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vendredi 28 août 2026

Fjord, un film de Cristian Munglu

J’ignore les motivations du jury du festival de Cannes pour avoir accordé la palme d’or à Fjord. C’est une récompense qui incite à se faire sa propre opinion, un peu à l’instar du Goncourt.

Franchement, malgré de grandes qualités, de construction narrative, mais surtout d’interprétation, mon choix se serait porté plutôt sur Soudain qui, de mon point de vue, marquera davantage et plus longtemps.
Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsqu’une enseignante découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle des parents pourrait en être la cause.
La question de la protection de l’enfance est le sujet de nombreux films parce qu’on le sait, les statistiques sont effroyables. On estime globalement à 10% la proportion d’enfants victimes de violence et de toute évidence elles ne font pas toutes l’objet d’une enquête. Signaler des parents maltraitants est une lourde responsabilité.

La Norvège n’échappe pas à ce fléau. On y a mis en place un système de protection (Barnevernet) qui est a priori plus énergique que les méthodes françaises. Il en résulte qu’environ 70% des séparations d'enfants d'avec leurs parents s'effectuent sans le consentement des représentants légaux, ce qui est bien plus élevé qu’ailleurs.

Alors que la majorité des réalisateurs (comme des écrivains) dénoncent le silence qui a accompagné des situations de violence ainsi que l’ampleur des traumatismes subis par les enfants Cristian Munglu prend le contrepied en établissant un procès à charge contre l’administration protectrice.

Il présente la situation comme une énigme, si bien que le spectateur s’interroge tout de même sur l’éducation donnée par la famille Gheorghiu (qui est, disons conservatrice, religieuse et plutôt sévère mais non dénuée d’affection) mais il est probable que la réponse est à chercher dans l’affiche. On y voit une famille unie, heureuse. L’affaire est réglée : elle ne peut pas être le siège de violences intrafamiliales.

J’ai été intéressée par la découverte du système de protection de l’enfance norvégien, par la complexité de s’exprimer soit en norvégien soit en anglais (avec le risque de déformer des interprétations du fait des différences lexicales) et par celle du fonctionnement de la justice. On critique nos institutions mais elles m‘ont paru par contraste assez respectueuses des individus.

Il est difficile de prendre le parti qui nous est suggéré, qui consisterait à estimer que les autorités norvégiennes sont dans l’excès et dans une totale erreur. Rien n’est tout noir ou tout blanc et la famille idéale n’existe pas même si on cherche à nous faire croire que les Gheorghiu n’auraient finalement que des qualités contrairement aux Halberg. Ce qui m’a d’ailleurs le plus dérangée c’est que le réalisateur n’ait pas imaginé d’autre solution que la fuite, justifiant que le vivre ensemble soit une utopie et que la tolérance et la bienveillance soient en échec. Il est hâtif de condamner la manière de faire norvégienne. Croire les enfants c’est précisément ce que réclament les parents (français) qui manifestent contre les violences subies dans le cadre de centre de vacances. Faudrait-il par contre procéder différemment pour des violences soupçonnées dans le milieu familial ?

Certes Cristian Munglu a raison de démontrer que la xénophobie peut se dissimuler derrière la volonté de protéger et ce qu’on nous montre de la Norvège est clairement un dysfonctionnement mais suffit-il à condamner tout un système de protection ?

J’ai pensé à un roman d’Amélie Cordonnier (formidable autrice qui a l’art d’écrire des fictions à partir des travers de notre société). Il s’agit de En garde qui se passe en France et dans lequel elle retrace son propre calvaire lorsqu’elle a été soupçonnée de violences sur ses enfants.

Un spectateur peu attentif pourrait faire cette conclusion et condamner une administration trop vigilante alors que la vraie question est celle de l’opposition de deux systèmes de valeurs opposés ayant pourtant le même objectif, à savoir le bien de l’enfant. Une famille a pour piliers la foi, l'autorité, la tradition. L'État privilégie l'autonomie, les droits de l'enfant, la protection contre la violence. On ne peut pas vraiment reprocher quoique ce soit à ces principes, bien qu’ils soient apparemment divergents. En fait le souci vient de la mauvaise interprétation des enseignants norvégiens. Et lorsque la responsable de l’application du système Barnevernet se veut rassurante en disant au début du film qu’il n’y a pas de Dracula ici, on peut y entendre un trait d’humour noir de la part du dialoguiste.

On a le sentiment que le jury cannois aime particulièrement ces affaires de procès, comme Anatomie d’une chute, lui aussi construit un peu dans la même veine, et qui était un chef d’œuvre.

Fjord de Cristian Munglu
Avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed, Ellen Dorrit Petersen, Lisa Loven Kongsli
En salle depuis le 19 août 2026
Durée 2h26

dimanche 10 août 2025

Propre de Alia Trabucco Zerán

Le titre français, Propre, n’indique rien de ce que cet adjectif désigne, mais en espagnol, Limpia, suggère clairement le féminin. L’étymologie du mot est identique en espagnol et en français où il a donné limpide.

La couverture, rose comme le faire-part de naissance d’un bébé de sexe féminin, est une vitre barbouillée de détergent, et pas encore raclée. Le roman est une longue confession, plutôt une déposition argumentée, destinée à rendre compréhensible la mort d’une fillette de sept ans dont on sait tout de suite qui est l’accusée, Estela García dont le chemisier blanc était impeccable le jour de son engagement comme employée de maison.

J’ai pensé à intervalles réguliers à un roman qui lui aussi est écrit du point de vue d’une femme de cette condition, La petite bonne, de Bérénice Pichat, édité à quelques jours d’intervalle.

Les thèmes sont proches. La principale différence est que dans Propre le drame nous est annoncé dès le début, ce qui n’empêche pas la narratrice de titiller le lecteur en le vouvoyant. Elle a promis de tout dire mais c’est elle qui impose le rythme et nous sommes dans l’attente de la fameuse cause de décès (p. 74). Le lecteur est placé dans une position inconfortable, voulue bien évidemment par Alia Trabucco Zerán qui a remarquablement construit le récit.

Dans ce roman, qui est le deuxième qu'elle a écrit, l'autrice prend le parti de son héroïne en cherchant à l'innocenter tout en pointant la focale sur la perversité de tout un système social, économique et politique, celui du Chili néolibéral né de la dictature militaire de Pinochet, qui est aussi décelable dans la plupart des pays latino-américains, voire de tant d’autres où le travail des domestiques reste le plus souvent informel. Et qui était bien entendu aussi le cadre de ce type de travail il y a encore une centaine d'années en France.

Estelita raconte son enfance à Chiloé par bribes, sans doute signifiantes mais on ne peut pas encore en juger. On a compris qu’elle est issue d’un milieu pauvre mais digne et cultivé. Sans aimer ses patrons disons qu’elle s’est habituée à eux.

Ses propos trahissent souvent une confusion entre réalité et irréalités (p. 85) ce qui ne surprendra pas du tout ceux qui connaissent l’Amérique latine. Le lecteur est d'ailleurs prévenu que cette histoire a plein de débuts qui conduisent à une même fin, car celle-ci est tragiquement bien réelle (p. 86). On note l'amplification d'une sorte de dédoublement, progressif de la réalité, suggérant presque une forme de schizophrénie qui va contaminer d'autres personnages. Même la rencontre que Monsieur raconte avoir faire avec une femme (et qui elle aussi est un moment majeur dans l’enchaînement conduisant au drame) ne nous semble pas appartenir à la réalité. Car lui aussi a un lourd secret (p. 206).

D'autres parallèles peuvent être faits par exemple avec Superhôte d'Amélie Cordonnier. On ne referme en tout cas pas le roman en étant demeuré insensible à propos des préjugés de classe que dénonce l'autrice qui réussit habilement à ménager jusqu'au bout l'enchaînement des causes et des péripéties du drame. 

Propre de Alia Trabucco Zerán, Traduit de l’espagnol (Chili) par Anne Plantagenet, Robert Laffont, collection "Pavillons", en librairie depuis le 22 Août 2024
Prix Femina du Roman Etranger 2024

mercredi 16 juillet 2025

Pas ce soir d’Amélie Cordonnier

Pas ce soir est le seul livre d’Amélie Cordonnier que je n’avais pas encore lu.

J’adore la manière qu’elle a de traiter les tabous liés à la vie de famille et au couple. Elle parvient à merveille à se glisser dans la tête de ses héroïnes. Un loup quelque part abordait le thème sensible de l'amour maternel. Superhôte en est la dernière preuve éclatante.

Cette fois c’est depuis le cerveau d’un homme qu’elle raconte les choses, et s’il fallait la caractériser, je dirais qu’Amélie est l’auteure de la détresse humaine.

Avec l'absence de sexualité on perd la connivence, la tendresse, et c’est très difficile de s’en passer. Surtout si, comme cet homme dont on ne connaitra même pas le prénom, on est encore très amoureux de sa femme, et donc très malheureux.

Ne plus faire l'amour avec sa compagne est difficile à supporter mais subir qu'elle s'installe dans la chambre d'une de leurs filles est pire encore. Le lecteur suit les pérégrinations masculines qui manifestement ne lui laissent aucun répit, excepté le temps d'une journée entre Etretat et Honfleur. Et très franchement ce roman m'a été pénible tant j'avais de l'empathie pour lui, même si j'avais envie de lui crier de parler à sa femme et de chercher à comprendre ce qu'elle vivait plutôt qu'à gémir et se plaindre constamment à longueur de chapitres.

Il est vrai qu'on a davantage l'habitude d'explorer l'amour blessé selon le point de vue féminin ou maternel, très rarement masculin. Et franchement Amélie Cordonnier le fait à merveille. On sent qu'elle a dû interroger et noter précieusement les confidences de beaucoup d'hommes, en excellente journaliste qu'elle est, même si sa spécialité est plutôt la littérature.

Elle traduit donc parfaitement le mal que peuvent engendrer les mots qu’on ne dit pas quand le temporaire s’incruste avec violence, quand bien même celle-ci n’est pas intentionnelle de la part de sa femme Isabelle. On saura plus tard les raisons (légitimes et simples à comprendre) de son comportement.

Mais avant cela l'auteure s'incruste, et nous avec, dans le cerveau mais aussi dans le corps de cet homme abstinent malgré lui et rongé par l’obsession. Cela nous vaut des pages qui seraient assez drôles si elles ne reflétaient pas un trouble dramatique. On découvre son panthéon grivois littéraire où figure (p. 70) en première place Double vie de Pierre Assouline (Gallimard en 2001, Prix des Libraires).

L'écriture est précise, pudique, poignante. Alors qu'il existe un mouvement No Sex (dont Amélie Cordonnier ne dit pas un mot) elle sonde tout ce que la sexualité tue quand elle disparait et on s'interroge sur ce phénomène en se demandant s'il touche tous les couples (p. 54), surtout après le départ des enfants.

Heureusement qu'il y a des moments de respiration avec la reformulation et le détournement d'expressions courantes. Ainsi elle questionne (p. 40) : Est-ce qu’on peut rester cul et chemise avec sa femme quand elle ne vous montre plus son cul et refuse d’enlever sa chemise ?

On trouvera de multiples citations de titres de magnifiques chansons d'amour. Léonard Cohen apparait deux fois avec I’m your man (p. 54) et Dance me to the end of love (p. 66) qu'Isabelle fredonnait à l'oreille de son époux. Il est vrai qu'il en a écrites plusieurs de superbes.

On reconnaitra les petits seins de Bakélite de Sea, sex and Sun de Gainsbourg (p. 28). Que reste-t-il de nos amours ? de Charles Trenet en lisant Que reste-t-il des billets doux, des mois d'avril, des rendez-vous, puis plus loin l'allusion aux jours lointains (p. 124).

Je m'attendais à ce qu'il envisage de passer son amour à la machine mais c'est une autre chanson d'Alain Souchon qui est arrivée (p. 111) : Tu cherches des morceaux d'hier dans des gravats d'avant guerre … donnant envie de poursuivre : ta vie tu peux pas la refaire. Ce n'est pas la rumba qui est dans l'air mais un vrai état dépressif dont le point culminant est activé en entendant La tendresse de Marie Laforêt dans un taxi (p. 166). La référence au film iconique de Godard, Le mépris, est une autre évidence (p. 179).

Par contre ne prenez pas tout au pied de la lettre. La rue Pernety n'abrite pas de bouchon lyonnais au numéro 35 (p. 176). Mais vous y trouverez de quoi vous régaler dans La cantine du Troquet - Pernety, qui se trouve juste à l'angle … rue de l'Ouest.

On va suivre le couple, depuis la tête de cet homme qui va cogiter en plein désarroi pendant un an. S'énerver qu'il n'ose pas poser les questions essentielles à une Isabelle qui ne lui parle pas, mais dont le silence n'est pas ce qui est le plus insupportable … jusqu'à une fin pas tout à fait ouverte mais interprétable.

Pas ce soir d’Amélie Cordonnier, Flammarion, janvier 2022

jeudi 10 juillet 2025

Superhôte d'Amélie Cordonnier

J'aime beaucoup l'écriture d'Amélie Cordonnier dont j'ai lu quasiment tous les livres (je m'aperçois que j'ai manqué Pas ce soir mais je m'y plonge demain …). Je l'avais découverte et appréciée dès son premier roman, Trancher et depuis je lui reste fidèle. Jamais elle ne m'a déçue et Superhôte est encore un coup de coeur.

C'est le roman idéal à lire en période estivale puisqu'il  traite d'un sujet de société et de circonstances, la location via une plateforme de type Airbnb par exemple dont le PDG a déclaré que la France est le deuxième marché au monde juste après les Etats-Unis (p. 107). C'est dire combien nous sommes concernés.
Anaïs emploie Sylvie comme femme de ménage depuis quinze ans dans sa maison du Touquet. Maintenant qu’elle la loue sur Airbnb, Sylvie s’épuise à tout nettoyer de fond en comble avant l’arrivée de chaque nouvel occupant. La petite entreprise fonctionne néanmoins correctement jusqu’à ce jour qui fait basculer leur vie et les sépare à jamais. Dévastée, Anaïs démonte un à un les mécanismes qui ont irrémédiablement conduit au drame dont elle tient Sylvie pour responsable. L'auteure alterne son point de vue avec celui de Camille, la femme de la femme de ménage qui, révoltée, Camille estime sa mère injustement accusée.
Amélie Cordonnier a l'habitude de s'atteler à des faits de société et réussit là encore à appuyer là où ça fait mal. On prend conscience en la lisant de la colère des municipalités estimant que ce mode de location génère une crise du logement en ruinant les espoirs de la population locale dans les zones touristiques (p. 108). Je le constate régulièrement à Oléron. Pourtant les propriétaires n'ont pas conscience de mal agir car cette "solution" leur permet aussi de profiter de leur bien à condition de s'y rendre hors saison.

Ce que j'ai le plus apprécié ce sont les réflexions de l'auteure à propos de la condition de "femme de ménage" (qui est rarement un homme on le notera) que l'on "prend" (p. 163), et qui parfois est "jetée". Elle n'est pas la première à avoir décortiqué l'enchainement des tâches. Florence Aubenas l'avait admirablement fait dans Le quai de Ouistreham il y a déjà 14 ans. Elle est d'ailleurs citée dans le roman (p. 38) de même que le très émouvant film d'Eric Gravel, A plein temps où l'on suit Laure Calamy s'épuiser en tant que femme de chambre dans un palace. Sans oublier L'assommoir d' Emile Zola.

Le roman est extrêmement documenté. On y apprend que 570 000 personnes travaillent dans les 15 000 entreprises de propreté que compte la France et qui réalisent à elles toutes 17 milliards d'euros de chiffre d'affaire (p. 28).

Elle a raison de souligner que faire le ménage avant ou après une location n'a absolument rien à voir avec son entretien hebdomadaire (p. 105). Le hasard m'a fait assister à l'intervention d'une entreprise dans la propriété louée par des amis pendant leur séjour et j'ai été saisie par l'énergie qui était développée et par la somme de travail des trois personnes qui ont passé en revue le moindre recoin. Même quand je suis pleine de bonnes intentions je ne fais pas la moitié du quart. Et je m'imagine soigneuse …

Je n'ai pas employé longtemps une femme de ménage. C'était assez épuisant pour moi car je ne voulais pas qu'elle découvre une maison en désordre. Du coup je me levais plus tôt pour ranger au maximum. J'ai finalement préféré arrêter et faire les choses à mon rythme. Et puis, mais c'est très personnel, faire le ménage me détend, quand cela ne tourne pas à la maniaquerie bien sûr.

Les descriptions de l'installation du fameux boitier à clés (que l'on voit de plus en plus au-dessus des boites aux lettres) et du "protocole" recensant toutes les instructions destinées aux locataires sont autant hilarants que déprimants tant ils sonnent vrai. Le retour d'expérience de Camille remplaçant une journée sa mère (p. 72) est un morceau d'anthologie, au final assez effrayant. Mais moins que le PV de garde à vue reproduit p. 112 et suivantes, dont l'inhumanité est blessante.

Superhôte est une tragédie en cinq actes mais qui nous est racontée très intelligemment sous l'angle de la comédie pour mieux nous amener à réfléchir sur les dérives d'une société où l'argent ne fait décidément pas le bonheur.

Pour lire mes autres critiques de livres de cette auteur suivre le lien.

Superhôte d'Amélie Cordonnier, Flammarion, mars 2025

lundi 18 décembre 2023

En garde d’Amélie Cordonnier

J’avais beaucoup aimé son premier livre, Trancher, moins le second Un loup quelque part, même si je l’avais qualifié d'essentiel.

Le titre aurait d’ailleurs fort bien convenu au quatrième, En garde, que je viens de refermer et qui est tout autant un cri qu’il fallait hurler.
La narratrice de ce roman a promis à ses enfants et à son mari de raconter ce qui a déchiré leur vie de longs mois durant. Trois ans après les faits, Amélie Cordonnier tient parole et remonte le temps jusqu’à ce jour où tout a commencé. Il y a d’abord eu un courrier, pris pour une mauvaise plaisanterie. 
Alertée par un appel pour maltraitance, la protection de l’enfance la convoquait en famille à un rendez-vous visant à s’assurer que son fils et sa fille étaient bien en sécurité dans leur foyer. Un simple coup de fil, de surcroît anonyme, pouvait donc provoquer l’envoi d’une lettre officielle vous mettant en demeure de démontrer que vous êtes de bons parents ? Oui. La machine était lancée, et rien ne semblait devoir l’arrêter. Car comment prouver qu’on aime ses enfants ?
Cette question est au coeur du livre. Elle obsède beaucoup de parents et je me souviens moi-même avoir été cueillie par une réflexion de ma fille, adulte, me disant que jusqu’à huit ans je croyais que j’avais les meilleurs parents du monde.

S'il est donc vrai qu'on ne pourra jamais prouver à ses enfants qu’on est une bonne mère, c'est a fortiori impossible devant la société.

C'est fou cette obsession du sens et cette inclinaison pour le fait divers que l'on constate très présent dans la littérature en ce moment. Mais si Philippe Besson s'inspire de faits arrivés à autrui, Amélie Cordonnier puise son inspiration dans son propre vécu.

Ça aurait pu relever de la biographie. Ça commence par cette voie mais le récit dérape. L'auteur s'en justifie par une pirouette : Que la vraie vie contamine la fiction on le sait mais si l’inverse était possible (p. 60) ?

Elle interroge notre société sur le vrai et le vraisemblable. La folie s'infiltre tellement dans certains travers à la faveur des réseaux sociaux que j'ai mis du temps à réaliser que j'avais entre les mains une dystopie. J'y ai cru jusqu’à ce que ce soit vraiment, mais alors vraiment "too much", et on ne peut que souhaiter que ça reste une fiction, même si l'auteure s'est inspirée (aussi) de comportements administratifs intrusifs pratiqués en Chine.

A la lire on se demande évidemment quelles sont les limites de ce qui peut rester intime, parfois avec humour, en glissant quelques instants de tendresse comme le rocher de chocolat caché dans la boîte, et à d'autres moments en déclenchant une intense paranoïa.

Je referme le livre au moment où les médias se font l'écho du meurtre d'un homme sur sa compagne et ses cinq enfants en me demandant pourquoi les services sociaux n'ont rien vu (ou rien fait d'efficace). Il est donc bien nécessaire qu'à la fin du roman l'auteure ne remette pas en cause l’intérêt du 119, mais ce n'est pas pour autant que la question de la surveillance abusive ne se pose pas.

En garde d’Amélie Cordonnier, Flammarion, août 2023

jeudi 20 août 2020

Ida n'existe pas d'Adeline Fleury

Je connais la plume d'Adeline Fleury. Son précédent roman, Je, tu, elle m'avait fortement impressionnée par sa façon de nous raconter une passion dévorante, en posant la question de savoir si Se ravager d'amour (p. 186) était envisageable.

Manifestement l'auteure n'a pas épuisé le sujet car Ida n'existe pas s'inscrit dans une continuité. Et je l'affirme avec d'autant plus de force qu'Adeline Fleury m'a confirmé, au cours d'une interview, son intention de constituer un cycle sur la féminité en général, et sur le rapport au corps en particulier.

Dans le livre précédent, la femme meurtrie ne songeait qu'à fuir et tenter de se restaurer au bord de la mer. Rien d'étonnant donc à ce que l'auteure ait voulu s'emparer de ce fait divers : en 2013, un pêcheur de crevettes découvre une enfant de 15 mois morte sur une plage de Berck-sur-Mer. Elle y avait été déposée et abandonnée par sa mère au moment où la marée montait.

Adeline Fleury s'est documentée sur le procès qui a suivi comme sur la sorcellerie africaine puisque la maman était originaire du Gabon. Elle a fouillé avec précision les rites et les croyances qui régissent le rituel Ndjembè. Le lecteur n’a pas de doute. Tout semble (hélas) vrai et l’action se déroulant à notre époque il y a de quoi être effrayé par ces dérives communautaires encore pratiquées au nom du respect pour les ancêtres et ses racines culturelles. Comme il faut s’offusquer de l’excision et de multiples actions à l’encontre des femmes, tels que les mariages forcés dont le nombre est loin d’être en diminution. Et le pire est peut-être que ces violences sont perpétrées par les mères. Comme on peut le lire dans le roman les femmes sont les plus cruelles envers les petites filles (p. 52). On se demande ce que font les ONG ...

En tant que journaliste, Adeline Fleury aurait pu faire un livre journalistique mais celui-ci est encore plus puissant en s'inscrivant dans la continuité de Je, tu, elle surtout en l'écrivant à la première personne. Le lecteur, effrayé (et/ou mis en garde) par l'avant-propos et le chapitre zéro, va assez vite  écarter le débat de la culpabilité, et heureusement, puisque l'infanticide n'est pas du tout le sujet du roman, pour éprouver une forme d'empathie pour cette femme qui a subi une jeunesse terrible.

Etre blanche dans une société noire, avoir le QI d'un zèbre, voilà déjà deux handicaps majeurs dans une société où l'homme a tous les pouvoirs. Ajoutez à cela qu'elle est femme et qu'elle vient d'avoir un enfant voilà de quoi avoir un quadruple problème identitaire.

On ne saura jamais ni son nom ni son prénom. Et on tournera autour d'elle, à l'instar d'un caméraman, en tentant de coller à sa psyché, et en éprouvant à son égard une alternance de dégoût et de compassion, selon qu'elle-même ressent pour sa fille un profond rejet ou un désir de peau à peau.

On va plonger dans la psychologie trouble d’une mère prête à commettre l’irréparable, mais aussi l’histoire d’un corps féminin qui cherche à se libérer de ses démons, d’une féminité complexe en quête d’apaisement.

Alors forcément Ida n’existe pas est un texte puissant, dérangeant, émouvant ... tels sont les qualificatifs de Tatiana de Rosnay pour le caractériser et en refermant le roman j’approuve le choix de ces mots. Nous sommes d’accord sur le terme de roman parce qu’il faut bien le classer dans une catégorie mais on perçoit dans l’écriture les codes du conte, ce qui lui confère une portée de nature universelle.

Si bien qu’au delà du fait divers (une mère abandonne son bébé sur une plage et l’enfant meurt) on peut lire un récit initiatique (une femme maltraitée dans l’enfance dépose, comme une offrande, une part d’elle-même devant les vagues d’une déesse marine, et s’émancipe de son passé). Elle ne lui prend pas la vie, mais elle lui donne le statut d’enfant élue.

Elle accouche chez elle, toute seule, sans aucune aide, ni médicale, ni surtout psychologique (ça aurait sans doute changé les choses). On imagine que la grossesse n’a pas été suivie non plus, et on peut considérer que ce choix volontaire de procéder ainsi est une forme de préméditation, si ce n’est de la mort de son enfant, du moins de sa "non-existence", sur le plan légal. Ida n’existe pas. Pourtant elle a un prénom, sa mère non. Et elle existe bel et bien dans l’histoire de sa mère dont on ne connaîtra jamais l’identité civile.

Ida n'existe pas, cette formule est presque un mantra qui revient en boucle plusieurs fois. J’entendais Ita missa est, la messe est dite. Était-ce le fruit de mon imagination ou quelques bribes d’inconscient de l’auteure qui se seraient glissées entre les lignes de façon adéquate ?

Il n’y aura pas d’autre issue que celle qui nous est annoncée et confirmée dès le début. Mais la très grande force d’Adeline Fleury est de ne rien nous cacher tout en nous laissant la possibilité de croire, à de brefs instants, qu'un grain de sable pourrait bousculer le destin. Parce que l’histoire de cette femme est terrible, parce qu’on éprouve une certaine empathie pour elle, parce qu’aucune de ses confidences n’est contestable, parce qu’elle a bien mérité de connaître un peu de répit et même de bonheur. Alors on se surprend à être d’accord avec elle ...

On sent à de multiples reprises qu’il ne suffirait d'un rien pour que le cours s’inverse. Hélas on ne peut pas s'entrainer à être parent. La jeune femme n’a plus de famille, aucune amie, et l’homme n’assume pas du tout son rôle de père. Il peine déjà beaucoup à être le compagnon, plus souvent absent que présent. D’ailleurs pourquoi n’était-il pas dans les parages au moment de la naissance ... dont il devait bien à peu près subodorer la date ? C’est lui qui "gentiment" conduira la mère et l’enfant à la gare. Il est donc largement coupable d'homicide, certes involontaire, mais avec circonstances aggravantes (car il n’ignorait pas l’état de santé mentale de sa compagne) ce qui va tout de même chercher dans les 5 ans d’emprisonnement.

Certes ce livre est focalisé sur la féminité, mais il n’occulte pas les parts sombres de la masculinité. Les hommes sont tous des menteurs et des tricheurs à l’exception peut-être de celui qui est désigné comme l’Homme de la connaissance (même si le terme à un coté diabolique) qui est le seul à ne pas travestir ses intentions à son égard.

Alfonse est souvent là sans y être. Il ne prend pas sa place, ni de conjoint, ni de père, se satisfaisant d’utiliser le corps de la femme pour ses œuvres et pour s’en repaitre aussi. Lui, pourtant sculpteur, ne fait aucun effort pour gratter sous la surface lisse qu’elle lui présente. Il ne l’interroge pas davantage sur son passé. Il se complait dans une situation qui l'arrange. Il encourage même son inclinaison pour la cleptomanie, trouvant de l'érotisme à ce penchant qu'elle justifie de façon très touchante. Elle dérobe des affaires (de peu de valeur) qui ne lui appartiennent pas et elle se justifie en nous confiant :  Je m’emplis de petites touches de leur humanité quand la mienne est floue (p. 87).

On se surprend à espérer que tout pourrait peut-être bien se terminer parce que cette femme entretient un rapport particulier avec la vérité et le mensonge. Je mens depuis toujours. Ou plutôt je m’accorde des petits arrangements avec la vérité (p. 48). Sa grossesse démarre quasiment par un déni, autre forme de mensonge. Et la cleptomanie s'y apparente aussi.

S'il y a bien quelque chose qui l'a remplie, c'est la grossesse et on pourrait considérer que l'enfant est son bien propre, ce qui se confirme avec la disparition de la cleptomanie à la naissance de sa fille. Et dans ce cas elle pourrait se sentir autorisée à en disposer. Certes elle vole sa vie, mais on peut aussi considérer qu’elle lui évite le risque d’être malheureuse car dans sa tribu il semble que le sort de toutes les femmes est à peu près identique.

Le mensonge me donne une raison d'exister (p. 50). Ida n'est pas un mensonge. Voilà pourquoi elle ne peut pas exister ...

L'eau a une fonction essentielle puisque c'est quand elle allait respirer sur la plage qu'elle a connu de rares instants de répit en Afrique. C’est donc "naturellement" que ses pas sont comme aspirés par le bord de la mer.

L’illustration choisie pour la couverture convient parfaitement. La provenance de cette image a été vérifiée et elle appartient à cette partie là du Gabon dans laquelle l’histoire est ancrée. Ce masque a un coté féminin, intriguant, avec des touches de rouge évoquant le sang humain.

Ida a plusieurs marraines littéraires, Murielle Magellan qui a lu un premier jet et qui a poussé Adeline Fleury à continuer. Et Tatiana de Rosnay qui, lorsqu’elle s’enthousiasme pour un texte, est capable de le soutenir bec et ongles, en faisant abstraction des chapelles d’édition. Elle l’avait fait notamment pour Gaëlle Nohant. Et puis tous les lecteurs et lectrices passionnés qui comptent vous donner envie d'ouvriers ce livre.

Enfin je voudrais signaler une forme de parenté avec le thème du second livre d'Amélie Cordonnier, Un loup quelque part à la différence près que l'issue est différente, mais le contexte socio-familial est radicalement différent.

Adeline Fleury est journaliste, romancière et essayiste. Auteure d’un premier roman, Rien que des mots (François Bourin, 2016), elle se fait ensuite reporter de l’intime pour explorer la féminité et le désir dans le Petit Éloge de la jouissance féminine (François Bourin, 2015 ; rééd. poche La Musardine, 2018), Femme absolument (J.-C. Lattès, 2017 ; rééd. poche Marabout, 2018), et Je, tu, elle, de nouveau aux éditions François Bourin, en 2018.

 Ida n'existe pas d'Adeline Fleury, éditions François Bourin, en librairie depuis le 20 août 2020

vendredi 29 mai 2020

Un loup quelque part d'Amélie Cordonnier

Ce ne sera pas un coup de cœur alors que j’avais, il y a deux ans, plébiscité Trancher.

Pourtant la langue est belle. Le sujet passionnant. Le développement intéressant. Aucun reproche à faire mais ... je n’ai pas éprouvé ce "petit" plus qui fait qu’on a envie de partager un roman avec le maximum de lecteurs. Dommage.

Il démarrait bien, avec en exergue, quelques mots d'Albin de la Simone dont j'aime tant la chanson ... Dans la tête. Avec plus loin l'allusion au film Loving qui m'avait bouleversée (p. 96).

Entre temps était apparu sèchement (p. 36) le nom de Gregor Samsa, sans explication. Comme si le lecteur était censé savoir qu'il s'agit du personnage principal de La métamorphose de Kafka. C'était une référence très implicite, trop ... et je m'étais dit que j'avais dû en louper d'autres.
Une femme accouche d'un second enfant, magnifique de prime abord. Au début, elle a cru qu’il lui plaisait, ce petit. Seulement voilà, cinq mois plus tard, elle a changé d’avis. Ça arrive à tout le monde, non ? Elle voudrait le rapporter à la maternité. Qui n’a pas un jour rendu ou renvoyé la chemise, le pantalon, le pull, la ceinture ou les chaussures qu’il venait d’acheter ?
Que fait cette tache, noire, dans le cou de son bébé ? On dirait qu’elle s’étend, pieds, mains, bras, visage. Mais pourquoi sa peau se met-elle à foncer ? Ce deuxième enfant ne ressemble pas du tout à celui qu’elle attendait. Aucun doute, il y a un loup quelque part.
Pauvre animal qui est invoqué à toutes les sauces, trop souvent synonyme du mal alors que, dans la plupart des contes, c'est lui le dindon de la farce. Vous me direz que Pierre Perret lui a consacré une chanson très tendre, sauf que son p'tit loup n'oubliera sans doute rien de ce qui l'aura fait pleurer.

J'étais intéressée par les interrogations de la narratrice sur l'amour maternel, la différence ... les secrets de famille mais aussi sur le devoir conjugal. Mais, sans qu'elle ne me mâche le travail, je ne voulais pas non plus devoir faire un effort de compréhension sur des sous-entendus qui, si je ne les comprenais pas, me privaient de l'accès au sous-texte.

J'ai fait l'effort d'entrer dans son cerveau, cherchant un message dans le choix des prénoms de ses enfants. Peut-être n'y avait-il aucune idée préconçue avec Esther, mais celui d'Alban ne pouvait pas être neutre. Le pauvre garçon devient, de jour en jour le scrupule qui la blesse, à l'instar d'un caillou, de cette petite pierre pointue qui, lorsqu'elle s'interpose entre le pied et la semelle de la sandale, ralentit la progression du légionnaire romain.

samedi 15 décembre 2018

Ce que disent les auteurs de premier roman

Hier soir avait lieu une rencontre entre fidèles lecteurs, membres du groupe des 68 premières fois et une vingtaines d'auteurs de premier roman.

Ce sont des expériences de lecture très fortes qui sont proposées par un groupe de passionnées (je crois que le comité de sélection est exclusivement féminin) car sélectionner une quinzaine d'ouvrages à chaque session (soit trente pour l'année) parmi la presque centaine qui est parue chaque semestre est toujours difficile.

On ne peut pas dire que ce sont les "meilleurs",  ce n'est pas l'objet. Il s'agit plus, de mon point de vue, de faire découvrir des pépites vers lesquelles nous ne nous serions peut-être pas tournés spontanément.

Les chroniques de ces livres ont publiées sur le blog sous le tag "premier roman", avec quelques "intrus" puisqu'il a été décidé de poursuivre avec quelques seconds romans, lesquels ont peut-être plus de mal que les autres encore à faire leur chemin. Songez qu'il sort environ 200 nouveaux livres par jour et que le nombre moyen des ventes est de 300 (France entière). C'est dire l'ampleur des déceptions pour beaucoup d'auteurs dont plus de la moitié ne gagnent pas le SMIC.
Les présents en début de soirée  (quelques-uns sont arrivés plus tard) ont été soumis à la question par Charlotte Milandri, pour notre grand bonheur. Voici un florilège de leurs réponses :

L'Iliade et l'Odyssée d'Homère est le premier souvenir littéraire d'Hector Mathis. Cet auteur dit avoir peu de doute en écrivant, se laissant emporter par le récit. Par contre, une fois arrivé à l'étape de la publication il était effrayé à l'idée de peut-être regretter d’avoir écrit son livre, K.O.

Jérome Chantreau, Les enfants de ma mère, Les escales, déteste qu’on parle de la "langue" d’un auteur alors qu’il aimerait qu’on s’arrête sur son style. Il a vécu son premier émoi littéraire avec San-Antonio qui lui prouva avec En avant la moujik que lire et se marrer ne sont pas incompatibles.

Lisa Balavoine, Eparse, Lattès, a lu et relu Jane Eyre de Charlotte Brontë, qu’elle a découvert dans la bibliothèque de ses grand-parents où s’alignaient des romans de Simenon on ou d'Agatha Christie. Lisa aime l’idée de cette vie très dure, menée par cette fille qui apparaît si triste sur la couverture, mais qui trouve la lumière au bout de son chemin. Elle attribue son premier fou rire littéraire sans conteste à Fabrice Caro pour Le discours.

Catherine Faye, L’attrape souci, Mazarine, attribue son premier coup de foudre littéraire à Mon bel oranger, un roman de José Mauro de Vasconcelos publié en 1968, partiellement autobiographique, souvent relu, toujours bouleversant et très présent dans ses pensées.
Quant à son meilleur compagnon d'écriture... c’est son histoire.

Guillaume Para, Ta vie ou la mienne, Anne Carrière a pour auteur de référence Ernest Hemingway. Il a tout lu de celui qu’il appelle tonton et qui correspond à l’image archétypale de l’écrivain, aventurier, mais d’une grande profondeur. Le soleil se lève aussi est le souvenir d’une énorme claque littéraire.
Le premier lecteur de son manuscrit est une lectrice, sa femme. Par contre il se méfie de ses proches et ne fait plus lire un manuscrit à ses parents qui interprètent beaucoup trop. C’est à cause de leurs critiques que son premier texte n’a pas été publié.

Gabrielle Tuloup, La nuit introuvable, Philippe Rey, est enseignante. Elle aime le mot "partir" parce qu'elle aimerait tant que ses élèves reviennent ... après être allé quelque part. Elle se souviendra toujours de la première critique publiée sur son livre, écrite par Nicole.

Laurent Seyer, Les poteaux étaient carrés, Finitude,vit à Londres. Il aime prendre pour modèles des gens qu’il rencontre mais dont il change plusieurs paramètres. Il n’a rien vécu de comparable aux héros de son livre qu'il a porté pendant des années. Il est d'autant plus surpris qu’on lui parle des personnages comme s’ils étaient vrais. Son héros de fiction préféré est naturellement le prochain qu’il aura inventé.
Son meilleur compagnon d’écriture c’est Apple avec un MacBook air, des écouteurs pour se couper du monde et un IPhone.

Camille Brunel, La guérilla des animaux, Alma, a déjà entendu ce qu’il rêvait qu’on lui dise à propos de son roman. Y compris quand des lecteurs lui reprochaient qu’il les avait fait sortir de leur zone de confort et qu’il les avait secoués. Pour le prochain dans lequel il fera vivre des animaux,  il adorerait qu’on le commente par exemple en lui disant c’est exactement ainsi que fonctionnent les éléphants.
C'est sans surprise qu'on entend qu'il aurait aimé avoir écrit Anima, de Wajdi Mouawad.

Vincent Villeminot, Fais de moi la colère, Les escales, écrit beaucoup, tout le temps. Il dit laisser les phrases s’user, se polir, jusqu’à ce qu’elles sonnent justes, même si cela doit prendre des mois. Il aime bien être déçu. Il a observé qu’il y a, chez chaque auteur, un livre "raté" parce que pour une fois l'écrivain aura été, dit-il, fainéant. Le meilleur exemple est Le ravissement de Britney Spears, écrit par Jean Rolin en 2011. Il ajoute que pour être belle une écriture doit être rigoureuse et tenue.

Nathalie Yot, Le Nord du Monde, La Contre Allée, a versé ses premières larmes littéraires avec Marguerite Duras mais elle confie qu’elle rit davantage qu’elle ne pleure. Venant de la poésie son tic d’écriture est sans doute celui de la répétition.

Catherine Bardon, Les déracinés, Les escales, n’a pas fermé l’œil après la lecture des Rivières pourpres. Elle a en revanche été déçue par le film.
Elle s’interroge sur le droit laisse à un auteur de laisser la fin en suspens. Comme là fait Pauline Delabroy-Allard, avec Ça raconte Sarah, éditions de Minuit qui a provoqué une grosse frustration.

La fin idéale pour Caroline Boudet, Juste un peu de temps, Stock, c’est lorsque les personnages lui manquent après avoir terminé le roman.
Elle se souvient de la première réponse d’un éditeur à propos de son manuscrit : ouais, c’est pas mal, mais pas vraiment un roman, faut le retravailler.

Sophie de Baere, La dérobée, Anne Carrière, a connu sa première envie d’écriture à 7-8 ans. Elle écrivit alors un texte qui fut joué en pièce de théâtre à l’école.
Elle accorde la palme du plus beau titre à Odile d’Oultremont avec Les déraisons.

Amélie Cordonnier, Trancher, Flammarion ,détestent les mots en asse, même si elle en a mis beaucoup dans son roman. C’est une lectrice qui adore pleurer en lisant, pour la vertu cathartique des larmes. Elle se souvient avoir pleuré tout au long Le Petit Lord Fauntleroy dans sa chambre d’enfant, pelotonnée sous un édredon jaune.

Jean Baptiste Naudet, La blessure, L’iconoclaste, aurait aimé bâtir un roman à partir de la phrase un jour je me suis couché de bonne heure. Quant au classique impossible, c’est bien évidemment Proust auquel il pense.

Le mot préféré de Blandine Fauré, Faune et flore du dedans, Arléa, est iridescence. Interrogée sur la première réponse d’un éditeur elle pense à l'accord du sien, inattendu, juste une semaine après l’envoi de son manuscrit.

Bertille Dutheil, Le Fou de Hind, Belfond estime que le mot "transport "définit parfaitement l’écriture. Si elle pouvait passer une journée avec un écrivain elle choisirait António Lobo Antunes, écrivain et psychiatre portugais, pour savoir comment fonctionne son cerveau.

Olivier Liron, Einstein, le sexe et moi, Alma, et Peire Aussane, Deux stations avant concorde, Michalon, arrivés plus tard ont été dispensé de l'exercice en public mais nous les avons interrogés en privé sur leurs motivations et leurs goûts ensuite.

vendredi 16 novembre 2018

Trancher d'Amélie Cordonnier

En lisant Trancher, je pensais qu'au-delà de prendre une décision, ce titre signifiait la nécessité à couper le lien qui attache la narratrice à Aurélien, sorte de cordon ombilical nourricier (c'est l'amour de sa vie) et destructeur (il va l'étouffer, cela ne fait plus de doute).

Son habitude des listes fait penser à un roman sélectionné l'an dernier par les 68 premières fois, Eparse, où Lisa Balavoine faisait, elle aussi, état de violences conjugales.

Mais la particularité d'Amélie Cordonnier est de glisser des hommages dans son texte, paroles de chanson (souvent de Barbara mais pas que d'elle) ou de poème, sans astérisque, italiques ou notes de bas de page pour les signaler. Ce sont autant de touches d'épices pour rehausser le sens, et installer la connivence avec le lecteur, et c'est très agréable.

C'est comme si elle disait à son personnage -puisqu'elle lui parle à la seconde personne du singulier, en le tutoyant - tu vois tu n'es pas toute seule à vivre ce que tu vis. D'autres avant toi ont suivi le chemin, et il n'est pas sans issue.

Même la première phrase du roman (p.13) "C'est arrivé sans prévenir" ... est une citation masquée. On pense au Mal de vivre de Barbara mais c'est plus exactement encore la superbe chanson de Grand Corps Malade Midi 20 qui s'achève sur des paroles d'espoir :  je vais faire ce qu'il faut pour que mes espoirs ne restent pas vains.

C'est presque sur des vers de Baudelaire que se terminera le roman (p. 134) : Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères, des divans profonds comme des tombeaux, et d’étranges fleurs sur des étagères (extrait de La mort des amants).

Il faut avoir (malheureusement) vécu un enfer comparable pour mesurer ce qu'il faut de courage pour prendre son élan, comme pour sauter de l'autre coté d'un gouffre, en espérant n'y pas tomber, pour "juste" interroger (p. 18) tu te rends compte de ce que tu m'as dit ? ... sans même avoir un quelconque espoir de réponse, juste poser la question, comme on placerait un petit caillou sur une tombe.

Et puis décider de les noter, ces insanités, pour ne rien oublier, et surtout déplacer la honte de soi sur le papier. Ecrire comme une bataille, dis-tu. Voilà que moi aussi, lectrice, je te tutoie.

Ta mère t'a toujours interdit de geindre (p. 58). Elle est incapable de recevoir un cadeau (p. 91). Je n'avais pas pensé au rôle de la mère dans l'acceptation de la violence conjugale. Cela m'ouvre des perspectives.

Tu vis sur le qui-vive, mais tu as appris à apprivoiser la peur. Alors avoir le courage de recoller les morceaux ... ça ne peut pas te manquer.

On dit (p. 102) que la honte ne tue pas mais elle reste tue, et c'est ce silence (...) des mots comme des rasoirs (...) que tu vas endormir en récitant comme un mantra un texte, lui aussi écrit à la seconde personne, Un homme qui dort de Perec.

Avec quelle jolie stratégie de détournement tu transformes en insultes les noms des stations de métro (p. 133). Quelle jouissance de lecture !

Et ça surgit encore en regardant les amoureux (...) qui se bécotent (...) et qui n'ont pas une p'tite gueule particulièrement sympathique. Vas-y donc, fais ce clin d'oeil au poète qui n'a jamais voulu demander son amoureuse en mariage, parce qu'il la respectait trop pour l'aliéner. Sais-tu qu'ils sont ensemble pour éternité là où sont gravés leurs noms, en bas ... de la pierre tombale ? Dix-huit ans après Georges, Joha Heiman, la Püppchen, est désormais blottie à jamais à côté de son éternel fiancé, Dans ce cimetière de Sète qui n'est pas marin mais qui est celui du Ly.

C'est beau tout ça mais tu te l'es promis, il faut trancher au plus tard le jour de ton anniversaire, et c'est demain, le 3 janvier.

Cela fait des années que tu le croyais guéri de sa violence, Mais depuis que ce matin de septembre, devant vos enfants ahuris, il t'a de nouveau insultée, rien n'est redevenu "comme avant". Malgré lui, plaide-t-il. Pourras-tu encore supporter tout ça ? Tu es plus que jamais dans la tourmente et tu nous livres le roman d’un amour ravagé par les mots.

T'es qu'une conne, ma fille, dirais-tu à la fin. C'est toi qui le prononces en te parlant comme une mère ...

Trancher d'Amélie Cordonnier, chez Flammarion, en librairie depuis le 29 août 2018

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