manquait de personnalité à coté des autres ingrédients. Il a peut-être été choisi pour son aptitude à s'accorder avec tout, mais j'aurais préféré un vin dont le goût ou les arômes auraient subsisté dans ma mémoire.

Comme par exemple le Chardonnay (blanc) 2014 (lui aussi) Sous l'arbre penché de Sylvain Ravier que j'ai découvert cet été en Savoie. Sa robe d'or aux reflets verts, son nez complexe de fruits exotiques et de badiane qui évoque puissamment un caramel au lait vanillé m'avait  subjuguée (en toute modération) et je l'aurais bien tenté sur un fromage de cette force.
Les rencontres inattendues initiées par Juan Arbelaez sont à votre portée. Un tirage au sort attribuera, du 1er octobre au 31 novembre, 100 box, via le tout nouveau compte Instagram Saint Agur, en utilisant le hashtag #EtÇaChangeTout. Je vous souhaite d'en gagner une parce que le contenu est vraiment à la hauteur du produit.

dimanche 16 octobre 2016

Toute première fois à l’espace 22 Visconti en parallèle de la FIAC

Il y a la FIAC ... et il y a quelques initiatives parallèles vers lesquelles j'ai tendance à m'orienter parce que le rôle d'un bloggueur est précisément de débusquer l'inédit et pas de parader dans les manifestations officielles qui n'ont pas besoin qu'on parle davantage d'elles.

Toute première fois appartient à cette catégorie, comme le Prix Hors concours dont j'ai été juré. C'est une exposition imaginée par par Francesca Napoli, commissaire d’exposition indépendante et historienne d’art et Armelle Leturcq, co-fondatrice de la revue Blocnotes et du magazine Crash, avec Frank Perrin, photographe et artiste, ayant eu l'idée de ce lieu indépendant.

Le point de départ est double : aller où personne ne va, et montrer ce que peu ont le plaisir de regarder… Cela se passe à l’Espace 22 Visconti, dans la rue du même nom, laquelle entretient des rapports amoureux avec le monde artistique.

A elle seule, la rue Visconti vaut qu'on y déambule le nez en l'air.  Des tableaux y sont accrochés. Elle a connu la mort de Racine et le peintre Eugène Delacroix y résida pendant près de 10 ans. Nombreux sont les artistes à intervenir dans les parages encore aujourd'hui.
Honoré de Balzac avait installé une imprimerie au numéro 17, avec une garçonnière à l'étage. L'atelier du 22 est un peu secret. C'est un très bel espace sous verrière d'où pend Ethra Sonando (2005-2016) de Jorge Peris, réalisé in situ pour l'occasion. A intervalles réguliers on entend son (vrai) chien exprimer un rêve ...
 

samedi 15 octobre 2016

Le Maniement des Larmes de et par Nicolas Lambert au Théâtre de Belleville

Le moins qu'on puisse conclure c'est que Nicolas Lambert ne fait pas les choses à moitié. Quand il se lance dans l'investigation il y va tête baissée et il ramène à la surface des pages et des pages de notes, de compte-rendus d'entretiens, d'articles ... Il fouille et refouille, collationne avant d'entreprendre "juste" un travail de tissage entre des textes qui appartiennent à la réalité historique.

C'est une des forces du spectacle. Tout est vrai. Le comédien rejoue exactement ce qui a été dit par les personnalités impliquées. Rien n'est inventé. On aurait préféré d'ailleurs parce que la démocratie en prend un sacré coup. On en sort secoué et furieux.

Le seul effet de style vient se nicher dans le jeu de mots des titres des trois spectacles. Car il s'agit d'une trilogie dont le Maniement des larmes est d'ailleurs le troisième morceau. Ceci étant l'ordre n'a pas d'importance.

Le premier, Bleu, retrace l'affaire Elf, La Pompe Afrique. Le second, Blanc, présente Avenir Radieux, une Fission nucléaire. Après le pétrole et le nucléaire arrive en toute logique l'armement, Rouge, qui composent la totalité de l'A-démocratie, un terme tristement adéquat puisque "notre" Cinquième république, conçue par De Gaulle, permet au gouvernement d'avoir la main mise sur l'armement à tel point qu'on frôle le trafic.

En tout cas la démocratie n'a pas voix au chapitre puisque le ministre de la Défense légifère seul sur la question depuis 1939 en s'appuyant sur un decret-loi, si bien que le Parlement n'a jamais l'occasion de donner son avis sur la question militaire.
Les spectateurs s'installent alors que les comédiens sont déjà en plein travail ... le casque sur les oreilles. On entend juste le bourdonnement d'un violoncelle sans encore le voir.

Composé en trois parties, on commence par la Fable. Ensuite ce sera Héritages, puis Larmes pour finir. Chacun des volets de la trilogie est bâti sur le même principe et l'ensemble est programmé dans les semaines qui viennent au Théâtre de Belleville.

Bernard Cazeneuve intervient depuis les gradins, interpelant le gouvernement (auquel il n'appartient pas encore, ironie de l'histoire, il n'est alors "que" député-maire de Cherbourg). Nicolas Lambert interprète tous les rôles, aussi crédible en Michèle Alliot-Marie qu'en Anne Lauvergeon (ses mimiques sont drôlissimes), Mouammar Kadhafi ou Brice Hortefeux même si, de mon point de vue, son art culmine lorsqu'il fait revivre devant nous Michel Rocard, à la diction et la rhétorique si particulières qu'on le reconnait avant même que son nom ne s'affiche sur l'écran du fond de scène.

Nous apprenons incidemment que son père est co-inventeur de la bombe nucléaire française.

Ce documentaire théâtral pose des questions dont nous n'avons pas les réponses à propos de ces logiques d'Etat qui pourtant nous concernent, à savoir ce qu'on fait en notre nom avec nos produits du terroir, comme le dit si justement Nicolas Lambert.
Tous les textes sont publiés aux éditions de L’Échappée. Un coffret rassemblant les trois pièces sortira le 22 octobre 2016. Il est déjà au Théâtre.

Le Maniement des Larmes
De / par Nicolas Lambert
au Théâtre de Belleville
Du 14 septembre au 4 décembre 2016
Du mercredi au samedi à 21 h 15, dimanche à 17 heures
Relâche les 22, 23 et 26 octobre
Musique Hélène Billard, Éric Chalan et Jean-Yves Lacombe en alternance
Lumière, son, vidéo Frédéric Evrard et Erwan Temple en alternance
Coproduction Compagnie Un Pas de Côté et Théâtre de Belleville

Bleu : Elf, la Pompe Afrique du 7 au 23 décembre
Blanc : Avenir Radieux, une fission française du 14 au 30 décembre

La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de Un Pas de Côté/Erwan Temple.

vendredi 14 octobre 2016

Tomber en haut, une exposition très colorée de Bujar Luca au Purgatoire

On peut connaitre le Purgatoire-54 Paradis pour des motifs culinaires comme pour des raisons culturelles. Aujourd'hui j'y retourne pour rencontrer Bujar Luca en train de superviser l'accrochage de son exposition.

La salle d'exposition accueille des toiles immenses, comme cette "acrylique sur toile" de 195 sur  130 cm qu'on dirait composée sur mesure pour le mur qui est face à l'entrée et dont l'artiste ne nous donne aucune indication de nom pour orienter notre regard. On peut y voir des oiseaux, une évocation de l'univers de Dali. C'est à chacun de se faire une opinion et cette liberté est caractéristique de Bujar Luca.

Il faut dire que le mot n'est pas un concept mais une privation qu'il a cruellement connue quand il vivait sous la dictature dans son pays, l'Albanie. Quand on pouvait être jeté en prison juste pour un mot, ou pour avoir entre les mains un objet provenant de l'Occident, donc d'un univers qualifié de dégénéré par le régime communiste.
Pendant 8 années de propagande et d'agitation on ne pouvait que juste vivre. On avait une double vie, la façade, et puis celle que l'on menait avec des amis très proches, en qui on pouvait avoir confiance. C'est pour eux que je peignais mes muses cadenacées.
Bujar Luca était néanmoins un artiste prodigue. Il expose ici une minuscule partie des 1825 dessins qu'il a eu l'honneur et le plaisir de présenter l'année dernière à Tirana, sa ville natale, dans une Black Box de 7 mètres sur 14 dans laquelle il les avait enfermés. On pouvait les apercevoir en entrant par une petite porte, comme s'il s'agissait d'une grotte où ces oeuvres racontaient sa vie intérieure.

Elles sont alignées, à l'air libre, sur le mur, et nous sommes privilégiés de pouvoir nous en approcher, dans ce bel espace du Purgatoire, au nom prédestiné pour qui revient de l'enfer, imaginé par Alain Cirelli.
Depuis cinq ans, il anime ce lieu de vie et de fête où il partage son goût pour l'art contemporain et les échanges. Photo, peinture, sculpture, graphisme, design, aucune exposition ne ressemble à la précédente et contribue à donner un supplément d'âme à ce lieu singulier, situé à proximité d'un autre très particulier, surtout en cette période d'Halloween, le Manoir de Paris.

Les peintures de l'artiste sont ponctuées de signes graphiques qui composent l'écriture indéchiffrable de son passé, et de son fol espoir de gagner un jour la liberté d'une terre promise, en France, où il est arrivé en 1990, à la faveur d'une invitation.

Celle-ci (à droite) pourrait avoir sa préférence. il l'appelle Saturne, un titre qu'il a emprunté à Goya alors qu'il n'y a pas de ressemblance à établir entre ce tableau et celui du peintre espagnol. Il faut tout regarder, y compris sur le mur du fond (à gauche) ou même sur celui qui fait face à l'escalier, presque secret, et impossible à photographier.
Sur le plan technique, est-il important de savoir que Bujar Luca peint debout, avec d'énormes pinceaux comme les calligraphes japonais, sur la toile posée à même le sol sur laquelle il n'hésite pas à marcher ? Une habitude sans doute gardée des temps où il était hors de question de laisser voir la moindre trace chez soi. On peut rouler une toile, alors que le châssis l'aurait trahi.
Ce mode opératoire explique pour partie le titre de l'exposition "Tomber en haut" en brouillant les repères. En nous incitant à regarder d’une position inversée, nos points de fuite se trouvent modifiés et on pourra découvrir d’autres cieux.
S'il travaille beaucoup dans des tonalités de noir et de blanc, on peut néanmoins voir aussi dix dessins très colorés, réalisés à partir de poudre, et qui ont été réalisés dans une période de transition. Je viens d'une éducation très classique. Il m'a fallu une guerre pour arriver là où je suis ... me confie-t-il.
Un pan de mur a volontairement été laissé libre. Et c'est là qu'il a accepté d'être photographié, immortalisant symboliquement un instant de complétude.
Le Purgatoire est aussi un espace de recherche, de découverte et de rencontres autour de la cuisine, comme en témoignent ces crayons-condiments, à base d’eau et d’agar-agar, que l'on peut tailler en copeaux sur une salade à l’aide d’un taille-crayon. Cette idée insolite est le résultat d'une collaboration entre Alain Cirelli et le designer culinaire Benoît Le Guein.
Encre de seiche pour parfumer risotto ou poissons, piment pour corser une viande ou des pâtes, sauce soja pour accompagner des sushis, et vinaigre pour accompagner des crudités. (idée de cadeau très originale à retenir).
Le soir du vernissage, ce n'était pas ses propres créations qu'Alain Cirelli mettait à l'honneur mais des huitres bretonnes, superbes, en provenance de Prat-Ar-Coum, les premières de la saison pour moi.

Tomber en haut de Bujar Luca
Sous le signe des "Temps Forts de l’Albanie en France 2016-2017"
en partenariat avec l’ambassade d’Albanie en France
du 17 octobre 30 novembre 2016
du lundi au vendredi de 10h à 18h
Le Purgatoire-54 Paradis, 54 rue de Paradis -75010 Paris
01.48.78.77.13

jeudi 13 octobre 2016

La peur au Théâtre Michel

Stefan Zweig a encore la capacité de me surprendre. Après la formidable interprétation d'Alexis Moncorgé dans Amok voilà un trio de comédiens époustouflants au Théâtre Michel.

La Peur est est de mes coups de coeur de la rentrée. Elodie Menant a adapté une nouvelle du grand auteur autrichien, Angoisses, après avoir déjà travaillé à partir d'un autre de ses textes, La pitié dangereuse, pour lequel elle a reçu le prix de la révélation féminine au festival d’Avignon en 2013.

Elle réussit à la perfection à installer un climat que le grand maitre du suspense, Alfred Hitchcock n'aurait pas renié. Le décor évoque Fenêtre sur cour, mais il a surtout la qualité de fonctionner comme un piège qui se referme inexorablement sur Irène.
Irène est une jeune femme qui s'ennuie. Elle a du mal à communiquer avec son mari Fritz, avocat pénal. Ils sont en désaccord sur la notion de la culpabilité et de la justice. Et surtout ils ne partagent plus beaucoup d'activités. On comprend assez vite qu'elle a une liaison avec un musicien. Un soir, une femme l’interpelle. Elle prétend être la petite amie de son amant, interdit à Irène de revenir le voir et lui réclame de l’argent en la menaçant de tout révéler à son mari. Irène cède. C'est l'engrenage. L'angoisse que son mari apprenne sa liaison la mène sur la pente de la folie.
Pourtant tout commence dans la paix sur l'air de Love and Marriage, interprété par Frank Sinatra en 1955. Il faut écouter les paroles rassurantes à propos de l'indéfectible lien qui unit les époux alors que le décor se met en place.

La pendule en formica et aux aiguilles de cuivre, typique de ces années là (il y avait la même en version turquoise dans la cuisine de mes parents) indique l'heure d'un petit-déjeuner qui sépare (déjà) les conjoints. Irène (Hélène Degy) sollicite son avis sur ses croquis de mode. Il (Aliocha Itovich) objecte qu'il n'a pas le temps de se "distraire", dit-il.

Elle demande alors si elle est autorisée à sortir le soir pour aller écouter Chopin. il acquiesce. On remarquera que la femme dépendait du bon vouloir de son mari et que celui-ci semble l'encourager à se distraire. C'est une pièce à verser au dossier, si je puis m'exprimer ainsi.

Une vingtaine de jours plus tard la situation s'est durcie. Fritz exprime la difficulté de son métier. Il est avocat, pas juge, et refuse de se sentir responsable de défendre des coupables : j'ai besoin de me protéger émotionnellement.
Ils ne se comprennent plus du tout. La musique du Concerto numéro 3 de Rachmaninoff envahit l'espace. Iréne devient superbement hystérique.

Peut-on prendre et rendre sans conséquence ? Est-il suffisant que chacun fasse des efforts pour que tout s'apaise ? Le spectateur commence à douter. Certes Irène ment, mais on voit bien que les cauchemars de sorcière qu'elle invoque ne sont pas loin d'être "sa" réalité.

Tutti Frutti de Little Richard est le support d'un intermède très réussi. Irène et Fritz se retrouve dans un rock endiablé parfaitement maitrisé.

La peur fait réfléchir sur le sens du mensonge : par lâcheté ou par peur de la punition ? Fritz aura beau argumenter que la peur détruit alors que la vérité apaise Irène témoigne que la vraie question est de parvenir à surmonter la honte plus que la crainte.

Chaque mensonge est une nouvelle faute à avouer. Au fil des répliques le personnage de Fritz est considéré sous un autre angle. Il est avocat (y compris des causes perdues) à l'extérieur mais devient juge dans l'intimité de son foyer.
Les surgissements d'Elsa (Ophélie Marsaud) effraient même le public qui finit par s'interroger sur une possible manipulation. Mais dans quel but ? Les dernières minutes sont vertigineuses. Chaque phrase porte et on admire la qualité de scénariste d'Elodie Menant. Et Hélène Degy (qui avait été récompensée avec l'équipe de S.Azzopardi, pour Dernier coup de ciseaux, par le Molière de la meilleure comédie) est très touchante dans ce rôle dramatique qu'elle interprète toute en nuances.

La pièce n'est pas une totale surprise puisqu'elle a été à l'affiche du festival d'Avignon sur trois éditions et qu'elle revient d'une longue tournée. Le public parisien, une fois n'est pas coutume, est servi en dernier.
Nous avons jusqu'au 31 décembre pour l'apprécier. Ce serait dommage de laisser passer l'échéance. C'est du grand théâtre !

La peur
D’après Stefan Zweig
Mise en scène, scénographie et adaptation : Elodie Menant
Avec en alternance Hélène Degy et Elodie Menant, Aliocha Itovich,  Arnaud Denissel, Ophélie Marsaud et Muriel Gaudin
Décor : Olivier Defrocourt
Costumes : Cécile Choumiloff et Sylvie Lefray

Au Théâtre Michel
38 rue des Mathurins - 75008 Paris
Métro : Havre-Caumartin
Du 07 octobre au 31 décembre 2016
Du jeudi au dimanche à 19h00
Prolongations (justifiées !) jusqu'au 26 février 2017
Nouvelle reprise à partir du 4 octobre 2018, même lieu, mêmes jours, même heure

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont d'Olivier Brajon

mercredi 12 octobre 2016

L'éveil du chameau au Théâtre de l'Atelier

Je suis venue voir l'Eveil du chameau, non pour son titre énigmatique mais parce que c'est Murielle Magellan qui a écrit le texte de la pièce. C'est moins profond que son dernier roman, les Indociles (que je vous recommande toujours), davantage dans la veine du scénario de Une famille à louer, donc enlevé, humoristique, ... et féministe.

A choisir, si c'est possible (car les places sont numérotées à l'Atelier), privilégiez un fauteuil à Jardin (sur la gauche de la salle en regardant la scène) pour avoir vue sur l'ensemble du décor, bien pensé par Oria Puppo.

Le pitch (l'accroche) nous est annoncé sur le papier comme l’histoire de deux êtres qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Alors, forcément, on s'attend à de la tension, de la confrontation et des répliques qui feront mouche. Ce sera ça ... avec un petit supplément parce la construction imaginée par Murielle Magellan apporte matière à réfléchir. Elle traite un sujet "convenu" avec anticonformisme, nous offrant non pas un éveil mais deux.

Celui de Mickaël (Pascal Elbé), qui est un homme libre, passionné, et égoïste comme peut l’être un enfant. Avec l'explication, qui n'est pas une excuse, qu'il a peut-être manqué de père.

Et celui de Maryse (Barbara Schulz), une femme mariée, rangée, intelligente, d’une grande droiture. Qui sera capable de changer radicalement de comportement.
La grande perdante sera Frédérique (Valérie Decobert), ex-compagne de Mickaël, dont l'amour s'est transformé en dévouement puisqu'elle est son attentive collaboratrice.

Le spectateur compte les points et vit avec les protagonistes l'éveil à la conscience et l'éveil aux sens. Il y a matière à remuer notre conscience sur ce qui est bien, ou mal, ou entre deux. On écoute le texte. On prend parti. On s'interroge sur ce qu'on ferait à la place de l'un, de l'autre, de la troisième. On finit par trouver des liens (conscients ou non ?) entre les duettistes dont le prénom commence par un M, comme Murielle ou Magellan et dont le son renvoie au verbe aimer.

Elle écrit avec beaucoup de justesse sur le désir, en particulier lorsqu'il est détaché du sentiment amoureux et c'est assez inhabituel au théâtre. Elle interroge aussi avec subtilité la complexité du lien parental et sa construction (ou reconstruction). Il faut dire qu'elle connait le sujet de l'intérieur. La puissance de son humour fait le reste en évitant le double piège du vaudeville ou de la leçon de morale.

Une réplique de Maryse à Mickaël, relevée au hasard pour en témoigner : j'imagine que ce doit pas être simple pour vous d'être comme vous êtes.
Une autre, qui a beaucoup fait rire les spectateurs, mais qui hors contexte perd sans doute de sa force : l'anti-cernes est un produit misogyne si on y pense.

C'est toujours Maryse qui l'affirme. Elle s'approche à plusieurs reprises du public pour lui confier ses états d'âme et donner quelques éclairages supplémentaires. On sent bien qu'elle est au centre de l'écriture et on se surprend à la trouver de plus en plus sympathique, au fur et à mesure que ses principes s'émoussent et que son comportement d'abord à la limite de l'hystérie, bascule dans la spontanéité.
Les comédiens sont excellents. Est-il nécessaire que je résume leur parcours, essentiellement cinématographique pour Pascal et Barbara (récompensée aussi par les Molières) ? Allez-y en couple. Je parie qu'il y aura débat à la sortie.

L'éveil du chameau
De Murielle Magellan
Mise en scène de Anouche Setbon
Avec Barbara Schultz, Pascal Elbé et Valérie Decobert
Théâtre de l’Atelier
1 place Charles Dullin - 75018 Paris - 01 46 06 49 24
à partir du 4 octobre 2016
du mardi au samedi à 19h – matinée samedi à 16h30

Les photos qui ne sont pas logoypées A bride abattue sont de Chantal Depagne Palazon.

mardi 11 octobre 2016

MAYA, restaurant franco-colombien à Ville d'Avray (92)

C'est en remarquant sur la grande table d'hôtes du MAYA des bouteilles d'huile d'olive Kalios estampillées du nom du chef colombien Juan Arbelaez que j'ai fait le rapprochement entre ce restaurant et le Nubé où j'ai déjeuné il y a quelques jours seulement.

Tout au long du dîner la filiation entre les deux établissements devenait de plus en plus évidente.

Avec deux différences, et elles sont de taille : le Nubé est en plein centre de Paris, ce qui peut représenter avantage comme inconvénient, et le prix est sans commune mesure quand on compare les Champs Elysées et la banlieue.

On peut aussi se sentir "plus à l'aise" dans un endroit cosy comme le MAYA où toute l'équipe est aux petits soins pour vous. (Je ne dirais pas que ce n'est pas le cas au Nubé que j'ai personnellement énormément apprécié. Mais un "grand" restaurant peut être un frein pour une clientèle modeste).
Enrique Solano a ouvert le restaurant en mars de cette année, fort du succès de La Plantxa (monté avec Juan Arbelaez) qui a connu un succès rapide à Boulogne. Au bout de cinq ans il avait envie d'un nouveau challenge dans un lieu simple, accueillant et convivial. Alors que le chef Maximilien Kuzniar continue l'aventure de La Plantxa, Enrique s'associe avec Eloi Spinnler pour créer le MAYA.

Nous sommes donc semaine 25, ce qui donne le nom à la carte-menu de la semaine. Car elle change tous les 7 jours.

Tout fait envie et fort gentiment Eloi a divisé les portions de manière à ce que nous puissions gouter à un maximum de plats. Les photos vous feront d'autant plus saliver qu'il faut les imaginer en doublant les quantités.

Pour patienter, en guise d'amuse bouche, des olives Kalamata travaillées avec du chorizo ... C'est déjà savoureux. On les croque avec un Nebla, en provenance d'Espagne et que l'on peut commander au verre. Ce blanc est sec mais fruité, avec des arômes de fruits exotiques et d'agrumes.
 
Enchainons avec le plat signature, le Ceviche, un plat qui est une spécialité d'Amérique latine depuis le Mexique jusqu'au Chili, sachant qu'il semblerait que ce soit au Pérou qu'il y aurait le plus de versions différentes. Cette semaine il est annoncé Ceviche / Daurade / Taboulé mais il peut être composé à base de gambas et citron vert, sur un lit d'avocat. Ce qui est sur c'est qu'il y aura toujours beaucoup d(herbes : menthe, cerfeuil, coriandre. On se régale.

lundi 10 octobre 2016

Les chemins de Garwolin de Evelyne Dress

Evelyne Dress m'avait parlé de son roman il y a pile un an en me donnant immédiatement envie de la suivre sur Les chemins de Garwolin.

Elle m'avait confié que pendant très longtemps, les questions identitaires ne l’intéressaient pas, ou plutôt qu'elle les repoussait. À partir des années 90, elle s'est mise à écrire et la question de l’identité s’est imposée à elle pour devenir de plus en plus prégnante.

Avec Les chemins de Garwolin elle témoigne de ce que l’héritage de la shoah a produit en elle, alors qu'elle ne l'a pas vécue, non pour ramener le problème à elle, mais pour l’ouvrir à tous les génocides, et à tous les crimes contre l’humanité, que l’on soit enfant de victimes ou enfant de bourreaux.

Elle utilise le cadre d'un château pour faire renaître de vieux fantômes et, par une mise en mouvement de l’espace et du temps, elle tente de les mettre à distance en tirant le fil tumultueux de la mémoire.
À Garwolin, non loin de Varsovie, plusieurs rencontres et expériences vont s’avérer décisives pour Sylvia Gutmanster : d’abord, un curé atypique, le père Jozef, homme attentif et pieux, qui a découvert tardivement que ses parents étaient Juifs ; la visite d’un château abandonné, tantôt désert, tantôt peuplé, où Sylvia se découvre la capacité de voyager à travers le temps, comme si elle était un fantôme retenu sur terre par un secret et des non-dits ; la rencontre de Michaël Flame, sa moitié d’âme, l’élu qui lui a été envoyé pour la guider sur la route de la vérité, mais qui a disparu en lui laissant l’étoile de David ayant appartenu à sa propre mère décédée. Sylvia Gutmanster poursuit son aventure à Auschwitz et se retrouve face-à-face avec Cywia, sa tante assassinée, qui pourrait être son "dibbouk", l’esprit qui a pris possession d’elle. À Paris, où, enfin libérée des fantômes de ses vies antérieures, sa quête la mène sur les pas de sa mère qui l’a abandonnée dès sa naissance et qu’elle revoit quand il est trop tard. 
C’est un roman avec beaucoup de vrai, d'investissement personnel et de réflexion sur le monde où elle a mis beaucoup de son expérience. 

Si tout ce qui y est consigné paraît avoir été inventé, pourtant, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, beaucoup de scènes ont été vécues. Evelyne Dress est convaincue de l'existence de failles temporelles et elle en parle avec conviction : vous êtes en conversation avec une personne, et, soudain, cette personne s’échappe par une faille temporelle et va vivre une expérience dans un monde parallèle, là où le temps se déroule à une autre vitesse. Lorsqu’elle revient dans la conversation, il n’y a eu aucun changement pour celle qui est restée en place, l'échange lui semble s’être poursuivi normalement.

L'héroïne du roman, Sylvia Gutmanster, s’échappe ainsi, le temps d’explorer des mondes parallèles où, selon la théorie d’Einstein, vies passées, actuelles et futures sont imbriquées. 

Si la quête de ses racines se teinte de romantisme et si son enquête flirte avec la physique quantique, les frontières se brouillent entre l’imaginaire et la réalité. Néanmoins Les chemins de Garwolin n’est pas un roman de science-fiction, quoiqu’on y côtoie des mythes qui alimentent ce genre. Il n’est pas, non plus, une collection de faits bizarres, quoique l’ange du Bizarre s’y trouve à l’aise. Il est le récit, parfois légende et parfois exact, d’un premier voyage dans des domaines de la connaissance encore à peine explorés et s'appuie sur des anecdotes réelles. 

Il y est question du rejaillissement, inévitable, de l'inconscient. Le roman fouille tout à la fois les mystères de la filiation, l'ombre de la mort en soi, interroge les manifestations conscientes et inconscientes. 
La continuité du temps n’étant qu’une apparence, son écoulement lent et son écoulement rapide peuvent s’exercer simultanément dans l’horizon, permettant à certains de vivre des expériences uniques.

Evelyne Dress est actrice, réalisatrice et écrivain.

Les chemins de Garwolin de Evelyne Dress, éditions Glyphe, en librairie depuis le 10 octobre 2016

A signaler la réédition de deux précédents romans, Les tournesols de Jérusalem et Le rendez-vous de Rangoon.

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