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samedi 21 septembre 2024

Les liaisons dangereuses, adaptées et mises en scène par Arnaud Denis

La pièce a été créée l'an dernier à Lyon au Théâtre de la Tête d'or mais le public parisien l'a découverte enfin hier soir.
On connait l’histoire mais résumons par sécurité : La Marquise de Merteuil sollicite son ancien amant, le Vicomte de Valmont, pour lui proposer un défi immoral : elle souhaite se venger d’une ancienne infidélité en corrompant la jeune Cécile de Volanges, tout juste sortie du couvent, en lui faisant perdre sa virginité avant son prochain mariage. Valmont, quant à lui, s’est mis en tête de séduire Madame de Tourvel, une jeune femme mariée et pieuse.
On ne badine pas avec l’amour, et certaines liaisons, dangereuses, peuvent s’avérer fatales …

Regardez bien cette affiche. Il manque des protagonistes mais elle évoque un jeu de mikado. Il suffirait que tombe l’un d’entre eux pour que l’édifice s’écroule. Jusqu’où Merteuil réussira-t-elle à demeurer reine dans l’art de la manipulation ? Sans doute aurait-elle pu sortir gagnante si elle n’était animée que par la perversité. Sa motivation principale nous est clairement rappelée. C’est la vengeance et elle n’aura pas de limite, quitte à se perdre elle-même.

Si Arnaud Denis a respecté l'esprit des quelque 175 lettres que comporte le plus long roman épistolaire de tous les temps, composé par Choderlos de Laclos, il a aussi puisé dans La philosophie dans le boudoir du Marquis de Sade et il a écrit quelques scènes afin de rendre les joutes oratoires plus fluides. Et surtout, il a considérablement élagué (en ne conservant que les personnages essentiels) de manière à donner davantage de cohérence à l'ensemble. Voilà pourquoi tout s'enchaine si bien et qu'on a le sentiment d'une grande modernité malgré de grandioses décors (néanmoins simples de Jean-Michel Adam) s'inscrivant dans l'époque, éclairés de main de maître par Denis Koransky. Et les costumes élégants de David Belugou.

Arnaud Denis a  bien choisi la musique. On ne pouvait pas trouver mieux que la symphonie N°7 de Beethoven pour accompagner les premières minutes. Il a su doser dans les dialogues la perversité comme la candeur en y glissant un humour qui n’est jamais malsain, et parfois terriblement savoureux comme ce : Va je ne te hais point que nous savons tous avoir été emprunté à Corneille. Il dirige ses comédiens comme un chef d’orchestre. Le résultat est magnifique et ils ont raison de savourer leur bonheur comme on le voit sur cette photo où ils sourient en cherchant leur metteur en scène dans la salle sous nos regards complices et heureux.
Il y a eu tellement d’adaptations (d'ailleurs sublimes) aussi bien au théâtre que sur les écrans qu'on se croyait blasé et connaître le sujet par cœur et voilà qu'on entend le texte comme jamais. On remarque que Valmont attend le consentement de Cécile pour passer à l'acte. On comprend que Merteuil qui se juge née pour venger mon sexe, ne s'est pas remise de blessures narcissiques qui nourrissent une soif de vengeance acharnée, sans limite, l’amenant à aimer si fort et désaimer si vite.

Laclos se doutait-il que deux cent ans plus tard le duo infernal (Merteuil-Valmont) ferait toujours des victimes (Cécile-Tourvelle) avant de sombrer lui aussi et que leur histoire -interprétée dans de splendides costumes et coiffures- pourrait encore subjuguer une assemblée qui ne vit plus pareillement ?

Aurait-il pu imaginer que son oeuvre dégagerait quelque chose d’universel ? Car, à y regarder de près, c’est une affaire d’emprise, et il conviendrait de mettre le terme au pluriel. Assez comparable à toutes celles que dénoncent de plus en plus ouvertement les victimes. À certains égards le propos de Laclos alimente la cause féministe.
Aurait-il cru aussi que son oeuvre puisse faire rire ? J’aime la médisance quand elle dit vrai, répond Merteuil avec mauvaise foi … ou franchise et provoque l’amusement dans la salle. Arnaud Denis (tenant la main ci-dessus à Valmont) a gommé l’ironie qui n’apportait, en fait, rien au propos (même si cela permettait à des comédiens comme John Malkovitch ou Glenn Close de briller) pour lui préférer le poids des mots. Je n’en donnerai qu’un exemple : la manière qu'à Valmont de miauler pour assurer la marquise de son allégeance. Et comme celle-ci est "précieuse" quand elle prononce des termes tels que "débraillée", " petit godelureau" ou qu'elle le qualifie de "sot en trois lettres" (au cas où il n’aurait pas compris).

Ah qu’il est dangereux d’entreprendre des liaisons ! Mais comme il est fabuleux de reprendre cette pièce quand on a du talent ! Danceny a bien raison de nous le rappeler : Sans l’imagination, nous sommes tous des infirmes. La barre est décidément placée très haut en cette rentrée théâtrale. Voici encore un spectacle qui surprendra et éblouira le spectateur.

Evidemment le spectacle doit beaucoup au talent (et le mot est faible) de la distribution. Delphine Depardieu évoque et éclipse quelques minutes plus tard la superbe Glenn Close. C’est une excellente comédienne que j’avais vue il y a très longtemps au Musée des armées dans Le désir attrapé par la queue et que j’avais applaudie plus récemment, en 2021 dans La mégère apprivoisée montée par Frédérique Lazarini, et la même année dans Badine, mise en scène par Salomé Villiers qui, ce soir, est sa partenaire dans la robe de Madame de Tourvel (après avoir triomphé dans celle de l’épouse de Montespan lui valant un Molière de la révélation féminine).

Valentin de Carbonnières confirme le sien … de Molière de la révélation masculine pour son rôle dans Sept morts sur ordonnance au Théâtre Hébertot après avoir été remarqué dans Le portrait de Dorian Gray mis en scène par Thomas Le Douarec, et plusieurs autres pièces auparavant comme Kamikazes ou Hétéro en 2014. 

La plupart se connaissent bien, et depuis longtemps, ce qui doit faciliter le travail. On est heureux aussi de revoir sur une scène Michèle André dont on a beaucoup entendu la voix. Elle doubla notamment Shirley MacLaine, Anjelica Huston et Géraldine Chaplin dans Le docteur Jivago. Cela faisait quelque temps qu’elle avait déserté la scène, depuis je crois 2006 quand elle jouait dans Les Revenants d'Henrik Ibsen, mis en scène par … un certain Arnaud Denis. Elle campe ici la charmante et attentionnée tante de Valmont, Madame de Rosemonde, faisant partager deux passions à la mode, celle du chocolat chaud (la tablette n’avait pas encore été inventée) et celle des dindons dont elle loue la beauté et l’intelligence (comme le faisait Louis XIV à Versailles).

Marjorie Dubus (Cécile Volanges) est une fraîche demoiselle qui n’est pas si naïve qu’elle n’en a l’air et qui ne se plaint guère de goûter aux plaisirs dès lors qu’elle découvre qu’on peut être agréablement émoustillée. Et Pierre Devaux (Danceny) comme Guillaume de Saint Sernin (le valet) ne déméritent pas.

Ceux qui aimeraient connaître la suite du grand théâtre des liaisons n’auront qu’à prier pour que Merteuil soit prochainement repris. La pièce, écrite par Marjorie Frantz, mise en scène l’an dernier par Salomé Villiers (avec Arnaud Denis en voix off) imagine les retrouvailles entre Cécile Volanges et Merteuil bien des années après le drame. On y comprend comment l’amour ne mène pas au bonheur, pour personne.
Les liaisons dangereuses, d'après Choderlos de Laclos
Adaptation et Mise en scène d’Arnaud Denis
Décors Jean-Michel Adam
Costumes David Belugou
Lumières Denis Koransky
Avec Delphine Depardieu, Valentin de Carbonnières, Salomé Villiers, Michèle Andre, Pierre Devaux, Marjorie Dubus et Guillaume de Saint Sernin
A partir du 20 septembre 2024, du mercredi au samedi 21h, dimanche à 16h et prolongé jusqu’au 30 avril 2025
A la Comédie & Studio des Champs-Elysées - 15, avenue Montaigne - 75008 Paris
Tél : 01 53 23 99 19

jeudi 28 mars 2024

Le Bar de l’Oriental de Jean-Marie Rouart, mis en scène par Géraud Bénech

Si la Seconde Guerre mondiale est un thème récurrent au théâtre le contexte indochinois est largement passé sous silence. C'est le thème central du Bar de l'Oriental.
Dans la petite ville de garnison de Lang Son, proche de la frontière chinoise, cinq personnages en quête d’eux-mêmes se retrouvent soudain face à leur destin – tragique ou médiocre selon leur parcours ou leur caractère – tandis qu’en arrière-plan, le conflit indochinois entre dans sa phase critique avec l’abandon par la France de la forteresse de Cao Bang.
Militaires ou colons, tous attendent le déclenchement inéluctable de la grande offensive vietminh qui se prépare et dont les signes avant-coureurs tiennent la ville en alerte. Pourtant, malgré l’urgence du présent, le passé semble peser de tout son poids sur les relations qui se tissent entre les différents personnages.
Que s’est-il donc passé cinq ans plus tôt, à Saïgon, en 1945 au Bar de l’Oriental ? Une promesse non tenue, un amour refusé par fidélité à un autre amour, à une cause supérieure, à un enracinement corps et âme dans ce pays si énigmatique… L’engagement politique, l’art, ou l’amour opèrent ici comme autant d’idéaux, parfois illusoires et pour lesquels certains iront jusqu’à sacrifier leur vie.
L'atmosphère est presque étouffante, sombre malgré ce qu'on interprète comme le chant nuptial des cigales et plus tard la voix de Jean Sablon interprétant C'est si bon.
Pour le moment rien ne semble serein. Le lustre diffuse peu de lumière. Une sirène résonne au loin. Entre un homme, un revolver à la main. On devine, caché derrière la claustra, un joueur de flute (Mai Thành Nam) dont la mélodie est déroutante mais sa présence, qu'il joue de la flute traditionnelle ou du tambour apportera une note poétique. La radio crache des infos alarmantes sur la guerre qui s’est rallumée en Indochine.

Personne n'est d'accord sur le bien-fondé du conflit. Pourquoi poursuivre une guerre qui n’a plus aucun sens. Le Tonkin est déjà perdu pensent certains. Mais on défend des amis qui aiment le parfum de la cannelle, du gingembre, l’odeur épicée de ce vieux palais justifie Dorothée (Gaelle Billaut-Danno).

Manifestement deux visions s’opposent. Elle n'a qu'une envie, monter à cheval près du fleuve. Son mari a la nostalgie des peupliers et la neige lui manque. Il étouffe, se sent trahi. A fortiori après avoir découvert ce petit mot rappelant à sa femme Rv vendredi 17 h MB.
Ce qui est intéressant c'est l'échafaudage de manipulations dans lesquelles les personnages s'affrontent en parallèle du conflit politique qui, d'une certaine façon, excite les comportements. Le spectateur assiste à la représentation du pouvoir où personne ne joue franc jeu.

Le mari (Charles Lelaure, en alternance avec Valentin de Carbonnières) trompe sa femme avec Marianne, sa belle-soeur (Katia Miran). Dorothée n'a-t-elle vraiment épousé Jean que pour le confort que pouvait lui apporter un homme "normal" ? Les intentions de Bobby, le beau militaire aux tempes grises (Pierre Deny) sont-elles d'une pureté sans faille ? Le commissaire Angeli (Pascal Parmentier) est-il dupe des craintes de Dorothée concernant sa servante chinoise ? Ne s'inquiète-t-elle pas plutôt pour ce Lo Fanto qui est probablement un dangereux terroriste ?

Jean-Marie Rouart montre combien le conflit peut vite prendre la forme d'une guerre civile, avec ce qu'elle a de terrible quand les protagonistes sont des personnes qu'on estime, et pour lesquelles on peut avoir des sentiments.

Le militaire passionné d'entomologie lance des menaces. Dorothée ne veut pas finir comme l'araignée Regina. L'ami d'hier peut devenir l'ennemi d'aujourd'hui, pour peu qu'il s'estime trahi. Qui pourrait en sortir vivant ? On se souviendra longtemps de l'image de Dorothée, se tenant très droite sur le bout du pont comme sur un bûcher dans un halo de lumière rouge avec en arrière-fond un crépitement qui fait monter l'angoisse.
Tout a été réuni, depuis les lumières, jusqu'au jeu subtil des acteurs, en passant par un décor évoquant parfaitement l'atmosphère tonkinoise, pour qu'on se projette dans cette histoire qui ne pouvait que mal finir.

Jean-Marie Rouart de l’Académie française, est né en 1943. Auteur de plusieurs romans dont Avant Guerre, prix Renaudot 1983, il a dirigé de Figaro Littéraire pendant vingt ans. Il a été élu à l’Académie Française en 1997.
Le Bar de l’Oriental de Jean-Marie Rouart
Mis en scène par Géraud Bénech
Avec Gaelle Billaut-Danno, Pierre Deny, Katia Miran, Charles Lelaure, Pascal Parmentier  et  Mai Thanh Nam
Au Théâtre Montparnasse - 31, rue de la Gaîté – 75014 Paris
Jusqu’au 28 avril 2024
Mercredi, jeudi, vendredi & samedi à 19 h, dimanche à 18 h
Relâche exceptionnelle le dimanche 17 mars 2024
Les photos qui ne sont pas logotypes A bride abattue proviennent du Studio photo de Jarnac

vendredi 8 juillet 2022

L’invention de nos vies mise en scène par Johanna Boyé à Théâtre Actuel (Avignon 2022)

L’invention de nos vies, le roman de Karine Tuil fut un énorme succès de librairie. Il est remarquablement adapté avec justesse par Leslie Menahem et Johanna Boyé.
C’est d’abord l’histoire d’une grande réussite. Sam jeune avocat français envoyé à New-York va rapidement connaître le pouvoir et la gloire. Mais ce succès repose sur une imposture. Sam, de son vrai prénom Samir, a volé son identité et ses origines juives à Samuel, son ancien meilleur ami, devenu un écrivain raté. La pièce s’ouvre au moment où Samuel va retrouver Sam/Samir et tout va basculer.
On peut résumer la pièce d’une question : comment on pourrait tout perdre à vouloir tout gagner ? Un thriller psychologique qui interroge sur la vérité et le mensonge, l'alibi du mensonge pour combattre la discrimination, la pseudo invincibilité que promet la position sociale ou l’appartenance à une communauté, et bien entendu la fidélité à ses origines.

Valentin de Carbonnières, déjà détenteur d’un Molière, confirme son talent. Johanna Boyé signe une mise en scène à ce niveau d’excellence auquel elle nous a habitués.

L’invention de nos vies d’après le roman de Karine Tuil (paru aux éditions Grasset)
Adaptatrices Johanna Boyé et Leslie Menahem
Mise en scène par Johanna Boyé 
Avec Valentin de Carbonnières, Nassima Benchicou, Brigitte Guedj, Elisabeth Ventura, Mathieu Alexandre, Yannis Baraban,  Kevin Rouxel
Scénographie Caroline Mexme – Costumes Marion Rebmann – Création lumières Cyril Manetta – Création sonore Medhi Bourayou – Soutien chorégraphique Johan Nus
Reprise parisienne au Théâtre Rive Gauche à partir du 15 septembre 2022
Du mardi au samedi à 21h - Matinées les dimanches à 15h    

Spectacle vu le Vendredi 8 juillet 2022 à Théâtre Actuel. Article rédigé après mon retour, à partir de mes notes et des publications faites chaque jour sur la page Facebook À bride abattue, rendant compte des spectacles vus la veille, aussi bien dans le In, que le Off ou le If. Les meilleures photos de la journée étaient publiées sur mon compte Facebook Marie-Claire Poirier peu après dans la matinée.

lundi 13 mai 2019

La cérémonie de la 38 ème Nuit des Molières


Ayant assisté à la cérémonie en contre-jour, les réactions de la salle me sont arrivées de loin, par écran interposé, mais j'ai par contre senti les vibrations des artistes récompensés qui sont venus à la rencontre de la presse après la réception de leur statuette ou qui se sont exprimés ensuite en fin de soirée, quand la pression a commencé à se relâcher.

Puisque telle est mon habitude je ne dirai pas ce qui doit demeurer de l'ordre du privé malgré la tentation de partager la surprise et l'amertume (légitime) de certains. Sans remettre en cause son talent je dirai tout de même à ceux qui se sont étonné que Blanche Gardin puisse recevoir un Molière deux années de suite que le règlement n'exclut pas cette opportunité.

Il prévoit "simplement" qu'un spectacle ayant reçu un Molière n'est plus éligible (or elle présentait un autre spectacle). Je ferai observer aussi que l'humoriste a semblé défier l'assistance en terminant son intervention en donnant rendez-vous l'année prochaine (ne dit-on pas jamais deux sans trois ?). Quel chemin accompli par celle qui se plaignait en mai 2017 que l'humour était un sous-genre et où elle se qualifiait alors de petite humoriste de rien du tout.

Nous ne sommes sans doute pas au bout de nos surprises avec celle qui l'an dernier avait insisté pour remettre (je cite Zabou) le Molière de sa catégorie, le Molière de l'Humour. Elle qui était la seule femme nommée l'année de l'affaire Weinstein avait conclu : le jour où j'ai un prix il n'a aucune valeur.

Impossible de faire semblable conclusion cette fois ci puisque toutes les nominées étaient des femmes, ce qui a fait dire à Alex Vizorek qu'il y avait peut-être urgence pour les hommes à se renouveler, et donnait raison à Blanche Gardin qui compare l'humour à de la médecine d'urgence plus qu’au divertissement. C'est un peu ce qu'on pourrait dire du spectacle de Caroline Vigneaux, au Grand Point Virgule.

La cérémonie aura été ponctuée par des moments assez drôles ou pour le moins caustiques. Ccomment interpréter sa reprise du sketch de Gad Elmaleh disant en substance que le point virgule est le looser de la langue française alors que c'est le nom d'une des salles de JM Dumontet ? Le début aura été difficile pour l'humoriste qui est arrivé sur scène après un court-métrage scénarisant la difficulté de recrutement d'un maitre de cérémonie. On l'aurait presque plaint d'avoir accepté l'épreuve.

Il s'est rattrapé en tirant gloire d'être le premier humoriste belge à présenter une soirée de droite honorant des gens de gauche, en remerciant pour leur présence, le ministre de la culture Jean-Marc Dumontet (Président des Molières), et son numéro deux Franck Riester (Ministre de la Culture), et en semblant s'interroger sur lequel serait le plus macroniste des deux, avant de redevenir sérieux en citant Brecht : l'avenir du théâtre c'est la philosophie.

Il tenta des pronostics en cette année où Alexis Michalik n'étant pas nommé on pouvait croire que personne ne trusterait les récompenses, même si Le canard à l'orange bénéficiait de 7 nominations. La suite des évènements démontra qu'il n'y a pas nécessairement rapport de cause à effet et on peut mesurer la déception des artistes. Il faudrait vraiment que le système d'analyse des votes soit revu afin d'élargir le nombre des récompenses. Il avait été demandé cette année aux votants de ne pas inscrire un spectacle plus de cinq fois sur son bulletin, visant Le canard à l'orange qui aurait pu repartir avec plus d'un tiers des récompenses, et Kean avec un quart ... et qui repartira les mains vides.
Alors que (je reprends ses propres mots) le maitre de cérémonie s'échinait à multiplier les blagues de cul pour récupérer le téléspectateur, la soirée a été secouée par l'irruption des intermittents venus en force (et qui sont sans nul doute entrés avec l'appui de complicités internes) et en grand nombre remettre, costumés de gilets jaunes, les Molières des oubliés : un Molière du déshonneur au Ministre, et un Molière d'honneur aux techniciens et aux artistes qui n'ont pas de statut ou qui vont le perdre.

Nous avons l'habitude d'un tel moment à un moment ou à un autre de la soirée mais leur discours, très préparé, était si naturel que j'ai cru à une parodie avant que je ne remarque le Président les raccompagner jusqu'à la rue. La séquence sera coupée au montage pour ne pas pousser le téléspectateur à zapper d'emblée la cérémonie (retransmise d'ailleurs si tardivement qu'on peut se demander qui reste devant le poste, sachant que le replay est accessible le lendemain). Je suggère que l'an prochain l'organisation fasse appel aux chanteuses d'Opérapiécé qui lanceront la soirée avec vivacité et intelligence en traitant ce thème crucial au demeurant de l'intermittence.
Je n'ai pas compris en quoi la menace d'interrompre les remerciements par une master-class de Francis Huster pouvait être comprise comme de l'humour. Il était temps que les récompenses tombent pour réchauffer l'ambiance.  Ce fut Valentin de Carbonnières, qui reçut la première, le Molière de la Révélation masculine pour son rôle dans 7 morts sur ordonnance, d’après Jacques Rouffio et Georges Conchon, adaptation Anne Bourgeois et Francis Lombrail, mise en scène Anne Bourgeois. Il laissa éclater une joie immense en coulisses après avoir pensé à remercier aussi ... les techniciens, en clin d'oeil à ce qui venait de se passer.

jeudi 2 mai 2019

7 morts sur ordonnance, adapté par Anne Bourgeois et Francis Lombrail

Après 12 hommes en colère Francis Lombrail présente l'adaptation d'un autre film mythique, 7 morts sur ordonnance. C'est un projet auquel il travaille depuis une dizaine d'années et dont il avait discuté avec le réalisateur. C'est avec Anne Bourgeois qu'il s'est attelé à cette écriture avant de lui confier la mise en scène.

Il n'y joue pas le premier rôle et c'est judicieux parce que cela permet au public de le découvrir dans un rôle dit secondaire, et néanmoins très intéressant, celui d'un commissaire qui se trouvera dans une situation complexe et lui aussi en quête d'une vérité.

Si on retrouve l'essentiel du scénario original de Georges Conchon et du film réalisé par Jacques Rouffio il y a un peu plus de quarante ans (qui est rappelé en voix off au public), on est cependant face à une vraie pièce de théâtre. Il faut d'ailleurs signaler que c'est la première fois que le film de Jacques Rouffio, nommé aux César 1976 du Meilleur Film, est adapté au théâtre.

Cette tragique affaire, qui secoua la ville de Reims, est inspirée de faits réels qui n'ont pas été résolus, en partie pour la "simple" raison que lorsqu'un assassin se donne la mort, il n'y a pas d'enquête. Les faits restent pourtant troublants et on ne sait pas comment deux brillants chirurgiens (qui ont disparu dans des conditions analogues à 15 ans d’écart) ont été précipités vers une issue fatale. Ont-ils été les premiers victimes de manipulations sournoises d’un chef de clinique concurrencé par leur réussite ?

C'est l'hypothèse du cinéaste, et elle est suivie par Francis Lombrail. Mais il se trouve qu'un descendant de l'un des médecins a relancer il y a quelques semaines un appel à témoins pour tenter de faire rouvrir le dossier. Le spectacle et l'abondante presse qu'il suscite réveilleront peut-être la conscience d'un protagoniste, ou la mémoire d'un de ses descendants ayant recueilli des confidences demeurées secrètes.

mardi 2 avril 2019

Les nommés de la 38 ème Nuit des Molières

Pour la première fois ce ne sera pas la captation d'une pièce mais un film qui sera proposé aux téléspectateurs en début de soirée, avant la retransmission, en léger différé de la cérémonie des Molières.

C'est une fiction politique et religieuse, historiquement documentée sur les cinq années de la vie de Molière entre 1664 et 1669, qui a été retenue, Brulez Molière! de Jacques Malaterre, avec Dimitri Storoge dans le rôle de Molière et Jules Pélissier dans celui de Louis XIV.

Les téléspectateurs découvriront des propos tenus par Molière et jamais révélés qui témoigne de son combat pour pouvoir rire de tout et présenter son Tartuffe, dont je garde pour ma part un souvenir particulier dans la mise en scène de Jacques Lasalle avec Gérard Depardieu dans le rôle titre.

La cérémonie sera animée par l'humoriste Alex Vizorek et retransmise en léger différé comme maintenant chaque année.

La famille du théâtre retrouvera le cadre des Folies Bergère, où la cérémonie s'était déjà déroulée en 2017 et 2016.

Cette année l'éventail de pièces honorées est plus large. Ce sont 44 pièces différentes qui sont nommées au moins une fois pour se partager 19 Molières. Il en ressort cependant que Le canard à l'orange est la pièce la plus nommée (7 fois) et vise donc plus d'un tiers des récompenses. Avec 5 nominations Kean en vise un quart.

Nous saurons le 13 mai qui recevra les statuettes dont voici les nominations, avec les liens Internet pour les spectacles que j'ai chroniqués (je mentionnerai en rouge les gagnants seulement après la fin de la cérémonie pour respecter l'embargo) :

mercredi 15 août 2018

Kamikazes de Stéphane Guérin

Je suis allée voir Kamikazes en premier lieu pour les comédiennes, Raphaëline Goupilleau, Julie Cavanna, et Salomé Villiers.

La distribution regroupe plusieurs comédiens(nes) nominés aux derniers Molières et/ou reconnus pour leur talent.

J'avais apprécié notamment la première dans La médiation, la seconde dans Le misanthrope vs politique et la troisième dans Le jeu de l'amour et du hasard. Quant à la metteuse en scène, Anne Bouvier, je ne compte plus le nombre de pièces que j'ai vues signées par elle, par exemple Darius (qui reprend bientôt).

Le spectacle se déroule le temps d'un dîner qui, comme souvent dans les familles un peu compliquées, sera le théâtre de conflits et de prises de bec. Tous les spectateurs n'adhèreront peut-être pas au propos qui peut être ... déroutant et placer le public en position de voyeur.

J'ai aimé parce que tout ce qui est un peu surréaliste me touche. Néanmoins je n'ai compris le (faible) intérêt d'inonder le plateau ... et la salle d'une épaisse fumée qu'à la réflexion, pour signifier qu'on n'est pas complètement du coté des vivants.

Hélène (Raphaëline Goupilleau) revient sur terre ... pardon ... à la maison : il n'y a pas trente-six façons de rentrer chez soi, on pousse la porte (...) je vais faire un grand dîner. L'épisode se répètera plusieurs fois au cours de la soirée tandis que la comédienne est inondée à cour par une douche de lumière.

Le repas se met en place dans une chorégraphie sautillante et très élégante ... Chaque comédien participe pour installer table, chaises, nappe, et disposer la vaisselle, les couverts et même les fleurs.

Sont rassemblés l'ex-conjoint, la fille et son ami, et trois intimes. Le festin aura vite un goût amer de soupe à la grimace ponctué de répliques acides : est-ce qu'on peut continuer à aimer quelqu'un malgré ses opinions ?
Les comportements sont déroutants, parfois drôles. On peut se parler et ne rien entendre. La direction d'acteurs est musclée, exacerbant un texte piquant avec, en contrepoint, les interventions nuancées du personnage d'Hélène, donnant à Kamikazes un goût sucré salé.

Les joutes seront explosives jusqu'à ce qu'Hélène révèle le secret qui la ronge. A la fin ne reste que la table effondrée évoquant un cercueil et son linceul reposant parmi les fleurs.
Kamikazes de Stéphane Guérin
Mise en scène de Anne Bouvier
Avec Raphaëline Goupilleau, David Brécourt, Valentin de Carbonnières, Julie Cavanna, Pascal Gautier, Pierre Hélie, Salomé Villiers
Au Théâtre Buffon • 18, rue Buffon • 84000 Avignon • Tél : 04 90 27 36 89
Du 6 au 29 juillet 2018 à 21 h 35
Relâche les 10, 17 et 24 juillet

vendredi 31 mars 2017

Le Portrait de Dorian Gray adapté et mis en scène par Thomas Le Douarec

Je ne peux pas dire que je viens de découvrir Le Portrait de Dorian Gray. La pièce est à l'affiche depuis sans doute plus d'un an. Elle a conquis le public du festival off d'Avignon en 2016, et se déplace de théâtre en théâtre (... la Comédie des Champs-Elysées, le Lucernaire, le Vingtième Théâtre puis maintenant l'Artistic Théâtre).

Sa "carrière", si on peut employer ce terme, est sans doute loin d'être finie parce que l'ensemble est très réussi, qu'il s'agisse de la scénographie (on ne peut pas parler de "décor") même si la date du 17 juin est tout de même avancée pour cette session.

Pourquoi ai-je tant attendu ? Je vais vous le dire parce que vous êtes peut-être plusieurs à avoir les mêmes freins. Je ne me doutais pas du potentiel de la pièce dont je pensais très bien connaitre les ressorts. On a tort de la résumer au narcissisme d'un homme qui, par la magie d'un voeu, conserve la beauté de sa jeunesse alors que son portrait vieillira.

Or la mise en scène fait apparaitre d'autres subtilités que la démonstration prouvant que l'éternelle jeunesse est un leurre. J'ai été conquise par l'interprétation. La distribution a l'habitude de l'alternance et c'est judicieusement que le spectateur est prévenu du nom des comédiens qui jouent le soir de sa venue. Voici d'ailleurs les interprètes dont je salue le jeu.

Dans les premières secondes le plateau est nimbé de lumière bleue, envahi de fumée, et le clavecin résonne, cristallin. On tape les trois coups, trois seulement parce qu'on n'est pas au Théâtre Français (il y en avait six à l'origine).

Il va être question de théâtre, de celui de la vie. Pour le moment la comédie se joue au cabaret des âmes perdues.

Un peintre vient d'achever un portrait dont il est si fier qu'il ne veut l'exposer nulle part.

Le modèle, Dorian Gray, est en fait manipulé par son ami Henry, personnage "faustien" s'il en est, lequel ne lui veut pas que du bien, et dont le cynisme n'a d'égal que la misogynie. Dorian troque son âme contre la jeunesse éternelle.

La pièce, écrite par un anglais, baigne dans un humour très british. Sa qualité essentielle est de faire entendre le texte. On reconnait les aphorismes chers à Oscar Wilde, et qui l'ont rendu si célèbre dans la bouche de Lord Henry ce qui laisse croire que l'auteur s'est davantage caché derrière ce personnage que derrière celui de Dorian. Il disait pourtant : " Basil est ce que je pense être, Henry ce que les gens pensent que je suis et Dorian ce que j'aurais aimé être en d'autres temps. "

Beaucoup de répliques sont connues : L'unique charme du mariage c'est le mensonge (...) Les femmes se marient par fatigue. Les hommes par curiosité. Tous sont déçus. (...) Le génie dure plus longtemps que la beauté (sous-entendu la laideur n'est pas un handicap, le manque d'intelligence oui).

Le théâtre est singulièrement plus réel que la vie.

La comédie tourne au drame. La comédienne qui interprète tous les rôles féminins est formidable.Elle danse et chante à la perfection. Ce n'est qu'aux saluts qu'on réalise qu'elle s'est détriplée. Au-delà sans doute d'une nécessité pratique il est intéressant que la femme soit en quelque sorte unique.

J'aurais aimé voir jouer Arnaud Denis dont je me souvenais de la performance dans Autour de la folie, mais Valentin de Carbonnières est juste parfait. Je regrette bien entendu aussi de n'avoir pas vu jouer Thomas Le Douarec qui, depuis dix ans, reprend sans cesse cette oeuvre, dont il retouche la mise en scène à l'instar d'un peintre qui peaufinerait un portrait ... mais j'ai passé un excellent moment. Je n'ai pas idée de ce que pouvait être la première adaptation de Thomas Le Douarec (celle-ci est la cinquième) mais j'approuve les murmures que j'entendais dans la salle aux saluts : ce portrait est un chef d'oeuvre.
Le Portrait de Dorian Gray d'après le roman éponyme de Oscar Wilde
Mis en scène par Thomas Le Douarec
Avec Arnaud Denis (ou Valentin de Carbonnières), Caroline Devismes (ou Lucile Marquis), Fabrice Scott et Thomas Le Douarec.
Artistic Théâtre 45 bis, rue Richard Lenoir 75011 Paris
Selon les jours : 17h00 18h00 20h30 21h00
Tél. location : 01 43 56 38 32
Prolongé jusqu'au 17 juin 2017

samedi 20 septembre 2014

Hetero de Denis Lachaud au Théâtre du Rond-Point

Le Théâtre du Rond-Point propose en ce moment une pièce étonnante, dont le titre Hetero semble une provocation compte tenu des débats passionnés autour de l'homosexualité.

Il n'en est rien. Le sujet concerne la question de la place dévolue aux femmes et aux hommes, mais surtout aux femmes.

Avoir choisi de faire interpréter le texte uniquement par des hommes permet de neutraliser les différences. Le monde devient unisexe mais les rapports de force instaurés par la tradition sont maintenus, avec une violence qui éclate très vite. Et la question de la distribution des rôles au sein du couple et de la société est révélée avec davantage d'acuité. On continuera longtemps de réclamer les mêmes droits et les même devoirs ...

Les personnages sont en quelque sorte masqués derrière un maquillage blanc qui les présente comme ces clowns blancs dont la drôlerie provient de leur rapport à l'autorité, contrairement aux autres clowns qui font rire avec leurs bêtises. On pense aussi au théâtre No, ce qui donne une touche ancestrale.

Vous aurez compris combien ce spectacle peut s'avérer en fait très subversif. Surtout quand l'un des personnages réclame à l'autre : Montre-toi sous ton vrai visage ! La vie est un combat. Comme le souligne le fils : ce que je n'irai pas chercher ne me sera pas donné.

Les détracteurs estiment assister à un long délayage qui ne leur apprend rien, que les dialogues s'enchainent sans surprise et que le sujet s'épuise. Ils se défendent sans doute de regarder en face une vérité très dérangeante.

Denis Lachaud traite les rapports de domination, de dominé-dominant, en se moquant de la démonstration de la toute-puissance et du pouvoir, notamment dans les rapports de couple entre l'homme et la femme. C'est magistral. S'il y a un point cependant sur lequel je ne suis pas d'accord avec lui c'est qu'au final nous assistons davantage à une tragédie qu'à une comédie parce que son second degré évoque cruellement le premier degré dans lequel se débattent bien des couples.

Les stéréotypes sont immuables. Que ce soit entre employeur et employé ou entre mari et femme. La mise en scène de Thomas Condemine, un ancien de l’École du Théâtre national de Strasbourg (promotion 2007) est assez inventive. Le décor, lui aussi en noir et blanc, est intentionnellement composé de panneaux raccordés entre eux par des toiles qui se boursoufflent par moments. La symbolique de la remise en cause du cadre est évidente.

L'air arrive du dehors, porté par de grandes bourrasques inondant littéralement les personnages de couleurs vives. A la fin personne n'est indemne et tout le monde patauge.

La langue de Denis Lachaud rappelle la syntaxe du théâtre antique alimentée par un lexique contemporain, le tout dans un élan poétique très marqué. C'est très fort et les dialogues sont "serrés". Par exemple le consentement du fils est : "Capitaine de mon père, cow-boy de mon papa, je deviens par notre volonté commune le capitaine de mon promis qui sera mon soldat pour la vie."

On reconnait à intervalles réguliers, et dans un tempo parfois différent, le Chœur des soldats du Faust de Gounod dédié à la gloire immortelle de nos aïeux.

Parmi les comédiens, John Arnold, formé au Théâtre du Soleil, et qui a fait ses débuts dans la compagnie d’Ariane Mnouchkine. Il a réalisé avec succès l’adaptation et la mise en scène du roman de Joan Carol Oates, Norma Jean, qui fut créée au Théâtre des Quartiers d’Ivry.

Hetero de Denis Lachaud, mis en scène par Thomas Condemine, au Théâtre du Rond-Point.
Du 17 septembre au 19 octobre 2014, à 20 h 30, dimanche 15 h 30
Salle Jean Tardieu
Avec : John Arnold, Valentin de Carbonnières, Christian Caro, Bertrand Farge, Yvon Martin.
Crédits photographiques : Nicolas Mahut.
Texte publié aux éditions Actes Sud-Papiers

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