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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mardi 18 octobre 2022

Le Fitou Anthocyane 2019, parfait avec des champignons

J'ai précédemment proposé un accord mets-vins autour d'oeufs cocotte et de curry de volaille.

Voici maintenant l'exercice inverse en cherchant à associer un plat à un vin, en l’occurrence un AOP Fitou. Cette appellation produisant des vins rouges uniquement (à l’inverse par exemple du Pouilly Fumé qui n’existe qu’en blancs) ne manque pas de singularités. Le terroir est qualifié de magique par les exploitants et la garrigue omniprésente dans les paysages apporte des notes chaleureuses.

La diversité des vins de l’AOC Fitou offre un large choix pour chaque moment de dégustation, de l’apéritif au plat principal.

C’est la première Appellation d’Origine Contrôlée du Languedoc depuis 1948. Elle est reconnue pour ses vins de qualité, travaillés par des vignerons visionnaires qui, dès le premier jour, ont su miser sur le cépage Carignan afin de résister aux éléments et aléas climatiques, la région étant très ensoleillée mais venteuse tout au long de l’année.

L’appellation compte 2 100 ha en production, regroupe 215 producteurs au total dont 3 coopératives, environ 180 viticulteurs coopérateurs adhérents et 35 caves particulières répartis sur 9 communes dans l’Aude : Cascastel-des-Corbières - Caves - Fitou - La Palme - Leucate - Paziols - Treilles - Tuchan – Villeneuve-les-Corbières.

Cette fois c’est le Fitou du Mas des Caprices - Anthocyane 2019, (prix TTC vente cave : 18,00 €) que j’ai retenu pour l’associer à une côte de veau cuisinée à la crème et servie avec une fondue de poireaux et des pleurotes. Car ces champignons étant un peu fades il fallait relever le plat.
C’est un vin Bio, composé de trois cépages : Carignan 40 %, Grenache noir 20 % et Mourvèdre 40 %. Sa robe est rubis avec des reflets grenat, correspondant à la promesse de son nom puisque c’est ainsi qu’on désigne le pigment rouge des feuilles des arbres, très visible en automne. Je l’avais appris cet été en visitant le Conservatoire du bégonia de Rochefort.

Le nez est très floral avec des parfums de pivoine et de violette, et très vite de fruits rouges. La bouche est fraîche et ample avec des saveurs de mûres et surtout de figue noire.

Il s’accorderait avec un bœuf mariné avec des herbes mais il est parfait avec des champignons, même une espèce qui ne manque pas de goût. Voilà pourquoi j’ai récidivé le lendemain avec une quiche aux trompettes de la mort dont voici la recette. On fait cuire les champignons à la poêle avec un peu de beurre et de l’ail car ils vont perdre leur eau. Ensuite on les disposera sur un fond de tarte et on parsèmera de noix.
Dans un bol, on battra quelques œufs, ajoutera des fines herbes hachées (roquette-persil-ciboulette-estragon), des lamelles de fragmentation de Comté, de la crème fraîche détendue d’un peu de lait, sel , poivre.
On versera sur la préparation et on enfournera pour 40 minutes à 180°.
On dégustera avec une salade verte … et, en toute modération, un verre d’Anthocyane.
Fitou du Mas des Caprices - Anthocyane 2019 
Propriété de Madame et Monsieur Pierre MANN
37 avenue Georges Brassens – 11370 Leucate - 06 76 99 80 24 - tchin@masdescaprices.fr

lundi 17 octobre 2022

Une journée dans un musée de l'Oise Episode 2 : Musée Daubigny d'Auvers-sur-Oise

Après l'Isle-Adam et avant Pontoise, allons à Auvers-sur Oise pour la suite de l'exposition  "Impressions au fil de l’Oise" qui se déroule dans trois villes différentes, au Musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq de l'Isle-Adam, au Musée Daubigny d'Auvers-sur-oise et au Musée Camille-Pissarro de Pontoise, du 15 octobre 2022 au 5 février 2023.

Propriété de la ville depuis 2013, le musée Daubigny est installé dans un charmant manoir du XVIIe siècle consacré à la compréhension du pré-impressionnisme et des mouvements artistiques qu’il a fait naître. Plus de mille œuvres constituent ses collections. La plus importante d’entre elles,  exposée en permanence au rez-de-chaussée, présente les peintures, dessins et gravures de Charles François Daubigny (1817-1878), précurseur de l’impressionnisme.

Le peintre fit l'acquisition en 1860 d'un terrain à Auvers-sur-Oise, village qu’il connaîssait bien pour y avoir fait plusieurs séjours en compagnie de Corot. Il y fit construire une maison-atelier, la Villa des Vallées, qui devient le lieu de rendez-vous de nombreux artistes, comme Paul Jouanny, Charles Beauverie, Léonide Bourges et Pierre Emmanuel Damoye. Adeptes de la peinture de plein air, ils vont en compagnie du maître représenter la diversité des paysages de la vallée de l’Oise et offrent un fabuleux témoignage sur Auvers au XIX° siècle.

Le musée auversois propose de mettre en perspective les œuvres peintes par Daubigny et ses élèves autour de thématiques phares dont ils feront d’infinies variations : le printemps, l’Oise, les travaux des champs, les scènes pastorales…

Comme pour la partie consacrée au Musée de L'Isle-Adam et pour ne pas alourdir la publication j'ai là encore d'abord résumé le propos et vous pourrez accéder à toutes les photos et commentaires en cliquant sur le lien en bas de l'article, sachant qu'ensuite chaque photo peut s'afficher plein écran.

Episode 2 : Musée Daubigny d'Auvers-sur-Oise et le peintre Charles François Daubigny

Dès son installation à Auvers-sur-Oise le peintre attire autour de lui un grand nombre d’artistes qui viennent profiter de son enseignement, de son sens de l’accueil et de sa générosité comme Charles Beauverie (1839-1924), Léonide Bourges (1838-1909), Paul Jouanny (1839-1924), Emile Lambinet (1815-1877), Eugène Lavieille (1820-1839).

Daubigny a su révolutionner la peinture de paysages par des cadrages nouveaux, une grande liberté dans la touche et le choix des couleurs. Son amour inconditionnel pour le paysage, l’observation des ciels changeants, de leurs effets sur les arbres et sur l’eau, c’est cela qu’il partage avec le plus de générosité et qui constitue le point commun notable entre ses œuvres et celles  de ses amis.

L’exposition présentée au musée Daubigny entend montrer son influence majeure sur les artistes qui l’ont côtoyé dans la vallée de l’Oise. Une cinquantaine d’œuvres issues des collections du musée, de fonds privés et de plusieurs grands musées français jalonnent le parcours, organisé autour des grands thèmes qui ont marqué la peinture de Daubigny et que l’on retrouve naturellement chez ses élèves.

Source d’inspiration favorite du peintre, l'Oise accueillera les joyeux voyages du Botin, premier bateau-atelier de l’histoire de la peinture que l’artiste fait construire en 1857. La rivière offre à Daubigny et à ses élèves tout ce dont ils peuvent rêver : des reflets, de doux mouvements et des couleurs changeantes. Ensemble, ils la peignent inlassablement.
Charles-Edouard Elmerich (1813-1889) Daubigny peignant dans sa barque, 1857-1860
huile sur toile, 61,3 × 50 cm, Voiron, musée Mainssieux

Ce peintre habite Auvers et va représenter Daubigny sur son bateau-atelier, le premier de l’histoire de la peinture, et dont l’intérêt est de pouvoir varier les points de vue. C’est encore -comme à l'Isle Adam avec Jules Dupré- un peintre vu de dos.

dimanche 16 octobre 2022

L'amour est un thé qui infuse lentement de Christine Cayol

Sans la sollicitation de Babelio je n’aurais probablement pas découvert L'amour est un thé qui infuse lentement
Depuis son tragique accident alors qu'il n'a que 6 ans, Chao sait qu'il est différent. L'acupuncture, mais aussi un livre d'images sur la France, l'aident à chercher ailleurs que dans ses blessures ce qu'il va devenir.
À 21 ans, tandis qu'il participe à l'éclosion d'un empire familial dans une Chine en pleine ébullition, Chao choisit Paris. Il sait qu'à la pointe du Vert Galant, face à l'eau docile ou impétueuse, quelqu'un l'attend.
De son côté, Inès avance dans sa vie avec douleur et détermination. Elle est française, mariée, mère de deux enfants. Tout les éloigne l'un de l'autre.
Mais ni Chao, ni Inès ne résistera à l'énergie lumineuse, née de leur rencontre dans un café parisien. Cela se nomme yuan fen, rencontre prédestinée voulue par le ciel.
Christine Cayol s'exprime sans tabou devant les lecteurs rassemblés par Babelio à propos de son premier roman, qui sort aujourd'hui en librairie, et qu'elle a écrit avant tout pour le plaisir, après la publication de nombreux essais, dont Je suis catholique et j’ai mal (Le Seuil, 2006), À quoi pensent les Chinois en regardant Mona Lisa ? (Tallandier, 2012) ou Pourquoi les Chinois ont-ils le temps ? (Tallandier, 2017).

Philosophe et littéraire de formation, elle partage son temps entre la France et la Chine et elle aime se servir de l’art et de la culture pour construire des ponts entre l’Orient et l’Occident. Fondatrice de Synthesis et Yishu 8, elle a créé un lieu à Pékin dédié à la culture dont l'action donne lieu à une exposition qui sera inaugurée mardi prochain au Musée Guimet (et où il était prévu que je me rende, nouvelle preuve de l'existence du Yuan Fen).

Elle fait en riant la confidence d'être allée en Chine par amour. C’était le dernier pays où elle voulait se rendre, l'imaginant loin, opaque, gris et dangereux. C'est pourtant à Pékin qu'elle s'est mariée et a poursuivi aussi sa route professionnelle. Le pays l'a manifestement séduite. Etre français en Chine est un passeport extraordinaire. Cette situation donne un capital de confiance et d’admiration exceptionnels du fait qu'on est supposé incarner l’élégance et le romantisme.

Elle maitrise la langue chinoise et a compris l'essentiel de la culture du pays. Si on voulait résumer l'état d'esprit du chinois on pourrait dire que son principe de vie est une dynamique qui se résumerait dans  l'idée que demain sera mieux. Et ce principe imprègne tout le roman, ce qui ne l'empêche pas d'être émaillé de nombreuses anecdotes vécues comme celle du petit livre rouge.

Le point de départ de L'amour est un thé qui infuse lentement est un fait divers entendu à la radio chinoise et qui a donné lieu à un court texte de quelques lignes, stocké dans un fichier dans l'attente d'en faire quelque chose. Le traiter à l'intérieur d'un roman offre plus de liberté qu'elle n'en a eu à travers les essais qu'elle a publié pour exprimer ce que sont les Chinois. On s'apercevra au cours de la soirée qu'elle se nourrit de tout ce qu'elle entend et qu'elle met au service de thématiques qui lui sont chers, notamment le handicap.

On sera ému par l'histoire d'amour d'une jeune femme aveugle. Mais dans ce livre il touche en premier lieu Chao alors qu'il est enfant. Porter un handicap dans une société où l’enfant doit être le drapeau de la famille est une catastrophe encore plus lourde qu'en France. On imagine mal la pression sur les enfants en Chine depuis la politique de l'enfant unique.

Chao a une disgrâce qui est bien plus qu'une cicatrice puisqu'il est porteur d'une tragédie familiale qui se répète, comme on le comprendra quand on apprendra ce qui est arrivé à sa grand-mère avec un chien.

Tout est signifiant dans le roman. Ainsi, un seul côté du visage de Chao est atteint, ce qui traduit une dualité, rappelant que nous avons tous un côté qui nous fait honte.

La question du temps est un autre sujet qu'affectionne l'auteure, et que l'on remarque dans le titre. Elle avoue adore aller vite mais refuse que l’accélération soit un mot d’ordre. Les choses essentielles, qui arrivent dans la vie, ne sont pas dans l’agenda.  Et si je veux aller vite je vais les louper fait-elle remarquer avec sagesse.

Elle ajoute avoir horreur de la mollesse tout en soulignant que la lenteur peut se révéler être une caresse. Il faut apprivoiser le rapport au temps, poursuit-elle. Faire confiance à ce qui arrive comme la vague sur le rivage. Si j’ai semé les bonnes graines, les arbres pousseront.

Elle a choisi de se glisser dans la peau du personnage masculin d'une part parce qu'elle connait bien le tempérament chinois et d'autre part pour éviter la tentation de trop investir d'elle-même dans le personnage d'Inès. Celle-ci est psychologue de métier et si elle est très compétente pour aider ses patients elle se retrouve par contre totalement démunie lorsqu'elle est sous l'emprise de ses propres émotions amoureuses; c'est que l'amour ne relève pas de l'analyse ni du rationnel et que les vraies rencontres de l’existence nous désarment.

La fin s'est imposée à elle et pourrait surprendre (voire désarçonner le lecteur) mais elle se justifie si on pense que l’enracinement est plus fort que tout et conditionne notre avenir, comme l'a démontré la philosophe Simone Weil dans son livre intitulé précisément L'enracinement.

Plusieurs genres littéraires sont utilisés dans le roman : la lettre, le poème etc … pour rendre compte des voix intérieures des personnages et de la voix de la Chine qui appelle Chao. Cet exercice l’a amusée et elle compte bien recommencer.

Un projet de traduction est déjà en cours dans une maison d'édition de Pékin. En France ce sont  les Éditions Hervé Chopin qui la publient. Installée à Bordeaux, cette maison d’édition généraliste et indépendante créée en 1994 s'est développées avec la collection "Images d’antan", qui compte aujourd’hui plus de 120 titres. Dans ces ouvrages portés par la force esthétique et historique de la carte postale du début du XXe siècle, chacun peut découvrir ou redécouvrir la ville, la région, le pays de ses grands-parents.

Ce savoir-faire dans le beau livre s’est également traduit par la création de la collection "Art et Culture" avec des monographies de peintres, photographes, designers, couturiers, mais aussi des livres d’art d’exception. En 2010, les Éditions Hervé Chopin ont publié leurs premiers titres de littérature et fait découvrir José Rodrigues dos Santos en 2012 avec La Formule de Dieu qui reste en tête des ventes pendant plusieurs mois. La maison travaille depuis à l’émergence de nouveaux auteurs.

Leur rencontre avec Christine Cayol est bien de l'ordre du Huan fen … et cette auteure est une femme à suivre.

L'amour est un thé qui infuse lentement de Christine Cayol, HC Éditions, en librairie le 13 octobre 2022

samedi 15 octobre 2022

Les fauves d'Eric Longequel et Johan Swartvagher

Marc Jeancourt, le co-directeur de l’Azimut, nous avait prévenus. Ce serait un spectacle de jonglage de carrure internationale. J’avais vu quelques photos mais cet art s’accommode mal de l’immobilité. Pourtant ce sera ce que je vais vous proposer pour rendre compte de cette soirée effectivement exceptionnelle.

Vous remarquerez malgré tout l’originalité des situations, la diversité des propositions, le côté acrobatique des positions, le soin des éclairages. Je ne vous souhaite qu’une chose, c’est avoir accès à cette performance, qui va partir en tournée, sans nul doute pour longtemps.
Les fauves, tel est le titre du spectacle qui, certes est essentiellement interprété par des jongleurs mais surtout par des artistes qui ont plusieurs balles dans leur jeu. L’un est aussi nageur apnéiste, l’autre équilibriste, l’une danseuse, une autre chanteuse, une troisième contorsionniste. Chacun a de multiples compétences qu’il met au service du jonglage.

Ils ont fait appel à ce qu’on nomme des "regards extérieurs" pour aller plus loin dans leurs recherches. Ainsi Guillaume Martinet a travaillé avec Éric Longequel qui évolue dans l’aquarium. J’avais découvert Guillaume dans Croûte au ParisOFFestival il y a quelques semaines.

Dans une première partie, qui à elle seule représente 5 spectacles qui se déroulent concomitamment, le spectateur est invité à se déplacer à son gré d’une scène à l’autre pour suivre 40 minutes de performance aux allures de happening.

Il va d’une cage à une autre, un peu comme il s’attarderait devant un animal sauvage. Cette comparaison est dérangeante, car on sait que le cirque est remis en cause dans cette pratique de la ménagerie. De la même façon qu’il n’est plus acceptable d’exhiber des monstres de foire. C’est pourtant ce parti-pris que les deux directeurs artistiques, Éric Longequel et Johan Swartvagher, ont choisi de décliner. Et ça fonctionne à la perfection. Tout ira bien, du début à la fin.
Les fauves, ce sont cinq artistes, encagés dans un espace : Wes Peden (perché sur ses massues au centre de la piste), Emilia Taurisano (contorsionniste au shibari), Neta Oren (dans le dance-floor), Johan Swartvagher (côté belvédère, à genou ci-dessus) et Eric Longequel (dans l'aquarium).

La chanteuse-bonimenteuse Solène Garnier relance régulièrement l’attention du public en l’incitant à aller voir "ailleurs" ce qui est en train de se dérouler mais chacun est prévenu dès le départ qu’il ne pourra pas tout voir. Il faut donc accepter la frustration, côté public, comme côté artistes, car même si chacun fut intensément applaudi et félicité à la fin de sa prestation ils auraient mérité une ovation plus forte pour ce qu’ils font dans la première partie. J’ai été bluffée particulièrement par Éric Longequel dans l’aquarium et par Émilia Taurisano dans le dispositif Shibari.
C’était pour moi du jamais vu, même pas imaginable. Je commenterai les photos du spectacle (suivre pour cela le lien plus bas, sans hésiter à cliquer sur chaque photo pour la voir s'afficher plein écran), scène par scène, sachant qu’il n’y a pas de véritable chronologie même si Wes Peden, au centre de la piste, nous signifie le temps qui passe.
Dans la seconde partie, les "fauves" sont libérés de leur encagement et à l'inverse le public ne déambule plus à sa guise. Nous sommes "sagement" assis sur les gradins. Les artistes se retrouvent en solo, en duo ou en groupe pour nous offrir un spectacle qu’on pourrait juger plus "classique" dans son déroulé quoiqu’il soit composé de morceaux très inventifs et eux aussi remarquables, jusqu’au tableau final évoquant le Radeau de la méduse de Géricault.
 
On en sort bouleversé, l’œil pétillant, reconnaissant aux jongleurs d’avoir partagé tant de beaux moments. C’est notre travail, me disait Émilia à la sortie, minimisant son mérite avec modestie. C'est peut-être "leur boulot" mais c'était aussi un formidable pari que d'avoir la folle ambition de présenter le jonglage d’une manière inédite, avec la promesse d’une exploration en direct dans l’écrin d’un chapiteau gonflable. Mais il est pleinement réussi. Quelle œuvre !

Les fauves d'Eric Longequel et Johan Swartvagher
Création de la Compagnie Ea Eo
A l'Espace Cirque d'Antony (rue Georges Suant 92160 Antony) du 30 septembre 2022 au 16 octobre 2022
Avec Eric Longequel, Neta Oren, Wes Peden, Johan Swartvagher, Emilia Taurisano
Musique Live : Solène Garnier
Création Lumière : Jules Guerin

Suivre le lien pour  découvrir les meilleurs moments de cette première mondial composée de numéros de jonglage inédits :

vendredi 14 octobre 2022

Gretel, Hansel et les autres d’Igor Mendjisky

Je n'avais pas pu voir Gretel, Hansel et les autreà la Chapelle des Pénitents Blancs pendant le Festival d'Avignon.

J'étais déçue, mais vite consolée car je savais que le metteur en scène est artiste associé de l'Azimut, et que donc le spectacle était programmé au théâtre Patrick Devedjan d'Antony (92). J’avais la certitude de le voir à la rentrée.

Et j'indique tout de suite que le public parisien pourra l'apprécier au théâtre de La Colline du 1er au 17 décembre 2022.

J'avais conservé le souvenir de son Maitre et Marguerite éblouissant au Théâtre de la Tempête et j'attendais beaucoup de celui-ci. C'est le premier spectacle pour enfants d'Igor Mendjisky qui soulignait avec autant de sérieux que d’humour en conférence de presse à Avignon qu'il s'adressait aux adultes, à partir de 8 ans. J’aime beaucoup cette idée qu’un spectacle dit pour enfants ne soit pas exclu des adultes.

Jacob et Wilhelm Grimm sont deux frères allemands, tous deux linguistes. Ensemble, ils ont collecté et étudié quatre-vingt-six contes populaires. En 1812, ils éditent le recueil Contes de l’enfance et du foyer qui rassemble et fixe en quelque sorte des légendes populaires et des histoires jusque là uniquement orales, et racontées depuis des décennies.
Sur le plateau se déploie une vaste chambre d’enfants encombrée d’une profusion de peluches et de jouets, parmi lesquels je reconnais les Playmobil avec lesquels mes propres enfants ont tant joué. Il y a aussi la maison de poupée et le train électrique. Tout y est. Le père (Igor Mendjisky) se plaint que rien n’est rangé et entreprend de mettre de l’ordre (alors qu’en réalité ce n’est pas choquant). Un ami arrive (Sylvain Derby) invité à dîner puis la mère (Esther van Den Driessche) entre en scène. Le père s’énerve et on devine qu’il ne parviendra pas à obtenir des enfants d’aller se coucher sans faire de crise. C’est à trois que les adultes vont alors décider de leur raconter l’histoire leur permettant de s’endormir. 

Le metteur en scène s’est bien entendu inspiré de la version des Grimm mais avec l’intention de la retravailler très librement à sa manière, en faisant confiance au regard d’une personne qui a grande importance à ses yeux, sa fille. Voilà pourquoi le titre a été modifié pour donner la première place à la gente féminine. Et de plus en ajoutant la mention « les autres » pour intégrer tous les personnages secondaires.

Le résultat est étonnant. Avec une profusion d’images, de manipulations à vues et d’effets spéciaux, quoique simples à comprendre et accessibles aux enfants. Comme dans le conte, il est question d’une disparition mais la cause n’est pas la même. Alors que chez Grimm les enfants sont perdus dans la forêt par leurs parents chez Mendjisky ils partent d’eux-mêmes et s’ils sont « abandonnés » c’est au second degré qu’il faut comprendre le terme.

jeudi 13 octobre 2022

Une journée dans un musée de l'Oise Episode 1 : Musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq, L’Isle-Adam

C'est toujours compliqué de rendre compte d'une exposition mais particulièrement celle-ci  "Impressions au fil de l’Oise" puisqu'elle se déroule dans trois villes différentes, au Musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq de l'Isle-Adam, au Musée Daubigny d'Auvers-sur-oise et au Musée Camille-Pissarro de Pontoise, du 15 octobre 2022 au 5 février 2023.

Et il ne faut pas moins d'une journée pour la voir dans son entièreté. Mais que cela ne vous empêche pas de faire (aussi) une balade dans la jolie campagne qui inspira tant les peintres. S'il faudra un billet par lieu sachez qu'un tarif réduit vous sera acquis à partir du deuxième.

J'ai choisi de la présenter en trois temps, un par musée, avec parfois quelques liens. Pour ne pas alourdir la publication j'ai bien entendu d'abord résumé le propos et vous pourrez accéder à toutes les photos et commentaires en cliquant sur le lien en bas de l'article, sachant qu'ensuite chaque photo peut s'afficher plein écran.

Si j'étais déjà allée à Auvers-sur-Oise dans les traces de Van Gogh, je ne connaissais aucun des trois musées et le parcours fut une totale découverte.

"Impressions au fil de l’Oise" se déploie dans le cadre du projet de l’association Destination Impressionnisme de la Vallée de l’Oise, fondée en février 2021 et réunissant les trois municipalités et leurs musées  – tous trois Musées de France. Après des actions ponctuelles, toute une série d'animations ont été programmées depuis début octobre jusqu'à début février 2023 avec des spectacles, des guinguettes, une fresque participative, des tirages photographiques à l’ancienne, des croisières …

Agnès Tellier, élue à la culture, espère que l’expérience deviendra pérenne chaque automne. Le point d’orgue en est la collaboration entre les trois musées avec une exposition conjointe autour de trois peintres majeurs de leurs collections : Jules Dupré (1811-1889), Charles François Daubigny (1817-1878) et Camille Pissarro (1830 -1903) qui, par leurs personnalités et leurs talents, ont attiré autour d’eux de nombreux amis ou élèves, faisant de la vallée de l’Oise un foyer artistique majeur.

Principal affluent de la Seine, l’Oise a parfois tendance à être oubliée dans l’histoire de la peinture de paysage aux XIXe et XXe siècles. Elle constitue pourtant une  étape essentielle dans la transition du pré-impressionnisme de Barbizon aux années historiques du mouvement qui se déploie principalement entre Paris et la côte Normande.

Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, de nombreux artistes se rassemblent dans la vallée de l’Oise dont la diversité des paysages convient particulièrement à l’expression de leur art. Tous sont animés par le désir de peindre en plein air les champs de blé, les coteaux boisés et la rivière aux reflets scintillants.

À L’Isle-Adam, Jules Dupré (1811-1889) souhaite rassembler autour de lui ses amis et les artistes qu’il estime et qui partagent ses idées. Dans les paysages de la cité adamoise et sa campagne environnante, il trouve ce qui va constituer les éléments caractéristiques de son iconographie personnelle.

C’est non loin de là, à Auvers-sur-Oise, que Charles François Daubigny (1817-1878) – ami de Jules Dupré – s’installe. L’architecture de la ville (les ruelles, l’église, etc.), les perspectives sur la rivière et la campagne environnante sont source d’inspiration pour l’artiste qui va lui aussi contribuer à renouveler la peinture de paysage.

Depuis Pontoise, Camille Pissarro (1830-1903) poursuit cette révolution esthétique, notamment par l’éclaircissement de sa palette et le choix de sujets de la vie rurale.

Attirés par la renommée de ces maîtres, des peintres – certains très célèbres comme Cézanne, Gauguin, Vlaminck et Van Gogh – et d’autres plus confidentiels comme Pierre-Isidore Bureau, Auguste Boulard, Renet-Tener, Charles Beauverie ou Paul Jouanny, se succèderont à L’Isle-Adam, Auvers-sur-Oise et Pontoise.
Episode 1 : Musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq, L’Isle-Adam  et Jules Dupré

Les origines du musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq remontent à 1939, à l’initiative du Docteur Louis Senlecq qui souhaitait préserver et faire connaître le passé historique et artistique de L’Isle-Adam et de son territoire. Municipalisé en 1999, le musée compte près de 4000 œuvres provenant de nombreux dons, d’achats et de dépôts de musées nationaux ou issus de collections privées. Il bénéficie de l’appellation Musée de France depuis 2002.

Au premier étage, le musée propose en alternance des accrochages temporaires de ses collections permanentes et des expositions temporaires en lien avec l’histoire et le patrimoine locaux, mais aussi tournées vers la création contemporaine.

Jules Dupré est la figure emblématique des collections dont le musée possède avec une centaine de pièces un des plus beaux ensembles d’œuvres de ce peintre après ceux du musée du Louvre et du musée d’Orsay. Pour cet accrochage une soixantaine de pièces issues des collections ont été enrichies de prêts publics et privés.

Son père était originaire de Parmain, ville voisine, et était une personnalité locale car il y dirigeait une manufacture de porcelaine. Né an Nantes, c’est à partir de 1845 que Jules Dupré s’installe à L’Isle-Adam.

Il y partage d’abord un atelier avec son ami le peintre Théodore Rousseau et s’y établit définitivement en 1850. Après avoir fréquenté Barbizon, Jules Dupré trouve dans la vallée de l’Oise ce qui va constituer les éléments caractéristiques de son iconographie personnelle, à savoir : les arbres (la forêt domaniale), l’eau (l’Oise) et les ciels nuageux constituent sa principale source d’inspirationIl créera un groupe avec notamment Charles Daubigny. Parmi les artistes qui gravitent autour de lui dans la région on compte aussi notamment : son frère Léon-Victor, Auguste Boulard, Pierre-Isidore Bureau et Renet-Tener.

Jules Dupré a un rôle déterminant dans l’histoire de la peinture de paysage au XIXe siècle. Sous son pinceau la touche se libère et il n’est plus question de fidélité absolue à la nature mais de peinture pure, de couleurs, de lumière et d’émotion. Tout comme ses amis, Corot et Daubigny, Jules Dupré influencera les futurs impressionnistes.
L'exposition commence à l'étage. Une soixantaine de pièces provenant de la collection du musée Louis-Senlecq, d’institutions publiques (musée d’Orsay, musée des Beaux-Arts de Reims, musée d’Art et d’Histoire de Meudon, musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Châlons-en-Champagne, musée Daubigny d’Auvers-sur-Oise) et de collections privées sont présentées.Le regard portera d'abord sur le seul autoportrait connu de cet homme et qui plus est de dos. Cette toile le montre peignant en pleine nature alors qu’il n’était pas pleinairiste.

mercredi 12 octobre 2022

Ressources humaines, mise en scène de Elise Noiraud

Aucune fausse note pour ce Ressources humaines, fidèle au film éponyme de Laurent Cantet et qui nous est pourtant présenté par Elise Noiraud dans une mise en scène très personnelle.
Après de brillantes études dans une grande école de commerce parisienne, un fils d’ouvrier revient dans le village où il a grandi, pour faire un stage au service des ressources humaines dans l’usine où travaille son père. Écartelé entre deux mondes et confronté à cette position de "transfuge de classe", il va se rendre compte que son stage sert de couverture à un plan social dont son propre père doit faire les frais. Ascension professionnelle ou fidélité familiale, réussite individuelle ou lutte collective, le jeune homme devra choisir.
Tout y est parfait. Je plébiscite le parti-pris d'un décor épuré qui rend fluides les changements de lieux. Nous n'avons pas besoin d'en prendre plein les yeux pour comprendre que nous sommes chez la famille Arnoux, dans l'atelier, le bureau de la DRH ou en boite de nuit.

Mais pour cela il était essentiel de réussir un travail précis sur les lumières et le son, ce qui est pleinement le cas. Et ce n'est pas un hasard si Baptiste Ribrault était responsable des décors dans les Fils de la terre et qu'il est maintenant responsable de la création sonore.

Sa première création,  Les Fils de la Terre en 2015, adapté et mis en scène d'après le documentaire d'Edouard Bergeon et pour lequel elle avait reçu le Prix Théâtre 13, était déjà pleinement réussie. Et c'est quasiment avec la même équipe et les mêmes comédiens (plus un) qu'elle signe sa seconde mise en scène.

mardi 11 octobre 2022

Make-up de Mathilda May

Depuis que Mathilda May a inventé son propre langage, avec Open Space en 2013, puis Banquet (Molière 2019 de la Révélation féminine pour Ariane Mourier, Molière 2019 de la mise en scène d’un spectacle de Théâtre public pour Mathilda May),  chacune de ses créations est un évènement.

Le titre de sa dernière mise en scène s’intitule Make-up et le titre résonne presque comme une allitération avec son nom.

Comme toujours, on ne comprend rien. Mais bien entendu, on saisit tout.

Il ne faudrait pas croire que le travail des comédiens s’en trouve facilité. Maîtriser les borborygmes est tout un art. Et chaque interprète a une tonalité singulière, ce qui rend la tâche particulièrement difficile pour celui qui doit incarner deux personnages différents. C’est d’ailleurs parfait car ce n’est qu’aux saluts qu’on réalise la prouesse.

Make-up signifie maquillage et la pièce raconte le tournage d'un film vu depuis le car-loge dédié à la coiffure, au maquillage et à quelques transformations spéciales. En l’espace d’une heure trente les incidents vont se multiplier, alimentés d’imprévus et de tensions … comme il en arrive dans la réalité d’une journée de tournage.

Le miroir est face public, à l’endroit même qu’on désigne par le terme de « quatrième mur »  dans le jargon théâtral. Les comédiens se regardent donc en plongeant leurs yeux dans ceux des spectateurs. La mise en abime est fort judicieuse pour nous faire vivre ce moment où le comédien devient personnage, sachant qu’il l’est déjà dès lors qu’il a quitté les coulisses, symbolisées par une porte.

Il a suffi à Mathilda de convoquer ses propres souvenirs pour construire la trame du spectacle. Et il est probable que le résultat qu’elle nous donne à voir est -sur le fond- en deçà de certaines réalités, notamment sur la manière dont les femmes peuvent être évincées des plateaux, surtout lorsqu’elles sont un peu âgées ou enceintes. Par contre, sur la forme, il est jouissif de passer d’un genre à un autre, la place belle étant donnée au mime, et à la caricature.

La cohabitation est tour à tour joyeuse, enthousiaste, forcée, colérique … ce qui nous donne à voir une palette d’émotions qui prennent corps dans une chorégraphie qui, parfois se répète comme un refrain, par exemple lorsqu’il s’agit de disposer des flacons sur la table. Mathilda fut danseuse et a gardé de cette époque tout son savoir-faire.

Les dialogues ont été conçus certes à partir d’improvisations mais ils ont été fixés depuis et rien n’est plus laissé au hasard une fois donné le top de départ. Tout est en langage codé, à commencer par l’injonction d’éteindre notre téléphone portable.

L’attention (je pourrais écrire la tension) des spectateurs est constante, exigeant une écoute paradoxalement très soutenue. Du coup, les arrêts sur image qui ponctuent le récit apportent un certain repos à notre cerveau même si on constate qu’à chaque fois un des personnages continue d’agir.

La mise en scène est très cinématographique, avec ces plans arrêtés, mais aussi avec des accélérés. Tout s’emballe alors, y compris la pendule dont les aiguilles s’affolent. Et comme au cinéma, nous avons droit à des bruitages d’une précision imparable et à une bande-son excellente.

Je ne saurais dire comment ils s’y prennent mais les comédiens parviennent aussi à déformer les images. Peut-être faudrait-il revoir le spectacle une seconde fois pour ne rien laisser échapper.

La soirée est ponctuée par tous les rires possibles. On est dans une autre galaxie. On se laisse aller à fredonner  Joyeux anniversaire avec cette troupe qui sait rendre chaque instant captivant. Du grand art !

Make-up de et mise en scène Mathilda May
Avec Arnaud Maillard Marc Maurille Patrick MazetYannik Mazzilli Dedeine Volk-Léonovitch Anouk Viale
Jusqu’au 30 décembre au Studio Marigny et en tournée à partir de septembre 2023
Le théâtre est situé carré Marigny, à l’angle de l’avenue des Champs-Elysées et de l’avenue de Marigny -75008 Paris - Téléphone : 01 86 47 72 77

vendredi 7 octobre 2022

Que proposer avec un curry ? Pourquoi pas un Pouilly Fumé …

Encouragée par l’association que j’avais faite entre œufs cocotte et Chablis j’ai récidivé avec une recherche plus complexe : quel vin servir avec un curry ?

Non pas un plat d’une puissance pimentée mais tout de même très aromatique, combinant la douceur du curry des Philippines (j’adore celui de Saravane, une maison dont j’ai souvent vanté les accords), quelques pincées de Citrus Pepper et une pâte de curry dont l’amertume contraste avec la sauce crémée. En terme de viande j’avais retenu du poulet, craignant que le goût de l’agneau ne perturbe l’équilibre des épices.

Initialement j’avais pensé à un vin de Savoie, et puis j’ai découvert - un peu par hasard- le Pouilly-fumé. À ne pas confondre avec le Pouilly-fussé, produit en Bourgogne à base de Chardonnay, ni avec son voisin le Pouilly-sur-Loire qui est composé à base de Chasselas.

Quelques mots à propos de cet AOC qui n'existe qu'en blanc et  qui est obtenue à partir de Sauvignon Blanc. Le vignoble a en effet été intégralement détruit par le phylloxéra au 19ème siècle et replanté entièrement avec ce cépage. Le Sauvignon prend dans cette région un caractère fruité remarquable, à l'origine de la célébrité de l'appellation qui doit son nom à la pruine grisâtre qui recouvre les grains de raisin à maturité. Sur les sols de silex, ils acquièrent un côté fumé ainsi que le fameux arôme de pierre à fusil. Ces vins blancs offrent un bouquet d'arômes d'agrumes, sur des notes d'orange, de citron et de pamplemousse, ainsi que des arômes végétaux de menthe et de fougères. Ils sont notamment remarquables dans un accord de terroir avec un crottin de Chavignol, un fameux fromage voisin.

Très sincèrement un Pouilly fumé "classique" aurait convenu. Mais il se trouve que j’ai découvert le "101 Rangs 2017 du Château de Tracy" et, en vertu de l’adage qui peut le plus peut le moins il a fait merveille sur le curry alors que, bien entendu, on penserait plutôt à lui pour un homard ou de la truffe.

J’en retiens que, finalement, il est dommage de faire œuvre de modestie et de se priver d’un cru, à consommer néanmoins en toute modération. D’autant qu’on ne sert pas quotidiennement des plats d’exception. Avec ce type de comportement on conserve ad vitam aeternam quelques bouteilles qui finissent par passer … ou bien, et ce n’est pas mieux, on n’en achète jamais.

Tracy est situé à l'ouest de la vallée de la Loire, sur la rive droite du fleuve (alors que Sancerre se situe à gauche). Le vignoble original du Château de Tracy, labellisé HVE depuis 2014, a été restauré en 1952 par le Comte et la Comtesse Alain d'Estuut d'Assay.  Il était depuis la fin du XVI° siècle le fief de descendants d'un des quatre frères Stutt venus d'Ecosse pour servir le Roi de France Charles VII et le soutenir contre les Anglais pendant la guerre de Cent Ans. C'est dire combien longue est la tradition vigneronne dans cette famille. C'est la dernière fille Juliette d'Estuut d'Assay qui dirige aujourd'hui l'exploitation.

Parmi les vins puissants, expressifs et raffinés les "101 Rangs" occupent une place de choix. Ils font l’objet d’une sélection stricte de raisins provenant uniquement des plus vieux pieds de Sauvignon, plantés dans la plus ancienne vigne du château en 1954, située sur l’un des plus beaux terroirs de silex.

La production est confidentielle, avec seulement 4 000 bouteilles. A fortiori le millésime 2017 obtenu après un gel de printemps, d’une ampleur exceptionnelle en avril, affectant plus de 50% de la future récolte. Par chance la floraison s’est déroulée sous de meilleures conditions, stimulée par des températures relativement fraîches ainsi qu’une pluviométrie plutôt faible qui a perduré jusqu’au mois d’août. Durant l’été, une relative sécheresse a favorisé et préservé de façon naturelle un très bel état sanitaire du vignoble.

Ce millésime a bien entendu fait l’objet d’une attention particulière. Afin de rechercher les plus beaux potentiels de cette année particulièrement imprévisible, les sélections sont issues d’une base plus restreinte. Il en résulte un millésime d’une rare complexité aromatique à l’identité affirmée. Les textures sont précises, délicates, mêlant justesse et pureté.

La robe est or pâle, aux reflets argentés. Le premier nez présente un profil très exotique (mangue, passion). Avec un peu d’ouverture, des notes de basilic apparaissent accompagnées de noix de coco râpée et de vanille. En poursuivant l’aération, le nez offre présente une très belle fraîcheur et un riche bouquet navigant entre les agrumes, la rhubarbe, ou encore le poivre vert qui complexifie cet ensemble minéral, très fin.

Rond en première approche, il développe beaucoup de gras et de charnu en milieu de bouchetrès typique sur les sols de silex. Une pointe de tanin renforce sa puissance. Le milieu de bouche développe une aromatique d’une rare complexité : pamplemousse, citron vert, yuzu, bergamote... La finale est majestueuse par sa persistance et sa minéralité prononcée. 
Il a fait merveille sur le curry. Mais aussi en fin de repas sur un plateau de fromages où figuraient un chèvre et un fromage italien au poivre.

jeudi 6 octobre 2022

La ligne de nage de Julie Otsuka

Julie Otsuka est une nageuse, d’abord de pleine mer quand elle était adolescente dans l’Océan Pacifique de la Californie, puis dans une piscine  new-yorkaise à l’âge adulte. Elle connait donc bien cette pratique particulière, à mi-chemin entre loisir et sport, et a eu le temps d’enregistrer les rituels et les petites manies des nageurs qu’elle nous restitue avec une pointe de malice.

Elle a souvent expliqué être venue à la littérature après avoir voulu être peintre, ne se trouvant pas assez douée dans cet art. Rien d’étonnant à ce qu’elle décrive chaque scène à la perfection.

J'avais énormément apprécié Celles qui n'avaient jamais vu la mer, que j'ai recommandé à moult reprises et j'étais déçue de ne rien lire de plus de cette auteure si sensible. Dix ans de silence, c'est énorme. La ligne de nage ne pouvait que retenir mon attention alors que la natation n'est absolument pas mon activité favorite, loin de là.

Heureusement, à force de multiplier les séjours sur l'île d'Oléron je ne suis plus aquaphobe, ayant réussi à  éprouver dans l'eau de mer d'agréables sensations qui se sont substituées aux souvenirs d'expériences désagréables en piscine. Mais cet endroit ne me tente pas davantage. Je ne suis pas assez encline au lâcher-prise et surtout je ne goute pas le pouvoir hypnotique de l'eau douce où l'auteure compare la pratique de la nage à une forme de méditation.

Il n’empêche que mon état d’esprit m’a permis de prendre beaucoup de plaisir à la lecture de la première partie de ce roman qui, ne se déroule pas « que » dans une piscine. Je précise d’ailleurs qu’il n’est absolument pas nécessaire d’être bon nageur pour se plonger avec délice entre  ses lignes. Julie Otsuka fait preuve d’humour autant que de philosophie. Et les remarques intérieures qu’elle ajoute en italiques sont très pertinentes.

Sous prétexte de nous narrer le quotidien d’un groupe de personnes en pointant aussi bien ce qui les rassemble (la piscine) que ce qui les sépare (leur vie en haut) elle aborde des sujets qui nous préoccupent tous et qui sont plus ou moins tabous, comme la fin inéluctable de la vie, les compromissions avec soi-même, les bons et les mauvais côtés des relations humaines.

Tout glisse. C’est passionnant comme un thriller. On sait la Californie (où elle réside) construite sur la faille de San Andreas et on se dit qu’il se pourrait que la catastrophe finisse par advenir. Mais alors comment expliquer qu’elle soit encore de notre monde pour en témoigner ?

On se surprend à élucubrer tout un tas de suppositions. Bref, on se passionne pour ce qui démarre tout de même comme un non-évènement. Et pour cause, puisque Julie Otsuka affirme en interview ne pas être une écrivaine métaphorique. La fissure qui apparaît dans le fond du bassin annonce pour elle bel et bien la fin de cette piscine idyllique mais cela ne la dérange pas qu’on en fasse une autre interprétation.

Le titre français est excellent. Le titre original, the Swimmers, était moins fort et moins énigmatique, trop concentré me semble-t-il sur le groupe, même si le roman parle essentiellement -dans la première partie- de ces hommes et de ces femmes. Cependant le pluriel correspondait à une des spécificités de son style est d’utiliser la première personne du pluriel, ce qui donne un aspect choral à son écriture en insufflant une forme de musicalité car les phrases sont courtes et déclaratives. Le nous renvoie à un collectif qui est plus puissant que l’individuel. Mais si dans la première partie il est sympathique, il bascule dans le chapitre intitulé Bellavista et devient autoritaire et oppressant car c’est la voix de dominants, qui plus est invisibles, faisant penser à l'univers de Big Brother.

L’auteur oppose d’abord le monde de là en bas (la piscine) avec celui d'en haut (soit disant la vraie vie). Mais on verra que la minuscule fissure qui apparaît dans le monde idéal, qui serait celui d’en bas, est le signe annonciateur d’une rupture autrement plus radicale et irréversible. On comprend alors quelle place elle occupe elle-même dans ce processus qu’elle décrit admirablement, même si je dois dire (sans spoiler l’issue) que j’ai fini par me lasser de cette narration dont je voyais arriver le point final. Et dont, surtout, j’ai trouvé le déroulé extrêmement angoissant.

La couverture est admirablement choisie pour symboliser la défaillance qui est le coeur de l’histoire. Un déchirement dont la fermeture éclair d’un maillot de bains est l’allégorie parfaite.

La ligne de nage de Julie Otsuka, traduit. de l'anglais (États-Unis) par Carine Chichereau
Collection Du monde entier, Gallimard, en librairie depuis le 1er septembre 2022

mercredi 5 octobre 2022

Que servir avec un oeuf cocotte ? Pourquoi pas un Chablis …

En matière d’accords mets-vins il y a deux façons de procéder, en partant de l’un ou de l’autre. Lorsque je suis invitée à une dégustation, je fais toujours l’exercice de chercher avec quel plat j’associerais le vin que je viens de goûter.

Cette fois j’ai procédé à l’inverse. Invitée par Vinconnexion, que je remercie vivement, j’ai cherché quel vin je pourrais servir avec un plat que j’avais décidé de cuisiner, quoiqu’il arrive, des œufs cocotte.

Ils sont très faciles et très rapides à réaliser. Il suffit de beurrer un ramequin, d’y casser un œuf, d’ajouter une cuillerée de crème fraîche, un morceau de fromage bleu, du sel, du poivre et des fines herbes, de préférence de la ciboulette. Quelque trente secondes au micro-ondes et hop on peut servir. J’ajoute juste une fleur de bourrache pour une touche de couleur et pour sa saveur marine.

La difficulté est de déterminer quel vin pourra aussi bien s’accorder -en toute modération- avec le coté beurré et laitier de la recette et la verdeur un peu piquante et aillée de la ciboulette. Je n’avais pas de doute sur la couleur, souhaitant un vin blanc sec. Après hésitation (j’en conviens), je me suis arrêtée sur le Chablis L’Eglantière Vieilles Vignes de Jean-Paul Durup. Très franchement je n’y aurais pas pensé si je ne l’avais pas dégusté.

En effet, j’ai beau être bourguignonne, originaire du Nord de cette province, je ne suis pas amatrice de Chablis alors que j'apprécie pourtant le cépage Chardonnay.

Ce Chablis est puissant et rond à la fois. Les raisins proviennent de parcelles qui se situent parmi les meilleurs lieux-dits de l'appellation, sur des côtes pentues et caillouteuses.

L’Eglantière est plantée de vignes très anciennes datant de 1905, 1926 et 1943. L'âge important de ces vignes, particulièrement bien exposées sur un sol caillouteux et aride et au rendement réduit, apporte au vin une concentration et une richesse particulières.

En matière de vinification, le pressurage est réalisé rapidement grâce à des pressoirs pneumatiques. Le vin n'est pas vinifié dans le bois afin de conserver toute la subtilité de ses arômes. L'objectif est de sauvegarder toutes les caractéristiques naturelles du fruit sans l'adjonction d'éléments extérieurs pouvant modifier son bouquet.

Voilà pourquoi ce Chablis "Vieilles Vignes" est un vin puissant et rond tout à la fois. Il est très long en bouche et plein de finesse. Il s’est accordé subtilement à mes œufs cocotte mais ses arômes de miel et d'épices pourraient m’inciter à le tester sur un foie gras, pour changer des appellations auxquelles on pense traditionnellement.

Si on est patient et qu’on dispose d’une cave de taille adéquate, cette cuvée Vieilles Vignes gagnera à vieillir quelques années pour s'exprimer pleinement.

Dans la famille Durup on est vigneron de père en fils depuis des générations. On respecte la tradition tout en étant novateur. par exemple en proposant une cuvée dite La Centenaire, à partir de raisins récoltés sur une vigne plantée en 1920 par l’ancêtre Julien Durup, labourée par un cheval, vendangée (cela va de soi) à la main, en septembre 2020, et renouvelée l’année suivante en 2021.

Si on est, comme moi, curieux, on aura envie de découvrir les bouteilles de ce domaine (consulter leur site) qui produit 13 vins différents chaque année. Il y a forcément un qui plaira à votre palais …

Jean-Paul Durup - 4 Grande Rue - 89800 Maligny - 03 86 47 44 49

mardi 4 octobre 2022

Exposition Monet-Mitchell à la Fondation Louis Vuitton

Il quitta le monde un an après qu’elle n’y surgisse. Lui, l’homme. Elle, la femme. Deux peintres dont les patronymes commencent précisément par la même initiale, M, comme Monstre, tant leur œuvre est immense.

Initiales 2M aurait pu être le titre de l’exposition. La Fondation Louis Vuitton a choisi, derrière le raccourci de Monet-Mitchell, de présenter en fait deux accrochages. Le premier est une rétrospective de l'oeuvre de Joan Mitchell qui, fort judicieusement, propose de faire mieux connaissance avec l’univers et le parcours de cette artiste disparue il y a trente ans.

Elle refusait la moindre comparaison avec Monet. Était-ce par modestie ? Toujours est-il que ça fonctionne furieusement comme on le constate dans le second accrochage Dialogue Claude Monet-Joan Mitchell.

De Monet, on croit tout connaître. Mais on a pu oublier que la cataracte l’avait privé de la reconnaissance des couleurs bleus et vertes qu’il a tant utilisées. Voilà pourquoi, après 1917, la gamme chromatique de ses peintures se situe dans les jaunes et les rouges. Et curieusement Joan a peint une série qui semble leur répondre.

Après une période parisienne, elle s'installa à Vétheuil, aux portes de la Normandie, et curieusement tout près de Giverny où Monet habita. L’amour de la nature les unit. Pas étonnant de voir la représentation d’arbres chez l’un et l’autre qui, tous deux étaient fascinés par l'eau, lui par celle du bassin aux plantes aquatiques, elle par la Seine, en écho au lac Michigan de son enfance. Et tandis que Claude s’approche de l’abstraction, Joan semble avoir osé la figuration.
Monet avait des gestes rapides mais brefs. Mitchell peignait avec son corps. Il avait le nez sur la toile. Elle l'attaquait avec sa stature de gymnaste, bien que marquée par la maladie, deux cancers et l'arthrose de la hanche.

Le doute est semé progressivement. Dans les étages supérieurs, le regard est conquis par l’harmonie entre les toiles, si bien qu’un œil distrait pourrait se tromper en attribuant un tableau à l’un ou à l’autre. C’est autant Mitchell qui évoque Monet que, et c’est plus original, Monet qui semble annoncer Mitchell.

Les commissaires ont eu la bonne intuition de désencadrer les Nymphéas et de concevoir une scénographie volontairement aérée. Pour la première fois, on pourra admirer dans son intégralité le triptyque de l'Agapanthe (1915-1926) qui jusque là avait toujours été divisé en trois et qui joua un rôle décisif dans la reconnaissance de l’artiste aux USA.
Et pour la première fois aussi, sont exposés un grand nombre des toiles gigantesques de La Grande Vallée de Joan Mitchell.
Quel bonheur de comprendre ce que le monumental peut avoir d’intime lorsqu'il est représentés par ces deux maitres du paysagisme, rapprochés autour d'une même conception de la représentation, que Monet désignait par "sensation" et Mitchell par "feelings". 

Je vous invite à cliquer sur "suivre" pour voir défiler les photos et les commentaires. Soyez attentif au format qui témoigne bien des tailles monumentales. Il se trouve que l'enregistrement de plusieurs heures de travail ayant été effacé je n'ai repris mes textes qu'a minima. Mais l'essentiel y est.

Qu'elle me pardonne mes commentaires et explications, elle qui disait : La peinture se regarde. on n'en parle pas. J'espère surtout vous donner envie d'aller contempler ses oeuvres ! Je vous conseille de préparer votre visite en évitant les heures d'affluence que cette exposition remarquable ne manquera pas de provoquer.
MONET - MITCHELL, Dialogue et Rétrospective
Du 5 octobre 2022 au 27 février 2023
8, Avenue du Mahatma Gandhi Bois de Boulogne, 75116 Paris

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