vendredi 20 avril 2018

Dépendances, écrit et mis en scène par Charif Ghattas

Vous n'avez pas besoin de savoir ce qui va suivre pour apprécier ce spectacle, intense, bâti comme un huis-clos familial où l'on pénètre comme sur un ring, mais si cela peut vous décider à franchir la grille du 78 bis boulevard des Batignolles pour aller jusqu'au bout de la cour pavée, cela vaut le coup que je vous dise que Dépendances est le résultat d'un partenariat (et on espère qu'il sera suivi d'autres) entre le Studio Hébertot et le grand Théâtre Hébertot qui a façade sur le boulevard, dont le directeur est Francis Lombrail.

Ni que j'ajoute que l'affiche réunit deux comédiens d'envergure : Francis Lombrail, qui vient de recevoir, avec  l’équipe de 12 Hommes en Colère, le Globe de Cristal 2018 de la meilleure pièce de théâtre, et Thibault de Montalembert, connu notamment pour son rôle dans la série Dix pour cent, Globe de Cristal 2018 de la meilleure série télévisée.

N'y allez-y pas pour voir des célébrités mais parce que le texte et l'interprétation vont vous embarquer. Charif Ghattas a imaginé des personnages qui sont en perpétuelle tentative avortée de dire leur amour, et en perpétuel échec et repli dans des zones de contrôle de soi par le rire, le masochisme, la boulimie, l’aquoibonisme comme on peut en connaitre dans sa propre famille, surtout quand il y a un héritage à concrétiser.

Le terme est équivoque parce que la plupart du temps une succession ne se limite pas à décider ce qu'on fera de biens matériels. La situation réactive des blessures d'enfance, des jalousies jusque là contenues et réveille des secrets engloutis.

C'est assez rare pour qu'on le souligne : le metteur en scène est aussi l'auteur. Il est donc très bien placé pour avoir une vision nette de ce qu'il veut faire vivre au spectateur. Il a eu la très bonne idée de dégager l'espace scénique en l'affranchissant des coulisses. Il réussit l'exploit de nous faire croire à un triplex avec pour accessoires une table et quelques chaises ... , et un (vrai) escalier menant aux étages.

La bande son est elle aussi condensée sur l'essentiel : un grondement qui peut être celui d'une déferlante marine. Celle qui ouvre le spectacle et qui, de mon point de vue, est un indice important sur ce qui va suivre. Elle reviendra plus tard, comme un rêve inversé.

L'ombre d'Henri (Thibault de Montalembert) précède l'homme. Les deux frères ne se disent pas bonjour. Leur allure parle pour eux, la posture, les vêtements, surtout les chaussures. On a compris qu'ils n'ont pas le même caractère et que l'affrontement sera inévitable, qu'il sera même salutaire peut-être.

Ce serait des animaux on dirait qu'ils se reniflent. Les regards d'évitement fendent l'atmosphère comme des flèches. Chaque réponse devient une question, prenant aussitôt un autre sens. T'es chiant quand tu t'y mets se plaint le premier ... et le second (Francis Lombrail) s'y met vraiment. La violence n'est pas toujours contenue. Quand elle se matérialise sur le plateau le spectateur croit à une erreur, mais non, ce sera comme ça tous les soirs. Les comédiens sont bons, on n'en doutait pas, mais avec une bonne "direction d'acteurs" ils sont excellents.

C'est le genre de spectacle qu'on ne peut pas raconter davantage, au risque de dévoiler ce qui participe à maintenir le spectateur en haleine. On est entièrement absorbé par ce qui se joue sous nos yeux. C'est ce qu'on aime dans ce théâtre qui a quelque chose de ce que des auteurs comme Nathalie Sarraute ou Samuel Beckett nous ont fait partager.
Dépendances, écrit et mis en scène par Charif Ghattas
Avec Francis Lombrail et ‎Thibault de Montalembert
Pour 10 représentations exceptionnelles
Du 19 au 29 avril 2018
Du mardi au samedi à 19h et le dimanche à 15h
Au Studio Hébertot - 78 bis boulevard des Batignolles - 75017 Paris
01.42.93.13.04

Aucun commentaire:

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)