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lundi 24 novembre 2025

Un bout de chemin avec Tomi Ungerer

Passer une matinée à l’Ecole des loisirs pour évoquer un auteur emblématique est un plaisir immense. Après Claude Ponti en mars dernier et Maurice Sendak en octobre c’était ce matin Tomi Ungerer qui était à l’honneur.

Je lui ai consacré plusieurs articles et je croyais bien le connaitre et pourtant je ne le savais pas tant philosophe. La matinée a commencé par la conférence d'Edwige Chirouter qui nous a permis de comprendre Comment Ungerer nous aide à penser le monde ?

Cet auteur s’efforçait de concevoir des récits imparfaits parce que, comme il le disait avec à propos, si l’histoire est trop bien elle ne laisse pas de place à l’invention personnelle. Il a ainsi cherché à faire des anti-histoires, ou des para-histoires. un des meilleurs exemples est peut-être Papaski, paru en 1992, qui est un collectionneur d'histoires à dormir debout. Il a croisé M. Parcell Mesquin, qui a offert un rouleau-compresseur à sa femme, pour leurs noces d'argent. C'est bien pratique pour repasser le linge et étaler la pizza... Dans les illustrations de ces comptines loufoques, absurdes et sarcastiques, Tomi a mis en scène quelques-uns des jouets rares de sa propre collection, aujourd’hui visibles au musée de Strasbourg.

Quand on répète sa maxime, il faut traumatiser les enfants, on oublie la seconde partie de la citation … sinon ils finissent experts-comptables. La provocation fait confiance à l’enfant capable de penser, à l'instar du propos de Nietzsche : il faut philosopher à coups de marteau (celui des réflexes). Parce que à la fin, ces "bonnes" histoires reconstruisent, ouvrent d'autres horizons, allument de nouvelles lumières.

Il n’y a pas d’âge pour se poser des questions philosophiques, ni d’âge minimum requis ni d’âge limite. L’enfant s’étonne devant le monde, interrogeant inlassablement à coups de pourquoi. Je l’ignorais mais Ungerer tenait une rubrique dans Philosophie magazine et il a publié Ni oui, Ni non en mars 2018. Je reviendrai ultérieurement sur les "réponses à 100 questions philosophiques d'enfants" qu'il a traitées dans cet opuscule. Comme Pourquoi on a des couleurs préférées ? Doit-on respecter les méchants ?

En le lisant on mesure combien on ne pense jamais tout seul mais toujours avec les autres. Et s’il y a un conseil à retenir c’est de ne jamais répondre à un enfant tu verras ça quand tu seras grand.

"Répondre aux enfants, cela signifie se mettre a leur place, illustrer les idées avec des exemples tirés de la réalité ou soutirés à l'imagination, leur montrer que tout se surmonte avec le sourire et le respect. Et que nous sommes tous grâce à l'absurde - des apprentis sorciers". Tomi Ungerer

La littérature est un grand laboratoire pour apprendre à philosopher parce qu'elle met à distance. Relisons la Lettre à Oskar Pollak de Franz Kafka écrite en janvier 1904 : Il me semble qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? (…) un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous.

La fiction a une fonction de divertissement pour oublier, s’évader, ce qui certes est utile. Mais elle a aussi une fonction d’éclaircissement pour mieux comprendre le réel. Ce sont des récits qui apportent des réponses complexes à des questions complexes. 

En d'autres termes, formulés par Philippe Corentin, (qui est le prochain auteur avec qui nous ferons un bout de chemin ensemble avec les équipes éditoriales de l’Ecole des loisirs) : Il ne faut pas seulement des livres pour endormir les enfants le soir mais aussi les réveiller le matin.

Les amateurs de littérature jeunesse connaissent bien Une histoire à quatre voix d'Anthony Browne. Le père, la mère, Charles (le petit garçon) et Réglisse (le chien) racontent successivement la même courte tranche de vie. C'est très éclairant pour faire comprendre aux enfants la notion de point de vue. Cet auteur fournit des albums supports pour aborder des interrogations philosophiques.

L'enjeu est double. Il est éthique : Reconnaitre l'enfant comme un sujet, une personne à part entière. Et démocratique : Apprendre à discuter de façon pacifiée de nos désaccords.

Au final il s'agit de Reconnaître, Eveiller, Emanciper "On sème !" (slogan de la Chaire Unesco de la philosophie avec les enfants)... mais sans oublier que le monde est comme un texte à interpréter (on est loin du dogmatisme imposant une lecture unique comme du relativisme qui permet tout et n’importe quoi). A cet égard l’injonction à la gentillesse est une hypocrisie.
Après Edwige Chirouter, ce furent Grégoire Solotareff et Anaïs Vaugelade qui ont exprimé leurs points de vue, dans une conversation animée par Dominique Masdieu que nous retrouvons toujours avec grand plaisir.
Si on se risque à décrypter Les Trois brigands (1968) on remarquera dans les premières pages l'influence de son métier d'affichiste. On a souvent prétendu qu'Ungerer était subversif alors qu'il était surtout une éponge, s’imbibant des idées émergentes. Or dès 1961 la pensée à la mode effrite la stabilisation sociale des années 50.

mercredi 11 février 2026

Ni oui, ni non, Réponses à 100 questions philosophiques d'enfants par Tomi Ungerer

J'avais promis, en novembre dernier, dans l'article consacré à Tomi Ungerer, de revenir sur les "réponses à 100 questions philosophiques d'enfants" qu'il a traitées dans cet opuscule intitulé Ni oui, ni non et publié en mars 2018.

Tomi Ungerer tenait une rubrique dans Philosophie magazine où il avait à coeur de fournir aux enfants les réponses les plus justes possible. Mais je dois dire que je ne savais pas aussi fin philosophe avant d'assister à l'Ecole des loisirs à la conférence d'Edwige Chirouter intitulée Comment Ungerer nous aide à penser le monde ?

Tomi Ungerer est une personnalité très attachante qui, sous un abord subversif, était un homme très mesuré. Je ne raisonne que pour être raisonnable avait -il prévenu dans la préface de son ouvrage dont la couverture illustre l’interrogation : pourquoi je ne suis pas toi et toi tu n’es pas moi ?

Le livre est la compilation de vraies questions d’enfants auxquelles il répond en modérant sa tendance au cynisme. Ses pensées font longtemps écho, si bien qu’on pourrait entendre dans sa première affirmation le verbe comme résonner. Car il n’y a pas d’âge pour se poser des questions philosophiques, ni d’âge minimum requis, ni d’âge limite. L’enfant s’étonne devant le monde, interrogeant inlassablement à coups de pourquoi.

Je voudrais aujourd’hui consacrer cet article à ce petit traité de philosophie qui est presque un jeu parce rien n’est tout blanc ou tout noir. Il le sait bien, lui dont l’enfance fut marquée par l’Histoire : après la Drôle de guerre, quand les Allemands ont occupé l’Alsace ils ont interdit de parler français. En 1945 les Français ont repris l’Alsace et il fut interdit de parler un seul mot d’allemand ou d’alsacien (p. 19), ce qui renforça par réaction le garçon à cultiver son accent.

Cette période l’a évidemment profondément marqué et les références sont multiples. On peut gagner des batailles, mais on ne peut pas gagner une guerre, qui est toujours synonyme de gâchis (p. 18).

La pauvreté (connue à trois ans et demi suite au décès de son père, ce qu’il répète à de multiples reprises) forge l’acharnement du désespoir (p. 106). 

On doit apprendre des choses pour alimenter notre cervelle (p. 28). Il avoue ne rien comprendre à la théorie du big-bang (p. 40) mais en recense 3 : la naissance, le première fois qu’on tombe amoureux et lorsqu’on passe outre-tombe.

Il prône un monde où seuls les enfants auraient le droit de vote (p. 42) parce que le niveau de l’intelligence humaine chute après la maturité. Il encourage à (se) poser des questions concrètes … ou abstraites (p. 54).Il est circonspect lorsqu’il doit parler du temps, préférant le prendre ou le garder plutôt que le tuer par manque d’occupation (p. 64). Il a raison de pointer que la moquerie est une forme de méchanceté (p. 68) mais elle est une arme nécessaire pour dénoncer les vices et les travers de la société.

Il démontre qu’on peut être le plus fort même en étant le plut petit (p. 79), que la religion n’est pas obligatoire mais qu’elle enseigne "le goût de l’intégrité, de la compassion, du pardon et surtout de la bonne volonté" (p. 80). On ne sera donc pas surpris qu’il réponde à Georgios, six ans et demi, que les dieux ont été créés par les hommes parce qu’ils en avaient besoin pour affronter l’inexplicable (p. 44).
 Il use de mots simples pour dire le pire : Les pierres sont dépourvues de pensée mais pas de mémoire (p. 112). Le temps passe parce qu’il n’a pas le choix (p. 123).

Fervent défenseur de la liberté de penser, il ne supportait pas, enfant, qu’on lui dise que le Fuhrer pensait pour lui (p. 87). Son imagination était sa meilleure amie (p. 100).

L’humour est une armure, le défi un remède à la déficience, pour tourner le sort en sortilège, donner au destin une destination (p. 126).

Ni oui, ni non, Réponses à 100 questions philosophiques d'enfants par Tomi Ungerer, Ecole des loisirs, 2018

lundi 5 octobre 2015

Une histoire, encore ! 50 ans de création à l'Ecole des loisirs au musée des Arts décoratifs

Afin de célébrer le 50 ème anniversaire de l'Ecole des Loisirs, acteur majeur de la littérature jeunesse, le Musée des arts décoratifs présente du 1er octobre au 22 mai 2016, Une histoire, encore ! 50 ans de création à l'Ecole des Loisirs.

Le succès permet de prolonger cette exposition qui devait initialement être démontée le 8 février.

Ce projet, unique et étonnant est une carte blanche donnée à l'éditeur et à ses auteurs-illustrateurs les plus emblématiques tels que Tomi Ungerer, Claude Ponti, Kitty Crowther, Rascal, Grégoire Solotareff ou encore Nadja, tous présents pour une visite en avant-première de l'exposition qui a été poursuivie par un (petit) discours simple et  sympathique de Nathalie Brisac, rejointe par le fondateur Jean Delas puisque l'actuel "patron" de l'Ecole des loisirs était alors en pleine conversation à l'Elysée avec le Président de la république, attendu dans le courant de l'après-midi.

A travers l'exposition, des créations en volume ludiques et surprenantes, réalisées spécialement pour l'occasion, pour donner à penser et à réfléchir, ainsi que des dessins originaux et des manuscrits révèlent tout un pan de la création graphique contemporaine tournée vers l'enfance, un demi-siècle d'histoires imagées, à la fois drôles et cocasses, riches et audacieuses, est ainsi mis en lumière dans une scénographie signée Constance Guisset, que l'on peut voir en pleine réflexion à coté de Tomi Ungerer triturant son chapeau. Un peu plus tard c'est sa canne qu'il manipulera avec sa drôle de sonnette de bicyclette.
Le département des jouets accueille cette exposition singulière, sur une idée qui a été suggérée par le libraire du musée, et qui se distingue des thématiques habituellement abordées, consacrées aux différents types de jouets comme par exemple la passionnante exposition dédiée à la très grande conceptrice tchèque, Libuše Niklová (1934-1981), il y a quatre ans.

Cette créatrice a réalisé une œuvre gigantesque des années 50 à la fin des années 70. Très connue dans son pays, très peu en France, on lui doit des jouets qui sont devenus des classiques et qui ont marqué plusieurs générations comme la girafe, née en 1961, baptisée Sophie parce que ce prénom était celui de son jour de naissance, et dont la fabrication redevient française en Haute-Savoie, dans la société Vulli, après avoir longtemps été moulée en Chine.

Sophie est d'ailleurs contemporaine de la création de l'Ecole des loisirs en 1965 lorsque les fondateurs, Jean Fabre, Jean Delas et Arthur Hubschmid, œuvrant à l’époque pour les éditions de l’école, imaginent des ouvrages illustrés, où les images vont occuper une place primordiale, faisant preuve de puissance narrative au même titre que le texte.
L’exposition s’ouvre sur une vitrine consacrée aux auteurs de la petite enfance dans laquelle quatre illustratrices majeures de la littérature pour la petite enfance présentent une maison de poupée revisitée.
Stéphanie Blake montre le coucher de Simon le Lapin. Jeanne Ashbé a choisi les araignées de Fil à fil, Kimiko avec Croque bisous ou encore Dorothée de Monfreid avec Achille, son petit crocodile, (en photo à coté de Nathalie Brisac). Chacune a conçu et réalisé les vitrines avec le concours du Studio Constance Guisset. Les auteurs ont tous travaillés séparément sans savoir ce que leurs confrères préparaient.
Le parcours se poursuit avec un espace investi par Tomi Ungerer, une installation originale, mobile et animée qui invite le visiteur à découvrir de façon ludique ses célèbres Trois brigands. Des jouets de sa propre conception, conservés au Musée Tomi Ungerer, Centre international de l’illustration de Strasbourg, sont également exposés pour l’occasion.
Certains absents comme Mario Ramos n'ont pas été oubliés. Les lanternes rendent hommage à tous les auteurs qui ne sont pas exposés. Le reflet des yeux de Tomi Ungerer semble jouer de démonstration de puissance du loup de C'est moi le plus fort dessiné par Mario Ramos.
  
Afin que les visiteurs, et plus particulièrement les enfants, puissent s’amuser et participer pleinement au jeu de la scénographie, Claude Ponti a créé une véritable machine interactive, étonnante et stimulante autour de son personnage phare Blaise le poussin masqué, dont il a fait la démonstration à Tomi Ungerer.
De leur côté, Grégoire Solotareff et Nadja, frère et soeur dans la vie, ont reconstitué leur propre atelier. On y retrouve un lion ... un chien bleu ... et sur le mur des aquarelles de leur maman Olga Lecaye.
 
Le visiteur peut ainsi s’imprégner de l’ambiance de travail de celui-ci et être initié au processus créatif de ces artistes-illustrateurs.
 
Une vitrine met en lumière les dessins inédits de jouets d’enfance réalisés par huit artistes dont Soledad Bravi, Matthieu Maudet et Michel Gay, un cheval à bascule, une panthère noire en peluche ou encore un chalet en bois Jeujura.
Certains de ces illustrateurs exposent leur propre jouet : Philippe Dumas, le petit train fabriqué par son père lorsqu’il était enfant, Audrey Poussier, son lapin rose de petite fille. D’autres sont montrés aux côtés d’une sélection de jouets de la collection du musée des Arts décoratifs.
  
Enfin, l’exposition s’achève avec la présentation successive de trois carrousels où défilent les personnages comme Annie du lac ou Poka &  Mine, de Kitty Crowther.
Une seconde vitrine, aménagée par Rascal, (en photo ci-dessus à coté de Kitty Crowther) réunit de façon chronologique et graphique des romans de l’Ecole des loisirs, parmi les plus célèbres. Sur la photo, un des derniers, le formidable premier roman de Caroline Solé, la Pyramide des besoins, publiée en mai 2015.
Une soixantaine de dessins originaux, des affiches anciennes puisées au cœur des archives du musée, ainsi que deux fresques de Philippe Dumas et de Chen Jiang Hong, ornent les murs de la galerie des jouets.

Cette exposition révèle l’inventivité, la qualité et l’intemporalité de cette incroyable production littéraire qui ne cesse d’éveiller l’intérêt des lecteurs, les plus petits comme les plus grands. Elle permet au visiteur de retrouver les auteurs qu’il apprécie dans un contexte créatif nouveau, passant du format du livre à celui de pièces en trois dimensions.

Dans Une histoire, encore ! jouets et livres sont naturellement présents, mais l’accent est mis sur les œuvres d’art. La volonté de l’Ecole des loisirs d’éditer des livres voués à durer et à devenir des classiques fait écho à celle du département des jouets de s’adresser aux enfants d’aujourd’hui, mais également à tous les adultes qui ont gardé une âme d’enfants.
C'est pourquoi le visiteur peut profiter de plusieurs coins lecture où sont mis à disposition des albums illustrés en libre accès. Tandis que les jeunes lecteurs les découvriront pour la première fois, les adultes nostalgiques se replongeront avec émotion dans l’univers de leur enfance. 
Une histoire, encore ! 50 ans de création à l'Ecole des loisirs
du 1er octobre au 22 mai 2016
Musée des Arts décoratifs - galerie des jouets
107 rue de Rivoli, 75001 Paris
Tél. : 01 44 55 57 50
www.lesartsdecoratifs.fr
Heures d’ouverture du mardi au dimanche de 11h à 18h, nocturne: jeudi de 18h à 21h, fermé le lundi
Accès gratuit pour les moins de 26 ans.
Quelques bonus si vous cliquez sur plus d'infos

samedi 5 janvier 2013

Jean de la lune, un film de Stéphan Schesch, adapté du livre de Tomi Ungerer

Les vacances sont presque finies et voilà un film qui permettra un ultime voyage pour les petits sans déplaire aux grands. Tomi Ungerer avait écrit Jean de la Lune en 1966 en expliquant que qu'il s'agissait de  ... l'éternelle histoire de l'intrus différent des autres. Sa curiosité l'embarque dans l'aventure qui tourne à la mésaventure. Il ajoutait que c'était un peu son cas.

"Son cas" mériterait un article entier, et c'est ce que je ferai en chroniquant bientôt  l'Esprit frappeur, le long métrage qui sorti sur grand écran le 19 décembre et qui est le portrait d'un artiste hors normes.

Malgré ses 45 ans, Jean de la Lune a conservé sa candeur. On se réjouit qu'il se soit ennuyé sur les rayons des bibliothèques et qu'il atterrisse enfin dans les salles obscures, accroché à la queue d'une comète.

D'un album d'une quarantaine de planches et de quelques phrases, la magie cinématographique a fait un film de 1 h 35 dont on se régale de chaque image. Tout en étant fidèle au style initial, il accorde davantage de place à des personnages secondaires (que l'on remarque page 11 de l'album) comme la fillette, son petit chien et son père qui traversent la nuit dans leur grande automobile. L'adaptation a été faite en collaboration étroite avec l'auteur qui a ajouté les enfants des villes qui n'arrivent plus à dormir après la disparition de leur ami lunien.

Le chef de la police devient un dictateur, carrément Président du Monde, dont l'objectif est de conquérir l'astre lunaire. Son épouse porte une robe audacieusement fendue dans le dos (comme Mireille Darc dans le Grand blond avec une chaussure noire). Elle arbore une coiffure extravagante qui évoque discrètement un corps de strip-teaseuse. On reconnait dans ces détails le penchant du dessinateur pour les croquis érotiques. Un astronaute plante un drapeau sur l'astre lunaire, désignant l'événement qui eut lieu après l'écriture du livre et Jean de la Lune nous rappelle explicitement un certain E.T. sollicitant le petit Eliott pour rentrer à la maison.

Plusieurs détails anachroniques ponctuent le film mixant les époques ... des épées, un portable en forme de talkie-walkie, des plumes dans des encriers, une décapotable année 60. Le dessin animé devient intemporel d'une action qui se déroule de la pleine lune à la nouvelle lune, et qui pourrait se répéter indéfiniment.

C'est Tomi Ungerer lui-même qui endosse le rôle du récitant de sa voix si particulière, avec un français fredonné très légèrement accentué. La langue française était parlée en cachette à la maison pendant l'occupation nazie de son Alsace natale. Il s'exprime aussi parfaitement en anglais (il a longtemps vécu aux USA et est installé désormais en Irlande) qu'en allemand ou en alsacien.

Le récit retrace le périple d'un personnage qui est agité par deux sentiments, l'ennui de la solitude mais aussi le désir de la rencontre. Il met aussi en parallèle l'envie de l'homme d'explorer d'autres continents. Il dénonce l'intolérance et le pouvoir totalitaire qui ne respectent pas l'individualité. C'est donc dans la nature, au contact des fleurs que Jean de la Lune sera le plus heureux, et qu'il se sentira le plus libre. L'affiche du film, qui reprend la couverture de l'album, est à cet égard tout à fait emblématique.

Le film surprend par le contraste entre la densité de l'arrière-plan et la transparence des encres colorées du premier plan, qui éclatent comme des lavis, selon une technique que l'artiste a beaucoup employée dans son travail de publicitaire de la même époque, largement comparable à la palette du Douanier-Rousseau.

Tomi Ungerer demeure un défendeur acharné des libertés individuelles. Il n'a jamais effacé les années de guerre de sa mémoire, ni les événements familiaux qui ont marqué sa petite enfance comme la mort de son père. Mais c'est aussi un poète et un tendre, capable de s'extasier de mille et une petites choses, et de ponctuer son point de vue avec humour. Par exemple l'ours naturalisé qui se dresse derrière le dictateur prend des mimiques humaines s'accordant aux dialogues. Il confie aussi que Jean de la Lune c'est aussi un peu lui qui déguerpit dans la forêt pour fuir les militaires sociétiques des forêts norvégiennes lorsqu'il a commencé à explorer le monde à partir des années 50.

C'est le seul artiste vivant qui a un musée dédié à son (immense) oeuvre. Il a été ouvert au public en octobre 2007 pour présenter en alternance les 11 000 dessins et les 6 000 jouets qu'il a offerts régulièrement à Strasbourg depuis 1975. Ce sont ses propres objets qui lui ont servi de modèle pour dessiner autos et camions de pompier que l'on peut voir dans le film.

The Moon Man a été publié par Diogenes Verlag en 1966. Il a été traduit de l'américain par Adolphe Chagot pour l'Ecole des loisirs en 1969, sous le titre Jean de la Lune.

Un autre album, les Trois brigands, avait été adapté pour le cinéma par Hayo Freitag en 2007.

Musée Tomi Ungerer, Centre international de l'Illustration, Villa Greiner 2, avenue de la Marseillaise, Strasbourg, tél. 03 69 06 37 27 

samedi 20 avril 2013

Tomi Ungerer, éternellement Esprit Frappeur

J'ai partout lu et entendu que Tomi Ungerer était une figure archétypale de la subversion. Cette étiquette masque une réalité plus subtile. Ce n'est pas l'adjectif "subversif" qui me serait venu spontanément pour le qualifier. Facétieux serait plus juste. Ses actions de rebellion sont toujours au service d'une cause et l'homme est un pacifiste convaincu.

Quand il prétend faire sauter les tabous c'est pour mieux focaliser l'attention sur le beau et le bon.

Cet amoureux des mots et des formules pourrait faire le bonheur des tweetophiles mais j'ai constaté qu'il demeurait sur la réserve. Quand Bernard Pivot tweete à tout va, et trouve même le moyen d'en faire un livre, Tomi est peu bavard. On pouvait lire il y a tout juste deux mois : Wash your tongue before you start a conversation!

Je prends le conseil à mon compte et j'avance prudemment dans l'écriture de ce billet avec pour principal objectif de vous faire découvrir quelques facettes de ce créateur de génie.

Si vous cherchez une biographie complète de Tomi Ungerer (Son nom se prononce Ounguéraire) ce n'est pas ici que vous la trouverez. Il me faudrait plusieurs chapitres et d'autres se sont livrés mieux que moi à l'exercice. Je vous recommande de commander le numéro spécial que l'Ecole des loisirs lui a consacré en remplissant cette fiche, rubrique "mon écrivain préféré". Elle vous sera adressée gratuitement.

Un homme qui travaille sans relâche

L'affiche du film ne trompe pas : on le voit un crayon à la main. Il reconnait en interview travailler de façon presque maladive. Quand on le regarde dessiner on surprend des gestes de chef d'orchestre. On pourrait expliquer cette boulimie par son obsession de la mort et ses angoisses, j'y reviendrai. On pourrait aussi invoquer son souci de la perfection. Plutôt que d’avoir recours à une gomme il préférera prendre une nouvelle feuille blanche et refaire le dessin. Jusqu'à ce qu'il estime le résultat satisfaisant, encore qu'il prétende ne jamais avoir atteint la perfection. Il commente avec humour que chaque dessin réussi (et encore) est l'aboutissement d'une série d’avortements.

Il faut le voir maugréer devant ses premières oeuvres, leur trouvant de multiples erreurs que notre oeil ne perçoit pas du premier coup. Et pourtant il estime qu’un dessin parfait est ennuyeux. Et il aurait aimé conserver la fraicheur et l’innocence de ses débuts. Il craint même de savoir trop bien dessiner aujourd’hui , estimant que les planches naturalistes qu’il a faites sur l’Irlande seraient trop parfaites. Si le complexe d’infériorité, très alsacien au demeurant, reste ancré dans sa nature, il n'est pas à une contradiction près.

Ce qui est significatif, c'est aussi sa manie d'accumuler. Il ne détruit rien. Tout est conservé, on se demande pourquoi, peut-être pour se rassurer sur la quantité de travail fourni. Du coup il a des milliers de croquis.

Un collectionneur dans l'âme

Il garde ses esquisses et il thésaurise tout ce qu'il trouve. Sa collection de jouets dépasse 6000 pièces. Surtout des mécanismes. Là encore nul besoin d'être féru en psychanalyse pour deviner le poids familial. Il est le fils d'un fabricant d'horloges historien et astronome. Tomi a perdu son père à trois ans, bien avant d'avoir épuisé les jeux de l'enfance avec lui. Alors c'est tout seul qu'il faisait rouler ses modèles réduits sur le toit de son appartement new-yorkais. Il affectionne particulièrement les automates et tout ce qui s'actionne avec des rouages.
Ce sont ses propres jouets qui lui ont servi de modèle pour Jean de la lune.

Il fait le bonheur des musées car il donne beaucoup. Le Musée de l'image d'Epinal dispose de quelques oeuvres. Thérèse Willer, directrice du musée qui lui est consacré à Strasbourg, a reçu sept mille dessins originaux, plusieurs centaines d’affiches et de sculptures, sa collection personnelle de trois mille cinq cent jouets et jeux, des archives familiales, des articles de presse et des photographies, constituent ainsi un fonds documentaire d’une grande cohérence.

Autant international que régionaliste

Jean-Thomas, dit Tomi, est né le 28 novembre 1931 à Strasbourg. Son enfance est marquée par les difficultés d'être Alsacien pendant la seconde guerre mondiale. Un mot d’alsacien, prononcé même hors de l’école, pouvait valoir deux heures de retenue, et surtout le mépris des camarades plus jeunes de quelques années.

On peut très bien apprendre une langue avec un couteau sur la gorge. C’est ce qu’il a fait en trois mois avec l’allemand. Loin d'être devenu réfractaire à la langue de Goethe il la parle parfaitement et il oeuvrera à rapprocher la France et l'Allemagne dès que sa position d'artiste lui en fournira l'occasion.

Lassé d’être balloté entre l’Allemagne et la France, où sa parfaite maitrise de la langue allemande lui vaut d'être traité de sale boche, il s'expatrie aux Etats-Unis. Son geste relève davantage de la fuite que de la révolte. Et l’amour du jazz et du blues ne sont pas étrangers à sa détermination.

Il y a quelque chose de très personnel dans le personnage de Jean de la Lune qui déguerpit dans la forêt pour fuir les militaires soviétiques des forêts norvégiennes.
Il part tenter sa chance en Amérique avec un carton de dessins et quelques dollars en poche. Rien de plus. Ayant été élevé dans une atmosphère protestante, il croit alors tout savoir du puritanisme. C'est d'ailleurs sûrement de là qu'est née sa passion pour les paillardises, en vieux françois de préférence.

On a  une fausse image de la liberté qui règne soit-disant aux States. L'Amérique est ultra conservatrice. Elle n'apprécie pas les remises en cause de l'affichiste. Son nom est inscrit sur la liste noire des bibliothécaires et ses livres (pour enfants) seront exclus du prêt. C'était une époque où les philatélistes américains n'avaient pas le droit de posséder des timbres chinois. On ne peut pas imaginer une telle censure et pourtant Tomi Ungerer était encore banni dans les années 90 alors qu'il reçoit le si prestigieux Prix Andersen en 1998. Quelle revanche !

Tomi demeure reconnaissant à la ville de New York de lui avoir permis de faire éclore son talent. Sa fascination pour l'Amérique est restée intacte. Il a cédé une partie de ses oeuvres à un musée du Massachusetts. Mais il partira désormais vivre en Irlande où il se sent davantage en paix que nul part ailleurs : toutes mes facettes ont trouvé place ici, dit-il les larmes aux yeux.

Une identité forgée par le traumatisme


Ce fut la mort du père, dont il dit n'avoir jamais fait le deuil. Est-ce un hasard si son père était lui aussi dessinateur. Même si ce n'était pas son métier il avait un talent remarquable, dans un style très figuratif et romantique.

Ce fut aussi l'empreinte du nazisme qui l'a rendu réfractaire à toute forme de totalitarisme. Il est donc choqué de voir les français brûler la bibliothèque de Strasbourg après la guerre au motif qu'elle a été constituée par des nazis. La guerre est absurde répète Tomi qui la dénonce dans ses affiches et dans ses livres.

Il dit avoir connu la foudre et affirme être la première victime de sa paranoïa qui l'entraine chaque nuit dans des cauchemars. Le documentaire que lui consacre Brad Bernstein le montre en pleine crise de panique. Trop d'idées continuent de l'assaillir et l'âge n'a rien arrangé même si la mort ne l'effraie pas.

Quand il exprime que la ségrégation qu'il a découverte aux USA est d'une gravité comparable au fascisme (le père de sa première compagne était shérif dans le Texas et lui a fait part de scènes horribles) ou qu'il relate que par le bouche à oreille on savait que les nazis fabriquaient du savon avec de la chair humaine en Pologne ... les faits sont dits avec émotion et pudeur.

Je les entends encore résonner quand je regarde les affiches qu'il a dessinées contre la guerre du Vietnam et je ne les vois pas subversives mais nécessaires, tout simplement.

Ses mots sont aussi incisifs que ses traits de crayon. En voici un petit florilège témoignant de sa force de caractère : Don't hope, cope ! que l'on pourrait traduire par Ne te satisfait pas d'espérer, réussis ! Les livres doivent donner le goût de la vie aux enfants même si ce goût est amer.

Voilà pourquoi on ne trouve pas de gentils petits lapins ni des petites souris craquantes dans ses albums. Il choisira de donner une belle place au serpent, au crocodile, à la chauve-souris ou au vautour. Et la peur est un sentiment constitutif de chacune des histoires qu'il écrit.
Les êtres humains sont des machines et je ne m'étonne pas de sa vision érotique du corps de la femme. Ce n'est pas du goût de tout le monde ... mais il ne faut pas s'arrêter au bord de la feuille. Tomi est un formidable conteur, éternellement charmeur et le sourire s'entend dans les confidences qu'il fait à la caméra.
L'humour est caustique mais il peut aussi être tendre.

Il cumule les talents
On a le sentiment que Tomi Ungerer sait tout faire. Il s'est imposé comme illustrateur de presse, de livres pour enfants, de publicités commerciales et de posters militants, et dans tous les domaines. Je ne donnerai que deux exemples dans le secteur de l'affiche. Il a conçu toutes celles du film le Docteur Folamour. C'est lui aussi qui a imaginé ce joyeux bonhomme pour la Fête de la musique en 1985.
Un homme de valeurs et de défis

Tomi affirme vivre dans le doute pour rester ouvert à l'imprévu. S'il était un bateau on pourrait le baptiser le Pourquoi pas. Je suis un homme de contradiction toujours prêt à avoir une autre opinion. J’ai beaucoup de préjudice (il se trompe avec le mot préjugés, joli lapsus).

Il faut donner au destin une destinationLes langues n’ont pas de passage à niveau (rien ne les arrête).

Il a contribué à permettre aux allemands de réapprendre à chanter après la guerre en leur rappelant leur patrimoine avec un livre de chansons illustrées.

Il est responsable que le français soit la première langue étrangère enseignée dans le pays de Bade et non l’anglais, au motif que la France est le pays frontalier. Il estime que ce principe devrait être généralisé pour permettre une meilleure communication entre deux pays voisins.

Un homme qui est resté simple

De sa vie privée on sait très peu de choses. Il s'est marié une première fois aux Etats-Unis pour obtenir la fameuse carte verte. Il raconte en riant ce mariage blanc avec ... une certaine Nancy White. Ce serait difficile d'inventer plus drôle.

Il a épousé Miriam Strandquest en 1959 et de leur union naîtra Phoebe. Il rencontre Yvonne Wright à New York en 1970. Ils décident en 1971 d'emménager dans une ferme d'une presqu'île de la Nouvelle-Ecosse au Canada.

Ils s'installeront ensuite en Irlande où naîtront Aria, Lukas et Pascal. Tomi vit toujours paisiblement en Irlande. Le succès ne l'a pas amené à se prendre au sérieux et il n'est pas devenu un enfant gâté. Il n'a jamais arrêté de travailler. Pas question pour lui de s'endormir sur un lit de lauriers.

Grand amateur de mots croisés, il s'attelle chaque jour à ceux du New York Times et du Herald Tribune. Cette gymnastique le pousse à inventer des mots, une habitude qui est ancrée dans l'enfance car la langue allemande est familière de l'exercice. Il note dans un carnet les petites phrases qui lui viennent à l'esprit. je l'ai entendu donner en exemple au cours d'une interview : tous les tiroirs ne sont pas commodes. Je vous le disais au début de ce billet, il aurait du succès s'il tweetait davantage.

Il vient de terminer un nouvel album Maître des brumes qui est un hommage à ces irlandais qu'il aime tant : "Ce livre est dédié à l’Irlande et à tous les gens qui nous ont accueillis à cœur ouvert". On espère qu'il est heureux en Irlande mais rien n'est sûr quand on découvre la définition qu'il donne du mot bonheur : c’est une illusion avant qu’elle soit perdue.

Maître des brumes m'a semblé être un prolongement de Jean de la Lune. J'avais présenté ici en janvier le film de Stephan Schesch, Jean de la Lune, adapté de son conte graphique. C'est une réussite, tant par sa fidélité à l’esprit et au graphisme du conte, que par sa poésie et c'est l'occasion d'entendre la voix si particulière de Tomi qui interprète le narrateur.
Sans oublier bien entendu le long métrage que Brad Berstein lui a consacré et qui est remarquable. Cette personnalité hors du commun mérite bien le surnom d'Esprit Frappeur. Il est sorti en décembre 2012 au cinéma, juste après Jean de la Lune et je vous le recommande aussi bien en DVD que sur grand écran.
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Bibliographie sélective en français :

1968, Les Trois Brigands, L’Ecole des loisirs
1969, Jean de la Lune, L’Ecole des loisirs
1971, Le Chapeau volant, L’Ecole des loisirs, en Lutin poche
Guillaume l'apprenti sorcier Albums  LP 1971
Géant de Zeralda (Le) Albums  LP 1971
Grosse bête de Monsieur Racine (La) Albums  LP 1972
1974, Allumette, L’Ecole des loisirs, en Lutin poche
Pas de baiser pour Maman Mouche   1976
1978, Les Mellops font de l’avion, L’Ecole des loisirs
1978, Cricor, L’Ecole des loisirs

Émile Albums  LP 1978
Orlando Albums  LP 1980
Crictor Albums  LP 1980
Adelaïde Albums  LP 1980
Papaski Lutin poche   1992

Flix Albums  LP 1997
Trémolo Lutin poche   1998
1999, Otto, L’Ecole des loisirs
2000, Le Nuage bleu, L’Ecole des loisirs
A la guerre comme à la guerre Médium   2002
Amis-amies Albums   2007
Aventures de la famille Mellops (Les) Albums   2008
Rufus Albums  LP 2009
Zloty Albums  LP 2009
Ogres, brigands et compagnie Albums   2011
2011, Abécédaire en 26 chansonnettes, textes Boris Vian, Formulette
2012, Où est l'escargot ?, L’Ecole des loisirs
2012, Où est ma chaussure ? L'Ecole des loisirs
2013, Maître des brumes, L'Ecole des loisirs

en littérature adultes :

1964, Les carnets secrets de Tomi Ungerer, Denoël
1976, Une soirée mondaine, Albin Michel
1978, Fornicon, Jean-Claude Simoën
1985, Les Grenouillades, Herscher
1985, Testament. Recueil de dessins satiriques, Herscher
1998, Les Chats, Le Cherche-midi

Les dessins en noir et blanc qui illustre l'article sont extraits des Carnets secrets.

Je signale que la Médiathèque du Plessis-Robinson (92) est centre ressources documentaire sur cet artiste. Vous pourrez y consulter ou y emprunter de nombreux livres.

Musée Tomi Ungerer Villa Greiner | 2, avenue de la Marseillaise à Strasbourg  | tél. 03 69 06 37 27 | fax 03 69 06 37 28

Tomi Ungerer, l'Esprit frappeur, documentaire de Brad Bernstein, sorti en salles le 19 décembre 2012

mercredi 23 janvier 2013

Le Petit Guili sera le dernier album de Mario Ramos

Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. Mario Ramos avait choisi cette phrase de Mark Twain comme épigraphe de son dernier ouvrage, Le petit Guili.

Le livre sera disponible en librairie le 28 février prochain mais j’ai eu la chance de le lire ce matin en avant-première chez son éditeur. En d’autres circonstances j’aurais exprimé mon plaisir de faire cette découverte mais le départ précipité de l’auteur en décembre laisse tous ses lecteurs à l’abandon et jette une ombre à ma joie.

Cette citation sera le dernier message qu’il nous aura laissé.

Né à Bruxelles en 1958, de mère belge et de père portugais, l’enfant a grandi en intégrant les deux cultures. Il s'est nourri des bandes dessinées de Tintin (il n’est pas le seul à avoir été très influencé par Hergé) et des films de Chaplin, deux influences qui représenteront pour lui avec une troisième, celle de Saul Steinberg, « une merveilleuse école de narration » comme il le confiait lors d’un entretien avec Lucie Cauwe qui a donné lieu à une biographie disponible sur demande à l’Ecole des loisirs.

Il découvre l’univers de Tomi Ungerer en 1981 et ce n’est sans doute pas par hasard s’il a donné le prénom de Tiffany à un personnage du Petit Guili, sur une page où domine la couleur bleue, nous rappelant la tonalité et la jeune héroïne des Trois brigands.

Mario avait commencé par des dessins de presse, des affiches, des brochures avant de se lancer dans l’illustration de textes pour enfants écrits par d’autres que lui. En 1995 il publie son premier album, le Monde à l’envers. Il y exprime le mal être de Rémi le souriceau dans le monde qui l’entoure, un état que l'illustrateur ne renie pas : lorsqu’on se sent bien après avoir été mal, c’est un peu comme une renaissance, disait-il en ajoutant qu’écrire l’aidait à vivre.

Le livre se termine positivement, comme tous les livres de cet auteur qui se disait être un optimiste désespéré. Le petit Guili ne déroge pas à la règle. On y retrouve le lion de Nuno le petit roi qui, déjà se rendait compte qu’être un bon roi n’était pas chose facile. Vivre avec une couronne sur la tête n’est pas plus une promesse de sagesse que de bonheur. Quand au Petit Guili, avoir une couronne sur la tête donne de mauvaises pensées.
Le titre qui vient à l’esprit quand on pense à Mario Ramos demeurera longtemps C’est moi le plus fort (2001), prix Versele en 2003, C’est une blague qui est à l’origine de son best-seller. Un enfant dont le papa promettait à son fils que s’il mangeait toute son assiette il deviendrait le plus fort comme papa et qui lui répondit : "Mais Papa, moi je ne veux pas être le plus fort comme toi ; moi, je veux être le chef comme Maman ! "

Nous n’avons pas eu l’occasion de discuter avec lui de l’égalité entre les hommes et les femmes. Je suis sûre qu’il avait un point de vue très net sur la question. Quand il entend la chanson « Le roi, sa femme et le petit prince », vous savez ceux qui viennent chaque jour de la semaine pour vous serrer la pince, l’auteur est interpelé par l’emploi de « sa femme » au lieu de « la reine » et il dessine le roi plus petit que son épouse, pour dit-il, rétablir l’équilibre.

A propos de l’école, une institution qui fait couler beaucoup d'encre en ce moment, Mario Ramos estimait qu’on pouvait la critiquer mais sans jamais oublier que c’est là qu’on a appris à lire et à écrire.

Des cochons, des loups, des dragons, des éléphants et des gorilles arpentent les pages de ses albums. Sur le mur, derrière sa table de travail, on pouvait voir de grandes reproductions de tableaux de Van Gogh et de Monet, des cartes postales d’œuvres de Klee, Degas et Matisse, un couple de mariés faisant référence à sa propre histoire, un sécateur placé sous-verre, avec juste en dessous une citation empruntée à Michel Audiard. La vie : aucune chance de s’en sortir vivant.
D’autres nouveautés arriveront en février comme Le temps des ours, un album conçu par Rascal pour voir qui vous aime, et le Maitre des Brumes de Tomi Ungerer … qui, décidément est au premier plan de l'actualité et dont je vous ai déjà promis de vous parler en détail.
Une réédition a également attiré mon oeil, celle de Marcel la Mauviette, d’Anthony Browne en Lutin poche. Voilà une petite sélection pour nous accompagner sur la route de la vie afin qu’on s’y sente moins seul.

Le petit Guili, de Mario Ramos, collection Pastel, Ecole des loisirs, mars 2013

samedi 22 décembre 2012

Rex, ma tortue, un album de Colas Gutman dans la collection Chut !


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J'ai appris au Salon de Montreuil que l'Ecole des loisirs avait une collection spécialement destinée à être écoutée ... une autre manière de découvrir la littérature jeunesse.

Bien entendu elle est précieuse pour les mal voyants mais elle permet aussi aux petits d'aborder les albums en toute indépendance par rapport aux adultes quand ils ne savent pas encore lire tout seuls ou qu'ils en ont la flemme, ou qu'ils ont envie qu'on leur raconte l'histoire parce que c'est tout de même un plaisir énorme.

C'est la voix de Céline Millia qui m'a fait découvrir Rex, ma tortue, de Colas Gutman. L'auteur est facétieux, je l'ai déjà écrit. J'anticipais que l'aventure d'une tortue contrainte de faire le chien allait être assez savoureuse d'autant que je connais l'aversion de l'homme pour ... les chiens précisément (seul le labrador aurait grâce à ses yeux) même s'il est en train de terminer son prochain livre avec cet animal comme héros.

En résumé, c'est l'histoire d'un petit garçon qui ayant demandé un chien pour son anniversaire, découvre une tortue à l'intérieur du paquet-cadeau et qui estime alors que cet anniversaire est le pire jour de sa vie. À moins que... la tortue accepte de satisfaire son fantasme et puisse jouer à être un chien ?

Colas Gutman a "démarré" en 2006 avec Rex ma tortue. Son actualité s'est accélérée depuis deux ans. Il travaille toujours la question de savoir qui on est ... C'est le thème de l'Enfant, qui se prend en pleine figure l'interrogation d'un mouton : t'es quoi comme animal ? Et tu sers à quoi ? Car c'est une chose de savoir qui on est, c'est un gouffre que d'explorer les questions existentielles.

Colas s'y emploie avec humour quels que soient les personnages : une tortue, un enfant, une adolescente. Cette année avec les Vingt-cinq vies de Sandra Bulot il s'adressait cette fois à des jeunes un peu moins jeunes et qui ont l'habitude de communiquer par mail.

Il alterne joyeusement avec les petits qui s'amuseront davantage du tempérament de La princesse aux petits doigts ... dont le serviteur et un certain monsieur Mon Chien et qui deviendra bien plus que cela... Voilà un petit livre qui lui aussi mériterait d'entrer dans la collection Chut !

J'y ai trouvé beaucoup de "grands classiques" : Ranelot et Bufolet d'Arnold Lobel, Joker de Suzie Morgenstern, Pas de baiser pour Maman de Tomi Ungerer (dont l'actualité est énorme en ce moment avec la sortie de Jean de la lune au cinéma et d'un film autobiographique), le Cabanon de l'oncle Jo de Brigitte Smadja, le Journal d'un chat assassin d'Anne Fine, le Hollandais sans peine de Marie-Aude Murail, les Grandes questions d'Agnès Desarthe. Que des livres que les parents d'aujourd'hui ont dû lire il y a quelques années et qu'ils auront plaisir à réentendre avec leurs enfants.

Il y en a d'autres, plus récents comme Minuit-Cinq de Malika Ferdjoukh ou Mon petit coeur imbécile de Xavier-Laurent Petit, lu par Alice Butaud, et qui a reçu le Prix Lire dans le noir 2012.  Et je ferai bientôt attention au nom du lecteur comme j'ai appris à le faire avec celui du traducteur.

On peut y penser pour agrémenter les trajets en voiture à la veille des vacances. Il parait qu'il y aura des bouchons. Alors autant faire de bonnes provisions !

Rex, ma tortue, de Colas Gutman, lu par Céline Millia, Ecole des loisirs, collection Chut ! mai 2012
L'Enfant, collection Mouche, Ecole des loisirs, septembre 2011
Les vingt-cinq vies de Sandra Bulot, collection Medium, Ecole des loisirs, septembre 2012
Deux sites : celui de Chut !  http://chut.ecoledesloisirs.fr/ et celui de Lire dans le noir http://www.liredanslenoir.com/

Photo d'Alice Butaud signée Charlotte Bouvier

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