lundi 7 juin 2021

Quelque chose au côté gauche de Léon Tolstoï, mis en scène par Séverine Vincent

Je suis allée à la création de Quelque chose au côté gauche, d’après "La mort d’Ivan Ilitch" de Léon Tolstoï, librement adapté par Hervé Falloux et mis en scène par Séverine Vincent.

Le phénix renaît de ses cendres et la symbolique est évidente pour célébrer la reprise des spectacles en présence de public après cette année d’isolement sanitaire.

Mais si le nom de ce qui est présenté comme un festival est justifié, par contre le choix de l’affiche du spectacle est totalement décalé. Ce n’est pas parce qu’un énorme ours est assis à la terrasse du café située face du Théâtre de la Huchette qu’il était approprié de choisir cette peluche pour illustrer spectacle. Je cherche en vain le rapport entre cette image et la soirée que j'ai vécue.

D’ailleurs la pièce n’est absolument pas une promesse de renaissance, bien au contraire. Elle est carrément dramatique. L’issue ne fait pas de doute, pas plus que celle du film THE FATHER avec qui on peut établir un certain nombre de parallèles. A commencer par l’interprétation par deux immenses comédiens.

Hervé Falloux était très ému à la fin de cette première représentation dont il a plaisanté avoir oublié de régler les saluts tant les applaudissements et les bravos le cueillirent. A juste titre car son interprétation est bouleversante.

Il y avait pas mal de monde ce soir à la Huchette, même s'il faut relativiser en raison du taux d'occupation qui n'est pas encore revenu à 100%. Tout de même, il a grimpé depuis lundi dernier en passant à 65%. Un grand nombre de fauteuils sont encore recouvert de la housse blanche qui en interdit l'accès, créant une impression étrange puisque, sur la scène, ce sont de grands draps blancs qui cachent (aussi) le mobilier.

Hervé Falloux est lui aussi costumé tout de blanc, par le grand Jean-Daniel Vuillermoz, dont on ne présente plus le travail. Il a beau fanfaronner être le phénix de la famille et afficher un large sourire il y a un détail qui ne trompe pas : il a les pieds nus. Il nous apparait immédiatement frustré et déprimé.

Il campe un homme calculateur, qui n'est pas un filou tout en reconnaissant y ressembler, se payant du bon temps dans la haute société, devenu juge d'instruction dans la Russie tsariste, présidant le tribunal de St Pétersbourg avec compétence et froideur, ayant pris goût au pouvoir. Et pourtant il nous est sympathique, ce qui est sans doute le fruit du talent du comédien. La vie conjugale est une chose très compliquée, se plaint-il. Je trouve la paix et le plaisir dans le whist puis dans ma nouvelle charge de substitut.

Sept ans plus tard le voici est procureur, mais les soucis arrivent. Il perd deux enfants, loupe une promotion. Ses dettes s’accumulent. Il vit à la campagne, s’ennuie (quoi de plus normal ?) et s’angoisse. Il nous mime une crise de nerfs qui serait remarquée par le jury des Molières, si la manifestation a toujours bien lieu. Puis la vie reprend son cours. Bientôt tout roule de nouveau.

On le voit jubiler. Il nous raconte la satisfaction qu'il éprouve de décorer lui-même son logement, n'hésitant pas à grimper sur un escabeau. Il n'épargne pas ses peines pour arriver à un résultat qu'il qualifie d’exquis. Et tant pis s'il se cogne à une espagnolette de fenêtre au côté gauche. Un incident plus qu'un accident qui n'est peut-être qu'un simple bleu. Il n’empêche que la douleur va aller crescendo.

Mais, pour le moment, la vie d'Ivan Ilitch est encore gaie, agréable, bienséante, un terme qui va revenir régulièrement dans ses confidences. Progressivement on le perçoit de plus en plus hypocondriaque, multipliant les avis médicaux, tous différents, inévitablement. Un moment il se met à croire à une guérison par les icônes "pour guérir, c’est tout simple, il suffit d’aider la nature", ce qui fait bien rire le public.

Les soucis recommencent. La vie s’en va je meurs. Je ne veux pas mourir ! Son angoisse est de plus en plus évidente même si on peut songer à un épisode dépressif car il avoue le souhait d'être plaint. Je marche vers la mort, rabaissé par la bienséance. Tel est pris qui croyait prendre.

Le comédien exprime toutes les facettes de la personnalité du personnage. Avec son visage, sa voix, son corps. Il éprouve une difficulté touchante à enfiler sa veste correctement (comme Anthony Hopkins avec son pull dans The Father). On assiste à son délire sur une musique stridente et martelante, et pourtant il danse merveilleusement.

Il juge sa vie laide et insipide, s'interroge : as-tu fait les bons choix ? C’est à l’orée de la mort que le sens de la vie lui est révélé. La vie d’Ivan Ilitch est comme celle de Tolstoï, bourrée de contradictions, d’élans opposés, d’écartèlements. Finalement c'est au spectateur que sa question va droit au cœur sur le fait que la vie ait ou non un sens.

La pièce se termine sur la confidence d'avoir le sentiment d’avoir vécu dans le faux. Je veux racheter ma vie, murmure-t-il dans une demande de pardon simple et belle. Il était logique que les bravos fusent dès le noir de fin.

Quelque chose au côté gauche est le troisième volet d’une trilogie commencée en 1992 par Hervé Falloux avec le spectacle Mars qu’il avait adapté du roman éponyme de Fritz Zorn (qui avait été créé en 1986 par un jeune comédien suisse romand Jean-Quentin Châtelain, mis en scène par Darius Peyamiras). Il joua ce spectacle une centaine de fois à la Ménagerie de verre, au Théâtre Montorgueil, puis au Théâtre-Paris-Villette, avant de partir en tournée.

Le second volet fut Nuits blanches d’après la nouvelle "Sommeil" d’Haruki Murakami qu’il adapta et mit en scène au Théâtre de l’œuvre en 2015, avec Nathalie Richard comme interprète.

Les époques, les cultures, les continents, les sexes sont différents et pourtant la même difficulté à vivre, à exister, à sortir de la morbidité, de l’ennui, ou dans Quelque chose au côté gauche de la vacuité d’une existence mondaine et installée. A chaque fois, il faut la déflagration d’un évènement plus ou moins violent pour faire renaître les personnages de ces pièces.

Il faut ajouter qu'il y a trois ans, Hervé Falloux a eu "des problèmes de santé". S'il va bien aujourd'hui, et il. le démontre sur scène, les médecins n'étaient alors pas très optimistes. Les souvenirs de cette étape ont été son fil rouge pour l’adaptation de la nouvelle de Tolstoï. Ce que j’ai essayé de traduire, c’est le cheminement vers la lumière de cet homme égoïste, avide de reconnaissance et de plaisir vain. La maladie n’est là que pour révéler l’humanité d’Ivan Ilitch et donner un sens à sa vie. C’est un électrochoc. La pièce est le combat d’un homme contre lui-même, pour sa rédemption. Aucune intention d’un voyeurisme malsain pour la mort mais relater un chemin difficile, parfois drôle vers la vérité et la grâce.

Le défi est pleinement relevé.

Quelque chose au côté gauche de Léon Tolstoï
Aadaptation et interprétation par Hervé Falloux
Mis en scène par Séverine Vincent
Scénographie de Jean-Michel Adam
Lumières de Philippe Sazerat
Costume de Jean-Daniel Vuillermoz
Au Théâtre de la Huchette les lundis 7, 14, 21 et 28 juin à 19h30
Dans le cadre d'un nouvel événement Phénix festival.
Reprise au Studio Hébertot du 28 octobre au 27 novembre 2021
Réservations : 01 43 26 38 99
Durée : 1h10
Théâtre de la Huchette - 23, rue de la Huchette - 75005 Paris

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