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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

dimanche 7 janvier 2018

Histoire du soldat

L'activité du Théâtre de Poche est intense dans les deux salles. Sans compter le bar où on peut se rassasier à moindre frais. Les réjouissances commencent avant l'heure. Je me promets régulièrement de tirer un coup de chapeau aux ouvreuses. Je le fais ce soir en citant Clémence.

Vous la reconnaîtrez facilement, il suffit de penser à Julia Roberts. Et surtout à sa gentillesse et à sa manière toute personnelle de lancer le spectacle. Une parole bien choisie, une formulation différente à chaque fois pour nous rappeler efficacement de mettre nos téléphones en mode avion. Et surtout ce mot disant qu'on fait bien d’être là, chez des amis.

Je connais L'histoire du soldat aménagée à partir d'un conte populaire russe d’Afanassiev par Ramuz en 1918 sur une musique de Stravinsky. J'avais adoré la mise en scène qu'Omar Porras en avait faite et son parti pris de l'ancrer dans le fantastique. La version mise en scène par Stéphan Druet fut un succès la saison dernière au Poche. Je me suis donc décidée à venir le voir. Mon avis est partagé.

Les sept musiciens, le chef d'orchestre et le soldat entrent à jardin par la porte des décors et font une arrivée pimpante. Ce début donne le rythme. La toile de fond peinte par Laurence Bost permet de suggérer une campagne sans prendre de place sur l'étroit plateau.

Le parti pris retenu par Stéphan Druet est ancré dans le conte, que je connais bien, avec un récitant (Claude Aufaure), installé sobrement à cour près d'une table, qui scande les mots en les faisant sonner comme une litanie et qui maintient le spectateur à distance, une toile de fonds simple évocatrice d’un ciel d’automne au-dessus d’une campagne marquée par les privations que toutes les guerres imposent à une population.
Les costumes conçus par Michel Dussarat sont réalistes et élégants. La couleur écarlate est bien celle que les soldats portait à cette période de la Première Guerre mondiale. Mais ils sont si éclatants de propreté qu’on ne croit pas un instant que ce pauvre garçon revient de guerre. On pourra estimer que je pinaille mais ça me dérange de voir ses bottes briller comme si elles avaient appartenu à un porte drapeau défilant à la gloire de la patrie. Le doute n’est pas possible. On nous raconte un rêve ... ou un cauchemar.

samedi 6 janvier 2018

Le souper de Jean-Claude Brisville mis en scène par Daniel et William Mesguich

En ce début 2018 Philippe Tesson prend la parole pour souhaiter la bonne année au public. Il annonce avec l'humour qui le caractérise le retour des Mesguich sur la scène du Poche à l’instar des hirondelles qui reviennent au village après avoir survolé des contrées étrangères.

Mais à l’inverse du soldat, ce n’est pas un rêve, et Philippe nous promet qu’on n’en aura jamais assez de souper des Mesguich.

Daniel Mesguich l’avait caché à tout le monde. Seul William savait qu'il était quasiment aphone avant d’entrer en scène. Le spectacle a démarré un peu en retard, mais ça ne suffisait pas pour qu’un miracle se produise d’un claquement de doigt. Philippe Tesson ne le savait pas alors qu’il annonçait joyeusement le retour des enfants prodigues. Et tant mieux parce qu'il aurait imposé le recours à une sonorisation qui aurait gâché la soirée.

Trop de comédiens ont recours à cette béquille qui altère les inflexions de la voix et qui dispense les spectateurs de tendre l'oreille. Quand l'acoustique est bonne (c'est souvent le cas) et qu'on ne fait pas jouer de dos ou derrière une paroi de verre le micro est une hérésie. Et pourquoi pas (sauf contexte exceptionnelle) banaliser le prompteur ou l'oreillette ?

Le plateau est dans le noir, la salle est encore éclairée, les bougies ont du mal à prendre le relai. Un orage claque. Des bourrasques font craindre une tempête. C’est de saison. Daniel, alias Talleyrand, peine un peu à allumer les bougies, en tout logique puisqu’il y a grand vent.

Nous sommes le 6 juillet 1815 au soir. Après la défaite de Waterloo et l’exil de Napoléon, Wellington et les troupes coalisées sont dans Paris et la révolte gronde. Le peuple est en ébullition. On entendra dehors danser tout à l'heure la carmagnole. Qui va gouverner le pays ?  Fouché et Talleyrand vont décider du régime à donner à la France. La table est dressée chez le premier pour accueillir le second (William Mesguich) car c'est souvent en partageant un repas qu'on finit par partager ... des idées communes.

vendredi 5 janvier 2018

La mise à nu de Jean-Philippe Blondel

J'ai retrouvé le style qui m'avait surprise en 2015 dans Un hiver à Paris. C'était un livre très personnel où Jean-Philippe Blondel exploitait, de mon point de vue, le thème du malentendu dans l'atmosphère étouffante d'une classe préparatoire où s'était noué un drame que l'auteur exhumait.

L'écriture elle aussi est une mise à nu et l'auteur évoque avec finesse ce moment délicat où l’on commence à dresser le bilan de son existence tout en s’évertuant à poursuivre son chemin, avec la volonté de continuer à faire face. Le titre renvoie aussi au modèle qui se dénude devant le peintre et d'une certaine manière aussi à un genre pictural particulier, la mise au tombeau ... sans pour autant en avoir le coté tragique.

Louis Claret est un professeur vieillissant qui habite en province. Séparé de sa femme depuis quelques années, ses filles vivant désormais des vies très différentes de ce qu’il avait imaginé, il se laisse bercer par le quotidien. C’est sans réfléchir et pour remplir une soirée bien vide qu’il se rend au vernissage d’une exposition de peintures d’Alexandre Laudin - un ancien élève, jadis très effacé mais devenu une célébrité dans le monde artistique.

Le lecteur n'a pas idée de ce que pourraient bien se confier un ancien élève et son ex-professeur (p. 30). Les retrouvailles vont néanmoins bouleverser la vie de chacun des protagonistes.

Avec la toute première phrase du roman, je n'étais pas à ma place, Jean-Philippe Blondel exprime combien son personnage, Louis Claret, âgé de cinquante-huit ans, peut se trouver mal à l'aise dans un milieu qui n'est pas le sien. Par contre ce n'est pas nécessairement une vérité puisque le second personnage principal, le peintre Alexandre Laudin, qui est né et qui a grandi dans la même ville de province, ne ressent pas le même décalage. Il assume au contraire être resté un "indécrottable provincial" (p. 32).

jeudi 4 janvier 2018

Anicia, le bistrot nature du 97 rue du Cherche Midi (Paris)

Dire qu'Anicia est un des meilleurs bistrots parisiens comme je l'ai écrit après avoir rencontré le chef à la soirée de lancement du livre de Frédéric Vardon, c'est bien, mais s'en assurer c'est mieux. J'y suis allée déjeuner et j'ai pu discuter longuement avec François Gagnaire après le repas. Je vous raconte tout ... L'article est long mais vous pourrez revenir le lire plus tard si vous n'en avez pas le loisir aujourd'hui.

La question d'une éventuelle parenté avec Pierre Gagnaire n'est pas un tabou. Il n'y en a pas mais les liens existent : ils ont travaillé ensemble. Pour l'anecdote François avait proposé à Pierre de porter alors une veste blanche anonyme pour ne pas gêner son patron, lequel avait protesté.

Il a travaillé quatorze ans au Puy-en-Velay aux commandes de son restaurant éponyme. Il y avait gagné une étoile. Il en avait subi les contraintes jusqu'au jour où il préféra célébrer l'Auvergne différemment, spécifiquement le terroir de Haute-Loire, plus simplement, et pour sa richesse culinaire.

Le nouveau lieu qu'il a investi est parisien et ne porte plus son nom. Il a choisi celui d'Anicia, qui pourrait être un prénom féminin mais qui est aussi le nom latin de l'ancienne ville romaine du Puy-en-Velay (la ville du départ du chemin de Saint Jacques de Compostelle), et surtout d’une variété de lentille verte.

Le restaurant est facile à trouver dans la longue rue gourmande du Cherche Midi, en face d’une adresse très prisée par la gente féminine en quête de vêtements chics pas chers. Il revendique fièrement la double l’appellation de bistrot et de nature.

Du bistrot il a tous les codes : le rideau velours bleu nuit pour préserver des bruits de la rue et des courants d’air, les petites tables, la grande salle, la banquette courant le long des murs avec des coussins colorés, l’immense cadran d’horloge, de grand diamètre, le noir et blanc des tenues du personnel de salle, un menu tiré chaque jour sur du papier.

De la nature il a tous les ingrédients. François a raison de le clamer. Les noms des fournisseurs figurent en toute transparence sur la carte journalière, de préférence des petits producteurs en circuit-court. Des livres  sont disposés sur les cimaises, à portée de main, en hommage, et il met en avant quelques produits d’exception dans les rayonnages d’un mur d’épicerie.

Il célèbre son terroir, le Velay. On ne s'étonne donc pas de voir alignés les alcools Couderc. Et surtout la lentille dont la variété Anicia justifierait à elle seule le nom de l'établissement.

mercredi 3 janvier 2018

The Elephant in the Room du Cirque Le Roux

Je voulais voir The Elephant in the Room l'an dernier. Il aura fallu douze mois pour que je bloque une date dans mon agenda. Ne faites pas comme moi. Ce serait dommage.

Les artistes du Cirque Le Roux sont exceptionnels et la mise en scène qui a été réglée par Charlotte Saliou est un bijou. Impossible de faire plus décalé tout en ne cédant rien à la difficulté. Leur talent est immense, on pourrait dire gros comme une maison, ce qui se traduit en anglais par ... the elephant in the room.

Leur compagnie porte un nom de cirque mais leur spectacle est inclassable, tenant aussi du théâtre. Vous les avez peut-être vu dans le Plus grand cabaret du monde ou au cours de la retransmission télévisée de la soirée des Molières en 2016.

The Elephant in the Room est le premier spectacle de la compagnie créée en janvier 2014 et dont la première a eu lieu en France en janvier 2015 à la Criée de Marseille dans le cadre des Biennales internationales des arts du Cirque. Ils reviennent enfin à Paris après une tournée internationale.

Ça commence sobrement sur l'air doucereux de Dangerous Moonlight- Warsaw Concerto. Juste des notes égrenées au piano. Nous apprenons que l'action se situe à l'automne 1937, le jour du mariage de Miss Betty dans une ambiance raffinée. Serions nous invités à la noce ? Pourtant la mariée a un rire sardonique et porte un pantalon noir. Qu'est-ce qu'elle rigole dans ce salon monochrome, noir et blanc, répondant à la promesse de l'affiche.

Une sorte de sonnerie retentit et le générique s'affiche dans les tableaux qui composent le décor sur la toile de fond. On se croirait dans une salle de cinéma, quelque part en Amérique, impression qui sera renforcée quand un des personnages s'exprimera en anglais. On nous prévient que les acrobaties sont réalisées sans trucage (et j'ajouterai aussi sans harnais de sécurité) et que toute ressemblance avec un autre spectacle de cirque ne serait que fortuite. C'est que, oui, ils sont exceptionnels.

mardi 2 janvier 2018

Mes pommes au four

C'est un dessert d'hiver, une recette idéale pour compenser les excès des fêtes de fin d'année tout en restant dans le gourmand.

J'avais des caramels de Henri le Roux, grand spécialiste puisque c'est l'inventeur du caramel au beurre salé. Seulement voilà, même si j'aime le goût de cette friandise, je n'en raffole pas comme bonbon, n'appréciant pas d'en "avoir plein les dents", si vous me permettez l'expression.

Jusqu'à ce que j'ai en quelque sorte l'idée de les recycler.

Je prends des pommes de diverses variétés, pour multiplier les goûts. Je les lave bien si elles ne sont pas garantie bio, car le principe consiste à en conserver la peau.

Il faut les disposer de manière à ce qu'elle se bloquent entre elles un peu comme les pièces d'un puzzle.

Je glisse un caramel à l'intérieur de chacune, sans ajouter ni beurre ni sucre, mais par contre une demi cuillerée à café de cannelle (parce que j'aime ...).

Le second secret est de ne pas oublier de verser de l'eau de manière à ce que les pommes baignent dans 3 cm de liquide.
On cuit au four une vingtaine de minutes. Il faut surveiller bien sûr.
C'est aussi bon tiède que froid, et peu calorique.

lundi 1 janvier 2018

Bonne et Heureuse année 2018

L'année 2017 avait commencé par un bizarre incident : le billet que j'avais écrit pour vous la souhaiter belle et heureuse avait disparu des écrans.

Etait-ce un caprice de Blogger (qui depuis son dernier changement était devenu un peu plus difficile à utiliser), ou une fausse manoeuvre de ma part ? Sans doute pas en tout cas un acte manqué parce que j'avais peaufiné un message ... et ramené, du marché d'Evreux, où j’étais partie en reportage avant les fêtes, du houx et du gui pour servir d'écrin à ces souhaits qui se sont évaporés.

Pas question cette fois-ci de louper le cap. J'ai décidé de voir les choses différemment. Plus de houx, plus de gui, et au final des boules qui sont très joyeuses.

Le rituel ne remonte pas à la nuit des temps mais il est bien installé. A l'époque des Gaulois, le gui était déjà une plante sacrée, possédant des vertus magiques attribuées à sa perpétuelle verdeur.

Cependant le jour de l'an n'a pas toujours été fêté le 1er janvier. En France, la date officielle du commencement de l'année a longtemps été célébrée en mars, le 1er puis le 25 mars avant d’être transféré au Samedi Saint. C'est au XV° siècle que Charles IX fixe le 1er janvier comme premier jour du premier mois de l'année. Et il ne deviendra un jour férié légal que le 23 mars 1810.

La coutume des vœux devint postale grâce à un Anglais, sir Henry Cole, inventeur de la carte de Noël en 1843. Vers 1895, avec les progrès croissants de l'imprimerie, ce qui était un jeu devint une coutume quasi obligatoire faisant crouler les sacs postaux au mois de janvier.

On reçoit de moins en moins de cartes. Les voeux électroniques représentent la majorité des flux. Au-delà du rituel, un peu mécanique, de messages dont on sait bien qu'ils ne se réaliseront pas (chaque année a son lot de soucis, ses problèmes de santé, de boulot, de famille, que sais-je encore ...) et s’il suffisait de multiplier les vœux pour les éviter cela se saurait mais ils peuvent être l'occasion de resserrer des liens qui se sont distendus.

La nouvelle année est aussi l'occasion de prendre de bonnes résolutions. Beaucoup de gens attendent avec impatience la nouvelle année pour lâcher de vieilles habitudes et prendre un nouveau départ. C'est un usage que nous ont transmis les Babyloniens qui, à la nouvelle lune suivant le solstice de printemps, décidaient de rendre à leurs voisins le matériel agricole emprunté au cours de l'année passée.

Oui, tous les ans, c'est le même engagement, le même défi, mais... choisissons-en au moins un, petit ou grand, et, cette année - promis, juré -, tenons-le !

Je veux bien vous souhaiter d’immenses bonheurs mais engranger les petits bonheurs du quotidien me semble de nature à permettre de passer en 2018 ... une bonne et heureuse année. 

samedi 30 décembre 2017

Douleur de Zeruya Shalev

Le nom de l'auteur est écrit en si grosses lettres, Shalev, que j'ai cru qu'il s'agissait du titre du livre. C'est en fait une accroche imaginée par l'éditeur en raison de sa notoriété et il figure toujours ainsi sur tous les romans publiés par Gallimard.

J'ai beau lire beaucoup, je ne connaissais pas Zeruya Shalev. J'apprécie donc que son dernier ouvrage figure dans la sélection du Prix des Lecteurs d'Antony (92) même s'il est déjà jugé par Olivia de Lamberterie (Le Masque et la Plume) comme "Un livre d’une densité, d’une finesse, d’un humour absolument exceptionnels".

On a le sentiment qu'on ne pourra pas avoir un avis différent à propos de l'écrivaine israélienne qui a déjà reçu un prix (le Femina étranger en 2014) pour Ce qui reste de nos vies et qui lui vaut une (certaine) célébrité.

Douleur traite des séquelles que le passé peut laisser sur les corps et les esprits, tout en interrogeant notre capacité à faire des choix, au moment même où la vie nous renvoie à l’essentiel.
Dix ans après avoir été blessée dans un attentat, Iris semble avoir surmonté le traumatisme. Malgré des douleurs persistantes, des problèmes avec ses enfants et un mariage de plus en plus fragile, la directrice d’école ambitieuse et la mère de famille engagée qu’elle est s’efforce de prouver qu’elle contrôle la situation

Tout bascule cependant le jour où elle reconnaît, sous les traits d’un médecin qu'elle consulte, Ethan, son premier amour, qui l’avait brutalement quittée lorsqu’elle avait dix-sept ans. Dans un vertige sensuel et existentiel, Iris éprouve alors la tentation de faire revivre cette passion qu’elle croyait éteinte : et si une seconde chance se présentait à elle ?
Le roman est dense de 416 pages qui ne se dévorent pas immédiatement. Les phrases s'étirent, souvent à la limite de la digression. J'en ai compté qui s'allongeaient sur une quinzaine de lignes. La lecture est essoufflante. L'auteure semble ne pas pouvoir ordonner des pensées qui se déversent par flots.

Ceci posé je respecte forcément immensément Zeruya Shalev qui a elle-même été blessée dans un attentat et qui a conçu ce cinquième roman pendant son immobilisation forcée, alors qu'elle était alitée, ne pouvant alors que "penser". Quand elle y décrit une femme âgée qui va mourir, c'est un peu d'elle dont elle nous parle.

Ce roman est, à sa manière, un travail sur le deuil et on retrouve les étapes que l'on connait bien (déni, colère, révolte ...) mais il raconte une trajectoire qui n'a rien à voir avec celle que Sophie Forte a choisi pour Chagrin pour soi. La perception que nous avons des livres (c'est également vrai pour les films et le théâtre) est dépendante de ce que nous avons vu et lu avant... et je regrette de ne pas pouvoir lire l'hébreu, mon ressenti aurait peut-être été différent.

jeudi 28 décembre 2017

La Daronne de Hannelore Cayre

Quand on me propose de lire dans le cadre d'un Prix des Lecteurs un ouvrage déjà doublement récompensé (Grand Prix de littérature policière et Prix Le Point du polar européen en 2017) je me demande en quoi mon opinion pourrait avoir de l'intérêt ... Ce que j'aime c'est débusquer des petits bijoux d'écriture et les partager sur le blog, et surtout pas encenser des auteurs qui n'en ont pas besoin.

Mais, après tout, une médiathèque peut (aussi) présenter des livres vers lesquels on ne penserait pas se tourner malgré leurs qualités.

La daronne en a beaucoup. Je ne sais pas si le roman est représentatif du polar, pour moi c'est plutôt un roman noir, mais il m'a enchantée.

Hannelore Cayre est avocate pénaliste, née en 1963 et vivant à Paris. Elle a déjà publié, entre autres, Commis d’office, Toiles de maître et Comme au cinéma. Elle a réalisé plusieurs courts métrages, et l’adaptation de Commis d’office fut son premier long métrage.

On remarque Hannelore sur la couverture où elle s'est elle-même mise en scène dans la tenue de blédarde chic qu'elle s'est inventée pour l'occasion  : fausses lunettes Chanel griffées noires et dorées, hijab imprimé léopard, khol et tailleur pantalon avec tunique longue, bracelets dorés (p. 103).

En langage des cités, la daronne c'est la mère, mais c'est aussi la patronne, celle à qui on doit le respect et qui fait plier. L'auteure connait le sujet et le roman, quoique très fantaisiste est totalement plausible. Il est très bien écrit, souvent très drôle malgré des faits qui ne sont pas du tout comiques (les visites à la maison de retraite sont de vrais cauchemars pour qui doit les vivre au quotidien). Le propos est féministe, insolent, immoral, mais si représentatif d'une société qui dysfonctionne que c'est un régal de la lire.

mercredi 27 décembre 2017

Kedi, des chats et des hommes de Ceyda Torun

Les chats d’Istambul sont les témoins muets de milliers d’années, incarnant l’indescriptible chaos qui fait le charme de la capitale turque, telle est la promesse que nous fait la réalisatrice Ceyda Torun alors qu'on découvre des plans des toits de la ville et du détroit du Bosphore, capturés par un drone.
Sans eux, on dit que la ville perdrait son charme. Et c'est vrai que les images de Kedi, des chats et des hommes, sont autant touchantes que les propos qui ont été recueillis.

Les confidences sont parfois poignantes. Ce que dit cet homme sauvé du suicide parce qu'il a fallait bien s'occuper de nourrir les chats est véritablement troublant.

On sait parfaitement que caresser leur fourrure est apaisant. Beaucoup de maisons de retraite ont adopté cet auxiliaire de soins. De là à prétendre qu'Istambul est une ville spéciale, où les chats seraient dotés de super pouvoirs, c'est me semble-t-il, franchir un énorme pas que le scénario ne démontre pas.

Le charme qui nous est dévoilé tient davantage à la bouille des félins qu'au décor. Disons, à son corps défendant, que la réalisatrice s'est concentrée sur son sujet et n'a pas cédé à la facilité en nous montrant des monuments historiques, mosquées ou bazar. Peu de choses témoignent que le tournage a bien eu lieu à Istanbul même si on ne met pas sa parole en doute. Sans verser dans le catalogue touristique n'aurait-elle pas pu insérer quelques plans qui permettent de situer mieux l'action ?
Justement, parlons d'action. L'essentiel est immobile. Les chats sont plus observateurs qu'acteurs. Quant aux humains il leur laissent choir un morceau que l'animal avale délicatement ou tendent la main pour les caresser. Rien de bien étonnant.

mardi 26 décembre 2017

L’invention des corps de Pierre Ducrozet

J'ai voulu lire L’invention des corps parce qu'il était dans la sélection du Prix des lecteurs d'Antony  (92) mais aussi parce que l'action se déroule au Mexique où je suis allée cet été et où vit ma fille.

Il faut rappeler le point de départ du livre, qui se base sur des faits réels et tragiques qui se sont déroulés à Iguala de la Indepedencía, une ville de 118 462 habitants située dans l’État de Guerrero à 170 km au Sud-Ouest de Mexico.

Le 26 septembre 2014, des élèves-enseignants de l’école normale d’Ayotzinapa, réputée être un foyer de contestation, se rendent à Iguala afin de manifester pour réclamer des subventions. Ces jeunes, âgés de 17 à 21 ans s’emparent ensuite de trois autobus publics pour rentrer chez eux. Des policiers et des hommes armés, non identifiés, tirent alors sur les autobus. Bilan immédiat : six morts et 25 blessés. 43 autres étudiants sont emmenés dans des voitures de police dans un lieu inconnu. Ils n’ont plus été revus depuis. Le personnage d'Alvaro est l'un d'entre eux.

lundi 25 décembre 2017

Des sablés pour Noël

C'est la coutume à Noël de préparer des petits gâteaux. Les pains d'épices et les fameux bredele sont très populaires en Alsace et je les adore.

Cette année je me suis décidée pour quelque chose d'ultra classique, des sablés, mais qui ne sont pas des sablés "ordinaires". Ce sont les sablés Diamant de Laurent Jeannin, que vous pourrez refaire en toute saison.

Vous verrez que la technique est bien pratique.

Je les ai préparés en ayant une pensée très particulière pour cet homme, ancien chef pâtissier du Bristol (Paris), qui est décédé si prématurément cette année, le 7 juillet, à l'âge de 49 ans.

Il avait publié ses meilleures recettes, certaines complexes, d'autres simplissimes dans un superbe livre que j'avais chroniqué il y a cinq ans.

dimanche 24 décembre 2017

Chien pourri de Colas Gutman ... version pop-up

Je défends souvent la littérature jeunesse et ce roman me tient à coeur parce qu'il est d'un genre particulier à plus d'un titre. Chien pourri aura tout à fait sa place sous le sapin, et sa lecture réjouira les enfants comme les adultes.

Je suggère d'ailleurs de le lire à quatre yeux (et à quatre mains) parce que le niveau de langue est recherché. Colas Gutman (ci-dessous à gauche) tord des mots, des expressions et même des noms propres pour les faire entrer dans un lexique qui n'appartient qu'à lui.

Ce sont sans doute des expressions comme avoir un caractère de chien, un mal de chien, un temps de chien, être traité comme un chien, être un chien dans un jeu de quilles, ou un cri de colère comme nom d'un chien qui lui ont inspiré les aventures d'un canidé qui subit, c'est le moins qu'on puisse dire, une chienne de vie.

Une très vieille expression, chien pourri est couvert plein de puces, signifie bien que la misère attire les soucis et l'auteur exploite à merveille toutes les situations qu'il revisite (le terme est tendance). Il a créé le personnage en 2013 et plusieurs tomes constituent une mini-collection dont le héros est un chien.

samedi 23 décembre 2017

Ostwald de Thomas Flahaut, aux éditions de l'Olivier

J'ai fait la connaissance de Thomas Flahaut le soir où il a résumé son roman devant les lecteurs des 68 premières fois (une communautés de lecteurs passionnés ayant choisi de se focaliser sur des premiers romans) et ce qu'il a dit le soir là m'a convaincue de le lire d'urgence.

Ostwald est le récit d'une fuite, mais aussi du délitement des liens sociaux, et peut-être la fin d’une certaine culture ouvrière. C’est la mort d’un modèle qui n’ayant plus de raison d’être ne peut être transmis. Les deux frères du roman sont confrontés aux fantômes du passé, et doivent s’inventer un avenir.

Une usine ferme. La ville qu'elle faisait vivre agonise. La ville meurt. L'auteur donne tout de suite la réponse (p. 9) à la question qui ouvre le livre. La perte du travail du père, employé des usines belfortaises d'Alstom à la fabrication des motrices de TGV, a pour conséquence le divorce des parents. Le père quitte le noyau familial et s'installe à Ostwald.

A cet épisode tragique se superpose une autre catastrophe, l'explosion de la centrale de Fessenheim alors que Noël se trouve avec son frère chez sa mère. Tout le monde s'enfuit. La région est vidée comme le siphon d'un évier, écrit Thomas Flahaut. Évacués de Belfort avec le reste de la population, Noël et son frère, Félix, se retrouvent dans un camp improvisé en pleine forêt, celle-là même où ils se promenaient, enfants, avec leur père, et dont ils vont s'enfuir après avoir été témoins d’une agression.

Les deux évènements sont (malheureusement) vraisemblables, et on espère que le livre n'est pas un roman d'anticipation mais de simple avertissement. Cela semble tellement plausible ... que je n'ai pas mis en doute la fermeture de l'usine et j'ai cru que seule la seconde tragédie avait été inventée.

L'errance des deux frères dans un paysage dévasté m'a rappelé La route de Cormac Mc Carthy (publié d'ailleurs chez le même éditeur, l'Olivier). Ils traversent l’Alsace déserte dans laquelle subsistent de rares présences, des clochards égarés, une horde de singes échappés d’un zoo ... On tourne autour dans la France des aires d'autoroute et des centres commerciaux ...

Tout ce qu'il nous reste à faire, c'est prendre la Golf et rouler dans le silence. Jusqu'à ce que quelque chose arrive, une rencontre, un accident, une panne d'essence. Jusqu'à échouer quelque part (p. 149).
La famille n'existe plus vraiment, mais nous avançons ensemble (p. 151).

J'analyse la nécessité des deux fils de retrouver le père comme la quête du passé, et celle de se retrouver, d'effacer en quelque sorte ces deux catastrophes qui marquent l'explosion de leur monde. L'auteur a 26 ans. L'avenir lui semble peu enthousiasmant au regard d'un présent qui est déjà apocalyptique et qui, du coup, phagocyte son imaginaire et sa vision du monde.

Seule la famille résiste à ses yeux, mais ne finira-t-elle pas, elle aussi par céder ? A l'instar des vitres du Parlement européen, devenu camp retranché d'un bivouaque de fortune, avant d'exploser dans un incendie. Peut-être est-ce la morale de ce roman en forme de fable.

Thomas Flahaut est né en 1991 à Montbéliard (Doubs). Après avoir étudié le théâtre à Strasbourg, il s’installe en Suisse pour suivre un cursus en écriture littéraire à la Haute école des arts de Berne. Aujourd’hui diplômé, il vit, étudie et travaille à Lausanne, où il a cofondé le collectif littéraire franco-suisse Hétérotrophes.

Ostwald de Thomas Flahaut, aux éditions de l'Olivier, en librairie depuis le 24 août 2017

vendredi 22 décembre 2017

Les fantômes de la rue Papillon

Le rideau s'ouvre sur un banc et son réverbère... Un homme (Michel Jonaz) est assis sur ce banc. On a l'impression qu'il s'y cramponne, impuissant. Mais ses yeux demeurent pétillants.

Une étoile jaune est cousue sur son veston, signalant son appartenance religieuse. Tout à l'heure on verra les deux trous noirs dans son veston. Quelle date sommes-nous ? Ce bout de tissu est  terriblement évocateur d'un passé que l'on ne voudrait plus revoir. Le vieux juif commente des images que lui seul peut voir. On dirait des sous-titres de clichés que Robert Doisneau aurait pu légender. La routine du présent de la rue Papillon.

Tout le monde vieillit. C’est calme, soupire t-il alors qu'une brume impalpable s'évapore derrière lui.
Soudain, des halos de gyrophare... Police nationale !  "Tes mains sur la  voiture et tu sors tes papiers !", "Mais j'ai rien fait, M'sieur. C'est la quatrième fois ..."... Joseph s'est dressé. Ça dégénère, un malentendu, une bousculade, un coup de feu... "On est en train de le perdre, ça s'appelle une bavure".

Une porte s'ouvre lourdement... Haïssa entre en scène et tombe sur Joseph. Donc tu me vois, c’est sûr ? Et tu m’entends ? Joseph n'en croit pas ses yeux. La porte se referme. Ils vont devoir cohabiter. Le face-à-face du (jeune) rebeu face au (vieux) juif aurait pu s'intituler Quand un fantôme rencontre un autre fantôme.

Le spectacle n'est pas nouveau. Il a été créé au printemps au Gymnase mais je ne l'ai vu que maintenant au Théâtre La Bruyère. Et je vais vous faire une confidence, je ne regrette pas d'avoir attendu. J'ignore comment était l'interprétation d'Haissa par le comédien qui a créé le rôle (sans doute excellente, je n'ai entendu que des louanges à propos de Samy Seghir) mais ce que fait Eddy Moniot est tout à fait remarquable de spontanéité et de générosité.
Il fait ses débuts en tant que comédien mais ce n'est pas un inconnu dans le monde artistique. Il a été l'un des personnages principaux du documentaire "A voix haute, la force de la parole" après avoir gagné le concours Eloquentia. Il a fait des chroniques sur Europe 1 sous le nom de monsieur Eddy. Ne soyons donc pas étonnés par la justesse de ton de sa performance.

Michel Jonasz est un comédien hors pair. Il faut rappeler qu'il a démarré sa carrière d'artiste en suivant des cours de théâtre Porte de Vanves. Les dialogues ne donnent pas l'impression qu'ils ont été écrits. Chaque mot sonne juste dans la bouche de l'un et de l'autre. C'est ainsi quand on a la chance que deux grands acteurs se retrouvent face à face (j'en dirai autant dans quelques jours du Souper qui réunit les Mesguich père et fils).

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