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lundi 6 juillet 2026

Etre éditrice, un métier qui requiert des qualités multiples

Tout lecteur connait plutôt bien les noms de ses auteurs favoris, parfois celui de leur maison d’édition mais la chaîne du livre n’existerait pas sans quelques personnes indispensables et plutôt discrètes, que sont les éditeurs et éditrices.

Leur métier consiste à accompagner la sortie d'un ouvrage depuis sa conception jusqu'à sa parution en accord avec la politique éditoriale définie, après avoir coordonné les différentes étapes du processus d'édition : rédaction, relecture, fabrication, diffusion …

Me rendant régulièrement à des présentations de livres j’ai souvent entendu ce terme, que j’associais à des visages sympathiques ou sévères, dont la description du rôle n’allait pas au-delà des circonstances de leur découverte des auteurs, surtout lorsqu’il s’agissait de premiers romans. La plupart du temps ils restaient en retrait, en toute logique puisqu’ils n’étaient pas les "vedettes" de ces évènements.

Ces rencontres sont animées par des journalistes ou des professionnels de ce type d’exercice que je retrouvais régulièrement. Parmi eux, j’avais noté le nom de Maya Michalon que j’ai, je crois, entendue pour la première fois en mai 2018 à l’occasion de la sortie de Bonjour Tristesse en Bande dessinée par Rue de Sèvres.

J’appréciais sa manière personnelle et sensible de présenter le travail d’un auteur tout autant que sa façon d’animer des débats. Et puis un jour j’ai compris qu’elle était devenue éditrice. Avait-elle changé de casquette ?

Pas vraiment. Elle en avait ajouté une à son vestiaire. Ayant envie d’en savoir davantage sur cette profession plutôt méconnue je lui avais demandé si elle était d’accord pour m’en parler alors que j’avais bien conscience de ne pas avoir les compétences pour mener cet entretien.

Malgré son accord de principe il a fallu du temps pour que nous ayons l'opportunité d’aborder le sujet. Ce nouveau métier lui avait été proposé, sans qu’elle le sollicite, alors qu’elle avait eu l’intention de l’exercer très longtemps auparavant. Elle avait "fait" Hypokhâgne puis un DESS Master 2 en littérature anglophone. Poursuivre sur la voie de l’édition nécessitait de justifier d'une expérience dans le domaine, par exemple sous forme de stages, ce qu’elle avait sollicité chez Libraires du Sud. L’entretien échoua mais se solda par un emploi de coordinatrice culturelle … difficile à refuser.

De fil en aiguille Maya Michalon est devenue experte en animation de table-rondes. Jusqu’à ce jour de juin 2017 où elle interroge Manon Fargetton, Timothée de Fombelle et Marie-Aude Murail. Le CNL et Bragelonne ont organisé une conférence dans la salle de l’Hôtel d’Avejan, rue de Verneuil, à propos De l’importance de l’imaginaire en littérature jeunesse devant une centaine de personnes. Parmi elles un auditeur attentif ne manquait précisément pas d’imagination en s’intéressant peut-être davantage aux questions qu’aux réponses.

Il s’agissait de Louis Delas connu pour son tempérament de fonceur. Longtemps éditeur de bandes dessinées chez Casterman, il avait pris, à la suite du départ à la retraite de son père en 2013, la tête de l’École des loisirs, aux côtés de son cousin Jean-Louis Fabre. Une de ses premières grandes actions fut de créer son propre label de BD, Rue de Sèvres, une filiale spécialisée dans la publication de bandes dessinées.

Son intention était clairement de développer une offre plus large et il restructura l’ensemble de l’offre éditoriale au fil des années qui ont suivi. La personnalité et le potentiel qu’il pressentait chez Maya le poussa à lui faire une proposition à l’issue d’une rencontre en compagnie de Jean-Louis Fabre. Mais, comme précisé plus haut, qui dit éditeur dit auteur. Alors pour simplifier on peut résumer en disant que Maya Michalon avait l’opportunité de se lancer comme éditrice … à condition de débusquer de nouvelles voix.

La jeune femme était excitée mais terrorisée à l’idée de pouvoir exercer ce métier de rêve dont elle ne rêvait même plus. Pas question de détourner des auteurs de leurs maisons d’édition. Mais par contre il était peut-être envisageable d’annoncer à ceux qu’elle pressentait comme potentiels auteurs jeunesse (alors qu’ils publiaient pour des adultes) qu’elle pouvait être leur porte d’entrée dans cet univers.

Voilà comment Alice Zenitzer lui confia son manuscrit de Home, sweet home. L’arrivée de Sylvain Pattieu est elle aussi à porter à son crédit. J'avais beaucoup apprécié le premier, Amour chrome, qui reçut le Prix Cendres 2021 et le Prix Vendredi la même année. La série Hypallage comprend maintenant 4 tomes. 

Avant d’aborder toutes les satisfactions que lui apporte ce métier il convient d’en souligner les aspects les plus frustrants. Elle avait été prévenue : prépare-toi à dire souvent non. Et de fait, c’est l’exercice auquel elle est confrontée 9 fois sur 10. Et pas toujours par manque de qualité du texte. Son enthousiasme n’est pas un gage de publication. Marie Labonne, la directrice éditoriale de la maison, lit tout avant de valider le moindre accord. Parce qu’elle connait l’ensemble des (autres) initiatives en cours, car ils sont environ vingt-cinq éditeurs au sein de l’équipe, maitrise les plannings de parution, et peut donc approuver ou différer un projet.

Maya Michalon s’est donné pour contrainte de lire au moins 50 à 60 pages avant de décider d’aller plus avant ou de renoncer. Dans ce cas elle reconnaitra de façon diplomatique qu’elle n’est pas la bonne personne pour accompagner l’auteur sur ce projet.

Mais si le texte sonne juste à son oreille, si les personnages sont incarnés, alors elle se lance. Le premier impératif est de faire vibrer le coeur de la future éditrice pour qu’elle se sente la force de dire à l’auteur/trice : Il s’est passé quelque chose pour moi. Je veux travailler avec vous. Si vous en êtes d’accord je vais commencer par vous faire quelques retours.

Une fois le processus enclenché (et approuvé par Marie Labonne) des navettes s’organisent dans le but de peaufiner le texte, de renforcer sa cohérence, quitte à déplacer une scène, à en ajouter une autre, à supprimer un personnage secondaire ou à développer un rôle. Un texte qui ne peut pas trouver sa place dans la collection Moucheron pourra être édité parmi les albums. Et même si Maya Michalon s’estime plus légitime dans l’édition de texte que pour l’illustration c’est un domaine qu’elle connait.

Quand un second ouvrage est en route l'auteur poursuit en général avec le même éditeur. Il doit être rassurant d’avoir en "son" éditeur, une personne de confiance qui va vous aider à accoucher du meilleur livre. On respecte dans la mesure du possible le tandem auteur-éditeur mais un auteur qui aurait le sentiment de "tourner en rond" pourrait solliciter le conseil d'un autre éditeur. Si un auteur n’est pas strictement attaché à un éditeur et que des changements peuvent intervenir, cela concerne surtout les illustrateurs, en toute logique. On pourrait caricaturer en concluant que les auteurs sont attachés à leur éditeur et que les illustrateurs le sont à leur maison d’édition.

Il ne faut pas se cacher que l'époque est difficile. L'augmentation du temps de consultation des écrans chez les jeunes a pour conséquence qu'ils lisent moins longtemps. Leur niveau de concentration a diminué. Les prescripteurs sont dans l'attente de livres de moins de 200 pages, ce qui au demeurant n'est pas nécessairement un handicap. La vie entière de Timothée de Fombelle est une réussite prodigieuse et elle est loin d'atteindre la centaine de pages. Alors que le temps de lecture (sur papier) se rétrécit je me demande si l’album ne pourrait pas réconcilier avec l’objet livre, mais c’est un autre sujet.

Ce métier est probablement très engageant mais il ne peut pas engendrer de lassitude. Il n’y a jamais deux expériences identiques et c’est ce qui fait pour partie l’intérêt de ce type de collaboration. Interrogée sur son métier d’animatrice littéraire (en 2024 dans une interview que vous pouvez lire ici) , elle avait dit : C’est épuisant pour les auteurs de toujours répondre aux mêmes questions. Ils apprécient de passer à des questions plus intimes, guidées par ce qui a résonné en nous. Sortir des sentiers battus, c’est ce qui m’anime moi.

Elle applique la règle à son métier d'éditrice en incitant aussi ses auteurs à se dépouiller de leurs éventuelles expressions favorites, en application de la recommandation de William Faulkner : Kill your darlings.

Faire mâturer un futur ouvrage prend des mois, de l’ordre de un an à un an et demi. Le temps paradoxalement de l’oublier pour mieux le redécouvrir.

Beaucoup d'éditeurs sont plutôt animés par l'urgence, dès la signature du contrat et dans la perspective que leur favori soit retenu par les premières sélections pour les prix littéraires. C'est trop souvent le cas en édition adultes où le travail d'édition ne peut sans doute pas excéder cinq mois. On édite vite et beaucoup. Quitte à pilonner des quantités industrielles. Et à engendrer de la frustration chez les auteurs pour adultes qui souffrent du manque de disponibilité de leurs éditeurs.

L'Ecole des loisirs n'est pas dans cette logique. Les livres sont maintenus très longtemps. On ne cherche ni l'éphémère ni le saisonnier. On ne fait pas la course aux prix, ce qui n'empêche pas de se réjouir quand un ouvrage reçoit une récompense. Comme ce fut le cas pour Amour chrome, ou pour La danse sauvage d'Harmonie Stark de Jean-Michel Payet et Sigrid Baffert, collection M +, pépite à Montreuil. Ou encore lorsque la série Oscar et Carosse et La piscine du roi des rats (tous parus en collection Moucheron) ont été dans la Sélection Sorcières.


Malgré tout, rien ne lui fait davantage plaisir que d’apprendre qu’un de ses auteurs a réussi à capter l’attention de jeunes lecteurs qui ont délaissé les écrans pour se plonger dans un texte. Et s’il s’agit de non lecteurs c’est encore mieux.

Le travail de l'éditeur ne se borne pas à accompagner l'auteur jusqu'au BAT, le fameux bon-à-tirer. C'est sans fin. La cabane de Ludovic Lecomte est sortie le 17 janvier 2024. Aujourd'hui il est en cours d'édition en Corée, avec une postface écrite par une psychologue japonaise grande spécialiste du phénomène Hikikomori, désignant ceux qui vivent coupés du monde et des autres, cloîtrés le plus souvent dans leur chambre pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Il est évident que Maya Michalon, qui en est l'éditrice, utilisera ce document pour prolonger la vie du roman auprès du lectorat français.

Une éditrice de l'Ecole des loisirs est spécialisée dans l'édition de textes étrangers. Avec sa formation en littérature anglophone Maya Michalon peut aussi lire en anglais. Il lui est ainsi arrivé d'éditer en collection Medium, en 2020, un manuscrit de langue anglaise, De l'autre côté du pont de Padma Venkatraman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Amandine Chambaron-Maillard, qui le lui avait suggéré.

Le travail est alors différent puisqu'il est hors de question d'intervenir sur la structure du texte mais on peut ajuster le vocabulaire, proposer des termes plus simples, intervenir sur la longueur des phrases, opter pour des notes de bas de page ou placer des informations complémentaires en fin d'ouvrage …

Par contre, lorsque le roman est adapté en bande dessinée, il passe entre les mains d'un autre éditeur, chacun sa spécialité. Ils sont environ 25 à l'Ecole des loisirs (sachant que les catalogues du groupe comptent plus de 1800 titres). Maya Michalon a travaillé sur une bonne quarantaine et est en relation avec une quinzaine d'auteurs. Elle en publie une dizaine cette année.

Difficile de gérer le retard chronique dans la lecture des manuscrits qui s’accumulent dans l'ordinateur, et l’attente des auteurs et autrices de réponses, de retours. D’autant plus qu’elle ne lit pas « en diagonale ». Voilà pourquoi elle accuse systématiquement réception de chaque manuscrit en annonçant qu’elle répondra dans un délai "le plus décent possible".

Quand on est éditrice, et que l’information s’est répandue, on est aussi extrêmement sollicité par l’entourage, les personnes qu’on rencontre … qui elles mêmes connaissent quelqu’un qui a un texte à proposer. Il n’est pas exclu que ce soit un futur succès mais rien n’est certain et il ne faut jamais susciter de faux espoirs. Il est donc important de savoir ne pas se laisser ensevelir.

Le recours à l'intelligence artificielle est un sujet brûlant. On pourrait imaginer que des auteurs indélicats composent des textes en y ayant recours mais Maya pense qu'elle s'en rendrait compte, si ce n'est au premier abord, du moins lors des fameux aller-retours avec l'auteur. On peut aussi craindre que certaines maisons d'édition soient tentées par cette option pour réduire les frais de traduction et/ou de correction. Ce n'est pas une voie que l'Ecole des loisirs a l'intention de suivre. Elle ne serait pas qualitative.

Sans doute vous interrogez-vous à propos de la question de la rémunération. Certains éditeurs sont salariés. D'autres fonctionnent en free-lance. Il s’écoule un an à un an et demi entre la première lecture et la publication. Plusieurs projets avancent simultanément. La quantité de travail est conséquente et on ne compte pas ses heures. Maya Michalon aurait pu signer un contrat sur le modèle de ceux des auteurs, basé notamment sur un % en fonction des ventes. Etant donné la diversité de ses missions et la durée sur laquelle s'étalent les sorties elle a opté pour un montant fixe, à partir d'une estimation moyenne de temps consacré.

Pour résumer, et en conclusion, j’ai le sentiment que pour être éditeur, du moins en jeunesse, il faut cumuler de nombreuses qualités : être dénicheur, diplomate, travailleur, patient, savoir être rassurant (les écrivains sont tout autant angoissés que nombre de comédiens que je connais) et bienveillant, … et modeste puisque c’est en quelque sorte un métier de l’ombre.

Quand il existe, le nom du traducteur figure sur la première page à côté de celui de l’auteur, mais pas celui de l’éditeur. Il est parfois mentionné dans les remerciements. Ce métier est surtout un métier de l’ombre, comme pour la vingtaine de personnes qui interviennent dans le processus jusqu'à la sortie en librairie. Je ne connais que l'Iconoclaste qui consacre une page entière au "générique" en précisant : l'exemplaire que vous tenez entre les mains a été rendu possible grâce au travail de toute une équipe. Tout bien considéré le prix de vente d'un ouvrage ne semble pas élevé.

mardi 4 février 2025

L'Ecole des loisirs privilégie les femmes et les enfants d'abord

C'est toujours avec grand plaisir et un fort intérêt que je découvre la programmation de l'Ecole des loisirs.

Les équipes ont l'art d'insuffler de la cohérence à leurs choix éditoriaux qui sont, le plus souvent, tout à fait en lien avec l'air du temps et l'évolution de notre société.

Ce printemps c'est le thème "les femmes et les enfants d'abord" qui a été pensé par Gaëlle Moreno et Marie Labonne, directrice éditoriale du département Romans et qui fut le fil conducteur de la matinée de présentation des nouveautés romans de la rentrée 2025, qui a eu lieu hier matin, en présence de trois autrices, Ingrid Thobois, Fanny Chartres et Florence Hinckel, une traductrice, Marion Danton et une illustratrice, Soledad Bravi.

Chaque livre présenté a de quoi provoquer un coup de coeur. mais particulièrement le premier, d'Ingrid Thobois. Interviewée par Morgane Vasta (autrefois libraire, aujourd'hui médiatrice du livre), cette romancière-poétesse a expliqué comment le réel nourrit sa création et combien elle a été marquée par sa rencontre avec l'oeuvre de Nicolas Bouvier, figure archétypale de l'écrivain-voyageur pour qui le voyage est une quête intérieure, tout autant qu'une découverte du monde extérieur.

Quoique vivant désormais à Istanbul, elle reste traversée par les bruits du monde et n'est pas étrangère aux questions posées par les lois sur la bioéthique et la PMA. Elle a reçu les confidences de deux personnes ayant vécu cette aventure et ayant eu elle-même des enfants tardivement elle a conscience qu'elle aurait pu être concernée de près par le sujet. Est-ce une raison pour qu'on puisse voir une ressemblance frappante entre elle et son héros ?
Son texte s'est limité d'abord à une vingtaine de pages qui ont lentement infusé jusqu'à ce qu'elle s'autorise à écrire plus longuement. Le don de Marin (publié chez Médium) aurait pu s'appeler Les absents du frigo en écho à ces photos qu'un enfant issus de PMA n'affichera nulle part à portée de regard, et pour cause.

Rappelons qu'il faut attendre l'âge de 18 ans pour exercer le droit à connaitre ses origines et qu'il concerne 8 millions de personnes, ce qui est énorme. Laissons le personnage présenter le contexte : Un enfant, ce n'est rien d'autre que cela : l'accident d'une rencontre au-dedans. Ni plus, ni moins qu'un autre, je suis né d'une histoire comme ça. Au fait, moi c'est Marin (p. 21).

Le sujet n'est pas nouveau pour moi. Je me souviens d'une discussion passionnante autant qu'enflammée avec des féministes à l'Espace culturel Vuitton il y a dix ans au cours de laquelle on exprimait combien vendre l'utérus d'une femme était scandaleux. Plus récemment Pauline Bureau avait fait débat avec son spectacle Pour autrui qui elle aussi faisait intervenir des questions d'écologie, le hasard et les coïncidences.

Ingrid Thobois les nomment "les constellations signifiantes", trouvant logique que des choses -parfois minuscules, parfois gigantesques- s'organisent et se répondent dès lors qu'on se met en route vers un but. Hermann Hesse (1877-1962), prix Nobel de littérature 1946, décrit le phénomène dans son livre, Le jeu des perles de verre (traduit de l'allemand par Jacques Martin en 1943).

Dans son roman, un des éléments de l'architecture du hasard est un des lieux victimes des attentats du 13 novembre 2015, en l'occurrence le Carillon (car il n'y a pas eu que le Bataclan, Le Petit Cambodge, La Bonne Bière, La Casa Nostra, Le Comptoir Voltaire, et La Belle Équipe a avoir été touchés). Un proverbe indien, cité dans le si beau film The Lunchbox assure que : parfois, le mauvais train vous amène à la bonne gare. Le personnage principal ajoute que renoncer à l'amour est peut-être la meilleure façon d'aimer (ce que démontre un autre film bouleversant, The Visitor, réalisé par Tom McCarthy avec Richard Jenkins en 2007).

Marin ayant été conçu en 2016 il a fallu que le livre devienne une légère dystopie pour que certains faits soient plausibles, et se produisent donc en 2034. Ce petit arrangement a permis aussi de parler d'écologie, et pour une fois de manière originale puisque ce n'est pas négatif.

Si la PMA a progressé, la GPA demeure interdite en France comme dans plusieurs pays européens (l'Allemagne, la Belgique, l'Espagne, l'Italie, le Luxembourg, etc). D'autres autorisent le recours aux mères porteuses : le Danemark, les Pays-Bas, l'Albanie, la Géorgie, la Grèce, le Canada, certains États fédérés américains. Les délais sont encore très longs et on se tourne souvent vers le Danemark. Dans les années qui viennent les enfants conçus comme Marin seront de plus en plus nombreux. Il est donc essentiel de leur transmettre de la confiance. Le roman d'Ingrid Thobois y participera.

Changement de décor avec Fanny Chartres dont j'avais remarqué le premier roman, Strada Zambila, déjà publié à l'Ecole des loisirs, collection Neuf, en 2017.

Elle revient avec un sujet très différent Dans le ventre de Fianna Sinn, chez Médium +. Nous voici en 1993, en Irlande du Nord qui fut un lieu de lutte pour le droit des femmes.
Abigeál O'Keegan aime les histoires qui font peur. Celles qu'elle raconte à Joe, son petit frère malvoyant. Celles qui font écho aux changements qu'elle perçoit dans son corps d'adolescente. Celles qui laissent libre cours à son imagination.
Lorsqu'elle quitte Belfast avec sa famille pour s'installer à Fianna Sinn, la réalité rattrape Abigeál. Dans la maison et aux alentours, se produisent des phénomènes étranges, inquiétants. Des objets disparaissent. Des rêves bizarres peuplent ses nuits. Et que veulent ces cerfs qui rôdent là-dehors ? Quelle histoire oubliée se cache dans cette vieille et grande maison en lisière de forêt ? Et si les lieux, comme les corps, étaient dotés d'une mémoire ?
L'auteure a voulu d'abord composer un roman d'atmosphère qui ferait grandement peur nous dit-elle de sa douce voix, presque enfantine en égrenant les noms d'auteurs du genre, parmi lesquels Le Tour d'écrou d'Henry James, un huis clos dans une vieille demeure de la campagne anglaise, Le Horla qui est une longue nouvelle fantastique et psychologique de Guy de Maupassant. Ou encore Nous avons toujours vécu au château (We Have Always Lived in the Castle) le roman policier publié en 1962 par Shirley Jackson que Stephen King avait cité comme la reine tant elle excelle à suggérer admirablement la peur.

A l'époque et dans le pays choisis par Fanny Chartres le divorce était encore interdit. Mais le 13 ème amendement voté en 1992 autorisait les irlandaises à avoir recours à une IVG pourvu que ce soit en dehors du pays.

Abigeál souffre de règles fantômes. De causes diverses, ce sont des métrorragies, un terme médical qui désigne les saignements qui interviennent entre les règles, pendant la puberté, une grossesse ou après la ménopause.

La demeure était une ancienne blanchisserie gérée par des religieuses où travaillaient des jeunes filles retenues contre leur gré. On remarquera sur la couverture l'ombre d'un cerf et au premier plan, les bois d'un autre.

Un roman qui effraiera sans nul doute le lecteur comme le père de la jeune fille est percuté par ses phrases.

Maya Michalon, son éditrice, a poursuivi en rappelant quelques temps forts de l'émancipation des femmes en s'appuyant sur le livre de Soledad Bravi (ci-dessous) et Dorothée Werner Pourquoi y a-t-il des inégalités entre les hommes et les femmes ?, un fondamental que j'avais chroniqué en 2018.
Comme je le soulignais dans ma publication, il fallut attendre 1875 pour avoir la preuve qu'un spermatozoïde ne pouvait pas suffire à donner un enfant. Il est bon de rappeler aussi le point de vue de George Sand, estimant qu'être une femme entretenue équivalait à se prostituer, mais légalement, ce qui a inspiré Marie-Aude Murail et sa fille, Constance Robert-Murail, pour écrire Francoeur, qui narre les tribulations artistiques d'une fratrie, ponctuées de clins d'œil aux vies de George Sand, Sarah Bernhardt et Rosa Bonheur.
Il fallut tout de même attendre deux guerres mondiales pour que les Françaises accèdent au droit de vote ! Soledad Bravi nous gratifia d'un croquis spécial rappelant les moments-clés d'une "bonne" journée.

Loïc Théret, éditeur, nous présenta son coup de coeur avec Une pour toutes de Jean-Laurent Del Socorro (2022) écrit en hommage au genre théâtral. De son côté Maya Michalon (ci-dessus) a présenté chacun des 4 tomes de la série Hypallage écrite par Sylvain Pattieu. J'avais beaucoup apprécié le premier, Amour chrome, qui reçut le Prix Cendres 2021 et le Prix Vendredi.

Nadia Gibert, éditrice chez Rue de Sèvres, présenta ensuite Vipère au poing, adapté en BD par Frédéric Rébéna (ci-contre) auquel on doit un superbe album sur Bonjour Tristesse, paru en 2018.

Il a une nouvelle fois exécuté un travail remarquable sur l'oeuvre d'Hervé Bazin qui, pour l'écrire, lâcha la poésie sur le conseil de Paul Valéry. Il réussit fort bien à suggérer la violence en la montrant à peine. Et à représenter l'hypocrisie bourgeoise qui formait des couples réunis pour le pire par pure vanité.

L'auteur, rigoureux comme à son habitude, à visité la maison-musée d'Hervé Bazin, le Château du Patys, situé à une demi-heure de route d'Angers.

Une traductrice avait été invitée. Il s'agit de Marion Danton, traductrice de Black girl unlimited d’Echo Brown, accompagnée de Véronique Haïtse, son éditrice, interviewées par Morgane Vasta.

Connue pour son activité de standupeuse, Echo Brown a une écriture que son éditrice qualifie de percutante, rythmée, subtile, sensuelle, drôle, crue, riche et donc multidimensionnelle. La difficulté de la traduction fut de restituer l'anglais vernaculaire afro-américain et l'aspect sorcellerie qui transpire de l'oeuvre et qui permettra à l'héroïne de poursuivre sa route sans crainte puisqu'elle est sans limites.

Cette posture nous ramène à la question de la confiance en soi précédemment soulevée notamment par Le don de Marin. En écrivant je m'élève d'un passé pétri de souffrance, la référence est claire à Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage, le premier tome des mémoires de Maya Angelou dont le spectacle Maya une voix retraçait le parcours extraordinaire.

La traductrice n'a pas chercher à lisser le texte de manière à lui conserver sa dimension politique. On trouvera aussi dans ce roman de l'humour et du réconfort, à l'égard des personnes qu'on a cassées (p. 184).

Véronique Girard, éditrice, nous livra ensuite son coup de coeur, que je partage amplement puisqu'il s'agit du roman de Flore Vesco, De délicieux enfants. Et je vous encourage à lire ses autres transpositions de contes.

Enfin Florence Hinckel a présenté Le Brasier interviewée par Maya Michalon.

Il était une fois, il y a très longtemps, un vieux roi qui dirigeait cruellement l'île de Margelonne. Il a été une fois, au dix-neuvième siècle, Hans Christian Andersen, le grand auteur de contes danois, qui raconta cette histoire, Les Cygnes sauvages. Il est une fois, aujourd'hui, Florence Hinckel qui revisite les personnages de ce conte. Et ils ont bien des choses à nous apprendre, des combats à inspirer, et des manières critiques et intelligentes de lire ce qui nous parvient du passé.

Sa relecture du célèbre conte fait apparaitre une critique de la religion et plusieurs points qui étaient en demi-teintes. Elle correspond aussi à la grande colère qu'elle éprouvait quand sa mère lui promettait qu'elle se calmerait avec le temps, alors que non, il n'en serait pas question.

Les cygnes sauvages contiennent tout le contexte incestuel, en particulier l'injonction au silence, la dissociation et le refuge onirique. Le roman appelle une autre lecture, cette fois contemporaine, celle de Triste tigre de Neige Sinno publié chez P.O.L. à la rentrée littéraire 2023. 

Initialement intitulée Les trois sorcières, le livre est devenu Le brasier, un nom sciemment choisi en opposition au bûcher destiné à brûler les sorcières. L'illustration de la couverture, conçue par Ilya Haharev, est splendide, en clin d'œil aux militantes ukrainiennes pour les droits des femmes qui portaient toujours des couronnes de fleurs. L'illustratrice a ajouté une plume qui s'en échappe.

Ses personnages dialoguent avec l'auteur et à travers les époques, ce qui est particulièrement original … et efficace. Une douceur n'annule pas une brutalité. Voilà une vérité que femmes et filles devraient se tatouer dans le cerveau (p. 245). Et le brasier pourrait figurer parmi les lectures essentielles à recommander aux adolescentes.

Rappel des livres cités :
Le don de Marin d'Ingrid Thobois, Médium, parution en février
Dans le ventre de Fianna Sinn de Fanny Chartres, Médium+, parution en janvier
Pourquoi y-a-t-il des inégalités entre les hommes et les femmes ? de Soledad Bravi et Dorothée Werner, Rue de Sèvres, 2018
Une pour toutes de Jean-Laurent Del Socorro, Médium+, 2022
Amour chrome de Sylvain Pattieu, Médium +, 2021
Vipère au poing adapté en BD par Frédéric Rébéna, Rue de Sèvres, parution en avril 2025
Black girl unlimited d'Echo Brown, traduit de l'américain par Marion Danton, Médium+, parution en avril 2025
Le Brasier de Florence Hinckel, Médium, parution en février

dimanche 4 avril 2021

Amour Chrome de Sylvain Pattieu

J'ai bien failli lâcher Amour Chrome dont la lecture m'était difficile. Question d'âge sans doute le langage des ados du 9-3 ne m'est pas familier. Je trouvais aussi les personnages un peu caricaturaux.

J'ai bien fait de persévérer, par curiosité d'abord puis par véritable intérêt. Et je suis prête à le recommander à des jeunes, et/ou à leurs parents. Parce qu'au final il fait tomber les préjugés les uns après les autres. Et ça fait du bien.
En classe de 3e, Mohammed-Ali est discret et populaire. Pour lui, le collège ça roule. Tranquille. En apparence du moins, car il a une vie secrète. La nuit, il sort de chez lui pour aller taguer. Et surtout, il est amoureux d’Aimée, qui ne pense à rien d’autre qu’au football. Comment faire pour qu’elle le remarque ? Par chance, Mohammed-Ali peut compter sur le soutien de Lina et Margaux. En amour comme au football, il faut un plan de jeu. Il faut avoir du style. Il va inviter Aimée à voir un match au Stade de France.
Sylvain Pattieu est enseignant. Est-ce une bonne raison pour avoir glissé parmi les personnages un de ces profs exceptionnels qui ont le chic pour motiver les élèves ? Mme Savanier, une gentille, qui ne s'énerve pas : Souvent elle préfère laisser couler. Elle dit un cours, c'est comme une rivière, chaque fois que tu t'arrêtes, que tu reprends, c'est comme un barrage, ça freine le flux, ça retient. Il faut laisser le cours puissant de l'eau emporter les perturbateurs (p. 28).

Elle s'y entend pour repérer les élèves qui ont du potentiel et leur donner une chance. ll y en a un autre par contre qui correspond à l'image de ceux qu'on ne souhaite pas pour nos enfants. L'auteur est maître de conférences en histoire à Paris 8. Autant vous dire qu'il connait bien la Seine-Saint-Denis. Il décrit le territoire sans faire de concessions et en parvenant à valoriser aussi bien les bords d'un canal que la cathédrale où sont enterrés les rois de France.

Il est aussi écrivain depuis longtemps, ayant publié chez différents éditeurs des romans et des documentaires littéraires, sortes d'enquêtes qu'on pourrait classer dans la narrative non-fiction. Il propose régulièrement des lectures musicales de ses textes, accompagné par le musicien Orso Jesenska.

Amour Chrome mériterait ce traitement tant son écriture semble s'inscrire dans les codes du slam. En particulier la guerre de bandes qui nous est racontée (p. 70).

Sylvain Pattieu nous offre un ouvrage très documenté, comme en témoignent les multiples pages de remerciements et il donne les références qui lui ont permis de maîtriser le vocabulaire spécifique des graveurs. Il aurait pu ajouter un lexique des principaux termes, même si on parvient à se repérer.

Ce roman est idéal aussi pour susciter une discussion entre ados et adultes sur les questions d'amour, d'amitié, de rivalité et de solidarité, et sur la place du street-art dans la construction identitaire d'une génération.

Amour chrome, de Sylvain Pattieu, Ecole des loisirs, Médium +, à partir de 13 ans, en librairie depuis le 6 janvier 2021
Prix Cendres 2021 et Prix Vendredi

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