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lundi 10 mars 2025

Un bout de chemin avec Claude Ponti à l'Ecole des loisirs

Nous étions jaunes de plaisir ce matin à la perspective de rencontrer Claude Ponti et de faire un bout de chemin avec cet immense auteur jeunesse.

Je l'avais déjà croisé plusieurs fois en dédicace mais la matinée promettait d'être exceptionnelle en allant au plus profond possible de son oeuvre.

Son éditeur avait rassemblé, en présentiel ou en visio-conférence, quelque 600 personnes dispersées en France, Belgique mais aussi La Réunion, et jusqu'en Australie … C'est Dominique Masdieu qui nous offrit, pour commencer, une analyse poussée (poussine) de la production de cet auteur qui n'est pas tant prolifique qu'on pourrait le croire puisqu'il avoue ne pas pouvoir faire plus d'un album par an (ce qui n'est pas tout à fait exact puisqu'on en compte plus de 80, auxquels s'ajoutent 4 romans, 4 pièces de théâtre). Sans oublier le Muz, créé en 2009 à son initiative avec pour ambition de faire une place aux réalisations de l’enfance qui méritent d’être conservées et communiquées en tant qu’elles font œuvre forte, exprimant une sensibilité, une émotion et révélant un autre regard sur le monde.

C'est en 1990 qu'il rejoint cette maison d'édition, où il s'est imposé comme auteur majeur il y a donc près de 35 ans, après 5 albums publiés chez Gallimard. Pétronille et ses 120 petits fut le premier d'une longue série.
Un mot nouveau est entré dans le lexique : le verbe poussiner car ça poussinait fort ce matin. Il suffisait de jeter un oeil sur l'assemblée, toute de jaune vêtue, avec -de plus- le même bandana jaune poussin noué par chacun. Pour ceux qui l'ignoreraient, le poussin est le premier animal a avoir été dessiné par l'artiste, dès son plus jeune âge et il a dû en "croquer" des millions. Qu'il se soit inspiré de Max et les maximonstres (de Maurice Sendak en 1963) pour créer Blaise est sans doute une légende mais elle est jolie et lui-même l'entretient en faisant sortir l'animal de ce livre.
Isée traverse non pas un miroir mais les pages d'un livre pour commencer son aventure (La Venture d’Isée, 2012). Claude parfois résume sur une double-page une histoire en train de se dérouler comme dans Blaise et le kontrôleur de Kastatroffe (2014).
Il existe des adultes qui ont du mal à entrer dans l'univers pontien, et pour cause car il reconnait lui-même que ses histoires sont "une description du réel à sa façon". Les enfants se sentent immédiatement concernés, y compris les non parleurs, pointant du doigt les éléments qui correspondent à l'histoire, et tout autant les autres ce qui n'est pas dit mais qu'ils ont repéré. Le foisonnement est une des caractéristiques majeures de ses albums.

La littérature est un échange. Interpréter un album en le lisant d'une certaine manière fait courir le risque de passer à côté de l'intention de l'auteur mais donner du sens n'exclut pas le plaisir de la lecture. Et s'il ne fallait retenir qu'une conclusion ce serait que ses histoires accompagnent les enfants dans leur métier de grandir.

jeudi 30 octobre 2025

Deviens, le nouvel EP d'Andréa Ponti

Andrea Ponti était en concert à Paris le 17 septembre dernier au Zèbre de Belleville pour la sortie de son EP Deviens, et j'aurais adoré pouvoir y aller mais j'étais alors déjà au Mexique.

J'avais été séduite par la voix de Toi aussi, entendue sur le clip de la chanson. L'écoute de tout l'album a confirmé mon impression.

La voix semble joyeuse mais, en interrogeant  Dis-moi que je ne suis pas la seule dont les larmes coulent toutes seules, elle y évoque son hypersensibilité à fleur de peau, ce tempérament que l’on retrouve chez près d’un quart de la population avec cette autre manière de percevoir le monde, toujours "plus" où chaque nuance parait infinie.

Les professionnels y voient l'envol d'une artiste audacieuse qui va compter dans le panorama de la pop française et je partage leur avis. Elle ose, libre, sincère et résolument indépendante. 

On est bluffé quand on réalise que cette carrière d'artiste se concrétise seulement depuis quatre ans, en 2020, alors que ses enfants ont gagné en autonomie et qu'elle décide de réaliser son rêve d'enfant : devenir chanteuse.

Elle ne dit pas quels auront été les éléments déclencheurs, au moment où elle est entrée dans ce qu'elle considère comme la deuxième partie de vie, alors qu'elle prend conscience que le temps est compté et qu'il ne faut rien en perdre. Elle se lance et elle le fait à fond, avec passion, parce qu'elle est une femme de sang et de larmes, comme elle le confie dans Va, vis, deviens (piste 5) qui raconte l'histoire d'une aventure intime et néanmoins universelle, en appliquant la philosophie développée par Nietzsche.

La musique d'Andrea Ponti diffuse une musique empreinte de vibrantes émotions. Chacune des cinq compositions originales met en lumière la richesse de son timbre. Elle y démontre toutes ses facettes, la mère, à travers la si belle déclaration d'amour de Tu t'envoles (piste 2), l'artiste, la femme, parfois même engagée. On le sent dans la chanson Regarde, écrite et composée, comme les autres titres, par Igit ("Voilà" de Barbara Pravi) et Jonathan Cagne ("Summer Body" de Hélèna).

Avec elle l'invitation à dépasser les clichés est claire pour découvrir en profondeur la véritable richesse et la complexité des êtres.

L'enregistrement a eu lieu dans des studios d’exception, des Studios Ferber aux RBM Studios, pour un son à la fois intime et exigeant.

L'EP ne comporte que six titres et la frustration est vive quand se termine la dernière chanson, une superbe reprise du grand succès de Francis Cabrel, Je l'aime à mourir. Elle excelle d'ailleurs dans ce domaine. Elle a sorti l'année dernière une émouvante Lettre à France, faisant revivre la nostalgie de la chanson de Michel Polnareff.

Andréa Ponti a sans nul doute beaucoup d'autres projets. Sûrement celui d'écrire elle-même le texte de nouvelles chansons. Peut-être aussi de faire un duo sur une grande scène.

Deviens, le nouvel EP d'Andréa Ponti
Dans les bacs depuis le 12 septembre 2025

dimanche 21 octobre 2018

Enfances de Marie Desplechin et Claude Ponti à l'Ecole des loisirs

On connait Marie Desplechin pour ses romans à destination des ados ou des adultes (je vous recommande en particulier Sothik). On connait Claude Ponti pour ses albums aux allures de bandes dessinées, envahis de poussins habitués à "foutre (joyeusement) le bazar".

Alors quand leur éditeur commun, l'Ecole des loisirs,  leur propose de partager leur "bibliothèque d'amour" en publiant 62 biographies de personnages adorés, réels comme Anne Frank, Louis XIV, ou fantasmés comme Eve, la première femme, ou Emily, fille de l'homme invisible, inconnus du grand public comme la grand-mère de Marie ou très célèbres comme Nelson Mandela, le résultat ne peut qu'être une grande réussite.

Ils ont présenté leur ouvrage au cours d'une soirée de rentrée littéraire avec humour et tendresse, en particulier du coté de Ponti pour Edmont Albus, né en 1829, esclave à 12 ans, qui comprit comment polliniser la vanille en faisant le travail à la place de l'abeille qui n'est pas présente à la Réunion. Hélas le garçon ne fit pas fortune avec sa découverte.

Tous deux racontent, l'un en mots, l'autre en images, ce que chacun de ces personnages, dont plusieurs sont devenus des mythes, ont vécu dans leur enfance et qui a été si spécial que cela a changé notre vie à nous. Par exemple Marie Curie n'a jamais été serrée dans les bras de sa mère, parce qu'on ne savait pas à cette époque guérir la tuberculose dont elle était atteinte. On peut imaginer que la ténacité dont elle a fait preuve dans ses études a son origine dans cette tristesse. Son exemple est stupéfiant quand on découvre qu'elle a appris toute seule à lire dès l'âge de quatre ans.
J'ai apprécié aussi de lire la vie de Frida Kahlo puisque je me rends de temps en temps au Mexique où elle est une célébrité.

jeudi 4 mars 2021

Voyage au pays des monstres de Claude Ponti

Hier je présentais Dahlia. Aujourd'hui je vais parler du Voyage au pays des monstres de Claude Ponti. Hier un livre pour adultes. Aujourd'hui un album jeunesse.

On pourrait trouver des points de convergence entre eux parce que ce n'est pas pour faire "joli" que cet auteur jeunesse dessine des personnages parfois terribles.

Ce n'est pas un secret. Son premier roman destiné aux adultes (1995) est bouleversant. Il abordait dans Les Pieds Bleus, aux éditions de l'Olivier, le thème de la violence des adultes envers les enfants et notamment les agressions sexuelles. Cette fiction lui permettait de revenir sur les sévices sexuels que son grand-père lui avait infligés enfant.

Il n'empêche que Claude Ponti est devenu, en quelque soixante-quinze publications pour les enfants, ce qu'on peut appeler un monstre sacré. Il règne en maitre dans le monde de la littérature jeunesse pour le plus grand bonheur des petits comme des grands.

Voyage au pays des monstres est une proposition. Celle d'embarquer dans une aventure magique, à bord du bus 84, en se glissant dans une coquille pour visiter un Paris transformé. Le lecteur voyagezraur une fourmi de dix-huit mètres avec un chapeau sur la tête, et partera à la découverte de monstres – dont ceux de Léopold Chauveau qui furent exposés au Musée d’Orsay, lequel co-édite l'ouvrage. Une exposition complétait la parution, hélas fermée très vite au public pour raison sanitaire.

Certains lui reprochent qu'il faille une large culture pour pour apprécier les allusions glissées par l'auteur au fil des pages. En ce sens, lire pont est davantage une entreprise familiale que l'enfant est invité à faire avec ses parents -en espérant qu'eux-mêmes ont un bagage culturel conséquent.

C'est encore le cas ici bien sûr, mais la liste des hommages figure en fin d'ouvrage pour qu'on puisse compléter nos connaissances. Et il me semble qu'un enfant pourrait tout seul sauter de joie en remarquant le lapin d'Alice ou celui de Beatrix Potter et surtout Max dont la présence relève de l'évidence s'agissant de monstres.

J'en ai vu d'autres, croyant jusqu'à démasquer Blaise, le poussin préféré de l'auteur. Merci monsieur Ponti, vous m'avez fait découvrir la perspective de nouveaux enrichissements et d'autres voyages, en bus et en esprit !

Outre les clins d'oeil littéraires, on se réjouit de reconnaitre des monuments, l'Orangerie, la Tour Eiffel, et des sites remarquables comme les falaises d'Etretat, que l'on pouvait gagner en train lorsque la gare d'Orsay appartenait encore à la SNCF. J'ai parfois pensé à Ce jour là de Mitsumata Anno, paru en 1978 à l'Ecole des loisirs et qui est une référence dans le domaine.

Le livre, non paginé, est donc à glisser entre les mains de tous, avant ou au retour d'un trajet, pour aiguiser le regard sur le paysage urbain.

Et puis, aussi, à se plonger dans l’œuvre protéiforme et fascinante de Léopold Chauveau (1870-1940). Il fut à la fois sculpteur, illustrateur et auteur de livres pour adultes et enfants. l est longtemps resté oublié de l'histoire de l'art, avant qu'une donation de son petit-fils au musée d'Orsay en 2017 (18 sculptures et 100 dessins) ne remette son nom en lumière. J'ai lu plusieurs de ses histoires, parues chez Memo. Un pur régal !

Vous pouvez trouver, en téléchargement gratuit chez cet éditeur, deux exemples de la créativité de cet auteur, L'histoire d'un boa qui pense faire un bon repas, mais dont le repas en question n'a pas dit son dernier mot... Et l'histoire d'un ogre à l'appétit dévorant. 


Voyage au pays des monstres de Claude Ponti, en coédition entre l'Ecole des loisirs et le Musée d'Orsay, en librairie le 4 mars 2020


mardi 11 novembre 2025

Mille Secrets de poussins de Claude Ponti par le Collectif Quatre Ailes

Est-ce que les poussins meurent ? Telle est une des questions auxquelles Claude Ponti répond dans Mille Secrets de poussins le livre qu’il a publié il y a exactement vingt ans.

Les poussins les plus vieux ont déjà presque quarante ans, ce qui signifie que ce seront bientôt des grands-parents qui raconteront les premières histoires de cet auteur jeunesse, s’ils ont conservé les albums que leurs parents leur ont lus quand ils étaient bambins. Sinon, ils peuvent toujours se les procurer dans les meilleures librairies.

Le premier poussin a en effet pointé son bec dans L'album d'Adèle qui date tout de même de 1986 : j'avais besoin d'éléments perturbateurs pour déranger les objets et déclencher des commencements d'histoires. Les poussins sont apparus et ils sont restés. Je ne peux rien faire contre eux. Cela ne se voit pas, mais il y en a partout.

Le Collectif Quatre Ailes s’est emparé de leurs aventures pour raconter Mille secrets de poussins à sa manière et en le théâtralisant à hauteur d’enfant. Il était programmé cet été au festival d'Avignon à Présence Pasteur, où il fut très bien reçu. Je suis allée voir le spectacle mercredi dernier à Fontenay-aux-Roses, à l’espace Rosa Bonheur où le Théâtre des Sources (nomade le temps d’importants travaux de mise aux normes) présente quelques-uns de ses spectacles.

J’ai d’autant plus envie de vous en parler que d’une part il est très réussi et que d’autre part il se pourrait que la tournée passe à proximité de chez vous. Quelques dates sont déjà prévues au Théâtre Patrick Devedjan d’Antony, presque voisin de Fontenay du 12 au 14 mars 2026.

Il est annoncé à partir de 3 ans et, voulant en faire profiter un bout de chou de 2 ans et demi (déjà grand amateur d’albums jeunesse) j’ai tenu à vérifier son accessibilité par moi-même. Sa durée d’à peine 30 minutes est idéale pour maintenir l’attention des tout-petits. La médiathèque de la ville avait eu l'excellente idée de présenter en même temps une sélection de livres autour de l’album éponyme de Ponti.
Parents et enfants pouvaient donc les consulter avant et/ou après le spectacle. Autre heureuse initiative afin que personne ne soit effrayé : l'obscurité était vraiment mesurée et de discrets chants d'oiseaux et de grenouilles accompagnaient l'installation du public. Des coussins disposés sur le sol étaient censés être réservés aux plus jeunes. Les adultes pouvaient s'asseoir derrière, sur des bancs.

Le comédien Damien Saugeon patiente depuis un moment, appuyé sur une bibliothèque miniature à roulettes, un gros livre entre les mains. Il est sans doute perplexe parce que -et c'est aussi pour ça qu'on aime le jeune public- on ne sait jamais comment la séance va se dérouler.

Après un clin d'œil coquin aux adultes il se lance et avoue aux enfants, avec davantage de mimiques que de paroles, que si toutes les pages sont blanches c'est que les personnages ont pris la poudre d'escampette.

Un papa éclate de rire. La main d'une petite fille s'agite en signe de bonjour. Un autre pointe du doigt Blaise le trouble-fête, qu'il est heureux d'avoir reconnu.

Damien imite le piaillement d'Olga Toulemonde, la poule mère de tous les poussins, en tout cas ceux de la race "pontienne". Il fait un emploi habile des outils numériques pour faire progresser le récit.

Le lexique si particulier de l'auteur est respecté malgré des difficultés probables de compréhension. Ainsi les poussins font-ils des grimasques à la mort et ainsi lui échappent. La dimension philosophique est très claire. On comprendra, preuve à l'appui en images, par exemple en quoi les apparences sont trompeuses puisque chaque poussin est très différent des autres du fond du dedans de son intérieur.

Le comédien se penche régulièrement à hauteur d'enfant et un sourire s'affiche sur chaque visage. Il mime les scènes les plus spectaculaires, comme les sports favoris des oisillons, le saute-poussin et la mini-course immobile les yeux fermés.

Il est facile de se projeter dans cet univers. Avant de dormir, même rangés dans les livres, les poussins se posent mille questions … comme le font sans doute chacun des enfants spectateurs. Blaise arrive alors et le secret de son existence est donné après avoir expérimenté le fameux masque rouge qui modifie l'apparence de celui qui le porte.
La fin arrive avec la mégarigolade qui provoque plusieurs rappels. On aurait envie d'enchainer Avec un autre spectacle de la compagnie, Okilelé, lui aussi tiré d'un grand succès de Claude Ponti. Ils forment ensemble un dyptique. Il est probable que l'aventure Pontienne s'arrêtera là car l'équipe de création à un autre projet. Mais ceux d'entre vous qui veulent en savoir davantage sur cet immense auteur pourront lire l'article que j'ai récemment écrit après avoir cheminé un matin avec lui à l'Ecole des loisirs. 
Ce serait l'adaptation de Là où vont nos pères, une bande dessinée muette de l'Australien Shaun Tan publiée en 2006 par Hodder Children's Books, en version française en 2007 par Dargaud. L'œuvre a remporté de nombreux prix à travers le monde, dont le prix du meilleur album au Festival d'Angoulême 2008.

Ce serait un spectacle très visuel qui s'adresserait à un large auditoire. Mais pour le moment c'est Mille secrets de poussins qui est en voyage. Et comme cet article sera lu par des adultes je peux bien vous en révéler quelques secrets (de Polichinelle) : les effets sonores et les trucages vidéo permettent d'assimiler le sens des jeux de mots. C'est très ingénieux. Et vous remarquerez sur la photo ci-dessus que le livre qui est entre les mains du comédien … n'a rien de comparable avec la version originale, si ce n'est le titre.

Retrouvez les dates de tournée ici.

Mille Secrets de poussins d’après l’album de Claude Ponti  par Collectif Quatre Ailes
Vu le mercredi 5 novembre 2025 à l’espace Rosa Bonheur investi par le Théâtre des Sources
20 avenue Jean Moulin - 92260 Fontenay-aux-Roses

vendredi 9 janvier 2026

Triste tigre de Neige Sinno

Neige Sinno est née en 1977 dans les Hautes-Alpes. Elle a enseigné la littérature au Mexique pendant presque vingt ans.

Elle vivait alors, à partir de 2005, avec sa fille et son compagnon, dans le charmant village de Pátzcuaro, dans l’Etat mexicain du Michoacán, que j’ai visité en 2019 et dont je garde un excellent souvenir. Le lac du même nom est celui qui a servi de modèle au dessin animé Coco. On y célèbre chaque année la fête des morts avec faste.

Neige Sinno est revenue en France pour s’installer au Pays Basque, tout en restant imprégnée de ses années passées au Mexique. La Realidad est le premier livre qu’elle a écrit, initialement en espagnol, mais c’est avec le second, Triste tigre, publié auparavant, qu’elle a acquis une très forte notoriété. Dans la mesure où c'était son second ouvrage j'avais préféré la découvrir en lisant d'abord La Realidad.

Tout le monde sait aujourd'hui que le thème du livre est l'inceste. Il arrive à une période où le lectorat en connait les abîmes. Il n'est plus besoin de raconter, que ce soit à mots couverts, comme le faisait Barbara dans L'aigle noir, ou frontalement comme Christine Angot.

Ce qui est désormais utile c'est de décrypter le phénomène. Comme le fait par exemple Laure Martin avec Mes pieds nus frappent le sol. Le temps est révolu où la société niait les faits, comme Nikki de Saint-Phalle en témoigna, quand bien même son père avoua son geste (le psychiatre détruisit sa confession).

A noter que si écrire sur l'inceste qu'on a subi, ou la violence de relations imposées par un adulte, pousse sans doute à écrire, ce n'est pas pour autant un roman orphelin. Après Le consentement, Vanessa Springora a poursuivi avec Patronyme. Après Un été chez Jida, Lolita Sene a publié dans un style très différent Seules les vignes.

En d'autres termes c'est un peu ce qui est sous-jacent dans l'analyse qu'elle fait du comportement de Claude Ponti qu'elle présente comme son idéal (p. 254) : Un type qui a été violé dans son enfance par son grand-père. Il devient un grand artiste, avec un monde à lui, qui n'a rien à voir avec ça. Enfin, pas exactement rien à voir une fois qu'on sait, son monde est un univers parallèle (…). Claude Ponti n'est pas une ancienne victime qui a fait des livres. C'est un grand auteur-dessinateur qui a eu une enfance difficile. Comme Blaise Cendrars, qui n'est pas un manchot poète mais un poète manchot. Et la différence est de taille. La différence fait toute la différence.

A propos de Claude Ponti, que je connais bien, je précise qu'il n'a parlé de ce qu'il a subi que très tardivement, après avoir été reconnu comme auteur jeunesse, dans un livre admirable, Les Pieds bleus, aux éditions de l'Olivier, en 1995.

Triste tigre mérite une extrême attention. A propos de la manière dont il s'architecture, tentant inlassablement d'analyser ce qui pourrait expliquer les faits tout autant que la difficulté à les comprendre, comme si l'écriture n'en avait pas la capacité.

Neige Sinno fait feu de tout bois, explorant dans la littérature ce qui peut éclairer sa propre histoire. C'est sans surprise que nous sommes entrainés dans une relecture de Lolita de Nabokov, de Virginia Woolf (abusée par ses deux demi-frères), et d'autres autrices connues pour s'être penchées sur le sujet comme Christine Angot, Toni Morrison ou Virginie Despentes, dont elle admire la posture d'avoir le courage et l'audace de s'en remettre, ne pas accepter d'être détruite, considérer le viol comme un risque à prendre pour être libre (p. 201). On trouvera (à partir de la page 279) la très longue liste des oeuvres cités.

lundi 5 octobre 2015

Une histoire, encore ! 50 ans de création à l'Ecole des loisirs au musée des Arts décoratifs

Afin de célébrer le 50 ème anniversaire de l'Ecole des Loisirs, acteur majeur de la littérature jeunesse, le Musée des arts décoratifs présente du 1er octobre au 22 mai 2016, Une histoire, encore ! 50 ans de création à l'Ecole des Loisirs.

Le succès permet de prolonger cette exposition qui devait initialement être démontée le 8 février.

Ce projet, unique et étonnant est une carte blanche donnée à l'éditeur et à ses auteurs-illustrateurs les plus emblématiques tels que Tomi Ungerer, Claude Ponti, Kitty Crowther, Rascal, Grégoire Solotareff ou encore Nadja, tous présents pour une visite en avant-première de l'exposition qui a été poursuivie par un (petit) discours simple et  sympathique de Nathalie Brisac, rejointe par le fondateur Jean Delas puisque l'actuel "patron" de l'Ecole des loisirs était alors en pleine conversation à l'Elysée avec le Président de la république, attendu dans le courant de l'après-midi.

A travers l'exposition, des créations en volume ludiques et surprenantes, réalisées spécialement pour l'occasion, pour donner à penser et à réfléchir, ainsi que des dessins originaux et des manuscrits révèlent tout un pan de la création graphique contemporaine tournée vers l'enfance, un demi-siècle d'histoires imagées, à la fois drôles et cocasses, riches et audacieuses, est ainsi mis en lumière dans une scénographie signée Constance Guisset, que l'on peut voir en pleine réflexion à coté de Tomi Ungerer triturant son chapeau. Un peu plus tard c'est sa canne qu'il manipulera avec sa drôle de sonnette de bicyclette.
Le département des jouets accueille cette exposition singulière, sur une idée qui a été suggérée par le libraire du musée, et qui se distingue des thématiques habituellement abordées, consacrées aux différents types de jouets comme par exemple la passionnante exposition dédiée à la très grande conceptrice tchèque, Libuše Niklová (1934-1981), il y a quatre ans.

Cette créatrice a réalisé une œuvre gigantesque des années 50 à la fin des années 70. Très connue dans son pays, très peu en France, on lui doit des jouets qui sont devenus des classiques et qui ont marqué plusieurs générations comme la girafe, née en 1961, baptisée Sophie parce que ce prénom était celui de son jour de naissance, et dont la fabrication redevient française en Haute-Savoie, dans la société Vulli, après avoir longtemps été moulée en Chine.

Sophie est d'ailleurs contemporaine de la création de l'Ecole des loisirs en 1965 lorsque les fondateurs, Jean Fabre, Jean Delas et Arthur Hubschmid, œuvrant à l’époque pour les éditions de l’école, imaginent des ouvrages illustrés, où les images vont occuper une place primordiale, faisant preuve de puissance narrative au même titre que le texte.
L’exposition s’ouvre sur une vitrine consacrée aux auteurs de la petite enfance dans laquelle quatre illustratrices majeures de la littérature pour la petite enfance présentent une maison de poupée revisitée.
Stéphanie Blake montre le coucher de Simon le Lapin. Jeanne Ashbé a choisi les araignées de Fil à fil, Kimiko avec Croque bisous ou encore Dorothée de Monfreid avec Achille, son petit crocodile, (en photo à coté de Nathalie Brisac). Chacune a conçu et réalisé les vitrines avec le concours du Studio Constance Guisset. Les auteurs ont tous travaillés séparément sans savoir ce que leurs confrères préparaient.
Le parcours se poursuit avec un espace investi par Tomi Ungerer, une installation originale, mobile et animée qui invite le visiteur à découvrir de façon ludique ses célèbres Trois brigands. Des jouets de sa propre conception, conservés au Musée Tomi Ungerer, Centre international de l’illustration de Strasbourg, sont également exposés pour l’occasion.
Certains absents comme Mario Ramos n'ont pas été oubliés. Les lanternes rendent hommage à tous les auteurs qui ne sont pas exposés. Le reflet des yeux de Tomi Ungerer semble jouer de démonstration de puissance du loup de C'est moi le plus fort dessiné par Mario Ramos.
  
Afin que les visiteurs, et plus particulièrement les enfants, puissent s’amuser et participer pleinement au jeu de la scénographie, Claude Ponti a créé une véritable machine interactive, étonnante et stimulante autour de son personnage phare Blaise le poussin masqué, dont il a fait la démonstration à Tomi Ungerer.
De leur côté, Grégoire Solotareff et Nadja, frère et soeur dans la vie, ont reconstitué leur propre atelier. On y retrouve un lion ... un chien bleu ... et sur le mur des aquarelles de leur maman Olga Lecaye.
 
Le visiteur peut ainsi s’imprégner de l’ambiance de travail de celui-ci et être initié au processus créatif de ces artistes-illustrateurs.
 
Une vitrine met en lumière les dessins inédits de jouets d’enfance réalisés par huit artistes dont Soledad Bravi, Matthieu Maudet et Michel Gay, un cheval à bascule, une panthère noire en peluche ou encore un chalet en bois Jeujura.
Certains de ces illustrateurs exposent leur propre jouet : Philippe Dumas, le petit train fabriqué par son père lorsqu’il était enfant, Audrey Poussier, son lapin rose de petite fille. D’autres sont montrés aux côtés d’une sélection de jouets de la collection du musée des Arts décoratifs.
  
Enfin, l’exposition s’achève avec la présentation successive de trois carrousels où défilent les personnages comme Annie du lac ou Poka &  Mine, de Kitty Crowther.
Une seconde vitrine, aménagée par Rascal, (en photo ci-dessus à coté de Kitty Crowther) réunit de façon chronologique et graphique des romans de l’Ecole des loisirs, parmi les plus célèbres. Sur la photo, un des derniers, le formidable premier roman de Caroline Solé, la Pyramide des besoins, publiée en mai 2015.
Une soixantaine de dessins originaux, des affiches anciennes puisées au cœur des archives du musée, ainsi que deux fresques de Philippe Dumas et de Chen Jiang Hong, ornent les murs de la galerie des jouets.

Cette exposition révèle l’inventivité, la qualité et l’intemporalité de cette incroyable production littéraire qui ne cesse d’éveiller l’intérêt des lecteurs, les plus petits comme les plus grands. Elle permet au visiteur de retrouver les auteurs qu’il apprécie dans un contexte créatif nouveau, passant du format du livre à celui de pièces en trois dimensions.

Dans Une histoire, encore ! jouets et livres sont naturellement présents, mais l’accent est mis sur les œuvres d’art. La volonté de l’Ecole des loisirs d’éditer des livres voués à durer et à devenir des classiques fait écho à celle du département des jouets de s’adresser aux enfants d’aujourd’hui, mais également à tous les adultes qui ont gardé une âme d’enfants.
C'est pourquoi le visiteur peut profiter de plusieurs coins lecture où sont mis à disposition des albums illustrés en libre accès. Tandis que les jeunes lecteurs les découvriront pour la première fois, les adultes nostalgiques se replongeront avec émotion dans l’univers de leur enfance. 
Une histoire, encore ! 50 ans de création à l'Ecole des loisirs
du 1er octobre au 22 mai 2016
Musée des Arts décoratifs - galerie des jouets
107 rue de Rivoli, 75001 Paris
Tél. : 01 44 55 57 50
www.lesartsdecoratifs.fr
Heures d’ouverture du mardi au dimanche de 11h à 18h, nocturne: jeudi de 18h à 21h, fermé le lundi
Accès gratuit pour les moins de 26 ans.
Quelques bonus si vous cliquez sur plus d'infos

mardi 5 septembre 2023

La maison des histoires de l'Ecole des Loisirs

J'ai fait connaissance avec la Maison des histoires mercredi dernier et j'ai été enchantée.

J'ai découvert l’exposition permanente. Je me suis installée dans la tente-bibliothèque pour y lire confortablement. J'ai assisté à deux des fameuses "lectures surprises" et j'aurais même pu y prendre un café car l'endroit a conclu un partenariat avec la boulangerie Poilâne dont le fournil est situé exactement de l’autre côté du mur… rue du Cherche-Midi.

La Maison des histoires est un musée à jouer pour les 0-7 ans, niché au fond de la librairie Chantelivre récemment rénovée aux couleurs du Jardin du Luxembourg, où la magie opère en transformant plusieurs albums emblématiques de l'Ecole des loisirs en terrain de jeux pour les enfants, dans l'esprit de ce qui se fait déjà avec grand succès dans les pays scandinaves, et en particulier la Suède.

Bien sûr, il faut réserver un créneau car ce type d'organisation est structuré et ne pourrait pas s'accommoder d'une entrée libre.

Une fois admis derrière les portes de la grande cabane, et après avoir placé son sac dans une caissette, accroché sa veste au porte-manteau, et retiré ses chaussures, c'est un monde fabuleux qui s'ouvre à vous et à vos enfants, ou ceux de vos amis.

Logique que cet univers ait choisi un trou de serrure comme logo.

On retrouve (ou on fait connaissance) avec le nid des poussins de Claude Ponti. Je rappelle que c'est à la naissance de sa fille, en 1985, que sa vocation pour l'écriture de livres pour enfants s'est déclenchée. Son premier, intitulé "L'album d'Adèle", a été publié en 1986, aux Editions Gallimard. Il a rejoint l'Ecole des loisirs dix ans plus tard avec Parci Parla et n'a jamais cessé de surprendre petits et grands, car les adultes sont les premiers fans de ses histoires.
On peut investir la cuisine de Cornebidouille où tout est prêt pour jouer à mijoter des potions magiques.  Les jeunes parents la reconnaitront puisque le premier ouvrage est paru en 2003, écrit par Pierre Bertrand et illustré par Magali Bonniol.
J'ai vu des mômes réjouis de se balancer d'un arbre à l'autre dans l'univers de Max et les Maximonstres, le grand succès de Maurice Sendak (1928-2012), un temps censuré aux Etats-unis. Ecrit en 1963, l’album est arrivé en France dix ans plus tard à l'initiative de l'Ecole des loisirs. J'y ai consacré un article particulier à l'occasion de la sortie du film éponyme.

vendredi 12 décembre 2014

Le service de pédiatrie générale de l'Hôpital Necker – enfants malades fait peau neuve

Entre le mois d'avril et celui de novembre 2014, treize illustrateurs de l'Ecole des loisirs se sont succédés bénévolement (cela mérite d'être tout de même souligné) pour transformer les murs du Service de pédiatrie générale de l’Hôpital Necker-Enfants malades, AP-HP, à Paris.

C'est Nathalie Brisac, responsable de la communication de la maison d'édition, qui a été la cheville ouvrière de ce beau projet. Elle a transmis le souhait d’embellir les couloirs du service de pédiatrie aux illustrateurs, qui se sont portés immédiatement volontaires.

Le pari était osé. Les couloirs sont infinis, il était facile de s'y perdre. On m'a raconté (parce que je n'ai depuis quelque temps, et fort heureusement d'ailleurs,  aucun motif médical qui me pousserait à aller dans cet hôpital) que lorsque les artistes ont découvert les lieux, ils ont été impressionnés par le labyrinthe de couloirs. Ils ont souhaité aider les patients et leurs parents à mieux s’orienter.

Je connais la plupart de ces illustrateurs, soit personnellement, soit par l'intermédiaire de leurs ouvrages. Ce sont Stephanie Blake, Isabelle Bonameau, Pascale Bougeault, Dorothée de Monfreid, Malika Doray, Bénédicte Guettier, Kimiko, Alan Mets, Lucie Phan, Claude Ponti, Audrey Poussier, Anaïs Vaugelade et Myrha Verbizh.

Pour assurer une continuité et une cohérence dans l'espace, ils ont imaginé un épais ruban bleu, courant sur les murs et reliant les dessins les uns aux autres. Tel le fil d'Ariane, ce chemin guide les enfants, laissant apparaître ici ou là un éléphant sous la douche ou un lapin amoureux.

Au vu du résultat on peut imaginer qu'il ne va plus y avoir de problème de repérage pour les grands comme pour les petits. Point n'est besoin de savoir lire ou comprendre le français pour apprécier.

Une petite vidéo a été réalisée pour l'occasion et qui sera en quelque sorte une visite guidée de cette performance qui a été menée sans suspendre l'activité du service. Vous pourrez aller la visionner en suivant le lien.

les chariots de soins font bon ménage avec ceux des artistes peintres. Vous comprendrez mieux pourquoi Stéphanie Blake estime qu'elle est venue dans cet l'hôpital "pour de bonnes raisons", mettre un peu de gaieté et faire sourire des enfants en les allégeant du poids de leurs frayeurs.

Je vous invite à cette sorte de visite guidée où vous repérerez ... par exemple Simon, le lapin, super-héros du quotidien, farceur et espiègle, de Stephanie Blake, et les personnages loufoques et un peu gringalets d'Alan Mets. Kimiko abrite une grenouille sous un parapluie. Cette ancienne styliste franco-japonaise déploie un univers aux couleurs chatoyantes. Malika Doray aussi a placé une grenouille. On retrouvera aussi Carbu, le chat de Myrha Verbizh, dont la soeur Alyssa, a écrit les textes de leurs deux premiers albums, Trucmuche à poils et Biglouche. Les souris d'Audrey Poussier. Un des cochons de la famille Quichon, élevé par Anaïs Vaugelade. Un dinosaure de Dorothée de Monfreid.

D'autres personnages sont plus insolites, sous le pinceau de Lucie Phan, un âne de Bénédicte Guettier et il y aura peut-être aussi Mam’zelle, la pie délicate de Pascale Bougeault qui a croqué des souris. Je dois dire que je n'ai pas vu la fresque achevée. Ce qui est certain c'est que la bande de poussins farceurs de Claude Ponti aura investi plusieurs pans de mur. Isabelle Bonameau, a choisi elle aussi des poussins même si ce ne sont pas les mêmes.

Le travail a été immense. Il n'empêche qu'on souhaite que d'autres services hospitaliers reprendront cette idée.

lundi 24 novembre 2025

Un bout de chemin avec Tomi Ungerer

Passer une matinée à l’Ecole des loisirs pour évoquer un auteur emblématique est un plaisir immense. Après Claude Ponti en mars dernier et Maurice Sendak en octobre c’était ce matin Tomi Ungerer qui était à l’honneur.

Je lui ai consacré plusieurs articles et je croyais bien le connaitre et pourtant je ne le savais pas tant philosophe. La matinée a commencé par la conférence d'Edwige Chirouter qui nous a permis de comprendre Comment Ungerer nous aide à penser le monde ?

Cet auteur s’efforçait de concevoir des récits imparfaits parce que, comme il le disait avec à propos, si l’histoire est trop bien elle ne laisse pas de place à l’invention personnelle. Il a ainsi cherché à faire des anti-histoires, ou des para-histoires. un des meilleurs exemples est peut-être Papaski, paru en 1992, qui est un collectionneur d'histoires à dormir debout. Il a croisé M. Parcell Mesquin, qui a offert un rouleau-compresseur à sa femme, pour leurs noces d'argent. C'est bien pratique pour repasser le linge et étaler la pizza... Dans les illustrations de ces comptines loufoques, absurdes et sarcastiques, Tomi a mis en scène quelques-uns des jouets rares de sa propre collection, aujourd’hui visibles au musée de Strasbourg.

Quand on répète sa maxime, il faut traumatiser les enfants, on oublie la seconde partie de la citation … sinon ils finissent experts-comptables. La provocation fait confiance à l’enfant capable de penser, à l'instar du propos de Nietzsche : il faut philosopher à coups de marteau (celui des réflexes). Parce que à la fin, ces "bonnes" histoires reconstruisent, ouvrent d'autres horizons, allument de nouvelles lumières.

Il n’y a pas d’âge pour se poser des questions philosophiques, ni d’âge minimum requis ni d’âge limite. L’enfant s’étonne devant le monde, interrogeant inlassablement à coups de pourquoi. Je l’ignorais mais Ungerer tenait une rubrique dans Philosophie magazine et il a publié Ni oui, Ni non en mars 2018. Je reviendrai ultérieurement sur les "réponses à 100 questions philosophiques d'enfants" qu'il a traitées dans cet opuscule. Comme Pourquoi on a des couleurs préférées ? Doit-on respecter les méchants ?

En le lisant on mesure combien on ne pense jamais tout seul mais toujours avec les autres. Et s’il y a un conseil à retenir c’est de ne jamais répondre à un enfant tu verras ça quand tu seras grand.

"Répondre aux enfants, cela signifie se mettre a leur place, illustrer les idées avec des exemples tirés de la réalité ou soutirés à l'imagination, leur montrer que tout se surmonte avec le sourire et le respect. Et que nous sommes tous grâce à l'absurde - des apprentis sorciers". Tomi Ungerer

La littérature est un grand laboratoire pour apprendre à philosopher parce qu'elle met à distance. Relisons la Lettre à Oskar Pollak de Franz Kafka écrite en janvier 1904 : Il me semble qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? (…) un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous.

La fiction a une fonction de divertissement pour oublier, s’évader, ce qui certes est utile. Mais elle a aussi une fonction d’éclaircissement pour mieux comprendre le réel. Ce sont des récits qui apportent des réponses complexes à des questions complexes. 

En d'autres termes, formulés par Philippe Corentin, (qui est le prochain auteur avec qui nous ferons un bout de chemin ensemble avec les équipes éditoriales de l’Ecole des loisirs) : Il ne faut pas seulement des livres pour endormir les enfants le soir mais aussi les réveiller le matin.

Les amateurs de littérature jeunesse connaissent bien Une histoire à quatre voix d'Anthony Browne. Le père, la mère, Charles (le petit garçon) et Réglisse (le chien) racontent successivement la même courte tranche de vie. C'est très éclairant pour faire comprendre aux enfants la notion de point de vue. Cet auteur fournit des albums supports pour aborder des interrogations philosophiques.

L'enjeu est double. Il est éthique : Reconnaitre l'enfant comme un sujet, une personne à part entière. Et démocratique : Apprendre à discuter de façon pacifiée de nos désaccords.

Au final il s'agit de Reconnaître, Eveiller, Emanciper "On sème !" (slogan de la Chaire Unesco de la philosophie avec les enfants)... mais sans oublier que le monde est comme un texte à interpréter (on est loin du dogmatisme imposant une lecture unique comme du relativisme qui permet tout et n’importe quoi). A cet égard l’injonction à la gentillesse est une hypocrisie.
Après Edwige Chirouter, ce furent Grégoire Solotareff et Anaïs Vaugelade qui ont exprimé leurs points de vue, dans une conversation animée par Dominique Masdieu que nous retrouvons toujours avec grand plaisir.
Si on se risque à décrypter Les Trois brigands (1968) on remarquera dans les premières pages l'influence de son métier d'affichiste. On a souvent prétendu qu'Ungerer était subversif alors qu'il était surtout une éponge, s’imbibant des idées émergentes. Or dès 1961 la pensée à la mode effrite la stabilisation sociale des années 50.

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