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samedi 20 mai 2023

Jeanne du Barry, un film réalisé par Maiwen

J’ai lu quelques critiques sévères sur Jeanne du Barry, venant de personnes qui n’avaient pas toutes vu ce chef d’œuvre, car c’est le terme qui convient, et qui se permettaient de juger le casting.

Quelle chance pour Maiwenn, malgré les soucis que cela occasionna, que les deux stars françaises aient décliné le rôle de Louis XV, l’un par mépris, l’autre pour raison de santé (elle tait leur nom, et elle a bien raison, ce serait leur faire de la publicité). Ils doivent se sentir aujourd’hui stupides. Sans eux, le casting est de haute précision avec Johnny Depp (qui joue pour la première fois en français) et qui en impose par un simple regard, aux côtés de Benjamin Lavernhe (formidable premier valet de chambre du roi), Pierre Richard, Melvil Poupaud, Noémie Lvovsky, Pascal Greggory ou encore India HairDes acteurs qui portent de vrais rôles et qui ne font pas de la figuration. Et bien sûr Maiwen, absolument parfaite, capable de nous surprendre en nous faisant rire … ou pleurer.

Si pour certains plans elle porte des robes fantastiques (dont certaines ont été faites par les ateliers Chanel qui a largement aidé la production) et des coiffures inouïes, pour d’autres, elle est au naturel, comme sur cette photo que j’ai choisie pour illustrer l’article car elle résume toute la sensibilité qu’on découvre dans ce biopic très particulier.
Jeanne Vaubernier, fille du peuple avide de s’élever socialement, met à profit ses charmes pour sortir de sa condition.
Son amant le comte Du Barry, qui s’enrichit largement grâce aux galanteries lucratives de Jeanne, souhaite la présenter au Roi. Il organise la rencontre via l’entremise de l’influent duc de Richelieu. Celle-ci dépasse ses attentes : entre Louis XV et Jeanne, c’est le coup de foudre…
Avec la courtisane, le Roi retrouve le goût de vivre – à tel point qu’il ne peut plus se passer d’elle et décide d’en faire sa favorite officielle. Scandale : personne ne veut d’une fille des rues à la Cour. Il va donc d’abord falloir lui trouver un mari.
Je veux bien comprendre qu’on n’apprécie guère ce film si on a aimé Les trois mousquetaires. Ici, c’est tout le contraire. De longs plans séquence qui laissent au spectateur le temps de s’imprégner des lieux et des intrigues. Versailles apparaît comme on le voit rarement, dans un océan de verdure. L’emploi de la pellicule 35 mm (Kodak, toujours formidable en terme de rendu des couleurs) confère une dignité aux images. Les costumes, les coiffures et les maquillages sont exceptionnels.

Les décors sont majoritairement versaillais où l’on ne peut tourner que le lundi, en extérieur, dans la Chapelle Royale, la Galerie des Glaces et le salon Hercule. Si bien que certaines scènes ont été enregistrées à Vaux-le-Vicomte, dans le Grand Salon, la bibliothèque, la salle des buffets et le Salon des muses, ainsi que quelques jardins et la forêt. Bien entendu les banquets, éclairés à la bougie ont dû être reconstitués en studio. Et de très belles campagnes évoquent la Lorraine natale de Jeanne.

Maiwenn explique que son intérêt pour Jeanne est né en 2006 de la projection du film de Sofia Coppola, Marie-Antoinette où Asia Argento interprétait Madame du Barry. Elle découvre alors la trajectoire d’une héroïne qu’elle n’hésite pas à qualifier de " looseuse magnifique qui court à sa perte." Elle se sent probablement des points communs avec son personnage principal, dont elle ne pourrait confier le rôle à personne d’autre qu’elle. Elle n’a pas de mal à mettre dans Jeanne toute la sensibilité qui la caractérise, autant que sa témérité, et son aversion pour les conventions superficielles. Il faut voir avec quelle malice elle nous rappellera plusieurs fois l’usage imposant de ne jamais tourner le dos au roi.

Elle n’a alors de cesse de se documenter et d’écrire elle-même un scénario. Elle va mettre des années à concrétiser son rêve. Cinq longs-métrages plus tard, après Pardonnez-moi (2006), Le Bal des actrices (2009), Polisse (2011), Mon roi (2015) et ADN (2020) elle sort de sa zone habituelle, abandonnant les tournages nerveux se nourrissant d’improvisations. Cette fois tout est prévu d’avance, même si elle acceptera plusieurs suggestions faites par Johnny Depp, car si elle est sérieuse, elle n’est jamais rigide.

Avec le courage, le sérieux et la volonté qui la caractérisent, elle va nous raconter l’histoire incroyable et pourtant exacte (à quelques détails près) d’une héroïne en but à la misogynie exercée surtout par d’autres femmes, quoique le comte du Barry ne soit pas en reste question violences conjugales (et sur ce point Maiwenn nous a déjà démontré avec Mon roi que le sujet lui tenait à coeur). C’est un peu Cendrillon harcelée par les filles du roi caricaturées en Anastasie et Javotte. Les références à l’univers du conte, mais du conte qui se termine mal, sont subtiles et justifient le recours à une voix off pour lier les séquences qui s’organisent selon un classicisme revendiqué.

Plusieurs sont marquantes, par leur violence (la scène la montrant lire dans sa baignoire, ou l’examen gynécologique préalable à sa validation comme candidate à devenir la maîtresse du roi), par leur humour (le lever du roi, le patinage dans la Galerie des glaces), par leur force sociale (l’arrivée de Zamor), par leur fougue (la montée des marches comme s’il s’agissait d’escalader une pyramide), par la force des émotions (la mort d’Adolphe ou celle du roi où Maiwenn est déchirante), par leur lyrisme aussi …

Le geste artistique est toujours justifié. C’est peu dire que je trouve l’ensemble cohérent et réussi. Aussi fort que Polisse, dans un tout autre registre.

Voilà un film historique tourné comme si c’était une histoire contemporaine. Qui, de plus réhabilite une personnalité qui, jusque là n’avait été vue que comme la favorite d’un roi et non une femme audacieuse et sincère dans un monde où la vanité est la valeur dominante, de grande éducation, capable de respecter des usages qu’elle ne comprend pas, érudite, lectrice assidue, artiste, esthète, mécène, capable de lancer des modes, libre et authentique.

Jeanne du Barry, un film réalisé par Maiwen
Avec Maiwen (Jeanne), Johnny Depp (Louis XV), Benjamin Lavernhe (La Borde, valet du roi), Pierre Richard (Duc de Richelieu), Melvil Poupaud (Comte du Barry), Noémie Lvovsky (Comtesse de Noailles), Pascal Greggory (Duc d’Aiguillon), India Hair (Adélaïde de France), Robin Renucci (Monsieur Dumousseaux), Diego Le Fur (le Dauphin), Ibrahim Yaffa (Zamor) …
Scénaristes : Maiwenn, Teddy Lussi-Modeste, Nicolas Livecchi
Directeur de la photo Laurent Dailland (qui avait fait le si réussi Aline)
Scripte Marion Pin - Montage Laure Gardette
Décors Angelots Zamparutti - Costumes Jürgen Doering - Coiffures John Nollet
Narration Stanislas Stanic

(Photo Stéphanie Branchu pour Le Pacte)

vendredi 13 mars 2026

La mode du 18e siècle, un héritage fantasmé au Palais Galliera

On en parlait déjà avant que le Palais Galliera ne dévoile les quelque 70 silhouettes retenues, sans compter les accessoires de mode, de textiles, d’arts graphiques et de photographies, pour démontrer combien la mode du 18e siècle a laissé un immense héritage qui infuse encore aujourd'hui les stylistes contemporains, comme on le constate avec des tenues iconiques de la création contemporaine des collections de Christian Dior, Louis Vuitton, Christian Lacroix, Vivienne Westwood, Dries van Noten… et de Chanel, pour la haute-couture ou le cinéma.

Car ce ne sont pas seulement des pièces de ce siècle mais aussi de nombreuses réinterprétations faites ensuite et que le Palais expose, prouvant combien l'époque constitue une étape majeure dans l’évolution des apparences féminines.

Elle se distingue par la diversité des silhouettes, la richesse des étoffes et l’exubérance des parures ainsi que des coiffures. Elle signe également la fin d’un modèle vestimentaire féminin hérité des siècles précédents, qui dans un contexte de bouleversements politiques et sociaux, apparaît comme un monde d’élégance et un paradis perdu qui suscitent une forte nostalgie, ouvrant la voie à une nouvelle conception du corps et de l’apparence.

Les cheveux hauts sur la tête, en perruque couleur dragée, les vêtements vaporeux, la couleur pastel, la rose brandie comme le faisait Marie-Antoinette immortalisée par Mme Vigée Le Brun … et qu'on retrouve dans l'affiche de l'exposition représentant Utica Queen / Ethan David Mundt, 2021 par le photographe américain Eric Richard Magnussen (1992-), qui travaille particulièrement avec les drag queens, et qui a ouvert au public le 14 mars dernier.


Vous y verrez un chef d'oeuvre, exceptionnellement présenté au public en raison de sa grande fragilité. Il s'agit du corset attribué à cette reine qui fut une icône de la mode. Et vous serez sans doute surpris comme moi par l'extrême finesse de sa taille même si elle n'avait alors que 16 ans.

Etant donné la beauté et la qualité des modèles présentés il va vite y avoir foule et la réservation est recommandée sur www.billetterie-parismusees.paris.fr

1 - Caractériser la mode féminine, 1700-1792
Le XVIIIe siècle est le temps d’une révolution vestimentaire, advenue bien avant les bouleversements politiques de 1789. Le décalage avec l’habillement de la fin du siècle précédent s’accentue doucement dès les premières décennies, avec un vestiaire renouvelé, un changement d’esthétique textile, et l’épanouissement commercial des métiers de la mode.
La première robe mise en avant est dite à la française avec son dos caractéristique marqué par une série de doubles plis plats et son système de réglage à la taille permettant de la porter sur des paniers (jupons élargis reliés par des cercles d’osier reliés par des liens). Faite en 1755-65, elle est en taffetas broché, orné de guirlandes fleuries (falbalas) rehaussés d’une passementerie dite "sourcils de hanneton".
Cette autre, un peu plus ancienne, de 1750-60 est encore une robe à la française. On découvre aussi de magnifiques robes à la piémontaise (comme celle-ci de couleur céladon), à l'anglaise, à la polonaise et de style qui reprennent vie sous nos yeux.
La robe à l'anglaise remplacera progressivement la robe à la française. Elle est ouverte sur le devant, pour révéler un jupon assorti (comme pour la rose ci-dessus) ou d'une couleur différente. Les plis du dos sont devenus étroits puis ont disparu. Le dos est ajusté au buste dès 1780, sur un panier plus modeste. Jupe et corsage sont coupés séparément, ce dernier étant souvent désigné sous le terme de casaquin ou caraco qui peut être renforcé avec de fines baleines cousues entre les coutures. Ses manches qui s'arrêtent aux coudes et peuvent se terminer par des volants appelés engageantes. Nous en voyons plusieurs exemples, en toile de Jouy ou en toile de lin blanche comme celui qui est de couleur beige, datant de 1750, porté sur une jupe de même facture.
La robe à la polonaise (verte ci-dessus) se distingue à son tour de la robe à l'anglaise. La jupe est plus courte, dégageant les chevilles, et son jupon est bouffant, et surtout relevé, plus pratique pour marcher dans les allées d'un parc. Elle aurait aussi une fonction politique en symbolisant, par ses trois pans le démembrement de la Pologne, dépecée en trois provinces distinctes entre la Russie, la Prusse et l'Autriche en 1772 et fut très en vogue dans les années qui suivirent.

Elle est aussi généralement ornée de festons achetés auprès des marchandes de modes, constituées en corporation en 1776, et qui imposent leur art. En rajoutant sur les vêtements des ornements –passementerie, dentelles, rubans – tout en proposant accessoires et bonnets divers, elles édictent un style où le prestige du paraître tient désormais moins à la complexité du tissu qu'au luxe des matériaux utilisés pour l'embellir. Le sens de la parure s’étend alors à la coiffure, où la virtuosité technique est au service de l’inventivité. Le métier de coiffeur devient essentiel. Plusieurs exemples des coiffures dites à l’Indépendance ou le triomphe de la liberté, avec postiches sont exposés, datant du début 18 ème.

jeudi 24 février 2011

Parmentier du Barry

J'ignore si l'atmosphère du Salon de l'agriculture est propice au délire comme semble le suggérer un commentaire récent mais c'est manifeste que mon inventivité à été stimulée par tout ce que j'y ai vu. Sans copier personne j'ai de nouvelles idées. Comme ce soir en modifiant quelques paramètres d'un grand classique, la brandade que je viens de préparer sans morue, façon Parmentier, mais sans pomme de terre.

Le nom de la recette est un premier indice : en cuisine, du Barry est quasiment synonyme de chou-fleur. Jeanne Bécu, dite de Cantigny, mais aussi Mademoiselle de Vaubernier, puis comtesse Du Barry par mariage , fut la dernière favorite du roi Louis XV. C'est vers la moitié du XVIII° siècle, sous le règne de Louis XV, que le chou-fleur apparut sur les tables, surtout en soupe et en salade. On dit que la comtesse a contribué à le faire connaitre. C'est plausible puisque la dame était issue par sa mère d'une famille de haute domesticité attachée à la cour de Lorraine à Lunéville. Mais il faut surtout convenir que c'était la mode à l'époque de donner le nom d'une femme du monde à une préparation culinaire. Ajoutons pour l'anecdote qu'elle était devenu à 17 ans vendeuse dans une luxueuse boutique de mode parisienne de la rue Saint-Honoré, ... pas très loin donc de la boutique gastronomique dont la marque a pris son nom.

Mais le plus curieux, et je ne m'en rends compte qu'à l'instant puisque j'ignorais sa généalogie, c'est que le nom de Vaubernier est aussi celui de la fromagerie qui fabrique les produits Bons Mayennais, et qu'il était donc logique qu'une association soit un jour imaginée.

La recette est très simple : j'ai fait colorer une tranche de pavé de saumon dans un fait-tout avec un trait d'huile d'olive et une échalote. J'ai mélangé à des bouquets de choux-fleur préalablement cuits à l'eau bouillante (j'avais conservé l'eau de cuisson pour la recycler en bouillon en ajoutant d'autres légumes, mais cela fera l'objet d'une expérience que je relaterai un autre jour), assaisonnés de sel, poivre, persil haché et poudre Galanga, un épice alternatif au gingembre qui me vient de Saravane.

Évidemment le résultat tient davantage de la purée mais c'est cela qui est bon parce que les goûts sont ainsi liés. J'ai rempli un bol qui va au micro-onde, puis j'ai posé deux belles tranches de Lingot Bons Mayennais et recouvert de chapelure. On ajoute un peu de matière grasse à sa convenance pour assurer le dorage.

A force d'être agacée par l'abondance des miettes quand je tranche les pains que je fais avec ma machine, j'ai eu l'idée de les récolter et de les conserver. C'est mon petit secret pour avoir en permanence à disposition une chapelure de saveur originale, et toujours différente.

Deux minutes plus tard, en position grill au micro-onde, je ressors un plat économique et promptement réalisé. Bien entendu, le four traditionnel est davantage préconisé pour un plat familial devant rassasier une horde d'enfants.

Le Lingot apporte de la douceur et de l'onctuosité à l'association légume-poisson. C'est une surprise heureuse par rapport au fromage qui fait des fils ... Cette recette se passe de farine et de sauce blanche tout en assurant un résultat proche d'un gratin. Voilà un bon moyen de faire manger aux enfants autre chose que des pommes de terre.

mercredi 13 septembre 2023

Les jardins de Versailles

A Versailles il faut distinguer le Château, la Galerie des Carrosses, le Parc et les Jardins ainsi que le Petit et le Grand Trianon. Bref, il y a beaucoup à voir et une journée entière n’y suffit évidemment pas.

Je dois à Antony M. et à Florence C. de m’avoir entraînée dans le Parc et les Jardins, un après-midi d’eaux musicales et je les en remercie. Je suis bien entendu loin d’avoir tout vu mais j’espère que ces photos un peu différentes de celles qui sont souvent publiées vont donneront envie de vous y promener.

Dès 1661, Louis XIV lance le vaste chantier de la création de son domaine de Versailles. L’aménagement des jardins se fait de manière concomitante à la transformation et aux agrandissements du Château, pendant plus de quarante ans. Le Roi-Soleil est très impliqué dans la création de ses jardins et suit de près les projets de son jardinier, André Le Nôtre. Ce dernier, en charge d’un chantier pharaonique, dompte les bois et les marécages environnants, et nivèle les terrains pour faire du petit jardin de Louis XIII un immense jardin à la française.

Ce style, très prisé au XVIIe siècle, découle de la mode du jardin à l’italienne. La symétrie traduit la domestication de la nature par l’homme. L’architecture végétale comme le programme sculptural et les agencements hydrauliques concourent à faire de ces écrins de fêtes et lieux de promenade, le reflet du pouvoir royal. Louis XIV aimait beaucoup ses jardins et ses promenades ont fait l’objet de nombreuses représentations, comme celle peinte par Étienne Allegrain en 1688.

Les guérites qui marquent les entrées de la Porte Saint-Antoine et de l’Allée des Matelots ont dû être utilisées mais elles sont aujourd’hui vides. Je leur trouve malgré tout un charme certain et j’aime accéder aux jardins par ces endroits. 

Mais si on arrive par le château et la cour des Princeson peut observer en contrebas les motifs du parterre du Midi, et au loin la pièce d’eau des Suisses, qui s’étend de l’autre côté de la Route de Saint-Cyr.
Le parterre Sud offre un nouveau point de vue, cette fois sur le parterre de l’Orangerie et ses motifs tout en volutes. L’art de la taille des topiaires (buissons), ifs aux formes géométriques, s’y déploie encore aujourd’hui comme sous Louis XIV. Il en existe 700 dans les jardins de Versailles, de 67 formes différentes !
Composé de quatre pièces de gazon et d’un bassin circulaire, le parterre de l’Orangerie s’étend sur pas moins de trois hectares. Sous Louis XIV, il était orné de quelques sculptures aujourd’hui au musée du Louvre.

samedi 7 septembre 2024

Les barbares, film de Julie Delpy

Pour clôturer la première journée de compétition, les festivaliers de Paysages de cinéastes ont pu se détendre en découvrant le dernier film de Julie Delpy en avant-première (il sortira le 18 septembre).

Les barbares est un petit bijou de comédie, dont la bande-annonce reflète insuffisamment toutes les qualités.

Cette comédie traite avec humour mais sérieux la place de l’autre, qu’il soit réfugié d’un lointain pays, ou qu’il soit son voisin un peu fantaisiste pour mieux tordre le cou à de nombreux clichés, plus ou moins criants. Le spectateur remarquera-t-il la majorité de blondinets à l’école et la couleur dominante des cheveux des femmes du village ? Notera-t-il la fréquence d’apparition de rayures sur les vêtements, comme si on pouvait oublier que nous sommes en Bretagne ?

La réalisatrice, qui a co-écrit le scénario, y interprète Joëlle, une institutrice au grand coeur un peu gaffeuse. Sandrine Kiberlain, sa meilleure amie, co-propriétaire de la supérette, a trouvé soutien dans l’alcool et devra faire face pour reprendre sa vie en mains. Laurent Laffite a accepté le "mauvais" rôle, celui d’un plombier réactionnaire et raciste d’origine alsacienne, devenu plus breton que les autochtones, qui a bien de la chance d’être supporté par une épouse fine et intelligente finement interprétée par India Hair (César du meilleur espoir féminin pour Camille redouble, et qui nous avait ravie en Adélaïde de Savoie dans Jeanne du Barry de Maïwenn).

On pense assister à un conte. Chaque personnage est un monde à lui seul, et le village de Paimpont en est un autre. Il semble fantaisiste (même le spectateur a des idées reçues) alors qu’il existe vraiment, au coeur de la forêt de Brocéliande. La rue principale (rebaptisée dans le film) s’appelle d’ailleurs rue du général de Gaulle en souvenir de la mère du général qui y trouva refuge pendant la seconde guerre mondiale.

Ce village "très français" fait acte de générosité en voulant recueillir une famille ukrainienne mais les réfugiés seront syriens (campés par de formidables acteurs). Moult péripéties s’enchaineront avant qu’ils ne soient acceptés (voire plus). Je ne spolie pas la fin. Vous aurez deviné qu’elle sera heureuse puisque Julie Delpy a choisi l’angle de la comédie pour nous faire réfléchir.

Les répliques fusent sans filtre. Le scénario se déroule comme un opéra en quelques actes. La musique accompagne le déroulement de ce qui aurait pu être tragique. La réalité est légèrement modifiée, qu’il s’agisse du Radeau de la méduse de Géricault pour annoncer chaque changement de « tableau » ou d’extraits qu’on croirait être des images d’archives. On commencera avec l’ouverture de Coriolan de Beethoven dont la puissance héroïque reste intacte. On finira avec la Fantaisie en D mineur de Mozart.

Julie Delpy n’a pas hésité à nous montrer aussi une très belle brume s’élevant au-dessus d'un plan d’eau mais cette fois on ne rit pas et on frissonne en songeant à ce qui pourrait arriver si ce n’était pas une comédie. On voudrait tant, comme son personnage, que le monde soit meilleur.

Qui seront les barbares en fin de compte ? Il y a beaucoup d’humour et de farce mais également de la tendresse et de beaux sentiments dans ce film qui est bien plus profond qu’il n’y parait.

Les barbares, film de Julie Delpy
Avec Julie Delpy, Sandrine Kiberlain, Laurent Lafitte, India Haïr, Ziad Bakri, Jean-Charles Clichet …
Sortie nationale le 18 septembre 2024

jeudi 13 septembre 2018

L'Affaire Rose Keller de Ludovic Miserole

L'affaire est bien connue ... des spécialistes. Sont-ils nombreux, je l'ignore. Toujours est-il que je ne connaissais pas du tout l'existence de cette Rose Keller dont la déconvenue fera en quelque sorte "tomber" le Marquis de Sade.

Rose Keller est au chômage depuis plus d’un mois quand elle est réduite, en ce dimanche de Pâques du 3 avril 1768, à mendier sur la Place des Victoires à Paris. En acceptant de suivre, pour un écu, un jeune homme soigneusement habillé qui a besoin de quelqu’un pour un peu de ménage dans sa maison d’Arcueil, elle ne peut se douter qu’elle se dirige tout droit vers l’enfer. Elle ne sait pas encore que celui qui vient de l’engager n’est autre que Donatien Alphonse François de Sade, celui qu’on surnommera "le divin marquis"…

Sans être pour autant historien, Ludovic Miserole a pour spécialité (de plume) de restaurer la mémoire d'hommes et de femmes inconnus de la grande histoire mais dont la vie aura été déterminante. La dernière servante à la Conciergerie de Marie-Antoinette, Rosalie Lamorlièrefut l'héroïne de son second livre, succédant à Zamor, le nègre républicain, relatant le parcours d'un enfant indien de 8 ans acheté par Louis XV pour l'offrir à Mme du Barry, et qui témoigna contre elle à son procès.

Avec cette nouvelle "affaire" il nous plonge dans le Paris d'une période marquée par les principes qui caractérisèrent le règne de ce roi, marqué par la puissance de la religion.

Le travail de documentation de l'auteur est évident et permet d'instaurer la confiance avec le lecteur qui ne mettra rien en doute. L'écriture est fluide. Elle respecte les codes de l'époque et pourtant ne dérange aucunement notre oeil contemporain. Ludovic Miserole ne nous fait grâce d'aucun détail sur les perfidies du célèbre marquis tout en parvenant à demeurer pudique. On apprend comment Sade employait la cire blanche ou rouge pour torturer ses proies. A l’exception d’une scène (inévitable) au cours de laquelle il martyrise la pauvre Rose cet ouvrage pourrait quasiment être mis entre toutes les mains.

vendredi 6 octobre 2023

En Addicto de Thomas Quillardet

Je vois beaucoup de spectacles. Certains me marquent à vie. Ce sera le cas de En addicto de Thomas Quillardet dont la Première avait lieu ce soir au Pédiluve, la plus petite salle de l’Azimut à Châtenay-Malabry (92).

Ce n’est pas du tout un souci de planning mais la volonté de l’artiste de jouer au plus proche des spectateurs. Vous ne le verrez pas sur un grand plateau, malgré toute la technique possible des micros HF pour porter sa voix.

Si vous l’avez manqué à Châtenay, et que vous résidez en banlieue sud de Paris, allez par exemple à Cachan. Je sais que je le reverrai à Saint-Quentin-en-Yvelines puisque Lionel Massetat l’a programmé du 2 au 5 avril prochain.

Je dirai simplement aujourd’hui qu’il s’agit d’entendre les joies et les vides de ce que l’artiste définit comme une "polyphonie solo", inventée pour porter les mots et les maux des patients en tentative de sevrage et des soignants débordés (qui n'ont pas encore assisté au spectacle mais qui viendront bientôt). Il nous transmet leurs paroles avec pour résultat une vraie rencontre. Ne vous arrêtez pas à la qualification de seul-en-scène. Thomas est seul, mais accompagné de tant de voix.

Il est déjà assis sur sa chaise quand on s’installe dans les gradins. On hésite entre s'assoir face à lui ou au bout d’une rangée, pour tenter d’échapper à son regard.

Bonjour. Le spectacle s’enclenche. On se dit que bientôt la lumière va progressivement baisser et qu’on pourra se détendre un peu. Peine perdue, nous ne serons jamais lâchés par le regard de Thomas.

Tiens, justement, un Thomas se faufile discrètement dans la cohorte des personnages. Mais bien sûr, ils ne font qu’un, lui et le metteur en scène.

Alors que le réalisme social n’a pas reçu (malgré les excellents comédiens interprétant Welfare dans la cour d'honneur du Palais des papes) le succès espéré au dernier festival d’Avignon, ce spectacle, peut-être parce qu’il est présenté en petite jauge, est totalement prenant et il m’est facile de prédire sa réussite.

C’est avec une certaine fatigue que le public sortira de la salle car on ne peut pas en perdre une miette. A peine est-on entré dans l’histoire de X, dont évidement on voudrait connaître la suite, que le metteur en scène zappe pour diriger la focale sur un autre. Et soudain, ça revient comme dans la chanson. Un couplet vient compléter les informations données précédemment.

Et à propos de musique, la bande-son compose le seul décor. On entendra How Deep Is Your Love, cette chanson des Bee Gees par Barry Gibb, sortie en 1977 sur l'album Saturday Night Fever et plus tard la chanson titre de cet album. Çà fuse comme dans le livre À la ligne, où son auteur nous offrait une vision à 360° de la condition ouvrière contemporaine. Pas étonnant que deux compagnies théâtrales se soient emparées du texte de Joseph Ponthus pour le transposer sur une scène.

Thomas Quillardet n’est ni pédagogue, ni mélodramatique. On est pleinement touché, pas coulé, non. Peut-être néanmoins qu’après on ne regardera plus un alcoolique de la même façon si on comprend que l'addiction c'est une solution pour ne pas se foutre en l'air…On pourrait aller jusqu'à dire que consommer devient de la légitime défense.

De la famille on sait que c'est un nid à névroses, mais on s'y voit, et des addictions on ne connait que ce que font les Alcooliques Anonymes en ignorant qu’il existe des services d’addictologie dans les hôpitaux. Ils sont cruciaux à notre époque où les dépendances ne se limitent plus à la boisson, au tabac, au sexe ou à la drogue. Et on peut rager d’apprendre la fermeture d’un service comme celui où l’artiste a été accueilli en observation pendant cinq mois.

On apprend que le coeur du problème c’est l’abandon. On s’abandonne parce qu’on a été (ou qu’on s’est senti) abandonné installant un vrai noeud comme un lasso. Pourtant l'abandon structure nos vies au quotidien et il faut arriver à dépasser cette frustration. Certains n'y parviennent pas et vivent encore à soixante ans des moments de rentrées au CP 4 fois par jour. Comment, alors, parvenir à aller mieux ? Quand « Y a des moments où on s'abîme / Où le hasard nous assassine » si on écoute attentivement les paroles de Michel Berger chantées par France Gall dans Bébé come la vie en 1980 ?

Ce n'est pas un spectacle intentionnellement prophylactique mais on retiendra que, quel que que soit notre choix, un verre contiendra toujours 10 grammes d'alcool, même le pastis qu'on pense léger. Que la stratégie pour ne pas "boire" au cours d'une soirée est de tenir à la main un verre (de jus de fruits sachant que le jus de pommes avec deux glaçons passera pour du whisky) et de ne jamais le lâcher pour contrer un des aspects les plus graves de l'addiction qui est la perte de contrôle.

Jusqu'à ce qu'un jour, après avoir reconnu cette maladie dont on ne s'imaginait pas victime, on se sentira mieux parce que le comprendre fera du bien et on pourra espérer devenir comme le Max du tube d'Hervé Christiani en 1981 … libre.

En Addicto existe avec notamment le soutien du Festival d’Automne à Paris auquel Thomas Quillardet fut invité pour la première fois en 2018 pour présenter Tristesse et joie dans la vie des girafes de Tiago Rodrigues. Il y est revenu en 2020 pour Ton père, adaptation du roman de Christophe Honoré. Sa dernière création, Une télévision française (2021) avait été jouée à l'Azimut il y a juste un an.

En Addicto de et avec Thomas Quillardet
Dramaturgie Guillaume Poix
Collaboration artistique Jeanne Candel
Création lumière Milan Denis
Du vendredi 06 au mercredi 11 octobre à L’Azimut (Le Pédiluve - Théâtre La Piscine)
18 au 28 octobre - Théâtre de la Ville / Sarah Bernhardt - Paris
15 au 16 novembre - Théâtre Jacques Carat - Cachan
7 & 8 décembre - Le Trident - Scène nationale de Cherbourg
24 au 26 janvier 2024 - La Rose des Vents - Villeneuve-d’Ascq
8 au 10 mars - Théâtre de l'Aquarium - La Cartoucherie dans le cadre du Festival BRUIT
2 au 5 avril 2024 - Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines - Scène Nationale
9 au 11 avril 2024 - Théâtre d'Angoulême - Scène Nationale

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