lundi 24 septembre 2018

Au plus noir de la nuit de André Brink, mis en scène par Nelson-Rafaell Madel

Le plateau est nu, étrangement planté de supports qui servent à accrocher des éclairages. Les comédiens traversent l'espace scénique. Une femme avance. Un homme recule. Hésitants. Dansants.

Il s'appelle Joseph Malan. Il est noir, et est né en plein apartheid ; son ascendance a connu un destin à la fois pathétique et fascinant, et s’il grandit à la ferme, c’est au théâtre plus tard qu’il découvre la liberté… jusqu’à devenir comédien et remporter à Londres un certain succès. Elle s'appelle Jessica et elle est blanche. Ils ont vécu, malgré les interdits, une passion amoureuse. Dans la nuit du 13 avril Joseph aurait été aperçu dans l'immeuble où résidait Jessica. Elle a été assassiné cette nuit là et il est accusé.

Aujourd’hui, depuis la cellule où il attend un procès qui le mènera à la mort, Joseph fait revivre son passé, convoque les figures marquantes de son destin et s’interroge : quelle fatalité, mais aussi quelle soif de liberté, quelle révolte mais aussi quelles passions et illusions l’ont fait plonger Au plus noir de la nuit ?

La condamnation est inévitable mais l'enjeu sera pour Joseph (magistralement interprété par Mexianu Medenou, formé notamment à l'école du TNS) sera de comprendre qui il est, de se définir grâce aux pourquoi et aux comment de sa mort à elle. Le comédien est animé par l"urgence à raconter, avant le lever du soleil. 
L'oeuvre d'André Brink, publiée en 1974, résonne toujours aujourd'hui, même si elle n'est plus censurée. On peut dire que l'apartheid existe en France actuellement, même s'il convient d'être nuancé. Né en 1935 dans une famille Afrikaner – descendant de colons européens arrivés trois siècles auparavant –  il prend conscience, dans les années soixante, de l’ignominie du régime de l’apartheid : "Je découvrais avec horreur ce que les «miens» faisaient depuis toujours, sur quelles atrocités et perversions notre fière civilisation blanche avait construit son édifice de moralité et de lumière chrétienne."

Son oeuvre est immense. Nelson Mandela dira que ses livres l'ont aidé à tenir en prison.
Nelson-Rafaell Madel a fait un énorme travail d'adaptation pour parvenir à faire jouer un grand nombre de personnages par une poignée de comédiens. On est surpris de leur nombre aux saluts et du coup la performance est significative. Seul Mexianu Medenou n'interprète qu'un seul rôle.

Joseph Malan raconte son destin épique et bouleversant. Nous sommes avec lui dans sa cellule de prison, où il attend son procès, puis la mort, et où il décide d’écrire, d’entrer en lui, dans ses souvenirs, pour fouiller, pour tenter de comprendre. Quelle fatalité héréditaire a lié son père, son aïeul et les générations d’avant ? Qu’est-ce qui dans son enfance, entre la découverte des mots, son goût pour l’interdit, sa curiosité naissante, va lui permettre de découvrir le théâtre? Quelle intuition, quelle instabilité, quel manque entraîneront son retour au pays natal ? 
Le metteur en scène a fait une lecture chorégraphique du roman pour souligner les choix dont l'auteur parle sans cesse et pour signifier par le moindre détail. Les souvenirs surgissent dans la tête de Joseph comme les personnages surgissent sur le plateau. Une chanteuse qui sort de nulle part comme on la découvre sur la scène, j'en ai vu tous les jours à Pointe-à-Pitre. L'action est menée tambour battant et la musique tient une place très particulière dans le spectacle. Il faut néanmoins que le spectateur accepte de se laisser porter, quitter à perdre un peu le fil de l'histoire.

Les éclairages sont essentiellement composés de lumières blanches, sauf lorsque Joseph retrouve Jessica au bord de la rivière. Le plateau est alors baigné dans une lumière bleue.

Au plus noir de la nuit 
d’après le roman Looking on Darkness de André Brink
Adaptation et mise en scène : Nelson-Rafaell Madel
Avec Adrien Bernard-Brunel Mexianu Medenou Gilles Nicolas, Ulrich N’toyo, Karine Pédurand et Claire Pouderoux
Dramaturgie Marie Ballet
Chorégraphie Jean-Hugues Mirédin
Scénographie et lumières Lucie Jolio
Costumes Alvie Bitémo, Emmanuelle Ramu
Musique Yiannis Plastiras
Son Pierre Tanguy
Du 21 septembre au 21 octobre 2018, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30
Au Théâtre de la Tempête
Cartoucherie de Vincennes
Route du Champ-de-Manœuvre - 75012 Paris - 01 43 28 36 36
Les photos sont de Lena Roche

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